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Full text of "Sainte-Hêlène, journal inédit de 1815 à 1818;"

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GENERAL BARON GOURGAUD 



SAINTE-HELENE 

JOURNAL INÉDIT DE 1815 A 1818 




NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈNE 

(D'après le dessin original de Lccomte du Noûy) 



V^-'rGÉNÉRALuBARON GOURGAUD 



SAINTEHÉLÈNE 

JOURNAL INÉDIT DE 1815 A 1818 

AVEC PRÉFACE ET NOTEES DE 

MM, LE VICOMTE DE GROUCHY ET ANTOINE GUILLOIS 



TOME PREMIER 




PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE RACINE, PRÈS l'oDÉON 



Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays 
y compris la Suède ef la Norvège. 



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Baron Napoléon GOURGAUD 



Permettez-nous de placer ce livre sous vos auspices 
et d'inscrire votre nom en tête de ces pages oii le 
Général Gourgaud, consacré aujourd'hui par la 
double auréole de la fidélité et du malheur, . a fait 
revivre pour la postérité la figure et les entretiens 
du grand Empereur. 



AVERTISSEMENT 



DE LA TROISIEME EDITION 



Le public a fait à ces deux volumes, l'accueil 
que nous avions prévu. 

La presse du monde entier a entretenu ses 
lecteurs des curieuses révélations que le journal 
de Gourgaud mettait au jour. 

Qu'il nous soit permis de remercier, ici, tous 
ceux qui nous ont si gracieusement encouragés, 
en faisant une part spéciale dans notre recon- 
naissance à deux historiens qui se sont fait 
une célébrité par leurs études napoléoniennes. 



8 AVERTISSEMENT 

nous voulons dire MM. Albert Sorel, de FAca- 
démie française et Arthur Ghuquet, du Collège 
de France. 

Nous avons corrigé, dans cette 3' édition, 
toutes les fautes qui nous ont été signalées; 
nous y avons ajouté, avec le joli dessin qui 
sert de frontispice à l'ouvrage, une table des 
noms cités qui nous a été réclamée de toutes 
parts. 



PRÉFACE 



Le 14 novembre 1783, naissait à Versailles, dans 
cet hôtel de Gondé où mourut La Bruyère, Gas- 
pard Gourgaud, fils d'un musicien de la chapelle 
du Roi. ;' ' ' 

Entré, le 23 septembre 1799, à l'École poly- 
technique, il passait, en 1801, à l'École d'artillerie 
de Châlons. Lieutenant en second au 7^ régiment 
d'artillerie à pied, en garnison au camp de Bou- 
logne, il devenait, au bout de deux ans, le 
18 août 1804, aide de camp du général Foucher. 

Gourgaud s'illustra à Ulm, à la prise de Vienne, 
au pont du Thabor et à Austerlitz, où il fut blessé. 
Présent aux batailles d'Iéna et de Friedland, dé- 
coré à Pultusk, nommé capitaine au lendemain 
d'Ostrolenka, il assiste aux journées de Saragosse, 
d'Abensberg, d'Eckmùhl, de Ratisbonne et de 
Wagram. Après une mission à Dantzig,.en-1811, 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. i. 1 



il est choisi, le 3 juillet de cette année, par Napo- 
léon comme officier d'ordonnance. 

Bien que blessé à Smolensk, Gourgaud entre le 
premier au Kremlin, où. il détruit la mine qui 
allait faire sauter FEmpereur, tout son état- major 
et la garde impériale. 

Baron d'Empire pour ce fait d'armes, Gourgaud 
prend une part héroïque à la retraite de Russie, et 
il est nommé, le 27 mars 1813, chef d'escadron et 
premier officier d'ordonnance de l'Empereur. 

Décoré de Tétoile d'or de la Légion à la bataille 
de Dresde, Gourgaud, le 29 janvier 1814, à Brienne, 
tue d'un coup de pistolet un cosaque qui allait 
transpercer l'Empereur ^ 

Pour cet acte, le plus célèbre de sa vie mili- 
taire. Napoléon lui donne une épée, « c'était celle 
de Lodi, de Montenotte et de Rivoli », celle qui 
rappelait la jeunesse du héros et les journées les 
plus glorieuses et les plus pures. 

Blessé à Montmirail, admirable sous les murs 
de Laon, Gourgaud, nommé colonel, reçoit la croix 
de Commandeur et paie cette promotion en en- 
trant le premier dans Reims. 

Général à Fleurus, aide de camp de l'Empe- 

4, Voir dans La Campagne de 1814, par Georges Berlin, deux récits de 
U mort du cosaque qui fut tué par GouroauH. 



PRÉFACE 3 

reur, Gourgaud, dans les plaines de Waterloo, tira 
les derniers coups de canon français. 

Chargé de porter au prince régent la lettre im- 
mortelle où Napoléon rappelait le souvenir de 
Thémistocle, Gourgaud fut choisi par l'Empereur 
pour être un des rares compagnons de son exil. 

A Sainte-Hélène, l'illustre captif, en parlant de 
lui, s'exprimait ainsi : « Gourgaud était mon pre- 
mier officier d'ordonnance; il est mon ouvrage; 
c'est mon enfant. » 

Voilà l'auteur du journal que nous donnons au- 
jourd'hui au public. 

Montholon, Las Cases, Antommarchi, O'Meara, 
Hudson Lowe, le marquis de Montchenu, le baron 
de Stûrmer, Balmain, Betzy Balcombe, bien d'au- 
tres encore ont raconté, chacun à leur point de 
vue, ce grand drame de Sainte-Hélène ^ Le roman 
même s'en est emparé. 

1. Parmi les nombreux ouvrages publiés sur Sainte-Hélène, voici l'indica 
tion de quelques-uns des moins connus, des plus intéressants ou des plus 
récemment parus : 

Relation du capitaine Maitland, commandant le Bellérophon, en juil 
let 1815. 

Vie de Planât de la Paye, officier d'ordonnance de Napoléon. Souvenirs, 
lettres et dictées. Introduction de René Vallery-Radot. Paris, OUendorff, 1895. 

Taking Napoléon to S-Helena, by the admiral'ssecretary. London, Fisher 
L'nwin, et Journal des Débats du 4 novembre 1893. 

W. Forsyth. Histoire de la captivité de Napoléon^ d'après les papiers 
d'H. Lowe. Paris, Amyot, 4 vol. in-8*. 

Santini. Napoléon à Sainte-Hélène. 



4 PRÉFACE 

On dirait que notre siècle finissant, semblable à 
ces vieillards qui se complaisent dans les récits de 
leur enfance ou de leur première jeunesse, n'aime 
plus à évoquer que les années grandioses de son 
début. 

Au lendemain des incendies de 1871, dans les 
Tuileries écroulées, sur un pan de mur qu'avaient 
respecté les flammes, deux noms se lisaient 
encore : Marengo et Austerlitz. N'était-ce pas 
un symbole et une consolation? et pourquoi ne 
serait-ce pas une espérance? 

Depuis dix ans, les mémoires succèdent aux 
souvenirs et le public ne s'intéresse qu'à ceux qui 
l'entretiennent du grand Empereur et de ses 



Napoléon à Sainte-Hélène, rapports officiels du baron d» Stûrmer; publiés 
par J. Saiat-Cère (ouvrage extrêmement défectueux au point de vue de 
Torthographe des noms propres). 

La Revue Blette, du 8 mai au 12 juin 1897, a publié, sous ce titre : Le pri- 
sonnier de Sainte-Hélène, les rapports officiels adresses par le commissaire 
russe, M. de Balmain, de 1816 à 1820, à M. de Nesselrode. 

La Captivité de Sainte-Hélène, d'après les rapports inédits du marquis 
de Montchenu, commissaire du gouvernement du roi Louis XVIII dans l'île, 
par G. Firrain-Didot. Paris, F.-Didot, 1894. 

Recollections of the emperor Napoléon during the first three years of his 
captivity on the island of Saint-Helena, including the time of his résidence at 
her father's house The Briars, by Mrs Abéll, late miss Balcombe. Lon- 
don, 1845. Cet ouvrage vient d'être réédité dans la Revue hebdomadaire 
(dëc. 1897 et janv. 1898) et en volume, avec une préface et des notes de 
M. Aimé Le Gras. Paris, Pion, 1898. 

Enfin, le Carnet historique et littéraire a publié en juillet 1898 les Sou- 
venirs de la comtesse de Montholon et les journaux annoncent l'apparition 
prochaine des Mémoires de Vamiral Malcohn. 



PRÉFACE 5 

illustres compagnons d'armes, héros divinisés au 
contact du Dieu et qui, comme Lui, ne mourront 
pas dans la mémoire des hommes. 

Dans ce concert, la voix d'outre-tombe qui nous 
arrive aujourd'hui sera entendue, nous le croyons 
du moins, par tous ceux qui veulent connaître 
cette époque. 

Il s'agit là de documents de premier ordre, 
écrits au jour le jour, traducteurs d'une intimité 
qui ne connaissait plus les gênes ou les réticences 
du protocole. C'est l'Empereur tout entier — 
quelquefois avec sa rudesse de vieux soldat — 
qui parle dans ces pages. 

Leur style est souvent défectueux ; mais comme 
la forme s'efface devant le fond ! Que de vues nou- 
velles non seulement sur la captivité même, mais 
encore sur le règne de l'Empereur ! Que d'idées 
évoquées, agitées par ce grand manieur d'hommes, 
qui n'était plus qu'un penseur! 

Dans les premiers temps, les conversations ne 
roulent que sur 1815 et sur Waterloo! Mais bien- 
tôt c'est tout le règne, c'est la Révolution; ce sont 
tous les acteurs de la tragédie qui s'est jouée 
pendant vingt-cinq ans. 

Un jour, tandis qu'on vient de s'entretenir des 
actualités et des nouvelles qu'apportait le dernier 



6 PRÉFACE 

courrier d'Europe, c'est tout d'un coup une cri- 
tique littéraire de V[phigé?iie; le lendemain, c'est 
une discussion sur les femmes et sur l'avenir 
social qui leur est réservé ; une fois, Napoléon se 
montre un ancien qui croit encore aux prodiges et 
aux présages; une autre fois, oublieux des prin- 
cipes d'une religion, qu'il aimait cependant et 
qu'il respectait, il donne des gages à la libre 
pensée; enfin, s'élevant toujours, il cherche à 
pénétrer les mystères de notre être : « Qu'est-ce 
que l'électricité, le galvanisme, le magnétismo? 
C'est là que gît le grand secret de la Nature, dit-il. 
Le galvanisme travaille en silence. Je crois, moi, 
que l'homme est le produit de ces fluides et de 
l'atmosphère, que la cervelle pompe ces fluides et 
donne la vie, que l'âme est composée de ces 
fluides et qu'après la mort ils retournent dans 
l'éther, d'où ils sont pompés par d'autres cer- 
veaux. » 

Sur la vie de tous les jours, dans le terre à 
terre des nécessités de l'existence, ce sont des 
aperçus nouveaux, des détails imprévus ! 

A la date du 11 juin 1817, Gourgaud dit : « Le 
grand maréchal m'emprunte deux louis. » 

Yoilà comment vivaient ceux qui avaient suivi 
sur son rocher le vainqueur du monde! Hudson 



PRÉFACE 7 

Lowe, lui-même, ne mesurait-il pas, avec une 
parcimonie révoltante, les aliments qu'on servait 
à la table de l'Empereur? 

Cet étrange geôlier n'était pas odieux qu'aux 
Français et les témoignages de Montholon, de Las 
Cases et de Gourgaud sont confirmés par le com- 
missaire russe, M. de Balmain : 

(( Hudson Lowe, disait-il, est un esprit étroit, 
un homme que la responsabilité dont il est 
chargé étouffe, fait trembler, qui s'alarme de la 
moindre chose, s'alambique la cervelle sur des 
riens et fait avec peine, en s'agitant beaucoup, ce 
qu'un autre ferait presque sans se remuer. Il est 
dissimulé, emporté. Pour peu qu'on lui résiste, il 
se met en furie, ne sait plus ce qu'il dit, où il en 
est, perd la tête, de sorte qu'il n'y a pas moyen de 
le ramener à la raison. Avoir affaire à lui et être 
bien avec lui sont deux choses impossibles*. » Et, 
une autre fois, le 1"" octobre 1817 : « Le gouver- 
neur est incommode et d'une déraison à n'y pas 

1. Revue Bleue (mai et juin 1897) : Le prisonnier de Sainte-Hélène 
{l"' mai 1897). Ces rapports sont adressés à Nesselrode. — ^^ Aux infamies de 
SCS geôliers, Napoléon répondait par un courage et une patience qu'on n'a 
pas assez admirés, surtout en Franco. Le grand journal anglais, le Times, 
qui n'est pas suspect et qui reproduit fidèlement l'opinion de ses compatriotes, 
disait tout récemment (31 juillet-1" août 1898), à propos de la mort du prince 
de Bismarck : « Il ressemble à Napoléon sous plus d'un rapport; mais il n'avait 
nas, comme ce dernier, la grandeur d'âme qui faki supporter la disgrâce aYCC 



8 PRÉFACE 

tenir. Il tue son monde à coup d'épingles. C'est 
un esprit faible, embrouillé, qui s'effraye de peu 
de choses. » 

Quant au commissaire, autrichien, Stûrmer, 
voici comment il parlait de lui : « Il eût été diffi- 
cile de rencontrer en Angleterre un homme plus 
gauche, plus extravagant et plus désagréable. Ses 
ennemis le disent méchant. Je ne le crois qu'astu- 
cieux ; la plupart de ses actions doivent être attri- 
buées à la bizarrerie d'un caractère à nul autre 
pareil*. » 

' Mais c'est assez sur ce triste personnage, dont 
nous n'aurions pas cru devoir parler, si des tenta- 
tives récentes n'avaient eu pour but de réhabiliter 
sa mémoire. 

Revenons au Journal de Gourgaud. On y retrou- 
vera l'Empereur tel qu'il s'est montré dans sa 
Correspondance, avec tout son autoritarisme, sa 
brusque franchise, son honnêteté profonde qui lui 
faisait détester les agioteurs et les traîtres^, et 
aussi avec son immense et lumineux génie : ces 
pages ne peuvent être comparées qu'au Mémorial 
de Las Cases et au récit de Montholon. C'est qu'en 

1. Ouvrage cité ci-dessus : Rapport n* 13, p. 182.. 

2. Même quand les traîtres ont servi sa cause. Voir comme il blâme Ney 
d'avoir trahi les Bourbons en 1815 à Auxerre. Voir aussi avec quel mépris il 
parle de cet ami qui vendit et livra Pichegru. 



PRÉFACE 9 

effet, au même titre que ces deux hommes, — 
puisque Bertrand n'a rien écrit — Gourgaud est 
un compagnon de tous les instants, un confident 
et un interprète de toutes les rêveries, de tous les 
espoirs et de toutes les douleurs. Que sa famille 
soit remerciée ici d'avoir bien voulu livrer à l'his- 
toire ces pages précieuses ! 

Elles sont tracées régulièrement, d'une plume 
très fine et par là même très difficile à lire. Pas un 
seul mot, est-il besoin de le dire, n'a été ajouté ou 
corrigé par nous; nous avons toutefois rétabli 
l'orthographe souvent défectueuse de certains 
noms anglais, et nous avons placé des notes aux 
endroits où elles semblaient nécessaires pour 
éclairer ou compléter le texte. Nous n'ignorons 
pas que quelques conversations rapportées par 
Gourgaud se trouvent déjà dans Las Cases ou dans 
Montholon; nous les avons reproduites cependant, 
ne fût-ce que pour témoigner, par la comparaison 
qu'on pourra faire des textes, de leur authenticité 
et de la forme impérieuse que l'Empereur impo-- 
sait à la mémoire de ses auditeurs. Nous avons, 
toutefois, fait disparaître certaines anecdotes, cer- 
taines conversations dans lesquelles Gourgaud se 
répète plusieurs fois. Les conserver aurait, sans 
profit, fatigué le lecteur; et nous avons cru devoir 



10 PRÉFACE 

suivre le conseil de Sainte-Beuve : <r Je conçois, 
dit-il, les difficultés et les scrupules lorsqu'on a en 
mains d'aussi riches matériaux ; mais il importait, 
ce me semble, dans l'intérêt de la lecture, de con- 
server à la publication une sorte d'unité; d'éviter 
ce qui traîne, ce qui n'est qu'intervalles et surtout 
d'avoir toujours les Mémoires sous les yeux pour 
abréger ce qui n'en es.t iju'-ane manière de du- 
plicata*. » 

Gourgaud a écrit, à Sainte-Hélène, sous la dictée 
de l'Empereur, des notes sur l'artillerie et sur la 
fortification; restées inédites jusqu'à nos jours, les 
premières ont été publiées dans la Revue d'artil- 
lerie, en juin 1897, et les secondes dans la Revue 
du génie militaire, le mois suivant. Nous.n'avons 
donc pas eu à y revenir et le présent ouvrage, 
débarrassé de ces études toutes techniques, n'en 
sera que plus à la portée de la généralité des lec- 
teurs. 

• Il convient d'aborder maintenant, en toute fran- 
chise et sans aucune réticence, les accusations 
portées contre Gourgaud, soit en raison des que- 
relles qui auraient précédé son départ de Sainte- 



1. Portraits de femmes, p. 199 et 209, à propos de la publication des 
lellres de M"* Roland. 



PRÉFACE 11 

Hélène, soit à roccasion de ce départ lui-même. 
Il faut aussi expliquer le ton de son Journal lors- 
qu'il parle de l'Empereur ou de ses actes. 

Il est incontestable que Gourgaud s'était fait des 
ennemis par la liberté de ses allures et de son 
langage : « Le général Gourgaud, disait Hudson 
LoweS a l'habitude d'exprimer ses sentiments 
avec plus d'indépendance qu'aucune autre des 
personnes de la maison du général Bonaparte. » 
— « Officier brave et distingué, dit Sturmer', 
Gourgaud n'est rien moins que courtisan. » — Et 
Balmain^ : a C'est un officier de fortune, brave et 
fanfaron. Il ne se mêle pas d'intrigues, mais est 
tapageur, fat et suffisant.... Gourgaud est un peu 
mauvaise tête; c'est un vrai soldat qui ne se retient 
sur rien. » 

Assurément, Gourgaud avait un caractère diffi- 
cile et son Journal en témoigne dans maints 
endroits. Il faut dire, pour sa défense, qu'il était, 
à Sainte-Hélène, absolument seul et que tandis 
que Bertrand et Montholon avaient conservé un 
intérieur familial, alors que Las Cases avait son 
fils auprès de lui, Gourgaud, lui, était complète- 

1. 5 août 1817. Hudson Lowe à lord Balhurst, dans W. Forsyth, p. 3i2 
et suiv. 

2. Ouvrage cite p. 120, 

* 3. 8 septembre 1816 et 18 février 1818. 



12 PRÉFACE 

ment abandonné, sans personne avec qui il put 
échanger la moindre parole. Ajoutons que son 
isolement était aggravé encore par sa jeunesse qui 
rendait plus pénible le sentiment de sa carrière 
brusquement interrompue. 

Il serait donc puéril de nier la mauvaise humeur 
de Gourgaud, trop souvent évidente dans son 
journal; il ne le serait pas moins de chercher à 
dissimuler sa brouille avec la famille de Montholon. 

Gourgaud était jaloux de Napoléon « comme 
de sa maîtresse », écrivait Balmain; et l'Empereur 
s'en rendait bien compte quand il disait : « Il est 
ialoux, amoureux de moi*. » 

(( Il faut pardonner, a dit M. Thiers*; il faut 
même honorer des rivalités se disputant les pré- 
férences du génie tombé dans l'abîme ! » 

Quoi qu'il en soit, ces querelles étaient indiscu- 
tables; elles avaient eu un écho au dehors. On 
songea à les exploiter et, comme Napoléon con- 
naissait tout l'attachement que Gourgaud avait 
pour lui, on fit la chose avec éclat pour mieux 
tromper la surveillance du gouvernement anglais. 

La mésintelligence de Gourgaud et de Montho- 
lon devint une hrouille mortelle; on échangea des 

1. Balmain. Ouvrage cité. 27 février et 16 mars 4818. 

2. Histoire du Consulat et de l'Empire, t. XX, p. 611. 



PRÉFACE. 13 

menaces, des lettres cruelles qui passèrent sous 
les yeux d'Hudson Lowe; on alla jusqu'à se pro- 
voquer en duel, et ainsi la colonie exilée put 
envoyer, après Piontkowski, Las Cases et Santini, 
un nouvel avocat en Europe. 

Mais, il fallait jouer le rôle avec conviction et 
forcer d'autant plus la note que l'Angleterre éte^it 
payée maintenant pour se méfier davantage. Quand 
Las Cases avait été arrêté à Longwood, on avait lu 
son Mémorial chez le gouverneur ; le Journal de 
Gourgaud, connu de l'Empereur*, — il est capital 
d'insister sur ce point — ne devait pas être sus- 
pecté. C'est là l'explication de la mauvaise hu- 
meur, du mauvais esprit même qui y est constam- 
ment affiché. Que Walter Scott y ait été pris 
quelques années plus tard ou qu'il ait feint d'être 
convaincu de la trahison de Gourgaud, au profit 
de l'Angleterre, cela prouve simplement ou que la 
machination avait parfaitement réussi ou que le 
gouvernement anglais ne voulait pas avouer l'er- 
reur où il était tombé ; cette seconde explication, 
du reste, est la plus plausible, car Gourgaud, à 



1. La famille de Saint-Denis, qui accompagna Napoléon à Sainte-Hélène, 
nous envoie cette note : « Le Journal que Saint-Denis tenait, jour par jour, 
et qui relatait les souffrances de son maître a été détruit par ordre de celui- 
ci. » Napoléon qui connaissait les écrits de Las Cases, de Montholon et de 
Gourgaud, les laissa subsister. 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 2 



14 PRÉFACE 

son retour en Angleterre, après quelques jours de 
faveur, devint bientôt suspect au cabinet de Saint- 
James qui s'empressa de lui faire subir les traite- 
ments les plus odieux. 

Sans doute, on eut l'idée à Sainte-Hélène même 
de la comédie qui se jouait ' ; mais désireux de se 
débarrasser d'un ofïîcier aussi attaché malgré tout 
à Napoléon*, H. Lowe, qui était le plus fat des 
hommes, ne voulut pas admettre un seul instant 
la pensée qu'on avait pu se moquer de lui. 

Sa perspicacité fut en défaut; et, grâce aux do- 
cuments que nous avons trouvés dans les papiers 
de Gourgaud, nous pouvons prouver maintenant 
de la façon la plus absolue que H. Lowe et, après 
lui, le ministère anglais tout entier, furent com- 
plètement joués par Napoléon et par son entou- 
rage. 

1. Sturmer, p. 120, dit que ni lui, ni Hudson Lowe ne croyaient à une 
comédie et à une mission secrète. — Cela prouve tout au moins qu'on avait 
soupçonné quelque ciiose. — Balmain, à la date du 14 mars IC 18, s'exprime 
ainsi : « Le général Gourgaud est parti, ce malin, pour l'Angleterre à bord 
d'jin vaisseau de la Compagnie des Indes. On ne l'a pas envoyé préalablement 
au cap de Bonne-Espérance. On croit à Sainte-Hélène qu'il a une mission 
secrète de Bonaparte, que sa brouille à Longwood n'est qu'une pure comédie, 
un moyen adroit de tromper les Anglais.... Je ne suis pas de cet avis-là. » 

Nous devons reconnaître que la vérité a été soupçonnée, dans ces derniers 
temps, par M. A. Dcbidour qui s'exprime ainsi à l'article Gourgaud, dans la 
Grande Encyclopédie : « Ses démêlés avec Monlholon et peut-être les instruc- 
tions secrètes de l'illustre raptif l'obligèrent de quitter Sainte- Hélène 
en 1818. » 

2. Voir Montchenu. Ouvrage cité, p. 132. 



PREFACE 15 

Dès le 17 décembre 1817, Montholon écrit : 

« L'Empereur me paraît résolu à faire partir 
Gourgaud pour l'Europe*. » 

Le 13 février 1818, Gourgaud quitte Longwood 
et, en attendant son embarquement, il est placé 
sous la surveillance du lieutenant Jackson et in- 
terné à Bayle-Gottage. Pendant ce temps, il n'est 
pas de ruses que Gourgaud n'emploie pour revoir 
ses anciens compagnons et spécialement Montho- 
lon, avec lequel il est officiellement brouillé à mort'. 
Et, dans le môme moment, ce même Montho- 
lon, qui est ostensiblement son ennemi, lui écrit 
et lui fait passer en cachette la lettre suivante, dont 
l'original est conservé dans la famille de Gour- 
gaud; ce billet lève tous les doutes et son impor- 
tance capitale n'a pas besoin d'être soulignée : 

« L'Empereur trouve, mon cher Gourgaud, que 
vous chargez trop votre rôle. Il craint que sir 
11. Lowc n'ouvre les yeux. Vous savez combien il 
a d'astuce. Soyez donc constamment sur vos gardes 
et hâtez votre départ sans, cependant, paraître le 
désirer. Votre position est très difficile. N'oubliez 

1. T. II. p. 237. 

2. Voir Montholon, t. II aux dates suivantes : 13, 20, 29 février; 4, 7, 
11 mars 1818. 



16 PRÉFACE 

pas que Stûrmer est tout dévoué à Metternich^ 
évitez de parler du roi de Rome, mais mettez en 
toute occasion la conversation sur la tendresse 
de l'Empereur pour l'Impératrice. Méfiez-vous 
d'O'Meara. Sa Majesté a lieu de craindre qu'il n'ait 
conservé quelque rapport avec sir H. Lowe*. 
Tâchez de savoir si Gipriani' n'est pas double. 
Sondez M"* Stûrmer puisque vous croyez être en 
mesure. Quant à Balmain, il est à nous autant 
qu'il le faut. Plaignez- vous hautement de l'affaire 
des 500 € et écrivez dans ce sens à Bertrand. Ne 
craignez rien de ce côté-là; il ne se doute pas de 
votre mission*. Votre rapport d'hier m'est bien 
parvenu. Il a fort intéressé Sa Majesté. Montchenu 
est un vieil émigré, homme d'honneur, qu'il faut 
faire bavarder; mais voilà tout. Toutes les fois que 



1 Montholon dit, à la date du 20 février : « M, Jackson ne le quitte (il s'a- 
git de Gourgaud) ni jour, ni nuit; mais il voit journellement les commissaires 
comme société. » 

2. Voir Balmain. Revue Bleue, pp. 584 et 679. Il dit que H. Lowe lui avait 
laissé croire qu'O'Meara était son agent. « Mais, je sais aujourd'hui de sburcc 
certaine que cela est faux. O'Mearane s'est jamais dégradé h ce point-là. » 

3. Il devait mourir dix jours plus tard : le 29 février. 

4. Cette affaire des 500 £ prouve que Gourgaud n'hésita pas à se charger 
d'un rôle odieux afin d'arriver au résultat poursuivi par l'Empereur. Il s'agissait 
d'avoir l'air de réclamer de Napoléon une indemnité de départ et de le faire 
avec acrimonie, sans délicatesse, avec ingratitude; tout cela pour rendre la 
comédie plus vraisemblable. On voit que Gourgaud ici encore ne fit qu'obéir 
aveuglément et avec héroïsme aux instructions impériales. — Les commis- 
saires, ignorant la vérité, cherchèrent des explications, naturellement peu 
bienveillantes, à cette réclamation. Voir notamment Sliirmer, circa p. 266. 



PRÉFACE 17 

VOUS allez en ville, remettez un rapport à 53 : c'est, 
au définitif, la voie la plus sûre. 

Longwood, ce 19 février 1818. 

15. 16. 18*. 

MONTHOLON. )) 

A cette lettre se trouvent jointes des instructions 
de Napoléon à Gourgaud sur la conduite qu'il 
devra tenir à son arrivée en Europe ; ces instruc- 
tions se trouvent aux pièces annexes, sous le n** 22. 
Pas plus que la lettre ci-dessus, elles ne laissent 
de doute sur le caractère de la mission confiée à 
Gourgaud. 

Faut-il ajouter que celui-ci, dès son débarque- 
ment en Angleterre, n'eut rien de plus pressé que 
de remplir les intentions de l'Empereur. Il écrivit 
à Marie-Louise, au prince Eugène, à l'empereur 
d'Autriche, à l'empereur de Russie', et ces démar- 
ches auxquelles on attribua l'envoi à Sainte-Hélène 
de deux prêtres et du docteur Antommarchi eurent 
comme premier résultat d'adoucir un peu les 
derniers jours de l'illustre captif. 

Montholon écrit le 28 décembre 1818' : 

1. Chiffre dont nous n'avons pas la clé, mais qui, par sa place ici, indique, 
sans doute, les sentiments d'amitié et non pas d'hostilité de Montholon pour 
Gourgaud. 

2. Voir ces lettres de Gourgaud aux pièces annexes. 

3. T. H. p. 317, 

2. 



18 PRÉFACE 

«... Dès son arrivée à Londres, le général Goiir- 
gaud avait écrit au grand maréchal une lettre d'un 
haut intérêt politique et, peu après, il nous donna 
un nouveau, témoignage de ses efforts par la lettre 
qu'il écrivit à l'impératrice Marie-Louise et dont 
il nous fit passer la copie. Ces deux lettres nous 
sont parvenues dans le courant de décembre ; elles 
donnèrent à l'Empereur quelques moments d'une 
détente morale dont il avait bien grand be- 
soin \ )) 

Du reste, plus de vingt ans après, Gourgaud, 
dans un récit de l'expédition de 1840 à Sainte- 
Hélène', confirmait la mission qui lui avait été 
donnée en 1818 : « Aujourd'hui, dit-il, ce n'est 
plus avec le désespoir dans l'âme que je vais 
aborder, c'est pour remplir un pieux, un national 
devoir, c'est pour acquitter mes dernières pro- 
messes à V Empereur, c'est pour le faille sortit 
de sa p7'ison... » 

En 1819, M™' deMontholon, nouveau messager 
de l'exil, arrivait à son tour en Europe; et la pre- 
mière personne qu'elle voyait était le général 



i. Monlholon dit aussi que, pour le 15 août 1820, Napoléon rc^-ut de Gour- 
gaud une lettre qui lui fit le plus grand plaisir et lui procura la plus grande 
distraclion. 

2. Expédition de Sainte-Hélène en 1840. Souvenirs du général baron 
Gourgaud. parus dans la Nouvelle Revue Rétrospective (10 janvier 1893). 



PRÉFACE 19 

Gourgaud. En eùt-il été ainsi, si la brouille des 
deux généraux avait été sérieuse? 

Il y a, enfin, le testament de Napoléon dont le 
procédé, en ce qui regarde Gourgaud, est le plus 
éloquent des témoignages. Voici comment les 
choses se passèrent. Le 7 avril 1821, Montholon, 
— c'est lui-même qui le raconte,— pénètre dans 
la chambre de l'Empereur. Il y voit un projet de 
testament dans lequel Gourgaud est porté pour 
150000 francs. Bertrand et Montholon étaient ins- 
crits pour la même somme; mais chaque membre 
de la famille de ceux-ci recevait aussi 150000 francs, 
ce qui faisait 750 000 pour les Bertrand et 600 000 
pour les Montholon. Marchand recevait, comme 
Gourgaud, 150000 francs. 

Le 15 avril. Napoléon dictait son testament et 
Gourgaud n'y figurait plus. Que s'était-il passé? 

Napoléon avait songé que cette désignation de 
Gourgaud parmi ses légataires pourrait compro- 
mettre son ancien compagnon, celui qui, pour 
tous, avait quitté Sainte-Hélène brouillé avec lui 
et avec Montholon. Il voulut prolonger l'erreur des 
Anglais qui continuaient à garder Gourgaud sous 
leur surveillance * et il reporta son ancien aide de 

1. Gourgaud qui avait fait demander par sa mère, ^ la Chambre des dé- 
putés, la levée de son exil, ne fut autorisé à rentrer en France que I0 



<20 PRÉFACE 

camp du testament officiel et public à l'acte qui 
contenait les dons destinés à rester secrets, ceux 
qu'on a appelés les legs de conscience. 

L'Empereur mort, ses compagnons devinrent 
immédiatement populaires; il fallut la vengeance 
d'un ennemi de Gourgaud pour signaler l'omission 
de son nom dans le testament impérial. 

Aussitôt, Bertrand et Montholon, exécuteurs tes- 
tamentaires de Napoléon, écrivirent, le7 août 1824, 
une lettre qui parut le 11 dans le Galignagni's 
Messenger : « Nous voyons avec étonnement, 
disaient-ils, que le nom du général Gourgaud ne 
figure pas sur les listes que vous avez publiées. 11 
a été l'objet d'une disposition spéciale de l'Empe- 
reur,' en reconnaissance de son dévouement et 
pour les services qu'il lui a rendus pendant dix 
ans, comme premier officier d'ordonnance et aide 
de camp, soit sur les champs de bataille en Alle- 
magne, en Russie, en Espagne et en France, soit 
sur le roc de Sainte-Hélène ^ » 

Ouvertement, Gourgaud avait invoqué, pour 



20 mars 1821. Napoléon, à la date du 15 avril, à Sainte-Hélène, ignorait na- 
turellement cet événement. 

1. Celte lettre a été reproduite èi la fin du 2" volume d'Antommarchi. — 
Quant au dictionnaire de la conversation, au mot Gourgaud, il s'exprime 
ainsi : « Après sa rentrée en France, Gourgaud se serait trouvé dans une si- 
tuation financière très précaire, sans les nobles libéralités contenues en sa 
faveur dans le testament de l'Empereur. » 



PRÉFACE 21 

quitter Sainte-Hélène, le mauvais état de sa santé 
et ses peines morales. Il avait adressé à l'Empe- 
reur une lettre destinée à déjouer les soupçons 
d'H. Lowe et la réponse de Napoléon avait été 
écrite dans le même esprit \ 

De retour en Europe, Gourgaud, en butte aux 
tracasseries du gouvernement anglais*, exilé dans 
les provinces hanséatiques, poursuivi et traqué 
par la police de la Sainte -Alliance, dut atten- 
dre, pour rentrer en France, le mois de mars 
1821. 

C'est là qu'il apprit presque aussitôt la mort de 
Napoléon, et il adressa de suite la pétition suivante 
aux membres de la Chambre des députés : 

(( Messieurs, 
(( Napoléon n'est plus. Nous réclamons ses cen- 
dres. L'honneur de la France exige cette restitu- 
tion ; et ce que l'honneur de la France exige sera 
accompli. Elle ne peut souffrir que Celui qui fut 
son chef, que Celui qu'elle salua du nom de Grand 
et du titre d'Empereur demeure comme un 
trophée aux mains des étrangers, et que chaque 

1. On trouvera ces deux lettres aux pièces annexes. 

2. Cela montre bien qu'il ne fut pas contre Napoléon et ses anciens com- 
pagnons de captivité le dénonciateur qu'on a prétendu. C'est une infamie 
nouvelle d'H. Lowe que Walter Scott commit la faute impardonnable de réédi- 
ter. 



22 PRÉFACE 

Anglais puisse dire en montrant un insolent mo- 
nument : « Voilà l'Empereur des Français ! » 

« Nous avons l'honneur d'être, avec le plus pro- 
fond resDBct, messieurs, vos très humbles et très 
obéissants serviteurs, 

ce Le baron Gourgaud, ex-aide de camp 

de Napoléon; 
(( Le colonel Fabvier; 
« Le comte Armand de Briqueville 
« François Gossin (de Nantes) ; 
« Henry Hartmann, fabricant. 

« Paris, le 14 juillet 1821. » 

Dès l'arrivée de Montholon, Gourgaud alla trou- 
ver son ancien camarade et tous deux entreprirent 
la publication des Mémoires pour servir à r his- 
toire de France sous Napoléon, qui parurent, 
en 1823, en 8 volumes. 

Il n'était plus question des querelles passagères 
de Sainte-Hélène, et la parole de Napoléon à ses 
compagnons de captivité s'accomplissait : « Votre 
dévouement et vos malheurs ont créé désormais 
une fraternité entre vous! » 

L'année suivante, répondant à V Histoire de la 
grande armée en 1812 par le général Philippe 
de Ségur, Gourgaud écrivait un examen critique 



PREFACE 23 

(lé cet ouvrage; et il en résultait un duel dans 
lequel Ségur fut blessé. 

Toujours fidèle à la mémoire de son ancien 
maître, Gourgaud réfuta, en 1827, la Vie de Na- 
poléon par W. Scott. Le romancier tenta de re- 
pousser ces critiques par une lettre odieuse où il 
accusait Gourgaud d'avoir, à Sainte-Hélène, trahi 
Napoléon en révélant au gouverneur toutes les 
démarches de l'Empereur. Le général français fît 
à ces attaques une réponse indignée et il mit Wal- 
ter Scott au défi de produire aucun témoignage 
qui démentît « ses sentiments de fidélité envers 
le grand homme qui l'avait honoré de son estime 
et de sa familiarité et qui lui avait continué ses 
bontés au delà du tombeau. » 

AYalter Scott garda le silence; mais il obtint ae 
la censure français.e que la lettre de Gourgaud ne 
serait pas publiée dans les journaux. La réponse 
du général ne put paraître qu'après plusieurs mois 
dans une publication de M. de Salvandy intitulée : 
Lett7'es au rédacteur du Journal des Débats 
sur Vétat des affaires publiques. 

Marié depuis 1822 à la fille du comte Rœderer, 
Gourgaud salua avec joie la Révolution de 1830. 
Dès le 5 août, il était nommé commandant de l'ar- 
tilleSe de Paris et de Vincennes. Le 4 mai 1832, le 



24 PRÉFACE 

roi Louis -Philippe le choisissait comme aide des 
camp. Lieutenant-général, le 31 septembre 1835, 
il était bientôt après membre du comité d'artil- 
lerie, puis inspecteur général de cette arme. 

Au mariage du duc d'Orléans, il accompagna, 
avec le duc de Broglie, la jeune princesse depuis 
la frontière jusqu'à Fontainebleau. 

Le 4 juin 1840, après avoir négocié entre le 
grand maréchal Bertrand et le gouvernement de 
Louis-Philippe la remise à la France des armes 
de l'Empereur, Gourgaud fut chargé de déposer ces 
reliques dans le trésor de la couronne. 

Désigné pour faire partie de l'expédition de la 
Belle-Poule, il demanda, mais inutilement, que 
Montholon, alors prisonnier à Ham, fût adjoint 
à la pieuse mission qui allait chercher à Sainte- 
Hélène les cendres impériales*. 

Lors de la cérémonie des Invalides, ce fut encore 
Gourgaud qui remit au gouverneur de l'hôtel, le 
duc de Conegliano, l'épée d'Austerlitz, qui devait 

1. Dans la relation que nous avons déjà citée, Gourgaud dit : « Je ne pus 
fermer l'œil de la nuit tant j'étais heureux de la pensée que c'était en grande 
partie à moi qu'était due cette glorieuse page de l'histoire pour la France et 
pour celui qu'elle saluait du nom de Grand. » « ... Je ne puis exprimer tout 
ce qui se passa en moi en me trouvant près de cet être extraordinaire, de ce 
géant de l'espèce humaine à qui j'avais tout sacrifié et à qui je devais aussi 
tout ce que j'étais.... Il faut avoir aimé TEmpereur comme moi pour comprendre" 
tout ce qui s'est passé dans mon âme, lorsque le docteur Guillard nous laissa 
voir, à travers des flots de larmes, les restes mortels de notre héros I 9 



PREFACE 25 

être placée sur le cercueil. Le gouvernement fran- 
çais voulait, en agissant ainsi, unir étroitemen 
aux honneurs rendus l'un des confidents les -plus 
intimes du grand homme. 

En 1841, Grourgaud fut chargé de l'armement 
des fortifications et des forts de Paris et, le 25 dé- 
cembre de la même année, il devenait pair de 
France. 

Colonel de la première légion de la garde natio- 
nale après les journées de Juin, Gourgaud, le 
15 mai suivant, était envoyé à l'Assemblée légis- 
lative par le département des Deux-Sèvres. 

Le 25 juillet 1852, il mourait à Paris. 

Gourgaud avait pris part à 14 campagnes et 
assisté à 37 combats ou batailles rangées! 

Depuis 1818 et pendant une existence qui fut 
encore longue, le culte de l'Empereur avait tenu, 
comme à Sainte-Hélène, la première place dans 
son cœur et dans sa pensée. 

C'est avec ce souvenir qu'il faut lire ces lignes. 
Gourgaud, certainement, ne songeait pas à les pu- 
blier lui-même, mais il n'a pas voulu les détruire, 
parce qu'il sentait bien qu'il y avait là, pour l'His- 
toire, des documents de la plus haute importance. 

Aussi, sans manquer au respect dû à la grande 
mémoire de l'Empereur, sans y sacrifier cependant 

SAINTE-HÉLÈNE. ■— T. I. 3 



26 PREFACE 

aucun des devoirs supérieurs de Thistorien, nous 
avons pensé, tout en mettant le lecteur en garde 
contre certaines exagérations évidentes, qu'il était 
bon de publier ces pages plus vraies, dans leur 
simple franchise, que bien des documents tra- 
vaillés et rédigés à loisir. 

N'est-ce pas, en môme temps, rendre au brave 
soldat qui les a écrites Fhommage et la justice qui 
lui sont dus pour sa fidélité et pour son dévoue- 
ment? 



GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 

1815-1818 



CHAPITRE PREMIER 

Arrivée de l'Empereur à Rochefort. — La suite de Napoléon. — A l'île d'Aix. 
— Ineertitudes sur le parti à prendre. — Gourgaud voudrait que Napoléon 
se l'cndît à l'Angleterre. — Résistance de Napoléon. — Il consulte les au- 
gures. — La fameuse lettre au Prince Régent. — Mission de Gourgaud sur 
le Slaney. — A bord du Bellérophon. — Premières désillusions. — Dupli- 
cité des Anglais. — A Torbay. — Affluence de curieux. — L'annonce de 
Sainte-Hélène. — Scène de l'Empereur. — Commencement des vexations. — 
Sur le Northumberland. — Le 15 août en mer. — Madère. — L'orage. — 
Longueur de la route. — L'Empereur fait des mathématiques. — 11 parle 
de Desaix. — Commencement des dictées. — En vue de Sainte-Hélène. 



^ 



J'arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du 
matin; je descendis à l'hôtel du Pacha et me rendis 
de suite chez le préfet maritime, M. de Bonnefoux, 
pour lui communiquer mes instructions \ 

L'Empereur arriva à 8 heures et descendit à la Pré- 
fecture, où j'étais encore avec le Préfet. On emballe 
tous les effets avec la plus grande précipitation; je 

1. Napoléon s'était fait précéder à Rochefort par Gourgaud qui devait savoir 
quelles étaient les ressources pour passer, si la route par Maumusson (a) était 
libre, si Ton ne pourrait pas se servir d'un bâtiment américain qu'on irait 
rejoindre en mer à ciaq ou six lieues avec une bonne double péniche. 

(a) Le pertuis de Maumusson s'étend entre l'île d'OIéron et Marennej. 



28 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

suis de service d'aide de camp auprès de l'Empereur 
A une heure, arrivent Las Cases et M"^ de Montholon 
qui avaient été arrêtés à Saintes et y avaient couru 
des dangers. Mon domestique François me rejoint. 

Â: juillet 1815. — J'annonce à Sa Majesté, à 4 heures 
du matin, l'arrivée des voitures et déjeune avec Elle. 
Planai ^ Autric^ Sainte-Catherine \ qui étaient restés 

i. Née Albine Hélène de Varsal, femme de Charles Tristan, fils légitime 
du marquis de Montholon et fils adoptif du marquis de Sémonville, deuxième 
,mari de sa mère. 

2. Louis Planât de La Faye avait été aide-de-camp des généraux Lariboi- 
sière et Drouot ; depuis le 3 avril 1815, il était officier d'ordonnance de l'Em- 
pereur. Il le suivit de Malmaison à Plymouth et aurait été à Sainte-Hélène si, 
au moment du départ de Napoléon il avait été sur le Bellérophon au lieu d'être 
à bord de la Liffey. Napoléon l'avait désigné, mais Gourgaud présent sur le 
Bellérophon, après une scène faite au grand maréchal Bertrand, obtint que 
son nom serait substitué à celui de Planât. Noble émulation de dévouement ! 
Après le départ du Bellérophon pour Sainte-Hélène, Planât, Résigny, autre 
officier d'ordonnance, Rovigo et le général Lallemand furent tous quatre, au 
mépris des lois, transportés k Malte où ils restèrent longtemps internés. 

Planât avait su inspirer le respect et la sympathie aux Anglais eux-mêmes 
{Relation du capitaine Maitland, à la date du 16 juillet 1815). En 1821, il 
allait partir pour Sainte-Hélène quand il apprit la mort de Napoléon. Celui-ci 
ne l'avait pas oublié non plus et Tavait inscrit dans son testament pour 
40 000 francs. Après la mort de l'Empereur, Planât fut attaché à la personne 
du prince Eugène et il servit le prince jusqu'à la fin de sa vie ; il se constitua 
même le défenseur de sa mémoire. 

En 1895, a paru chez OUendorfif la Vie de Planât de la Faye : souvenirs, 
lettres et dictéeSj précédée d'une charmante introduction de M. René Val- 
lery-Radot. 

3. Autric, officier d'ordonnance de la seconde promotion des Cent Jours, 
de même que Saint-Jacques qui fit aussi le voyage de Rochefort. La première 
promotion, celle du 3 avril 1815, nommait Gourgaud premier officier d'ordon- 
nance et, sous ses ordres, Regnaultde Saint-Jean d'Angély, Saint-Yon, de Ré- 
signy, de Lannoy (infanterie), Amilhet et Chiappe (génie), Lariboisière et 
Planât (artillerie), Dumoulin (garde nationale). 

4. D'Audiffret Sainte-Catherine, petit parent de l'impératrice Joséphine, page 
de l'Empereur. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 29 

en arrière, nous rejoignent. Il y a toujours en vue 
deux ou trois frégates et un ou deux vaisseaux. 

5 juillet. — Arrivée du prince Joseph. On embarque 
tous les effets sur la Saale et la Méduse^; l'Empereur 
me consulte sur l'organisation de sa maison, me dit 
que Montholon et moi serons ses aides de camp. 
Il me fait rédiger de suite cette organisation, me 
demande si je connais M. de Las Cases, à quoi il pour- 
rait être utile ; Sa Majesté veut en faire un caissier; je 
dis qu'il serait bon à la tête du cabinet, que c'est un 
homme instruit qui remplacerait M. de Bassano. 

^juillet, — Toujours la même croisière; je visite le 
port avec M"* Bertrand. On veut m'envoyer visiter la 
Bayadère, corvette en rade dans la rivière de Gironde. 

7 juillet. — On reçoit les gazettes de Paris annon- 
çant la prochaine entrée des Anglais dans la capitale. 

1. Ponée, commandant de la Méduse, offrit à TEmpereur de combattre 
seul le Bellérophon, pendant que la Saale (capitaine Philibert) passerait: 
mais Philibert refusa de jouer le rôle glorieux qui lui était réservé. Alors, 
deux jeunes officiers de marine, appartenant au brick VÉpervier et à la cor- 
vette le Vulcain, vinrent offrir de former l'équipage d'une péniche qui condui- 
rait Napoléon aux Élats-Unis. C'étaient le lieutenant de vaisseau Genty et 
l'enseigne Doret ; tous deux furent rayés des contrôles de la marine pour ce 
fait. Doret reprit du service en 1830 ; capitaine de corvette, il se trouvait sur 
YOreste, en rade de Sainte-Hélène, lors de l'expédition de la Belle-Poule 
en 1840. — 11 y avait aussi à l'île d'Aix un brick danois, la Magdeleine : ce 
brick, qui appartenait à F. F. Friihl d'Oppendorff, était commandé par le 
genare de celui-ci, le jeune lieutenant de vaisseau français Besson, qui mit le 
brick à la disposition de l'Empereur. — Enfin, la corvette française, stationnée 
dans la Gironde, la Bayadère, était commandée par l'intrépide capitaine 
Baudiii, fils du conventionnel et qui devint amiral. 

3, 



30 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

Craintes à ce sujet. Je renforce la garde. Je couche 
au Palais*. M. de Las Cases nous soutient que Napo- 
léon va régner de nouveau et que les Bourbons ne 
seront pas reçus en France. 

8 juillet. — A 6 heures du matin, Sa Majesté m'en 
voie en rade, aux frégates. Je consulte les capitaines 
Phihbert et Ponée. Ils m'assurent, de nouveau, que, 
le jour, la brise vient du large et, la nuit, de la terre ; 
mais qu'elle ne se fait pas sentir à trois lieues en 
mer; que les Anglais sont échelonnés dans le golfe 
et ont établi une croisière depuis les Sables jusqu'à 
la Gironde, qu'il y a bien peu d'espoir de pouvoir 
sortir. Je retourne à Rochefort, où j'arrive à 3 heures 
après midi. Je trouve toutes les figures renversées. 
Tout le monde, excepté l'Empereur, est dans les plus 
vives alarmes. Rovigo me dit que Sa Majesté va s'em- 
barquer à Fouras, malgré le vent et la marée, que je ne 
dois pas La dissuader de ce projet. Je dis cependant 
la vérité à l'Empereur. A 4 heures, on part. Sa 
Majesté est dans la voiture du préfet. Nous nous 
embarquons près de Fouras, dans un canot du port • 
l'Empereur, Beker', Lallemand, Bertrand, Rovigo et 

\. C'est-à-dire à la Préfecture maritime. Dans toutes les villes où descen- 
dait l'Empereur, son habitation, quelle qu'elle fût, prenait de suite le titre 
de Palais Impérial. 

2. 25 juin 1815, ordre du Ministre de la guerre, au nom du Gouvernement 
provisoire, chargeant Beker de la garde de l'Empereur. — 26 juin, ikkc' ' 
arrive à Malmaison. —27 juin, ordre du Gouvernement lui ordonnant de fa.'C 
partir do suite Napoléon. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 31 

moi. plus dix rameurs. A 5 heures 10 minutes, Napo- 
léon quitte la France au milieu des acclamations et 
des regrets des habitants accourus sur la rive. La mer 
est très forte. Nous courons quelques dangers. A 
7 heures et quelques minutes, Sa Majesté aborde la 
Saale et reçoit le;3 honneurs dus à son rang, excepté 
les coups de canon, car j'avais prévenu qu'ils ne 
devaient pas être tirés. Sa Majesté voit les officiers, 
s'entretient avec le capitaine Philibert. Nous soupons. 
Elle me fait entrer dans sa. chambre après souper et 
me demande mon opinion, puis Elle se couche et me 
fait encore rester quelque temps. 

9 juillet. — A une heure du matin, le vent passe 
au Nord et souffle jusqu'à trois heures. Ensuite, calme. 
L'Empereur m'appelle à quatre heures. Je lui dis le 
vent. Le brick YÉpervier vient mouiller en rade à six 
heures ^ Sa Majesté va visiter l'île d'Aix, parle des 
batteries et des fortifications. Les habitants La suivent 
partout en criant : Vive l'Empêcheur /Fuis, Elle retourne 
à bord. A neuf heures, arrive le Préfet maritime avec 
des papiers : il confère avec Bertrand et Beker. On 
apprend bientôt que le Gouvernement provisoire exige 
que l'Empereur parte dans les vingt-quatre heures, 
soit avec un aviso, soit avec les deux frégates, soit 
avec un parlementaire. A onze heures, on déjeune. 
Tout le monde est triste et abattu. Sa Majesté se 

1. Voir dans la Nouvelle Revue Rétrospective, n" 40, la relation de 
M. Jourdan de la Passardiôrc, comraan lunt l'Êpervicr. 



r?2 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

renferme. Les avis sont partagés : les uns veulent 
qu'ElJe se rende à bord de la Bmjadère^ en rade de 
Bordeaux, ou sur un navire américain, à l'ancre dans 
la rivière, tandis que les deux frégates sortiront pour 
attirer d'un autre côté l'attention de la croisière 
anglaise. D'autres conseillent de s'en aller sur un petit 
bâtiment de l'espèce de ceux appelés mouches, qui est 
là. D'autres de se maintenir à l'île d'Aix ou d'aller 
rejoindre Glausel à Bordeaux. Enfin, le soir, on con- 
vient d'envoyer aux Anglais Las Cases et Rovigo pour 
sonder l'opinion, demander si les passeports sont 
arrivés, si l'on peut partir. Las Cases qui parle l'anglais 
dira qu'il ne le sait pas pour mieux entendre l'opinion 
des gens qui seront autour de lui. 

10 juillet. — Retour de Las Cases. Le Bellérophon 
les suit à pleines voiles. On croit qu'il vient attaquer. 
Mais non; il mouille seulement au plus près. 11 est sûr 

que l'Empereur est là. 

• 

1 1 juillet. — Arrivée des gazettes annonçant l'entrée 
du roi à Paris. L'Empereur envoie le général Lalle- 
mand à bord de la Bayadère, dans la Gironde. 

12 juillet. — Pendant la nuit, on embarque des 
effets pour l'Ile d'Aix. Tout le monde est dans une 
tristesse extrême à bord. A dix heures un quart, Sa 
Majesté part dans un canot pour l'île d'Aix, accom- 
pagnée du général Beker, de Bertrand, de Planât et 
de moi. Les cris de Vive V Empereur ! prononcés avec 



JOURNAL INEDIiT DE SAINTE-HÉLÈNE 33 

l'enthousiasme du désespoir, tant de la Saale que de la 
Méduse^ rompent seuls ce triste silence. Sa Majesté est 
reçue par les mêmes acclamations à son arrivée dans 
rile ; Elle va se loger à la maison du général comman- 
dant, qui est absent. Le vaisseau anglais le Bellérophon 
s'avance à pleines voiles; il tire une salve; on pense 
que c'est en réjouissance de l'entrée des ennemis dans 
Paris. Sa Majesté me demande quel est mon avis, ou 
de partir sur un petit chasse-marée ou sur le bâtiment 
danois qui est à l'ancre près de l'île, ou d'aller se livrer 
aux Anglais. Je lui réponds que je n'ose lui faire con- 
naître mon opinion, attendu que, dans tous les cas, 
il y a. de grandes chances à courir. Sa Majesté me 
presse. Je lui réplique qu'à mon avis il est préférable 
de se rendre à la nation anglaise*, où Elle trouvera 
des admirateurs, plutôt que de partir sur le chasse- 
marée. Il est probable que ce bateau serait pris et, 
alors, la position serait bien différente, car alors, on 
jetterait l'Empereur à la Tour de Londres. Peut-être 
vaudrait-il mieux essayer de forcer le passage avec 
les deux frégates ou gagner la Bayadère. Rovigo 

1. Le conseil de Gourgaud correspondait, — révènement l'a prouyé, — au 
secret désir de l'Empereur. Sur Napoléon, admirateur des Anglais^ voir ce cu- 
rieux document donné par le Carnet historique et littéraire du 15 mars 1898 : 
Une soirée à Sainte-Hélène {\Q mars 1819), d'après les notesde Monlholon : 
« Les Anglais, dit Napoléon, sont vraiment des gens d'une trempe supérieure 
à la nôtre.... Si j'avais eu une armée anglaise, j'aurais conquis le monde; j'en 
aurais fait le tour sans qu'elle fût démoralisée. Si j'avais été l'homme du 
choix des Anglais, comme je l'ai été du choix des Français en 1815, j'aurais 
pu perdre dix batailles de Waterloo avant d'avoir perdu une voix dans la Lé- 
gislature, un soldat dans mes rangs. J'aurais fini par gagner la partie. » 



34 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

penche pour le chasse-marée. On prend tontes les 
dispositions pour partir à la nuit. Rovigo se rend à 
à bord de Is, Saale, 

13 Juillet. — Pendant la nuit, il y a alerte à bord des 
frégates. Les péniches anglaises tirent des coups de 
fusil. Sa Majesté m'envoie savoir des nouvelles à la 
vigie. On m'y dit qu'il y a deux frégates anglaises mouil- 
lées dans la rivière de Bordeaux, une à Maumusson, 
un vaisseau et une frégate dans la rade des Basques. A 
huit heures, le duc de Rovigo revient; il rapporte que 
les officiers qui devaient former l'équipage du chasse- 
marée commencent à battre de l'aile ; ils disent qu'il 
est bien difficile de passer si les Anglais ont mis leurs 
embarcations à la mer. Sa Majesté me demande mon 
avis : j'essaye de La dissuader de se sauver dans cette 
embarcation. A 9 heures, le général Lallemand arrive 
de retour de la rivière de Bordeaux, de la corvette, etc. 
Il se fait beaucoup de parlementages mystérieux. Le 
grand maréchal me dit que Sa Majesté est décidée à 
partir sur un bateau danois, dont le capitaine est un 
ancien officier des marins de la garde ^ ; qu'on vient 
d'acheter à La Rochelle une cargaison d'eau-de-vie 
pour ce bateau où il y a une cachette et dont le com- 
mandant a les papiers en règle, un passeport, etc. Il 
n'y a à bord que quatre matelots. Quatre personnes 
seulement pourront suivre Sa Majesté. Je lui répond 

1. Il s'appeUâtBftsson, comme nous l'avons dit plus haut. 



JOURNAL INÉDIT DE SAlNTE-HÉLÊNE âS 

que je ne quitterai la France que pour suivre l'Empe- 
reur et que je ne partirai qu'avec lui. Je monte chez 
Sa Majesté, qui me dit avec chagrin qu'Elle ne peut 
emmener sur le bâtiriient danois que Bertrand, Lalle- 
mand, Rovigo et un valet (Ali) *, qu'il préférerait bien 
m'avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci con- 
naît le pays et est l'ami du capitaine du Danois. Il 
trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans 
être avec lui; il me dit qu'il m'est fort attaché, qu'il 
est habitué à moi, mais que son rôle est fini, qu'une 
fois en Amérique, il y vivra en simple particulier, 
qu'il ne pourra jamais revenir en France, qu'il faut un 
mois ou deux pour avoir des nouvelles d'Europe, 
autant pour faire le trajet, que tout retour comme 



1. Saint- Denis, dit Ali, originaire de Sens, entra comme élève-piqueur dans 
la maison de l'Empereur, en 1806; il fit les campagnes d'Allemagne et d'Es- 
pagne, ainsi que le voyage de Hollande, en 1811. A la fin de celle année, il 
devient second mameluck sous le nom d'Ali et remplit les fonctions de valet de 
chambre. En campagne, il tenait la lorgnette et le flacon d'eau-de-vie de 
l'Empereur. Depuis 1813, il était assimilé au grade de capitaine. Enfermé à 
Mayence, il rejoignit Napoléon à l'île d'Elbe et ensuite prit part à la campagne 
de 1813. Il était chargé, à Sainte-Hélène, du soin des livres et de la mise au 
net des dictées. — Il eut, pendant la captivité, une fille qui vit encore au- 
jourd'hui (novembre 1898) et à qui Napoléon donna, le jour de son baptême, une 
chaîne d'or religieusement conservée dans la famille. Saint-Denis fit partie de 
l'expédition de la Belle-Poule. Par son testament du 6 juillet 1855, il laissa à 
la ville de Sens divers objets qui ont appartenu à l'Empereur. (V. notice de 
M. Deligand, maire de Sens, 1859. Sens. Imprimerie Duchemin). Pons de 
l'Hérault, dans ses Souvenirs de l'île d'Elbe (p. 193), dit de lui : « C'était un 
homme de fidélité et de dévouement. L'Empereur pouvait entièrement compte; 
sur lui... Il fut à Sainte-Hélène l'un des témoins quotidiens des crimes perma- 
nents par lesquels le gouvernement anglais abrégea la vie de l'Empereur. Il a 
voué un culte de respect à la mémoire de Celui qui, dans l'expression de sa 
dernière volonté, lui donna une preuve impérissable de son estime. » 



36 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

celui de l'île d'Elbe est donc devenu désormais impos- 
sible. Je lui réponds que je ne crains rien des Bour- 
bons, n'ayant rien à me reprocher, que je ne suis pas 
Sa Majesté par intérêt ou par ambition, mais parce 
qu'Elle était tout à fait dans le malheur et qu'on ne 
pouvait me supposer d'autres vues que celles d'un 
dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et 
abandonné. Je lui répète qu'il aurait mieux fait de se 
rendre en Angleterre, que ce noble parti était celui 
qui lui convenait le mieux, qu'il ne pouvait pas jouer 
le rôle d'un aventurier, que l'Histoire lui reprocherait 
un jour d'avoir abdiqué par peur puisqu'il ne faisait 
pas le sacrifice en entier. Il me répondit que mes 
raisons étaient justes, que c'était le parti le plus sage, 
qu'il était sûr d'être bien traité en Angleterre, que 
c'était aussi l'opinion de Lavalette, mais que ces bons 
traitements auraient quelque chose d'humiliant pour 
lui, qu'il était homme et ne supportait pas l'idée de 
vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés, 
qu'il ne pouvait vaincre cette répugnance et que, 
d'ailleurs, l'Histoire ne saurait lui faire un reproche 
d'avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant 
aux États-Unis. Je lui objectai que, s'il était pris, il 
serait mal traité. Il m'assura qu'il serait alors le maître 
de sa destinée, qu'il se tuerait. « Non; lui dis-je, Sa 
Majesté ne le pourra pas. A Mont Saint-Jean, c'était 
bien; mais, aujourd'hui, cela ne sepeut plus. Un joueur 
se tue. Un grand homme brave l'adversité. » L'Empereur 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 37 

m'interrompit en disant que la veille, il avait eu l'idée 
de se rendre à la croisière anglaise et de s'écrier en y 
parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre 
part au déchirement de ma patrie, je viens vous deman- 
der asile », mais qu'il n'avait pas pu s'y résoudre. Au 
même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre et 
je m'écriai : « C'est signe de bonheur! » Je pris l'oi- 
seau dans ma main et Napoléon me dit : a II y a assez 
de malheureux, rendez-lui la liberté, » J'obéis et l'Empe- 
reur continua : « Voyons les augures? » L'oiseau vola à 
droite et je m'écriai : « Sire, il se dirige vers la croi- 
sière anglaise! » 

L'Empereur reprit sa conversation et m'assura 
qu'aux États-Unis, quand il s'ennuierait, il se jette- 
rait dans une voiture et parcourrait mille lieues de 
route, et qu'il ne croyait pas que personne pût penser 
qu'il reviendrait jamais en Europe. Puis, il me parla 
du bateau danois. « Bahf nous pourrons bien y 
tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi. » Je répli- 
quai que M™* Bertrand tourmenterait son mari en 
l'assurant qu'elle mourrait s'il partait sans elle*. Sfi 

1. D'après Montholon (L p. 162), M""" Bertrand, créole, exigeante, faisait 
de son mari un esclave. Elle était gracieuse, charmante, capricieuse. 

M°" de Montholon, dans ses Souvenirs, ait qu'elle était fille d'un Anglais, 
Dillon, nièce de lord Dillon, et qu'elle avait été élevée en Angleterre. 
Parente, par sa mère, de Joséphine, ce fut l'Empereur qui la maria à Bertrand 
2t la dota. 

D'après Stûrmer, M-"» Bertrand était la belle-sœur du duc de Fitz-James, 
3ièce de Lady Jerningham, qui l'avait élevée; de là venaient, sans doute, ses 
prétentions à la noblesse. — Le capitaine anglais Dillon, proche parent Jo 
M"» Bertrand, fut reçu, à Sainte-Hélène, par Napoléon, le 22 octobre 18lô. 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. A 



38 GÉNÉUAL UARON GOUUGAUD 

Majesté objecta qu'à Rochefort et à l'île d'Aix il avait 
proposé à Bertrand de ne pas l'accompagner, mais 
que celui-ci voulait absolument venir, puis il me dit 
de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes. Après 
,1e repas, Bertrand me remit deux paires de pistolel 
pour les donner de la part de Sa Majesté aux capi- 
taines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en 
s'écriant : « Ah! vous ne savez pas où vous allez! 
Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'Em- 
pereur d'un tel projet!* » Je reviens. On emporte tous 
nos effets à bord du Danois, à la nuit bien close. Je 
vais jusqu'au coin de l'île où il est mouillé. On envoie 
Las Cases et Lallemand à la frégate, pour, de là, se 
rendre en parlementaires, aux navires anglais. Vers 
minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus. 

{^juillet. — Nous voyons le Parlementaire, avec le 
pavillon tricolore, près du vaisseau anglais. Las 
Cases et Lallemand reviennent. Sa Majesté nous fait 
entrer chez Elle et nous demande notre opinion. Tout 
le monde, sans exception, est d'avis de se rendre à 
bord des navires anglais. Je reste seul avec Sa 
Majesté, qui me montre un brouillon qu'Elle vient 
d'écrire et me dit que notre conseil est aussi celui de 

1. Bien que Gourgaud ne le dise pas, il résulte de cette phrase qu'on lais- 
sait croire dans l'entourage de l'Empereur que celui-ci allait se rendre à 
l'Angleterre. L'envoi de Las Cases et de Lallemand, en parlementaires, aux na- 
vires anglais était une supercherie destinée, à ce moment-là, à entretenir le 
public et les Anglais dans l'idée que Napoléon était sur le point de gagner 
'escadre ennemie. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 39 

Lavalette. « Comme Thémistocle.... » Il me demande 
comment je trouve celle lettre pour le prince régent. 
Je lui dis qu'elle me fait venir les larmes aux yeux; 
Sa Majesté ajoute que c'est moi qu'Elle a choisi pour 
la porter, me dicte ses instructions à ce sujet :, louer 
une maison de campagne, ne pas entrer de jour à 
Londres, ne pas accepter d'aller aux colonies. Puis, 
Elle me dicte une lettre que Bertrand doit écrire au 
commandant anglais, en m'envoyant avec Las Cases 
sur le vaisseau où ce dernier, comme maréchal des 
logis, doit faire le logement. Elle me dicte, en outre, 
une copie de la lettre que je porte, puis Elle fait 
entrer Bertrand, lui fait- écrire les lettres et Elle me 
donne pour moi le brouillon, de sa main, de celle 
qu'Elle adresse au prince régent*. Gomme je sors, je 
rencontre Beker ; mais, je ne lui dis pas que je vais 
en Angleterre; je le prie, dés son retour à Paris, de 
voir ma mère et de lui donner de mes nouvelles*. 
M™* de Montholon me demande de faire en sorte 
qu'elle soit sur le vaisseau où montera Sa Majesté. 
Je prends avec moi Las Cases; je m'embarque dans 
un canot, emmenant un huissier, un page et un valet 
de pied. Nous sommes bien reçus à bord du Belléro- 

1. Est-il besoin de dire que ce précieux document est conservé avec une 
véritable piélé dans les archives de la famille Gourgaud? 

2. Ce qui prouve que Napoléon, malgré tout, se doutait du sort qm l'atlen- 
dait en se livrant aux Anglais, c'est qu'il dit à Beker, qui voulaitl'accompagncr 
jusqu'à hord an Bellérophon : « Je ne sais ce que les Anglais me réservent, 
mais s'ils ne répondent pas à ma confiance, on prétendrait que vous m'avez 
livré il l'Angleterre. » 



40 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

2ohon : le capitaine Maitland nous fait entrer, Las Cases 
et moi, dans sa cabine où se trouvent MM. Gambier et 
SartoriuS; capitaines de corvette \ Las Cases fait tou- 
jours semblant de ne pas entendre ^anglais^ Le 
capitaine Maitland et ses deux officiers n'ont point 
l'air de mettre en doute que je ne sois envoyé tout 
de suite à Londres. Las Cases est dans l'enchante- 
ment; il entend ce que les officiers anglais disent : 
la lettre au prince régent a fait une grande impres- 
sion sur eux. 11 me conseille d'écrire à l'Empereur 
qu'il sera bien accueilli. Je lui objecte -que je n'en- 
tends rien à ce qui se dit autour de moi; que lui, au 
contraire, peut écrire tout cela à Bertrand par le retour 
du canot; que, quant à moi, je m'embarque sur la 
corvette que l'on met à ma disposition. A la nuit tom- 
bante, le capitaine Sartorius m'emmène, ainsi que 
François, à bord du Slaney, corvette de quatre canons 
et huit caronades. 

Le 15. — A 8 heures du matin, nous rencontrons 
le Superbe j où est l'amiral Hotham; mon capitaine va 
à son bord et en revient bientôt. A 9 heures, le thé; à 
4 heures, le dîner; à 6, on signale une frégate 
anglaise qui visite un Danois. Les vents étant N. 0. 
nous louvoyons. On punit un matelot par les verges. 

1. Gambier commandait le Mirmidon, et Sartorius le Slaney. 

2. On lui en voulut beaucoup de cette dissimulation, et il est possible que 
l'epinion qu'on eut dès lors de lui en Angleterre ait été pour beaucoup dans 
son expulsion de Sainte-Hélène. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 41 

le 16, dimanche. — On aperçoit la goélette le Télé- 
graphe. Je dîne avec les officiers du bord, qui sont 
d'une excessive politesse pour moi. On ne joue pas, 
même aux échecs, le dimanche. 

Le il. — Le vent change un peu. Pendant la nuit, 
une frégate communique avec nous.. Le matin, une 
autre me demande où est Napoléon. 

Le 18. — Pendant la nuit, le pilote se trompe. 

Le 19. — Au moment où nous nous croyons près 
d'Ouessant et que nous nous disposons à le doubler, 
nous reconnaissons que nous sommes au sud de 
l'île de Sein. Nous passons le bec du Raz et les Roches 
noires. Le soir, la mer est forte; nous avons un 



Le 20. — Nous voyons Ouessant. Le vent est N. N. 
contraire. A 10 heures, nous apercevons le vais- 
seau le Chatam et une corvette. Nous leur faisons des 
signaux; à 2 heures et demie, nous passons à Oues- 
sant entre les roches. 

le 21. — Calme parfait. 

Le 22. - A 6 heures du matin, on distingue l'An- 
gleterre. Nous arrivons à Plymouth, le soir. A 
9 heures, le capitaine Sartorius, qui, jusque là, 
m'avait fait croire qu'il me conduisait à Londres, fait 
mettre son canot à la mer, mais refuse de m'emme- 
ner parler à l'amiral Keith. Je lui rappelle que ce 



42 GÉNÉRAL BARON GOURCAID 

n'est pas cela, ce que m'avait dit M. Maitland. Je pnn 4 
teste contre cette supercherie; je demande la permis- 
sion d'aller à Londres porter au prince régent la 
lettre de l'Empereur. Refus . Refus. J'ai été dupé : je 
croyais M. Maitland un autre homme. Me serais-je 
trompé sur la générosité anglaise? M. Sartorius 
s'attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se 
rendre à Londres, qu'il a emporté avec lui sa malle et 
son porte-manteau. 

Le 23. — Le canot revient à minuit. Il porte un 
billet de M. Sartorius pour le premier lieutenant ren- 
fermant l'ordre de lever l'ancre et de se rendre sur le 
champ à ToTbay. Je proteste de nouveau. On part à 
midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande de nou- 
veau à aller à terre, refus. Je demande ce refus par 
écrit, ce qui ne m'est pas accordé. On hisse le signal 
quarantaine pour défendre de communiquer avec 
nous. On place quatre fonctionnaires pour empêcher 
les canots d'approcher. On en reçoit cependant un qui 
apporte une gazette. 

Le 24. — Le Bellérophon mouille à Torbay; je vais 
à son bord, peu après, vers 8 heures. L'Empereur 
me fait entrer; je lui raconte ce qui m'est arrivé. Il 
me dit que l'amiral Hotham a envoyé un officier qui 
fera changer l'état actuel des choses et me demande 
si j'ai conservé la lettre. « Oui, Sire. » On apporte des 
gazettes, Un grand nombre de auri^ux s'approchent 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 43 

du Bellérophon] on met des canots à la mer pour les 
éloigner. Je remarque que Las Cases porte la croix de 
la Légion d'honneur, qu'il n'avait pas en partant. 

Le 25. — Il arrive des gazettes d'Exeter. M""^ Ber- 
trand, qui était bien avec M. Gambier, se brouille avec 
lui parce qu'il ne veut pas montrer ses journaux; il se 
conduit quelque peu grossièrement. 

Le %. — A 1 heure 1/2 du matin, Sartorius 
revient de Londres; à 3 heures, on met à la voile. 
Rien n'a transpiré sur son voyage. On arrive à Ply- 
mouth à 4 heures; Maitland descend aussitôt à terre. 
Pendant son absence, la frégate la Lifjcy vient 
mouiller à bâbord du Bellérophon. Des embarcations, 
avec des officiers, font éloigner les chaloupes des 
curieux. On tire même des coups de fusil. Maitland 
fait savoir qu'il dînera à terre, chez l'amiral. A 
9 heures, il revient à bord, paraît embarrassé et ne dit 
rien positivement. Notre position ne semble pas 
s'améliorer. Nous commençons à éprouver tous des 
inquiétudes au sujet de savoir si Sa Majesté sera 
reçue. Las Cases ne le met pas en doute, non plus que 
le règne de Napoléon IL 11 fait un grand éloge de la 
liberté anglaise. Il se dispute vivement avec Lalle- 
mand, qui l'envoie positivement promener. Pendant la 
nuit, une autre frégate, VEurotas\ vient mouiller à 
tribord. L'Empereur me dit de donner }a lettre dont 

\. Capitaine LiUi(^rap, 



44 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

j'étais porteur à Maitland, qui la demande pour la por- 
ter à Londres. J'apprends alors que Las Cases, étant 
dans le canot de l'Empereur pour se rendre au Belléro- 
phon, lui a demandé à être nommé par lui chevalier 
de la Légion d'honneur afin de mieux paraître lors de 
son entrée en Angleterre. Il avait aussi pris un uni- 
forme de capitaine de vaisseau, ayant été aspirant 
avant la Révolution. Yanité des vanités ! 

Le 27. — Je demande à Maitland pourquoi les 
frégates sont mouillées si près de nous; il ne 
me donne que de mauvaises raisons et finit par 
s'écrier que c'est par ordre de l'Amirauté. J'en 
parle à l'Empereur, qui me répond qu'il faut 
attendre la réponse de l'officier du Superbe, Maitland 
fait un autre voyage à, terre et, à son retour, il paraît 
moins embarrassé. 11 annonce, pour le lendemain, 
l'arrivée à bord de l'amiral Keith ; on ne tirera pas le 
canon parce qu'on ne l'a pas tiré pour Sa Majesté. 
Beaucoup de canots de curieux entourent le vaisseau ; 
un d'entre eux est chargé de musiciens. On est moins 
sévère que la veille sur la consigne. 

Le 28. — A 5 heures, le capitaine Maitland se 
rend à terre. On me dit que je dois, avec Planât et 
Maingaud*, être transbordé sur la Liffey. Sa Majesté 
me fait appeler; Elle ignorait cette mesure et m'assure 
qu'il est bien loin de son intention que je ne reste 

Chirurgien qui accompagnait l'Empereur depuis Malmaisoa, 



i 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 45 

pas près d'Elle. Bertrand lui objecte que le lieutenant, 
en l'absence de Maitland, a l'ordre de me conduire à la 
Liffe]). On attend le retour de Maitland. Beaucoup 
d'embarcations se dirigent avec des dames vers Y En- 
rôlas^ où un escalier est préparé, ce qui cause de 
grandes inquiétudes parmi nous ; nous craignons tou- 
jours d'être envoyés sur ces frégates. Maitland rentre 
et annonce que l'amiral Keith va arriver, que Planât 
et les autres sont sur la Liffey-. Il pénètre chez l'Em- 
pereur et en ressort peu après. L'amiral arrive 
à 11 heures 3/4, entre chez Sa Majesté, y reste 
vingt à vingt-cinq minutes, sort^ s'approche de 
^mes Bertrand et Montholon, leur fait mille politesses 
et leur dit que tout le monde peut rester à bord, que 
l'on n'avait proposé d'autres bâtiments que pour que 
tout le monde y fût plus à son aise. Nous en ressen- 
tons un peu- d'espérance. Maitland retourne à- terre à 
2 heures; je le charge d'une lettre pour ma mère. 
Las Cases parait avoir une croix d'or de la Légion, 
que lui aurait vendue Marchand. Nous éprouvons 
de nouvelles inquiétudes à cause des bruits qui cou- 
rent. Le soir, Maitland revient sombre. 

Le 29. — Il pleut toute la journée. Maitland descend 
à terre à 5 heures. 11 rapporte des journaux où il 
est question de nous envoyer à Sainte-Hélène. 

Le 30, dimanche. — Maitland part comme à l'ordi- 
naire; il revient à 2 heures rapportant des gazettes 



46 GÉNÉRAL BxVRON GOURGAUD 

épouvantables; il annonce la prochaine arrivée d'un 
sous-secrétaire d'État, porteur de la décision du gou- 
vernement anglais. Notre abattement est extrême. 
Nous remarquons les allées et venues de Maitland, qui 
annonce que Keith ne viendra que le lendemain. Nous 
sommes de plus en plus tourmentés. Le bruit court 
que Sa Majesté ne pourra conserver avec Elle que moi 
et quatre officiers. 

Le ^\. — Maitland va à terre à 6 heures; il en 
revient à 10, annonçant de mauvaises nouvelles. 
L'amiral Keith et le sous-secrétaire d'État Bunbury 
arrivent à 11 heures 1/4 et entrent chez Sa Majesté 
avec qui ils restent enfermés pendant trois quarts 
d'heure. Ils lui apportent la nouvelle qu'Elle doit 
aller à Sainte-Hélène avec ses officiers, à l'excep- 
tion de Rovigo et de Lallemand. L'Empereur déclare 
qu'il n'ira pas, que son sang rougira plutôt le Belléro- 
phorij qu'en venant chez les Anglais il a fait le plus 
grand des hommages possibles à une nation dont la 
conduite actuelle jette un voile de ténèbres sur 
l'avenir de l'Angleterre. L'amiral le prie de lui adres- 
ser une lettre à ce sujet, et Sa Majesté écrit qu'Elle 
préfère la mort à Sainte-Hélène, qu'Elle n'est point 
prisonnière de guerre. Elle nous dit ensuite qu'Elle 
ne veut point aller à Sainte-Hélène, que ce serait 
mourir d'une manière ignoble. « Oui, Sire, nous 
écrions-nous, bien ignoble. Il vaut mieux nous faire 
tuer en nous défendant ou mettre le feu aux pou- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 47 

dres. » Lallemand et Rovigo, présents, écrivent à 
Tamiral pour se recommander aux lois anglaises'. 
Dîner triste.. 

Le soir, M"*" Bertrand court, comme une folle, chez 
l'Empereur, sans être annoncée, fait grand tapage, 
rentre chez elle et y recommence une scène épou- 
vantable; elle veut se jeter à la mer. Nous voyons 
tout. Lallemand fort ému parle aux Anglais et leur 
reproche leur conduite; Maitland, de son côté, écrit à 
lord Melville ; il se dit fâché de ce qui arrive ; ce n'est 
pas ce qu'il avait pu croire. Lallemand et Rovigo écri- 
vent à lord Bathurst. 

Le i" août. — Mailland, à son ordinaire, va à terre 
à 8 heures. Sa Majesté me répète que d'aller à 
Sainte-Hélène, ce serait terminer sa carrière d'une 
manière ignoble, qu'Elle n'ira pas. Il y a une grande 
affluence de curieux. Nous en remarquons plusieurs 
ayant des œillets rouges à la boutonnière. Las Cases 
espère beaucoup de ces porteurs d'œillets. 

Le 2. — A 9 heures 1/2, Maitland va à terre. 
L'Empereur ne déjeune pas avec nous. M™^ Bertrand 
me fait, sur le pont, une scène de femme de la 
halle et veut que son mari se batte avec moi. Elle va 
jusqu'à lui dire qu'on voit bien qu'il n'est pas 
gentilhomme. Maitland va rapporter tout cela à 
l'Empereur. 

1. On sait comment cela leur réussit, et qu'ils furent expédiés sur Malte où 
ils restèrent longtemps inlorncs au fort Manuel! 



48 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Le 3. — Maitland va à terre ; rien d'important. 
Ennui. Toujours autour de nous des canots avec des 
hommes et des femmes portant des œillets rouges. 

Le k. — A 2 heures du matin, Maitland reçoit 
l'ordre de se tenir prêt à mettre à la voile. On lève 
l'ancre. Bientôt, on apprend que le capitaine a ordre 
de sortir de la rade, que Sa Majesté n'aura même pas 
le droit de choisir les officiers qui l'accompagneront, 
mais que l'amiral Keith les désignera. L'Empereur 
répond à cela qu'il ne veut pas partir. Il ne déjeune 
pas avec nous et demande à parler à l'amiral qu'on 
attend, mais qui ne vient pas. Une corvette, le Pro- 
méthée^ est à l'entrée du port. Nous sortons. Le Ton- 
nant et YEurotas nous suivent. Sa Majesté ne sort pas 
de sa cabine; on dit qu'Elle s'est empoisonnée. 

Le capitaine se rend à la corvette où est Keith; il 
revient en disant que Bertrand avait aussi été excepté, 
mais que l'amiral prendrait sur lui de le laisser partir, 
s'il le désirait. Grandes hésitations de Bertrand et de 
sa femme, qui paraissent pencher pour ne pas accom- 
pagner l'Empereur. Celui-ci ne dîne pas et ne sort 
pas. Le soir, Montholon va le voir : il paraît mieux et 
rit sur le désir que l'on aurait de le voir mourir. Il 
me demande des détails sur ceux qui le suivent. J'écris 
à ma mère. 

Le 5. — Le vaisseau a toujours la même escorte. La 
journée se passe à rester en panne ou à croiser dans 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 49 

le canal. La mer est forte : Sa Majesté est indisposée 
et nous avons tous le mal de mer. On dit que Keith, 
Cockburn et Hull sont à bord du Tonnant et qu'ils ont 
déclaré que Sa Majesté ne pourrait emmener que trois 
officiers. 

Ze 6. — A 8 heures, on voit au loin un vaisseau. 
On croit que c'est le Northumberland. A 11 heures, on 
est prés de lui et l'escadre se dirige sur Torbay, où elle 
mouille hors de la rade. L'Empereur envoie enfin la 
liste des personnes qui doivent l'accompagner*. J'y suis 
inscrit le quatrième. Bertrand va la porter à Famiral 
avec l'ordre de Sa Majesté d'insister pour m'avoir. 
Quand il revient, il annonce que les Anglais ne veu- 
lent pas que je parte, mais l'Empereur insiste. Keith, 
Cockburn, Bunbury viennent voir Sa Majesté, qui pro- 
teste encore contre le traitement qu'on lui fait subir. 
Elle propose de compter Las Cases comme secrétaire 
et, alors, je serais placé parmi les trois officiers. Les 
amiraux se consultent et ne décident rien. On nous 
remet des ceintures contenant 16000 francs chacune. 
Montholon, poussé par sa femme, va chez l'Empereur 
et lui conseille de ne pas emmener M™° Bertrand. 
L'indécision de Sa Majesté augmente. Bertrand par- 
era- t-il ou ne partira-t-il pas? 

'; Le 7. — Las Cases va, à 8 heures, chez l'amiral, 
lui fait quitter son épée et on nous dit à tous de 
)ndre nos armes. Nous murmurons, car nous sentons 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. â 



50 GÉNÉRAL BAUON GOUUGAUI» , 

augmenter la sévérité. Sa Majesté hésite encore a 
emmener Bertrand à cause de sa femme, mais ils vont 
faire auprès d'Elle une démarche, à la suite de laquelle 
Elle consent à les prendre. 

Cockburn vient à midi avec un commisçaire; il 
annonce que Ton va embarquer : le commissaire dirige 
le transport des malles et les examine*. "Personne de 
nousne veut être le témoin.decette expédition à laquelle 
Cockburn assiste. 80000 francs de Sa Majesté sont 
séquestrés. Je prie l'amiral de me laisser mon domes- 
tique. Il refuse en disant : « Voilà donc ces fameux 
officiers français qui ne savent pas supporter la perte 
d'un domestique ! » 

A 2 heures, Sa Majesté dit adieu à Rovigo et à 
Lallemand, refuse au premier de reprendre la ceinture 
qu'il lui a confiée et donne au second la cargaison 
du Tànois, soit 30000 francs. Elle offre une tabatière 
à Maitland qui la refuse et donne une paire de pisto- 
lets au capilaine des marins et au second. Nous nous 
embarquons dans une chaloupe : Bertrand, l'amiral, 
Las Cases, Montholon, moi, M™" Bertrand et Montho- 
lon et enfin l'Empereur. A l'arrivée au Norlhumher- 
land^ les matelots sont sur le pont; Sa Majesté salue 
et cause avec quelques officiers. Un canot de curieux 
est coulé par un cutter; deux ou trois personnes 
périssent. Avant dîner, l'Empereur cause avec M. Lilt- 

1. Pendant ce temps, un Anglais, M. Gucrry, envoie des fruits à rKm 
pcreur. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 51 

lelon et lord Lowther, membres du Parlement*; à 
7 heures, nous dînons tous ensemble, puis nous jouons 
au vingt-et-un. Coucher à 11 heures. 

Le %.ao<it, — La mer est grosse : Sa Majesté en est 
indisposée. Je couche dans le salon. L'amiral Goek- 
burn' et Bingham^ me font force politesse et causent 
avec moi. 

Le%. ■ — Mer calme. Nous sommes ralliés par tous 
es bâtiments* et nous faisons route vers Madère. On 
envoie un brick à Falmouth et un à Jersey chercher 
lu vin. 

Le 10. — Temps couvert. Le soir, il y a un orage 

1. A bord du Northumberland se trouvaient aussi, au moment de l'arrivée 
le l'Empereur, MM. Sianley et Hutchinson, tous deux membres des Com- 
nunes et attachés au ministre Casllcreagli. 

{Souve72ii's de la comtesse de Montholon.) 

2. Cockburn fut le geôlier de Napoléon jusqu'à l'arrivée d'H.lowe. Il avait 
tn secrétaire, Glower, qui a écrit des souvenirs sur Napoléon. — Cockburn 
iC pouvait comprendre la fidélité et le dévouement à TEmpereur des Bcr- 
rand, Gourgaud et Montholon (V. une lettre de lui du 14 avril 1816, dans le 
"emps des 15-16 juillet 1897): « Ces personnes continuent à rester attachées 

lui d'une manière qu'aucun Anglais ne pourrait comprendre, ni même voir 
ahs.un profond sentiment de dégoût et de mépris. » — De son côté, le com- 
lissaire russe Balmain (8 septembre 1816) s'étonnait du prestige conservé 
af Napoléon sur les siens. — Ces dévouements frappent et scandaliseht les 
Irangcrs. En France, on les trouve tout naturels! 

3. Sir George Bingham, colonel du 53* d'infanterie, fut promu général le 
5 "avril 1816 et commanda, en cette qualité, sous Uudson Lowe, le camp de 
ongwood. — En mai 1819, il donna sa démission et rentra en Europe, 

4. Northumberland, vaisseau de 80, pavillon amiral, commandant capi- 
iin«- Ross, beau-frère de l'amiral. — Uavannah, frégate de 44, capitaine 
amilton. — Le Furet, frégate de 36. — L'Eurotas. — L'Écureuil. — Le 
éruvien. — Le Griffon, capitaine Wright. (V. dans Montholon l. p. 140 
J8 conversations de Napoléon avec cet Anglais porteur d'un nom historique). 



52 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

nous sortons de la Manche. Sa Majesté ne quitte pas 
sa cabine, m'y fait venir et me dit qu'EUe aurait mieux 
fait de ne pas quitter l'Egypte, qu'Elle aurait pu s'y 
maintenir. « L'Arabie attend im homme; avec les 
Français en réserve et les Arabes comme auxiliaires, 
f aurais été le maître de V Orient. Je me serais emparé de 
la Judée. » 

Le 12. — La mer se calme. L'Empereur dîne avec 
nous. Nous marchons vers l'Ouest. On joue aux échecs. 

Le 13. — Calme parfait. Sa Majesté joue aux échecs 
avec moi et Montholon. On aperçoit un brick français 
venant du Havre. Vent faible. 

Le 14. — On rencontre plusieurs bâtiments étran- 
gers. Yent passable. 

Le 15 août. — Nous voyons tous Sa Majesté les uns 
après les autres. A moi. Elle parle de ses autres jour- 
nées du 15 août. Quelle différence! 

Après le dîner, lorsqu'à son ordinaire Sa Majesté 
s'est levée de table pour aller avec Bertrand et Las 
Cases sur le pont, nous bûmes à sa santé. Le soir, 
comme à l'ordinaire, nous jouons au vingt-et-un. 
L'Empereur, qui, les autres jours, perdait continuel- 
lement, gagna ce soir-là 80 napoléons, et c'est le jour 
de sa naissance. Le brick la Zénobie fait fausse route 
pendant la nuit, n'ayant pas vu notre virement. Je 
prête 25 napoléons à M. Glower et 77 à Montholon. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 53 

Le 16. — Vent faible. L'amiral, qui est fort obli- 
geant, consent à faire enlever le canon qui est dans 
ma cabine. 

Le 17. — Bonne brise. Tous les jours, la même 
chose : l'Empereur se lève à 8 h. 1/2, cause avec un 
ou deux de nous, s'habille; à 3 heures, passe au salon, 
y joue aux échecs avec moi ou Montholon jusqu'à 
4 heures, se promène jusqu'à 5 h. 1/2, dîne, se pro- 
mène ensuite jusqu'à 7, joue au vingt-et-un jusqu'à 
10 heures du soir. Bernard, domestique du grand ma- 
réchal, fait grand tapage ; Montholon le fait mettre aux 
fers. Nous sommes à la hauteur de Yigo. 

Le 18. — Le matin, plusieurs matelots sont passés 
par les verges. Le bâtiment qu'on avait détaché sur 
Jersey nous rejoint. Je porte à Sa Majesté les Moniteur 
de juin et juillet. 

Le 19. — Brise d'Ouest. A midi, nous sommes à la 
hauteur de Lisbonne ; on interroge un bâtiment prus- 
sien. 

Le 20. — Bonne brise. Nous entendons un sermon. 
Un brick nous accoste et nous remet des papiers; il 
a rencontré quatre vaisseaux français : le bruit court 
qu'ils chercheront à nous délrvrer. 

Le 21. — L'amiral annonce qu'on ne s'arrêtera 
devant Madère que deux ou trois heures seulement, 
au lieu des trois ou quatre jours annoncés. Les vais- 



54 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

seaux qui se montrent aux environs interloquent les 
Anglais. Nous espérons. La chaleur est de 75® Fah- 
renheit ou 19"^ Réaumur. 

Le 22. — Beau temps. Nous sommes par le 35"' de 
latitude, à hauteur de l'Afrique. 75*^ de chaleur. 

Le 23. — Beau temps, bonne brise. On fait dix 
nœuds par heure. A midi, on voit Porto-Santo ; à 2 heu- 
res, Madère. Nous mettons en panne près des îles 
désertes; on voit beaucoup de poissons volants. On 
envoie un canot à terre. 

Le 24. — Nous distinguons tous les édifices de Fun- 
chal et les vignes. Il souffle un fort vent de Sirocco. 

Le consul d'Angleterre vient saluer l'amiral; il 
nous raconte que ce vent ne s'élève que tous les 
huit ou dix ans, qu'il augmente de plusieurs degrés la 
chaleur et détruit les raisins*. La ville de Funchal 
paraît assez jolie; sa population est de 20000 âmes; 
celle de toute l'île d'environ 100000; il y a un grand 
nombre de couvents. La première sorte de vins est 
pour les particuliers de Londres ; la seconde, pour les 
marchands; la troisième, pour (z//ûf6/^); la quatrième, 
pour l'Amérique. Le tonneau de 40 douzaines de 
bouteilles se vend 63 livres sterling. L'île ne produit 
que des vignes et des fruits. Il y a une milice de 
4000 hommes, comprenant trois régiments d'infan- 

1. Les habilanls de Madère ne manquèrent pas d'attribuer cet ouragaq 
exceptionnel à la présence, dans leurs eaux, de l'empereur Napoléon, 



JOURNAL INEDIT DE SAïNTE-HÉ LÈNE 53 

terie et un d'artillerie et formés d'indigènes. Les 
paysans sont bons, mais la vie très chère. Le gou- 
verneur, lieutenant général du roi de Portugal, a 
soixante-dix ans et il reçoit 4 000 piastres d'appoin- 
tements. Les Anglais, à Madère, voient peu les 
Portugais. Il y avait un consul de France, nommé Le- 
mollien, avant notre expédition en Portugal; il a, 
alors, cessé $es fonctions et s'est fixé dans l'île, où il 
vit en simple particulier. La rade est difficile et nous 
faisons avec peine de l'eau, vu le vent. On nous 
apporte des pêches d'une chair jaune et ferme, des 
figues et des raisins. Le consul anglais, M. Wilch, 
qui me fournit ces détails, dîne avec nous et Sa 
Majesté. 84" Fahrenheit. 

Le 25. — Nous courons des bordées devant Funchal, 
à cause du Sirocco; notre grande voile de hune est 
déchirée en deux. A midi, tous les bâtiments appa 
reillent et se rallient autour de nous. Un grand 
nombre de bestiaux, de volailles, de fruits, sont ame- 
nés sur le vaisseau. A 8 heures du soir, nous repre- 
nons notre route à la vitesse de 8 à 10 nœuds par 
heure. 

Le 26. — Le vent est bon. Quelques requins se 
montrent autour de nous. L'amiral me dit que Sa 
Majesté a bien fait de se rendre aux Anglais et qu'il 
est possible, quoique non probable pour l'instant, 
qu'une lescadr^ aPSlais^ ramène un Jour l'Empereur 



se GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

de Sainte-Hélène à Londres. J'ai une discussion à 
table avec M™^ de Montholon sur les papes et les 
conciles. Je reçois une boite de couleurs et des fruits 
que M. Glower a achetés pour moi à Fiinchal. 

Le 27. — Vent N.-E. bon et frais. A midi, nous 
voyons les Canaries ; nous passons à quatre lieues de 
Gomerra, au-dessus de laquelle on distingue le pic de 
Ténériffe, qui se voit à 40 lieues en mer. A 4 heures, 
nous passons à la hauteur de l'île de Fer, que l'hori- 
zon brumeux nous empêche de distinguer. Nous 
sommes obligés d'attendre les autres bâtiments. Le 
Péruvieii est le meilleur voilier après le Northumber- 
land. A dîner, M"*® de Montholon fait la savante. 

Le 28. — Nous avons fait 147 milles dans la nuit. 
Le vent est toujours N.-E. On voit un grand nombre 
de poissons volants et on place les lignes pour 
prendre les marsouins qui les suivent. Sa Majesté 
me charge de tenir ses livres en ordre; la chaleur 
est de 80** Fahrenheit ou de 20° Réaumur. Nous pas- 
sons le tropique. 

Le 29. — 125 milles ont été parcourus pendant la 
nuit. Le vent est pareil à celui d'hier. Cinq moutons 
sont morts. Sa Majesté joue aux échecs. Elle a aban- 
donné le vingt-et-un pour le wisth et le piquet. La 
chaleur est extrême. 

Les 30 et M. — 165 milles depuis hier. Les femmes 



jbURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 57 

mangent mes raisins et mes oranges ; il y a beaucoup 
de poissons volants. Sa Majesté veut apprendre 
l'anglais et assure qu'Elle le saura bientôt, après les 
leçons de Las Cases. 

Le V^ septembre. — Un matelot, mulâtre de la Gua- 
deloupe, tombe à l'eau à 11 heures du soir. On met 
en panne et un canot à la mer. On jette la bouée. Le 
canot revient sans avoir trouvé le matelot. On se 
remet en route. Le soir, il y avait beaucoup de roulis,' 
ce qui ne m'empêche pas de jouer aux échecs avec 
Sa Majesté. Nous cherchions depuis longtemps les 
îles du Gap vert, lorsqu'à 6 heures un brick d'avant- 
garde signale la terre. Nous sommes à trois lieues des 
îles et nous mettons en panne pour la nuit, afin 
d'attendre les deux bricks qui avaient été 'envoyés 
pour faire de l'eau à Madère. Je prête un napoléon à 
M™' Bertrand. 

Le 2. — Vent violent et tempête. Ma cabine est 
inondée d'eau de mer et de pluie. Je passe une par- 
tie de la nuit sur le pont et j'ai une longue conversa- 
tion avec Sa Majesté sur Paris, sur son retour dans la 
capitale après Waterloo. La mer se calme. Le Péruvien 
nous rejoint. 

Le 3, dimanche. — Le capitaine an Péruvien monte 
à notre bord. On célèbre le service divin dans la 
batterie. 

Le 4. — Calme, la nuit. Le matin, brise N.-E. On 



58 GÉNÉRAL BAROiN GOURGAUD 

voit quelques marsouins et dauphins. 83° Fahren- 
heit. 

Le 5. — Vent bon N.-E. Route au S.-E. 81* Fahren- 
heit. 

Le 6. — Bonne brise S.-E. 80^ Fahrenheit; deux ou 
trois grains surviennent et la pluie tombe à torrents. 

Le 7. — Vent S.-E. Route au S--S.-0. [Nuit calme. 
12° 2' de latitude. 

Le 8. — Petite brise. Route S.-E. Pendant que je 
suis dans la cabine de Sa Majesté, Elle me dit de 
mesurer sa taille. Je lui trouve exactement cinq pieds 
deux pouces et demi. Nous parlons de sa rentrée en 
France et de Waterloo. Le soir, l'Empereur joue au 
whist h avec l'amiral. 

Le 9. — Petite brise. Vent inconstant. 11° 23' de 
latitude. 

Ze 10, dimanche. — Bon vent. Latitude 10° 11'. On 
dit la messe \ Le soir, pluie. 

Le 11. — Pluie, toute la nuit et le soir. 8° de lati- 
tude. 74° Fahrenheit. 

Le 12. — Nous faisons route au plus prés, S.-E. 

Le 13. — Calme. 

1. Il doit s'agir ici de Toffice protestant du dimanche et non pas d'une 
messe calholique, aucun prêtre de celte religion n'ayant. clé emmené à Sainte- 
Hélène en 1815. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 59 

Le 14. — Brise. 6" 54 de latitude. On voit cinq dau- 
phins. On en harponne un que nous mangeons. 

Le 15. — Brise. Route S.-E. Latitude 6^ Chaleur : 75" 
Fahrenheit. Nous restons en panne pour attendre nos 
traînards. 

Ze 16. — Pluie et brise. Chaleur : 74^ 

Le 17, dimanche. — Pluie, brise. 4^30' de lati- 
tude, 13° de longitude. Je suis indisposé. Sa Majesté 
travaille avec moi à des mathématiques. Nous 
extrayons des racines carrées et des racines cubiques 
et nous résolvons des équations des 2® et 3*^ degrés. 

Le 18. — Brise. Beau temps. 74'' de chaleur. 3^^ de 
latitude, lO** de longitude. Sa Majesté me parle de 
Lannes, de Murât, de Kléber, de Desaix et assure que 
ce dernier était le meilleur général qu'Elle eût jamais 
connu. Elle exprime d'amers regrets sur la mort de 
Lannes, car Elle sait combien je l'aimais : « Clausel et 
le général Gérard promettaient beaucoup, Bernadotte n'a 
pas de tête, cest un vrai gascon^ il ne restera pas là où il 
est, son tour de s en aller viendra aussi. » M™® Ber- 
trand manque de s'empoisonner en prenant pour une 
^^médecine de l'extrait de saturne destiné pour ses 
yeux. 

Z6 19. — Beau temps, 79" Fahrenheit. M™* Bertrand 
a une inflammation au cerveau ; on la saigne deux fois, 
l'Empereur dit qu'il vaudrait bien mieux qu'elle mourût. 



60 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Sa Majesté me raconte que de toutes les actrices de 
Paris, Elle n'a voulu avoir que M^^^ Georges, que tout 
ce qu'on a raconté de la petite Saint-Aubin est faux, 
que les femmes les plus jolies sont celles qui sont le 
plus difficile à avoir. On nettoyé les armes que nous 
avons rendues et qui sont sous le scellé. Il y a deux 
sabres de l'Empereur, celui d'Aboukir et celui du 
Champ de Mai, un fusil à deux coups et trois fusils 
simples, plus huit ou dix paires de pistolets. 

Le 20. — Beau temps. 76** Fahrenheit. Je reprends 
les papiers et les cartes que j'ai sauvés de Waterloo. 
T 46' de latitude et 7" de longitude. 

Le'^i. — Bonne brise. 76*^ Fahrenheit. Nous faisons 
huit milles par heure. 2^ 5' de latitude, 4** 40' de 
longitude. Je joue aux échecs avec l'amiral, qui plai- 
sante sur Neptune. 

Le 22. — Nous faisons cinq à six milles par heure, 
r rde latitude, 2° 13' de longitude. Equinoxe. 

Ze 23. — A 11 heures du matin, nous passons la 
ligne, à peu près à 0** de longitude, en même temps 
que le soleil. A 9 heures, les matelots avaient fait la 
cérémonie ; nous nous attendions à être bien mouillés, 
mais on nous a ménagés. Un matelot est d'abord venu, 
de la part de Neptune, demander à l'amiral, qui étail 
sur la poupe, où était le général Bonaparte. L'amira 
répond que le général a déjà passé la ligne ; lej 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 61 

hommes de l'équipage arrivent sur un char avec la 
musique, déguisés l'un en Neptune, l'autre en Amphi- 
trite ; c'est une vraie saturnale. Toutes les personnes 
qui n'avaient pas encore passé la ligne se présentèrent 
l'une après l'autre. Je suivis le général Bertrand, je 
donnai un napoléon et ne reçus pas d'eau. Sa Majesté 
me fait appeler pour savoir ce qui s'est passé et me 
charge de donner de sa part 100 napoléons à Neptune. 
Je vais les demander à Bertrand; celui-ci trouve que 
c'est trop; il hésite à faire un tel don; le temps se 
passe, nous consultons l'amiral; celui-ci répond que 
si Neptune reçoit cinq napoléons, ce sera fort bien. En 
définitive, Neptune ne touche rien, par la niaiserie de 
Bertrand. Chaleur : ÏO'' Fahrenheit.. 

Le 24, Dimanche. — Toujours bonne brise, route au 
S.-E. 75'' Fahrenheit, i' 15' de longitude, 0M5 de lati- 
tude. Nous avons parcouru 106 milles depuis hier. 
L'amiral me fait voir une baleine. 

Leih. — \'W de latitude, 2'» 20' de longitude, vent 
incertain ; on vire plusieurs fois de bord ; chaleur : 74" 
Fahrenheit ; on prend avec un harpon un petit dauphin, 
nous le mangeons en matelotte, le soir. Sa Majesté me 
fait appeler et me dit que je ne connais pas les 
Anglais. 

Le 26. — Vents variables ; à 9 heures, route S. -S.-E. 
latitude, 2'» 3'; longitude, 3^ 20'. 

U 27. — Route S. -S.-E. Latitude, 3" il'; longitude, 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 6 



62 GÉ.NÉRAL BARON GOUllGAUD 

4^ 40' ; chaleur : 76" Fahrenheit ; assez bon vent ; nous 
avons marché 90 milles depuis hi or. Sa Majesté est 
indisposée. 

Le 28. — 4" de latitude, 6° de longitude, 76" Fahren- 
heit; route toujours au Sud-Est; le soir, un peu de 
calme, on espère que le vent va tourner à l'Est; la nuit 
détruit cet espoir. Sa Majesté m'appelle pour causer 
de Waterloo. « Ah! si c était à recommencer ! » s'écrie- 
t-elle. 1 

Le 29. — Route S.-E. à midi ; 4" 37' de latitude et 
7" 49' de longitude; à 2 h. 1/2, on vire de bord et on 
fait route S.-O. 1/4 S; on revire de bord, au bout d'un 
quart d'heure, pour faire route au S.-E. 

le 30. -— Même route S.-E. On envoie le Péruvien 
reconnaître la côte vers le Congo, pour avoir des fruits. 
Latitude, 5" 36'; longitude, 10"; chaleur: 75" Fahrenheit. 
Avant le déjeuner, Sa Majesté me fait appeler : Las 
Cases lui a rapporté que, hier, j'ai dit à l'amiral 
quElle ne commandait pas en chef au 13 vendé- 
miaire, ce qui est vrai. L'Empereur me gronde beau- 
coup, me dit que c'est lui qui commandait et que, 
d'ailleurs, cela ne me regarde pas, qu'il est le maître 
de dire à l'amiral ce qu'il veut et que je ne dois pas 
le démentir, s'il ne dit pas vrai. « Je ne savais pas que 
Votre Majesté eût parlé; l'amiral m'a questionné, j'ai 
dit la vérité. » L'Empereur se fâche de plus en plus, me 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 53 

recommande de ne plus parler à l'amiral; s'il me 
questionne, je ne dois plus répondre. Il m'invite à 
imiter Las Cases et va même jusqu'à s'écrier : « Vous 
passerez au service des Anglais. » Je réponds : « Sire, 
j'ai refusé de passer au service de Russie en 1814, ce 
n'est pas pour passer à présent à un service étranger... 
j'aime mieux être soldat en France. » 

Nous voyfDns plusieurs requins ; on en prend un de 
trois pieds de long qu'on assomme sur le pont. L'Em- 
pereur me dit que j'aurais dû l'avertir, qu'il voudrait 
voir de près un requin. Le soir, nous entendons un 
coup de canon du Péruvien^ signe qu'il est près de terre. 
Nous répondons et virons de bord, faisant route au 
plus près S.-O. Sa Majesté me fait appeler; l'ouvrage 
ie Las Cases qu'Elle ne connaissait pas n'est pas un 
.ravail de génie, mais il est utile. 

Le 2 octobre. — Latitude, h' 59'; longitude, 9'- 19'. A 
Œiidi, on vire de bord, le vent souffle O.-S.-O; la route 
penche au S.-E.- 

le 3. — Latitude, T; longitude, \0\ J'ai une expli- 
cation avec Las Cases sur ce qu'il a raconté à l'Empe- 
•eur une conversation que j'ai eue avec lui sur la 
nort du duc d'Enghien. Il me demande pourquoi je 
;uis venu et m'assure que Sa Majesté me donnerait 
100000 francs pour me faire un sort, si je consentais 
i m'en aller. Je rembarre vigoureusement Las Cases. 

Je n'approuverai jamais la mort du duc, ni celle de 



64 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Pichegru.... Si je suis venu, c'est parce que j'étais 
auprès de Sa Majesté, que j'ai suivie partout, depuis 
quatre ans, excepté à l'Ile d'Elbe. Je lui ai sauvé la 
vie et l'on aime ceux que l'on a obligés. Si j'avais cru 
qu'EUe revenait en France pour en faire le malheur, 
je n'aurais pas repris ma place auprès d'Elle. Mais, 
vous, Monsieur, vous ne connaissiez pas l'Empereur, 
vous n'étiez pas connu de lui, même de vue.... Alors, 
pourquoi ce grand dévouement? » Je vois autour de 
moi bien des intrigues et des faussetés. Pauvre Gour- 
gaud, qu'allais-tu faire dans cette galère ! 

Le 4. — Route au S.-E. T 50' de latitude; 10^30', de 
longitude; le soir. Sa Majesté me dicte un chapitre sur 
les campagnes d'Italie et le siège de Toulon. Elle 
me garde jusqu'à 11 heures. 

Ze 5. — Le vent passe au N.-O. Nous faisons 
bonne route. Latitude, 8*^50'; longitude UMO'; cha- 
leur: 70" Fahrenheit. On prend un requin de six pieds 
et demi de long, pesant 180 livres; on ne trouve rien 
dans son corps. 11 a. cinq rangées de dents à chaque 
mâchoire; j'ai été avertir l'Empereur, qui est monté 
le voir sur la poupe et l'a vu assommer. Le soir, Sa 
Majesté me fait appeler, cause religion, électricité etc. 
Elle affirme que l'homme est le produit, l'enfant de 
l'atmosphère et de l'électricité combinées. 

Le ^. — Latitude, 9" 39'; longimde, IIMO'; cha 



JOURNAL INÉDIT DE SMNTE-Hél^ÈNE 63 

leur : 75° Fahrenheit. Calme, vents variables at foibles ; 
on vire de bord plusieurs fois. 

Le 7.— Mauvais vents de S.-S,'0. A midi, Sa Majesté 
me dicte plusieurs pages sur la campagne d'Italie et 
le siège de Toulon, puis amène la conversation sur la 
duchesse d'Abrantès : « Elle faisait partie de la police 
de M. de B laças, en 1814, et en recevait 1 500 francs par 
mois, Junot Va épousée par gloriole. Il avait la manie 
d'aimer les nobles, » Las Cases prétend que l'Empereur 
lui a dit : « Gourgaud ne causera plus avec l'amiral^ je 
lui ai taillé de la besogne. » 

Le 8, dimanche. — Latitude, 9" 4'; longitude, 10" 20'. 
Je parie que nous serons à Sainte-Hélène avant le 
21 octobre ; Monthojon soutient que ce ne sera pas 
avant le 25. 

Le 9. — Je lis à l'Empereur ce que j'ai rédigé sur la 
campagne d'Italie; à 8 heures du matin, nous faisons 
route vers l'Oaest; chaleur: 67° Fahrenheit. 

Le 10. — Calme. 

Le 11. — Route -S. -0. vents, latitude, 12°; longitude, 
5M5'. 

Le 12. — Bon vent; latitude, 14° 10'; longitude 5° 15'. 

Le 13. — Latitude, 15« 50'; longitude, 9° 20'; chaleur: 
65° Fahrenheit. 

Le 14. — Nous faisons huit à dix milles par heure. 

6. 



66 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

On s'attend à voir la terre le soir; le capitaine assure 
qu'on l'apercevra à 6 heures. Un coup de canon 
part par accident. Je descends chez Sa Majesté à 
6 heures; à ce moment, la terre est visible à 25 ou 
30 milles. On fait signal au commandant du Péruvien 
de venir à bord; à 8 heures et demie, le capitaine 
Vilhe accoste et a une longue conversation avec l'ami 
rai, qui fait mettre en panne. 



i 



CHAPITRE II 

Arrivée à Sainte-Hélène. — Les Briars. — Inslallation chez la famille Bal- 
combe. — Premières plaintes do l'Empereur. — Dictées de Napoléon sur 
le siège de Toulon et sur le 18 brumaire — Les compagnons de Napo- 
léon invités chez l'amiral. — Conversations de l'Empereur sur Waterloo; 
— sur la faute qu'il a commise d'appeler les Chambres en 1815; — sur 
Clauscl, le prince Eugène, Soult. — Nouvelles de France. — Titre que 
doit porter l'Empereur. — Comte de Lyon? — Marchand. — Inslallation à 
Longwood. — Nouvelles de France. — Arrivée de Pionlowski. — Discussion 
de l'Empereur avec l'amiral. — On rend les fusils. 

Le 15 octobre 1815 , dimanche. — Après être 
resté en panne de 9 heures du soir à 6 heures 1/2 
du matin, on jette l'ancre à midi. J'étais dans la 
cabine de l'Empereur, lorsque nous iious sommes 
rapprochés de l'Ile et il s'écria en la découvrant : 
« Ce nest pas un joli séjour, /aurais mieux fait de 
rester en Egypte : je serais à présent empereur de tout 
V Orient. »* 

Un canot pilote accoste avec un offîcier de l'île; 
après son arrivée , l'amiral et le colonel Bingham 
se rendent à terre. A 2 heures 1/2, l'amiral re- 
vient avec le gouverneur, colonel Wilks*, lequel a 

1. Sur l'île de Sainte-Hélène comme situation, orographie, climat, tempé- 
rature, population, etc., consulter la description historique de Vile de 
Sainte-Hélène, par Brooke, Londres, 1808. A la suite des plantations faites 
on 1818, Sainte-Hélène changea consiilérablement et les membres de l'expé- 
dition de la BeUe-Poule, en 1840, en furent très frappés. 

2. n était gouverneur pour le compte de la Compagnie des Indes, fermière 
de Sainte-Hélène. A l'arrivée de Napoléon, le gouvernement reprit directement 
l'&droinistratipn de l'JJp? 



C8 GENERAL BARON GOURGAUD 

Tair d'un bien brave homme, et le présente à l'Empe- 
reur dans le salon; aux questions de Sa Majesté, il 
répond que File a deux ou trois mille habitants, dont 
les deux tiers esclaves; il n'y a point de catholiques 
parmi eux. A notre arrivée, nous avons trouvé sur la 
rade le brick le Furet, de notre escadre, à l'ancre 
depuis sept jours, et la frégate la Havannah, qui nous 
avait précédé de trois jours. Pendant le dîner, l'ami- 
ral faisant de la ville un tableau charmant et riant, je 
lui demandai à y aller le lendemain. 11 m'objecta que 
c'était impossible, qu'il fallait auparavant qu'il par- 
coure l'île, qu'il s'entende avec le gouverneur. J'ai 
beau lui assurer que je ne parlerai à personne, il 
refuse de m' accorder ce que je sollicite. Oh! la sotte 
chose que d'être prisonnier ! 

Le 16. — L'amiral descend à terre avec Bingham; 
à son retour, il paraît fort satisfait et annonce qu'il a 
trouvé une fort johe habitation. Il a décidé que nous 
irons à terre le lendemain et que nous logerons en 
ville, jusqu'à ce que la maison de campagne soit 
appropriée. D'après son dire, je fais, selon ses indica- 
tions et sous ses yeux, un croquis de cette demeure ; 
je le montre à l'Empereur, qui la trouve fort triste. 

Le il. — Le capitaine Ross me fait dire qu'il a 
l'ordre d'empêcher mon domestique de débarquer. 11 
faut qu'il retourne en Europe*. J'ai beau lui dire que 

1. Ce bon sorviteur fut remplacé auprès de Gourgaud par un soldat anglais 
du nom de G. Fritz. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 69 

ce serait un grand malheur pour moi, rien n'y fait. Il 
finit par m'assurer que cela dépend de l'amiral, à qui 
je vais parler. J'ai beau le supplier, je n'en obtiens 
rien; il n'est plus le même homme, on lui a fait des 
insinuations contre moi. Bertrand revient de terre, où 
il était allé examiner le logement de Sa Majesté; 
comme il ne veut pas garder son domestique, je lui 
propose de prendre le mien, qui est un excellent 
sujet. Il ne dit ni oui ni non de toute la journée. 
J'enrage. Je prie Bingham de prendre mon domes- 
tique; je m'adresse en vain à tout le monde. L'Em- 
pereur me dit : « Par ce tour que vous a joué V amiral, 
vous devez, à présent, croire ce que je vous ai dit des 
Anglais. Ils nont aucun sentiment généreux; comme 
dit Paoli, SONO mercanti. » 

Je ne mange rien à dîner; après le repas, Ross me 
promet de parler à l'amiral pour tâcher de me conser- 
ver mon pauvre François. A 7 heures. Sa Majesté, 
qui n'avait pas voulu descendre plus tôt en ville, afin 
de n'être pas vue des habitants, s'embarque dans un 
canot avec l'amiral et Bertrand. A 7 heures 1/4, 
je pars dans une chaloupe avec Las Cases, Mon- 
tholon et M""" Bertrand et de Montholon. A 7 heu- 
res 1/2, nous débarquons dans la fameuse île de 
Sainte-Hélène. Après l'installation dans notre mai- 
son, Bingham nous engage à voir la sienne; j'y 
trouve un officier de hussards, revenant de l'Inde; 
il paraît un brave homme; il y a aus^i des dames. U 



70 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

est convenu que, le lendemain, Sa Majesté ira exami- 
ner Longwood. 

Le \S. —A 6 heures i/2, l'amiral vient et de- 
mande si le général est prêt. Je vais prévenir 
l'Empereur, qui] descend ; mais l'amiral est déjà à 
cheval et s'impatiente d'attendre. Sa Majesté en est 
étonnée et s'écrie : « Monsieun^ V amiral est un grossier 
personnage. » Je l'aide à monter sur un cheval qu'on 
lui a préparé, et, aussitôt en selle. Sa Majesté part au 
galop, mais, à son tour, ne sachant pas le chemin, 
Elle est obligée d'attendre l'amiral. Bertrand les suit. 
11 y avait encore un autre cheval, mais Bertrand dit 
qu'il vaut mieux qu'un domestique le monte que l'un 
de nous, car si l'Empereur déjeune là-bas, il lui faut 
un de ses chasseurs pour le servir. Après avoir visité 
la maison de Longwood, déjeuné avec la famille 
Skelton*, et paru satisfaite. Sa Majesté se remet en 
route pour la ville. A la hauteur des Briars (Içs Églan- 
tiers), l'Empereur, voyant cette maison, déclare à 
Tamiral qu'il serait content de rester là, jusqu'à ce 
que la maison de Longwood fût prête, plutôt que de 
retourner en ville, où il ne pourrait pas sortir de sa 
maison, à cause des curieux. L'amiral dit qu'il va 
arranger cela. Ils vont chez Balcombé*. Sa Majesté 

1. Colonel Skelton, lieutenant gouverneur. Il demeurait à Longwood avant 
Tarrivée de l'Empereur. Sa femme vint souvent visiter l'illustre prisonnier. 

2. Agent du Trésor chargé de pourvoir à Tentretien de Napoléon et de sa 
si^ite. « C'était, dit l^îontholon, un digne homme, c|ui nous rendit toute espèce 



JOURNAL INiilDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 71 

s'y établit et renvoie Bertrand pour qu'il reste avec 
nous en ville et dit qu'EUe ne veut avoir avec Elle 
que Las Cases. M. de Montholon, qui croyait avoir le 
commandement de la maison, voyant qu'il ne l'aura 
pas, se montre très mécontent. 11 a, à ce sujet, de 
grandes conférences avec l'amiral. Bertrand raconte 
qu'il y a deux demoiselles aux Briars et que je 
pourrai m'y marier. 

Le 19. —Je vais, avec le fils de Las Cases, pour voir 
Sa Majesté aux^nar5,mais on nous arrête à la barrière. 
J'en écris à Bingham, et on nous envoie un sergent 
pour nous escorter. Je plaisante sur le mariage, qu'au 
dire de Bertrand, je dois contracter avec W"" Bal- 
combe. L'Empereur me recommande de ne plus faire 
de pareilles allusions à ce sujet; ce n'est pas un parti 
digne de l'un de ses aides de camp. Lui-même me 
mariera à Paris, d'une manière convenable. 11 y a un 
capitaine d'artillerie, M. Greatly, de planton aux^nar^ 
avec des sergents : Sa Majesté est gardée à vue, mais 
avec adresse et égards. 

Ze20. — Je vais avec M. et M"® Bertrand déjeuner à 

de services, mais sans jamais manquer à ses devoirs envers son souverain. On 
prétendait, dans l'ile, qu'il était fils naturel du prince de Galles. » Comme il 
s'était acquitté de ses fonctions convenablement et même avec amabilité, 
Lowe le prit on horreur et lui fit quitter l'ile en mars 1818. Napoléon lui donna 
72 000 £ et un brevet de 12 000 £ de pension. Peu après son retour en Angle- 
terre, il fut nommé pourvoyeur général de la Nouvelle-Hollande. Balcombe 
avait deux filles : Éiisa-Jane et Betzy, qui savait le français. Celle-ci, âgée de 
quatorze ans en 1815, devint mistress Abell et ne mourut qu'en juillet 1871. 
Elle est l'auteur d'un ouvrage que nous avons cité dans la oréface. 



?â GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

bord du Northumherland. Je fais les derniers efforts 
pour conserver François, mais en vain; je me résous 
à adresser mes derniers adieux à ce bon domestique, 
je lui remets cinquante louis de gratification et lui 
donne des pantalons et des chemises. Je lui confie, en 
outre, des bagues pour ma mère et ma sœur, le char- 
geant de les tranquilliser sur mon sort et de voir mes 
amis. Je le recommande au capitaine du brick qui va 
le ramener en Europe. 

Ze 21. — Je vais, avec M. et M"* Bertrand, déjeuner 
à bord de la Havannah, chez le capitaine Hamilton, qui 
me paraît' un brave homme, Il va partir pour le Gap et 
se chargera de nos commissions et de nos achats. Les 
Montholon, qui n'ont pas été invités, en ont été 
furieux. Au retour, je vais avec Bertrand chez l'Em- 
pereur, qui lui dit d'écrire que nous sommes très mal : 
<c C'est une île épouvantable; en outre on y est en prison^ 
il faut que, tous, vous vous plaigniez hautement. » Je 
me promène avec l'Empereur dans le jardin, et nous 
parlons femmes : il dit qu'il ne faut pas qu'un jeune 
homme coure après elles. Je reviens avec Bertrand 
dîner en ville; le matin, j'ai écrit à ma mère et à 
M""® Gaffarelli* et j'ai remis les lettres à Glower. 

1. Nous avons retrouvé cette lettre, la voici : 

James-Town, le ... octobre 1815. 

Je suis arrivé ici le 17, Madame; un brick part demain pour l'Angleterre, et 
je profite de cette occasion pour me rappeler à votre souvenir. Je vous avais 
promis qu'aussitôt débarqué, je vous écrirais; vous doutiez alors que ma pre- 
mière pensée dût être pour vous, et vous voyez, à présent, quelle était votre 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE -HÉLÈNE 73 

Le 22. — Je donne l'adresse de ma mère à 
M. Sakespeare {sic)^ officier de hussards, qui retourne 
en Europe, sur un bâtiment de la Compagnie des 
Indes. Je vais, à 1 heure, avec Bingham, pour voir 

injustice. J'ai bien trop de plaisir a m'entretenir avec vous pour ne pas saisir 
avec un extrême empressement toutes les circonstances qui pourront me pro- 
curer ce bonheur. Qui, d'ailleurs, pourrait être jaloux, quand je suis oblige 
de ne point cacheter mes lettres? Ainsi le veut la politique. Adieu, donc, 
pensées secrètes, mystérieuses confidences qui avez tant de charmes. 

Notre traversée a été, dit-on, très heureuse, si l'on peut appeler ainsi un 
voyage sur mer fait sans tempêtes, sans temps perdu, sans maladies, sans 
accidents ; mais que sont les souffrances physiques auprès de celles de l'âme ! 
Je sais bien que je n'appellerai jamais traversée heureuse que celle qui me 
rapprochera de toutes les personnes que j'aime, dût-elle se faire au milieu 
des plus affreuses tempêtes et des plus grands dangers. 

Nous sommes et nous resterons quelques jours encore dans la petite ville 
de James-Town, la seule qui soit dans l'île. Elle est située entre deux mon- 
tagnes arides, d'un horrible aspect, mais elle est asbcz bien bâtie. La plupart 
des maisons sont au milieu d'arbres et d'arbustes des quatre parties du 
monde; leur intérieur est très propre et très soigné; tous les habitants font 
le commerce d'aubergistes; ils logent, nourrissent les personnes qui vont de 
l'Inde en Europe et qui se rafraîchissent quelque temps dans cette île renom- 
mée par sa bonne eau, la salubrité de l'air et la douceur de sa température. 

Les femmes blanches sont assez jolies, elles ont les mœurs, le langage et 
l'habillement anglais, mais il y a tant de rocs et de rochers dans cette île, 
que je crains qu'il n'y en ait jusque dans le cœur de ces belles. 

La masse de la population, qui est, pour toute l'île, de 2 à 3 000 âmes, est 
un mélange d'Européens, de Nègres, de Chinois, d'Indiens cuivrés. 

On prépare pour nous une petite maison de campagne à cinq milles d'ici. 
Aussitôt qu'elle sera réparée et meublée, nous irons y fixer notre séjour; on 
la dit dans une situation délicieuse ; puisse-t-elle me rappeler la Malmaison ! 
Mais, non, il vaut mieux boire de l'eau du Lethé : penser à Paris et à la 
France et se voir au milieu de rocs de laves ! penser à nos jolies, spirituelles 
et bonnes Parisiennes et ne voir près de soi que des esclaves noires, jaunes 
ou cuivrées! Vous avouerez que la comparaison que, malgré soi, l'on fait, 
n'est pas en faveur du présent. Aussi la philosophie vient-elle seule à mon 
secours. 

Depuis mon départ d'Europe, je n'ai reçu aucune lettre ; jugez de mon 
désespoir et combien je dois être inquiet et malheureux! J'espère que vous 
wrez assez bonne pour m'écrire quelques mots sur votre santé et celle des 

«UJUSTE-BÉLKNE. — T. I. 7 



74 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

l'Empereur; on nous dit qu'il est endormi, ayant mal 
passé la nuit. Bingham attend jusqu'à 3 heures, 
puis retourne dîner en ville. Je reste avec Jenny et 
Betzy Balcombe jusqu'à l'arrivée de Bertrand et de 
Montholon; nous entrons alors chez l'Empereur, qui 
nous fait lire par Las Cases une lettre détaillée sur la 
manière dont Sa Majesté est traitée. La lettre doit être 
signée par Bertrand. L'Empereur nous demande notre 
opinion. Je trouve que, comme pièce officielle, il y a 
trop de détails ridicules, tels que ceux-ci : ses valets 
de chambre, fils de bons bourgeois de Paris, n'ont 
qu'un matelas. Ce sont là des choses indignes à dire 
de la part de Sa Majesté, qui remet cependant la 
lettre à Bertrand, en lui ordonnant de l'écrire à l'ami- 
ral, parce que cela fera de l'effet. Le brick le Redpole 
met à la voile pour l'Angleterre, avec mon domestique. 



personnes qui vous entourent. Pensez au bonheur que doit éprouver un exilé 
à 2000 lieues de sa patrie, lorsqu'il reçoit des nouvelles de ses amis! 

Écrivez-moi, comme je fais, sans cacheter vos lettres et adressez-les 
ainsi : « A Monsieur le général baron Gourgaud, à l'ile de Sainte-Hélène » ; 
mettez celte letti'e dans une enveloppe fermée adressée à M. l'amiral, sir 
George Cockburn, commandant la station des forces navales de S. M. B. h 
Sainte-Hélène ; enfin, faites une dernière enveloppe sur laquelle vous écrirez : 
«the secret» (ici, wne ligne blanche). Je crois, en outre, qu'il est nécessaire 
que ce paquet soit affranchi jusqu'en Angleterre. Voilà bien des difficultés, 
mais je serai heureux de recevoir de vos nouvelles, ainsi que de celles du 
général. Cette idée vous fera lever facilement tous les obstaclej. 

Présentez, je vous prie, tous mes respects au général, soyez assez bonne 
pour donner de mes nouvelles aux personnes qui ne m'ont pas oublié et 
agréez les hommages respectueux de celui qui a l'honneur d'être votre très 
humble et très obéissant serviteur. 

G. 

Tous mes compagnons de vovage so portent à merveille. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 75 

Le jour même de notre arrivée en rade, le brick le 
Péruvien est parti en expédition ; on dit, pour l'île de 
l'Ascension. Le Furet croise autour de l'île. 11 y a une 
défense quelque peu ridicule contre les chiens amou- 
reux : ceux qui sont pris en flagrant délit sont punis 
de mort. Il y a toujours pour nous une sévérité 
bizarre; nous sommes toujours escortés par des ser- 
gents et les bateaux ne peuvent communiquer avec 
les habitants de l'île. 

Le 23. — A 8 heures, M. Glower vient pour me 
payer les vingt napoléons que je lui ai ^prêtés sur le 
Northumherland \ il me donne des piastres au change 
de cinq schelling, neuf pences l'une. A 11 heures, 
on publie dans la ville que leur cours n'est plus que 
de cinq schelling. J'achète deux pièces de percale, à 
quatre louis la pièce, pour faire des chemises ; des bas 
à sept schelling; du piqué à neuf schelling. Quand 
je voulus sortir de chez moi pour payer mes em- 
plettes, la sentinelle qui était à notre porte m'arrêta. 
Je fis venir l'officier du poste, qui me dit que c'était 
l'ordre de midi; il ajoute qu'il croit qu'il y a erreur et 
me laisse sortir. Sa Majesté me fait avertir le soir d'y 
aller le lendemain pour travailler avec Elle. Je fais 
mes adieux à M. Hanivent, qui part pour le Gap. 

Le 24. — - Montholon va de grand matin chez l'Empe- 
reur; l'amiral vient prendre le grand maréchal pour 
visiter ensemble Longwood. Je me rends chez Bingham 



76 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

lui demander un cheval pour me porter aux Briars\ je 
lui raconte l'aventure de la veille et il se fâche contre 
la mauvaise interprétation de la consigne. L'Empe- 
reur me dit que Bertrand a bien mal fait de ne pas 
écrire la lettre de plaintes et que si l'amiral lui 
demande ce qu'il désire, il répondra : « J'ordonne^ ou 
je me tais. » Sa Majesté est indignée de toutes les 
sottes mesures que l'on prend contre Elle. Je vais à 
Longwood, avec Glower, et trouve que c'est un bien 
triste séjour. Décidément, nos bourreaux manquent 
de courage! En revenant, je trouve Sa Majesté se pro- 
menant avec M"^ Bertrand. Elle m'apprend que l'ami- 
ral est venu, à son retour de Longwood, pour la voir 
et qu'Elle a fait répondre qu'Elle était indisposée; et 
qu'EUe a affecté de se promener pour bien indiquer 
qu'Elle se portait bien et qu'Elle ne voulait pas rece- 
voir l'Anglais. L'Empereur veut toujours que Bertrand 
écrive sa lettre de plaintes avant minuit; je reviens en 
ville avec Bertrand et sa femme, à pied; Bertrand se 
refuse à écrire. L'amiral nous invite à dîner pour le 
lendemain, parce que nos cuisiniers ont été s'installer 
à Longwood. 

Le 25. — Le grand maréchal m'assure qu'il fera 
tout son possible pour que je sois logé convenable- 
ment à Longwood, et il me lit la note des plaintes à 
l'amiral. Nous arrivons chez ce dernier à 5 heures, 
nous attendons quarante minutes, puis il daigne pa- 
raître et nous demande : <c Pense%-vous que, si je donne 



/OURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 77 

un bal, LE GÉNÉRAL y viendra? » Il n'y avait à table 
que le major Ferzen*, Ross, un capitaine et Glower. 
Après le dîner, on joue et je laisse mes quadruples, 
qui servaient à marquer; elles sont perdues. 

jLe 26. — Aux Briars, on n'écrit décidément pas la 
lettre de plaintes à l'amiral; Montholon fait à l'Empe- 
reur un grand éloge de ce dernier, il met sur le compte 
du gouverneur Wilks toutes les mesures désagréa- 
bles. Sa Majesté parle en mal de Ney et de La Bédoyère : 
« On ne doit jamais manquer à sa parole et je méprise 
les traîtres », puis ajoute qu'Elle ne pense pas retour- 
ner en Europe, à moins, comme c'est bien probable, 
qu'il y ait une révolution en Prusse et une en Angle- 
terre. A notre retour en ville, Montholon, en grande 
tenue, va chez l'amiral ; il est fâché de voir que je suis 
informé de sa visite; au retour, il m'apprend que, le 
lendemain, on nous rendra nos épées. 

Le 27. — A 9 heures, Glower vient nous dire de 
passer chez l'amiral. Nous y allons, nous attendons 
quelques minutes dans son salon; il vient et nous 
adresse la parole en ces termes : « Messieurs, voici vos 
armes, M. de Montholon vous a fait connaître à quelles 
conditions vous les repreniez. » Je réponds : « Je ne 
sais pas ce que peut vouloir dire M. de Montholon ; ap- 
prenez-moi, je vous prie, ces conditions. — C'est, ré- 
plique l'amiral, de ne pas vous en servir contre les An- 

1. Du 53». 

7. 



78 GÉNÉRAL BARON GOURGAUI 

glais. » Je riposte : « Cependant contre ceux qui m'insul- 
teraient? ou contre des assassins? — Contre personne. 
— Ah! dis-je, je suis certain que dans des circons- 
tances semblables, M. l'amiral lui-même me prêterait 
son épée. » Il répliqua : « Certes, mais cela n'arrivera 
pas. » Je demande le sabre de Sa Majesté et son épée; 
après quelques difficultés inexplicables, il nous les fait 
remettre. Par exemple, il me refuse mes pistolets, en 
me disant que si le gouverneur savait que nous avons 
des armes à feu, il tremblerait! Je donne un louis à 
l'ordonnance qui me rapporte mes armes à la maison, 
où je trouve une lettre de Las Cases me marquant que 
l'Empereur demande à chacun de nous, pour le len- 
demain, les 16000 francs qu'on nous avait remis à 
bord du Bellérophon, Le Ceylan, transport, arrive. 

Le 28. — Noverraz* vient me demander les 
16000 francs que je lui remets; je remplace les cinq 
quadruples laissées chez l'amiral et porte à Sa Majesté 
le chapitre sur le siège de Toulon : Elle m'en fait 
compliment et m'en dicte un autre sur l'armement 
des côtes de Provence. Les troupes anglaises, venues 
avec nous, campent. 

Le 29. — Je rédige mon chapitre sur les côtes près 

1. Né dans le canton de Vaud, entré au service de Napoléon en 1809. Cour- 
rier de cabinet en 1811. Chasseur à l'île d'Elbe, il fit la campagne de 1815. 
Un des légataires de Napoléon; il refusa, après 1821, d'entrer dans la maison 
de deux souverains étrangers. Sa femme, qui l'avait suivi à Sainte-Hélène, y 
remplissait les fonctions de couturière et de linge re. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 79 

de Toulon, et Montholon porte à l'Empereur son tra- 
vail sur le 13 vendémiaire. 

Le 30. — On vend publiquement une femme esclave. 
Sa Majesté approuve la rédaction que je lui lis, elle se 
promène et me dit de rester à dîner. Elle reçoit les 
Balcombe, qui l'appellent : « Monsieur », et me dit : 
« Je me croyais au bal masqué en entendant les folles 
questions de ces demoiselles. » Puis l'Empereur me parle 
de ses campagnes ; il ne peut concevoir la perte de la 
bataille de Waterloo. « Ce n'est pas pour moi, ajoute- 
t-il, cest pour la malheureuse France. » Sa Majesté me 
dit encore qu'avec 20 000 hommes de moins, il 
aurait encore dû gagner la bataille. C'est la fatalité 
qui la lui a fait perdre! Elle me dicte ensuite pendant 
deux heures sur le 18 brumaire; je retourne à 11 h. 1/2 
à James-Town, à pied, mon cheval s'étant sauvé. 

Le 31. — Je rédige mon chapitre du 18 brumaire; 
j'ai une querelle avec le maître de poste qui veut que 
je lui paye la bride cassée du cheval d'hier. L'archi- 
tecte apporte un plan de Longwood; on me destine 
une case, comme à un animal à la ménagerie; je 
m'en plains à Bertrand. 

Le 1*' novembre. — Je vais à Longwood avec le doc- 
teur O'Meara. Nous y trouvons l'ingénieur, l'archi- 
tecte; je leur indique la manière de me bien loger, 
ainsi que Las Cases; ils me promettent d'en parler à 
l'amiral; ils n'y voient aucune difficulté. 



80 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Le 2. — Je travaille à mon 18 brumaire. L'amiral 
emmène Montholon à Longwood. i 

ie 3. — Aux Briars, je remets à l'Empereur mon 
chapitre sur le 18 Brumaire. En ville, j'apprends 
qu'un brick et un trois-mâts sont dans le port; on ne 
laisse pas communiquer avec ces bâtiments, on pré- 
tend que le maréchal Ney est à bord, d'autres racon- 
tent que ce sont des révoltés de l'île de France que 
l'on conduit en Angleterre. Les Anglais nous évitent 
et paraissent tristes. Gipriani m'ennuie toujours avec 
ses questions et ses visites dans ma chambre. Le soir, 
Sa Majesté me dicte un second chapitre; il y a une 
grande querelle entre MM"®^ de Montholon et Ber- 
trand. 

Le 4. — Je rédige mon chapitre sur les consuls 
provisoires. 

Le 5. — Nous trouvons Sa Majesté dans le petit jar- 
din, jouant aux échecs avec Las Cases. Après les com- 
pliments d'usage, l'Empereur parle à Bertrand de nos 
affaires, gronde un peu de ce qu'on n'a pas écrit, ainsi 
qu'il le voulait, tous les huit jours, pour se plaindre, 
faire des bulletins, etc. Le grand maréchal se fâche, 
parce que l'Empereur lui dit qu'il n'est qu'un niais : 
« Votre Majesté a bien tort de ne pas croire mes avis.... 
Votre Majesté aurait bien fait d'y croire. » Il élève la 
voix. L'Empereur, étonné, lui impose silence par ces 
mots : « Aux Tuileries j vous ne m' auriez pas dit cela! 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 81 

Tout ce que je faisais alors était bien. » La conversation 
s'échauffe, Sa Majesté s'écrie : « Au reste, le « Wey- 
mouth » apportera bientôt à chacun la permission de 
partir. » Je réponds que notre intention, en venant à 
Sainte-Hélène, était de partager le sort de l'Empereur, 
que plus il deviendrait mauvais, plus nous nous y 
attacherions et que nous ne nous en irions que quand 
Sa Majesté nous congédierait. Las Cases, M™® Bertrand 
et moi, nous nous retirons pour laisser Sa Majesté et 
le grand maréchal faire leur paix; Sa Majesté lui dicte 
ensuite sur l'Egypte et me dit de rester à dîner. Voici 
l'étiquette observée envers le petit Las Cases. Lorsque 
nous sommes à table. Sa Majesté l'envoie inviter à 
dîner. Elle me dit que c'est pour qu'il ne croie pas 
que c'est une règle établie; chaque jour, Elle fait de 
même. L'Empereur me dit qu'il faut que je vienne 
coucher dans la tente, qui est à la porte de sa cham- 
bre; il me traite bien, se promène avec moi, me parle 
de ses amours avec M™® D..., W^ Galliéno, me dit 
qu'à son passage à Lyon, Elle a eu une bonne for- 
tune, M"^ Pellaprat. Sa Majesté ajoute que les fem- 
mes sont souvent bonnes à consulter, que si Elle 
remontait jamais sur le trône. Elle consacrerait deux 
heures par jour à leur parler, qu'il a appris bien des 
secrets de W de Rovigo et de M""^ de Montebello. Laâ 
Cases dit à Sa Majesté qu'il est bien probable qu'Elle 
remontera sur le trône, que la Russie y contribuera. 
L'Empereur estime que cela ne peut avoir lieu que si 



82 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 






les jacobins devenaient les maîtres en Europe : « Il n'y 
a que moi qui puisse les mater, mais il y a, pour cela, 
bien des chances, car je vois des assemblées secrètes. C'est 
une terrible chose, pour un souverain, que les assemblées 
délibérantes, fen vois en Prusse, dont le roi est assez 
sot pour faire le libéral et promettre des Chambres. Il 
verra ce que cela lui coûtera.^ En Angleterre, je puis bien 
espérer dans la princesse Charlotte. » Sa Majesté s'anime 
beaucoup et continue : « Dans de telles circonstances, 
le ministre qui conseillerait mon retour en Europe, mé- 
riterait d'être pendu. La Belgique et le Rhin font partie 
intégrante de la France... Ils espèrent dans un change- 
ment de règne. » 

Sa Majesté me prie de revenir le lendemain, à 

I heure, et me parle de l'Egypte : « Si j'y étais resté, 
je serais, à présent, empereur d'Orient. Sans Saint Jean 
d'Acre, toute la population se déclarait pour moi. J'au- 
rais pu aller aux Indes. » La conversation dure jusqu'à 

II heures, et je reviens en ville avec O'Meara, qui a 
dîné chez les Balcombe. 

/.e 6. — En allant chez Sa Majesté, je rencontre 
Montholon et l'amiral, revenant de Longwood; ce 
dernier me dit gracieusement bonjour. Bertrand lui 
avait, enfin, écrit hier sur le mauvais traitement que 
Ton fait subir à l'Empereur. Il avait reçu, pour toute 
réponse, qu'on ne connaissait pas d'Empereur à Sainte- 
Hélène et qu'on ne pouvait pas ôter le planton. Sa 
Majesté est furieuse de cette réponse : « Cet homme me 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 83 

manque, et je suis bien sûr que Bertrand ne lui a pas 
écrit ce que je lui ai dicté. » Puis Elle me fait traduire 
plusieurs chapitres de VAnnual Register*, me dicte 
sur la constitution de l'an VIII, commet une grosse 
erreur, dont je l'avertis, abandonne son sujet et se 
promène avec moi dans son jardin. Montholon dîne 
chez l'amiral, qui a assuré à Bertrand que Longwood 
est plus beau que Saint-Gloud. 

Le 7 novembre. — Sa Majesté indique des change- 
ments aux chapitres précédemment dictés; Elle me 
fait traduire des passages de VAnnual Register, reparle 
de l'Egypte et classe parmi les bons généraux : Desaix, 
le premier; Kléber, le second; et, peut-être Lannes, 
le troisième. 

Le 8. — Je vais à Longwood examiner le logement 
que l'amiral me destine; c'est une vraie cave. J'ap- 
prends de Montholon que ce dernier lui a annoncé 
que si l'Empereur ne déposait pas les 4000 napo- 
léons que nous avons apportés, avant l'arrivée d'un 
bâtiment d'Angleterre, cet argent sera perdu; on le 
confisquera. La seule manière d'en tirer parti serait 
de donner 1000 napoléons à chacun de nous. Montho- 
lon ajoute que Sa Majesté devrait bien nous complé- 
ter, à chacun, 50000 francs de rentes. Il m'engage à 
parler à l'Empereur des 80 000 francs, sans quoi, ils 
seront perdus : je m'y refuse, n'aimant pas à deman- 

1. Napoléon ne se servait que de ce recueil avant qu'il ait reçu le Moniteur. 



84 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

der de l'argent. Montholon se décide alors à écrire à 
ce sujet à Las Cases, en le priant de montrer sa lettre 
à Sa Majesté. Il désire fort recevoir les mille napo- 
léons. 

Le 9. — Je rédige mon troisième chapitre; un bâti- 
ment venu de la Chine, qui était dans le port, met à la 
voile pour l'Angleterre. 

Le 10. — Deux officiers viennent signifier à Ber- 
trand que si on nous trouve hors la ville, passé 
9 heures du soir, on nous fera passer la nuit au 
corps de garde, et que, le lendemain, on ira prendre 
les ordres de l'amiral; je me mets dans une grande 
colère contre lui, pendant le dîner, et tiens des propos 
insultants. M"® de Montholon prend sa défense. 

Le i\. — Je me fâche, en présence du docteur 
0' Meara, contre l'amiral, qui, cependant, m'avait, 
le matin, fait faire des excuses au sujet de ses 
paroles de la veille par le colonel Schmidt, de l'artil- 
lerie. Je vais à 4 heures à Longwood, avec Ber- 
trand et sa femme, puis nous revenons aux Briars; 
Sa Majesté travaille et me dit de rester à dîner. Le 
soir, elle se promène et s'enrhume; je couche aux 
Briars, 

Le 12, dimanche. — A 6 heures. Sa Majesté me 
dicte des notes et des instructions pour Bertrand 
et Las Cases, des modèles de rapports du maître 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 85 

d'hôtel, etc. Las Cases portera les plaintes relatives à 
la cuisine et Bertrand celles concernant les autres 
services. A midi, l'Empereur me dicte un nouveau troi- 
sième chapitre; je joue ensuite aux échecs avec lui. 

j Montholon, Bertrand, leurs femmes et leurs enfants 
viennent dîner chez Balcombe, qui, malhonnêtement, 

[ne m'invite pas. Je viens en ville m'habiller; Sa 
Majesté ne voulait pas que j'y allasse. Je retourne 

(ensuite aux Briars et me promène avec l'Empereur, 
qui me raconte le singulier hasard qui lui a fait 
découvrir la conspiration de Georges. Je dîne avec Sa 

jMajesté et Las Cases, devant les Montholon et les Ber 
trand. Nous revenons tous en ville à 10 heures; je 
trouve mon domestique ivre mort, étalé dans mon 
lit; j'en suis réduit à coucher dans le salon, sur un 
sopha. 

Le 13. — Je me sens un peu fatigué, paresseux; 
nous envoyons nos cartes de visite au gouverneur. 
Le soir, à 9 heures 1/4, voulant, avec le docteur 
0* Meara, sortir dans la rue, le factionnaire, qui est à 
Qotre porte, ne veut pas nous laisser passer; j'adresse, 
[conformément aux ordres de Sa Majesté, une plainte 
3crite au grand maréchal. 

Le 14. — C'est l'anniversaire de ma naissance! Je 
travaille au troisième chapitre; on nous remet des 
nvitations pour aller au bal chez l'amiral. Il y en a 
me « pour le général Bonaparte » 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 8 



86 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Le 15. — Je vais chez l'Empereur; le Weymouth 
n'apporte pas de nouvelles de France; on prétend 
que ce vaisseau n'est parti que trois jours après nous., 
M™*» Bertrand reçoit une lettre du duc de Bedfôrd, dit- 
elle. Sa Majesté corrige mon chapitre et me dit de 
réunir des matériaux pour d'autres. 

Le 16. — Je recopie mon chapitre. Vers 5 heures, 
je veux aller faire un tour de promenade, le faction- 
naire m'empêche de sortir, la défense est générale. 
J'appelle dans la rue l'ofïicier de garde; Ross et Glo- 
wer me servent d'interprète ; on me dit encore qu'il y 
a méprise, mais, malgré toutes ces belles paroles, on 
ne punit pas le factionnaire. 

Le 17. — Sa Majesté me dicte sur Henri IV, se 
promène avec moi et me dit qu'à Longwood je pas- 
serai ma vie dans son cabinet. i 

Le 18. — Je m'ennuie, je travaille; le soir, nous 
avons grand cercle, M. Skelton, lieutenant gouver- 
neur et sa femme. 

Le 19. — Sa Majesté est triste, nous dînons ave( 
Elle; Elle me fait lire du Molière et a un peu de fièvre 

Le 20. — Bal chez l'amiral. Tous les Balcomb< 
viennent dîner chez nous. A 9 heures, nous arrivoni 
au bal; l'amiral me demande si, en me donnant um 
danseuse, je danserai. Je réponds que oui. Un momen 
après, il m'annonce que je danserai la première con 



JOURNAL I.SI-DIT DE SAINTE-HÉLENE 8 

fredanse avec M"® Balcombe, la seconde avec Betzy et 
la troisième avec Bouton de rose \ Mon intention était 
de ne pas danser avec les Balepmbe, me voilà pris. 
M™^ Bertrand danse avec Bingham et M"® de Montlio 
Ion avec un capitaine anglais. On danse deux fois 
de suite avec la même daiiseuse ; c'est une vraie cor- 
vée. Je vois, pour la seconde fois, M^'^ Wilks^; elle 8 
une figure charmante ; un mélange de douceur, d'es 
prit, de distinction est le fonds de sa physionomit 
Elle, me salue en dansant. Ah! pourquoi suis-je pri- 
sonnier? On me dit que pour nous rendre au souper 
je dois donner la main à M™*' Desfontaines, femme d'un 
conseiller ^ Après la deuxième danse, on passe dans 
la salle à manger. Quiproquo. Je me mets à côté 
d'une vieille dame, à une place autre que celle qui 
m'avait été destinée, et je fis bien, car, avec les inso- 
lents, il faut être insolent. Bouton de rose est à ma 
gauche; l'amiral avait à sa droite M™^ Wilks*, ensuite 
Bingham, M^^" Wilks, Bertrand et M"' Skelton, et à sa 
'gauche le gouverneur. M™* de Montholon et M. Skel- 
ton. Las Cases était perdu dans la masse; je ne pus 
rentrer qu'à 5 heures 1/2 du matin, à cause de mes 
trois, ou plutôt de mes six contredanses. 

1. Miss Kneips. 

2. Fille du colonel gouverneur. Elle vint quelquefois à Longwood et partit 
)our l'Angleterre avec son père sur la Havannah, le 23 avril 1816. 

3. 11 y avait plusieurs membres du conseil de la Compagnie, entre autres 
ji-ooke et Doveton. 

4. Mme Wilks était la meilleure danseuse do l'ile. Après la mort du colonel, 
■''" épousa Blamire, membre du Parlement pour le comté de Cumberland. 



88 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Le 21. — Je vais à 1 heure chez Sa Majesté, qui 
me demande des nouvelles du bal, comment on était 
placé, etc. Quand je le lui raconte. Elle se met en 
colère, trouve qu'on nous a manqué, que nous 
n'étions pas placés convenablement, que M™^ Bertrand, 
qui est une vraie lady, femme d'un grand officier de 
la couronne, aurait dû être à la droite de l'amiral, 
au lieu de M"® Wilks, qui n'est qup la femme d'un 
petit gouverneur. Elle me gronde de ce que je n'ai 
pas refusé de danser avec les demoiselles Balcombe. 
Las Cases lui avait assuré qu'on l'avait traité avec 
une distinction particulière. « Cest^ dit Sa Majesté, 
farce quil est ici avec moi. » Je réponds que M. de Las 
Cases n'a pas été mieux placé qu'un autre; il ne 
savait où se placer pour souper. Je me promène dans 
le jardin avec Sa Majesté, à qui je raconte, en partie, 
mon entretien du matin avec M. de Montholon, au 
sujet de nos logements à Longwood. Je lui ai dit ce 
que j'avais sur le cœur, et que, s'il voulait continuer 
à faire des bassesses auprès de l'amiral, il n'avait qu'à 
prendre un habit rouge et à quitter l'uniforme de 
général français. Je l'ai malmené. Il m'a répondu 
que son intention était de retourner en Europe, 
lorsque les permissions seraient Venues. 

L'Empereur témoigne son mécontentement au 
grand maréchal de ce qu'on a manqué hier à sa 
dignité : « En acceptant Vinvitation, vous auriez dû 
demander comment vous seriez placé, mais, comme dit 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 89 

le proverbe : a tu me manques la première fois, le 

« TORT est a toi : TU ME MANQUES UNE SECONDE FOIS, LE 

« TORT EST A MOI », il ne faut pas retourner à leurs bals 
ou à leurs dîners. » Je me dis que si Sa Majesté s'était 
rendue à ce bal, comme le conseillait M. de Montho- 
lon, tous les sots habitants de l'île se seraient mis à 
tu et à toi avec Elle et Bertrand. Je me promène avec 
Las Cases, qui me fait des questions sur mon journal. 
Après dîner, je lis Tartuffe. Las Cases raconte à 
l'Empereur qu'il a écrit à Bingham pour lui deman- 
der une tente à l'usage des domestiques; Sa Majesté 
le désapprouve. 

Le 22. — Je rencontre Glower; je lui demande si je 
puis aller au jardin de la Compagnie, il me promet de 
m'escorter; à la porte, le factionnaire nous arrête, et 
malgré ce que lui objecte Glower, nous ne pouvons 
entrer dans le jardin. Arrivé sur la place, je vois le 
capitaine Ross, je m'avance vers lui, la sentinelle de 
l'amiral m'empêche de passer. liberté ! 

Le 23. — Nous devions aller tous dîner chez 
l'Empereur; le grand maréchal part le premier. A 
5 heures, il nous écrit que Sa Majesté est indisposée 
et qu'Elle ne nous recevra pas. Le soir, le grand 
maréchal revient fort triste des Briars. 

Le 24. — Bertrand me prie de n'aller qu'après lui 
chez l'Empereur; je m'en inquiète et lui réponds que 
devant me rendre à Longwood, en passant, je ne 

8. 



90 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ferai que saluer Sa Majesté. Je demande un soldai 
pour i^'accompagner à Longwood ; il en vient un qui 
m'annonce qu'il n'a pas la permission de dépasser les 
Briars. Je vais parler à l'officier du poste, qui prétend 
que tel est l'ordre du major de place. Celui-ci 
m'apprend que l'amiral a défendu aux plantons de 
pousser plus loin que les Briars. Montholon assure 
que l'amiral a décidé que j'aurais trois chambres à 
Longwood. Sa Majesté est triste, Elle essaye de me 
dicter sur Henri IV et le Pape, mais Elle cesse bientôt. 
Bertrand raconte que l'aide de camp de Bingham est 
venu pour demander si sa femme irait au déjeuner et 
qu'elle a répondu vaguement; l'Empereur trouve 
qu'il aurait fallu s'expliquer une bonne fois. Je lui fais 
observer que l'explication ne changerait rien à la 
chose, qu'on aurait à subir l'affront et, en outre, le 
ridicule de se disputer pour la place de droite ou 
celle de gauche, et qu'il vaut mieux ne pas s'y 
rendre; Sa Majesté m'approuve fort et me dit que 
moi, Montholon et Las Cases, nous devons aller à ce 
déjeuner. Sa Majesté est très fatiguée, se couche sur 
son canapé, lit, s'endort; on pose des rideaux dans sa 
chambre, Elle ne veut pas sortir. A 6 heures, nous 
retournons en ville. 

Le 25. — Je rencontre Tamiral qui me dit des 
choses fort honnêtes; il n'-en fait pas autant à Ber- 
trand, à qui il soutient que Longwood est aussi grand 
que Saint-Cloud. Le soir, on veut empêcher notre 



1 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 91 

cuisinier nègre de sortir de la maison; on m'arrête 
au moment où je sors avec M'"^ Bertrand, on ne veut 
pas nous laisser aller à la promenade de l'Astrée. 

Le 26, dimanche. — Je rends visite à l'amiral, qui 
m'assure que Longwood sera bientôt prêt. Sa Majesté 
se trouve mieux. Bingham vient La voir avec son 
major; l'Empereur dit devant lui que sa position est 
affreuse, que l'amiral est un vrai requin, qu'Elle tra- 
cera son portrait dans ses Mémoires : « Tout cela^ 
ce sont des Anglais. » Il me dicte sur Henri IV et 
Louis XYIII. A "dîner, Sa Majesté est presque gaie et 
me dit de venir habiter la tente. Elle me parle des 
premiers temps de sa vie, d'Auxonne, de Lariboisière, 
de Sorbier, de Mabille, de Gassendi ; nous rentrons 
en ville à 9 heures ; le cheval de Bertrand s'échappe, 
je lui donne le mien et reviens à pied. 

Le 27. — Montholon va à Longwood et dit à son 
retour que tout sera bientôt prêt. L'Empereur lui 
demande pourquoi je ne suis pas encore venu loger 
aux Briars. 

Le 28. — Je conviens avec Montholon et le doc- 
teur d'aller à 9 heures au camp, au déjeuner de 
Bingham, afin de voir Longwood. Montholon me fait 
attendre jusqu'à 11 heures, sous le prétexte que sa 
femme est malade. Nous visitons cepmdant notre 
future demeure avec l'amiral, et tout le monde se 
récrie sur le mesquin du logement de Sa Majesté et 



92 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

sur le piètre ameublement qui le garnit. On ordonne 
de construire une cheminée, qui ne peut être prête 
avant deux mois. En attendant, je coucherai sous la 
tente et Montholon restera aux Briars. Nous partons 
ensemble pour le camp. Bingham nous reçoit à 
l'entrée d'une grande tente où l'on dansait ; on me dit 
que je dois donner la main à M""^ Balcombe, lors du 
déjeuner. Ce moment arrivé, le gouverneur donne la 
main à M"' Bertrand, l'amiral à M"^ Wilks, Glower à 
M"^ Neal*. Las Cases est tout au bout de la table. A 
gauche, M™* Bertrand, le gouverneur, la dame de 
compagnie; vis-à-vis, l'amiral ayant à sa gauche 
M"* Wilks, Montholon, Skelton. Je suis sans place et 
sans couvert; on me demande pourquoi je ne mange 
pas, je réponds que n'ayant ni place ni couvert, je 
ne veux rien manger. La malhonnêteté de Bingham 
choque tout le monde; cependant, après le déjeuner, 
personne ne me fait des excuses. Je demande un 
planton pour retourner aux Briars^ où je raconte ma 
déconvenue à l'Empereur, qui est outré de la gros- 
sièreté qui m'est faite : « Il faudra avoir des explica- 
tions avant d'aller déjeuner chez le gouverneur. » Je 
rentre en ville avec Bertrand; l'amiral avait aussi 
paru choqué. Il dit, en revenant, qu'il allait dîner, 
parce qu'il mourait de faim. ' 

Le 29. — Je fais porter ma malle aux Briars et 

1. M"" Néal devint une des visiteuses assidues de Longwood. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 93 

donne à l'Empereur un extrait des gazettes du 9 août, 
de Paris. On a crié : « Vive l'Empereur » sous les 
fenêtres du Roi. Sa Majesté s'écrie : « Il me faut bien 
de la force et du courage pour supporter la vie dans ma 
position, » Elle me dicte un chapitre sur les fautes de 
Louis XVIII en 1814. Je me promène avec Elle dans 
le jardin; nous parlons de Waterloo. Elle ne com- 
prend pas cette bataille, regrette de ne pas avoir mis 
Glausel ou Lamarque au ministère de la guerre et se 
repent d'avoir placé Fouché à la police : « f aurais dû 
le faire pendre^ c'était bien mon intention. Si f avais 
été vainqueur à Waterloo , je le faisais fusiller aussitôt, 
fai peut-être eu tort de former des Chambres; fai cru 
que cela me serait utile et me procurerait des moyens 
que je n'aurais pas eus en restant dictateur, fai eu tort 
de perdre un temps fort précieux en m' occupant de consti- 
tution^ d'autant plus que mon intention était d'envoyer 
promener les Chambres une fois que je me serais vu 
vainqueur et hors d'affaire. Mais c'est en vain que j'ai 
espéré trouver des ressources dans ces Chambres. Je me 
suis trompé. Elles m'ont nui avant Waterloo et m'ont 
abandonné après. » Sa Majesté s'anime, devient som- 
bre et chagrine. Nous trouvons Las Cases, nous 
rentrons dîner, je fais la lecture d'un passage sur 
l'Egypte. La Havannah revient du Gap. 

Le 30. — Me voilà établi sous la tente aux Briars. 
Je rédige mon chapitre sur Louis XVIII. L'amiral vient 
pour causer avec Sa Majesté, on lui dit qu'Elle est 



94 



GÉNÉjRAL BARON GOURGAUD 



malade; il annonce qu'il va à Longwood et qu'il 
repassera; à son retour, il n'est pas reçu. Le gran( 
maréchal apporte des nouvelles de France jusqu'ai 
l^"" septembre. La Bédoyère a été condamné à mort e1 
Brune assassiné. Le dîner est triste ; ces nouvelles 
ont remué l'Empereur. Le grand maréchal lit deu3 
chapitres sur l'Egypte et je lis aussi le mien^ 
Sa Majesté se retire à 10 heures 1/2; il y a eu ui 
grand dîner chez Balcombe. 

Le V"" décembre. — Je déjeune dans le jardin ave( 
Sa Majesté, je joue ensuite aux échecs et me prc 
mène avec Elle jusqu'à 4 heures. Montholon arrive 
portant les nouvelles, il a lu les gazettes, il dit que 
toute la France est en insurrection, qu'une armée 
de 150000 hommes s'organise, que partout O] 
demandait l'Empereur, que l'amiral lui a dit qu'ui 
tel état de choses était la ruine de l'Angleterre, qui 
met sur pied ses milices. Fouché, paraît-il, a contre- 
signé le jugement de La Bédoyère; Sa Majesté s'ei 
indigne. Bertrand se promène avec nous; il annonce 
que Glausel s'est sauvé de Paris. L'Empereur est 
tellement ému de ces nouvelles, des 150 000 hommesj 
qu'il se promène à grands pas, et s'écrie : « Cesi 
à présent qu'il est cruel d'être ici prisonnier. Qui 
va se mettre à la tête de ce mouvement? Je ne voii 
personne de capable de faire de grandes choses. 
Eugène est une vraie tête carrée, f entends par là quil 
du jugement, des qualités, mais non ce génie, ce carat 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 95 

tère ferme qui distinguent les grands hommes, Soult n'est 
bon quà être intendant d'une armée. Il n'y avait que 
moi qui pouvais réussir. Clauself Ah! Clausel, il est 
jeune, il a des moyens, de la vigueur] je ne crains que 
celui-là! » Las Cases interrompt : « Eh bien! sire, s'il 
réussit, ce sera fort avantageux pour Votre Majesté. 
— Croyez-vous qu'il soit assez bête pour me céder sa 
place? Tai bien des "partisans, mais s'il réussissait, 
il en aurait aussi beaucoup. On oublierait vite les 
grandes choses que j'ai faites, pour penser à celui qui 
sauverait la France. Et puis, les derniers ont toujours 
raison] on oublie le passé pour le présent. » Nous 
dînons avec M"'' Bertrand et de Montholon, qui 
étaient venues pour voir Sa Majesté. Elle est très 
préoccupée, me dit de lire, pour se distraire, Les four- 
beries de Scapin et se retire à 10 heures. 

Le 2. — Je finis mon second chapitre. L'Empereur 
décide qu'on n'ira pas au' bal, que nous refuserons 
tous. J'écris personnellement au gouverneur pour lui 
exprimer mes regrets; Sa Majesté est enrhumée et se 
retire à 9 heures. 

Le 3, dimanche. — L'Empereur me dicte sur le 
système décimal qu'il critique sans l'entendre. Je 
vais avec lui me promener dans le jardin; il me dit 
que ce que les Anglais auraient de mieux à faire, ce 
serait de susciter une insurrection à Paris pour aVoîi' 
un prétexte de brûler cette ville : « Ce serait un gMnd 



96 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

coup pour V Angleterre que de détruire notre capitale] 
Ils couleront probablement nos vaisseaux, combleroi 
nos ports j surtout Cherbourg, Brest y Toulon, après celc 
de longtemps, ils n'auraient rien à craindre de 
France. » Je réponds que toute la nation se soulèven 
en masse pour résister. Sa Majesté continue en c( 
termes : « Bah/ la nation est dominée en ce moment; 
les ennemis le veulent, ils en partageront le territoir 
Cest très facile, ils n'ont, pour commencer, quà se pai 
tager entre eux tous les officiers et à les envoyer, les w 
en Prusse, les autres en Russie, en Autriche, aux Indes 
Une fois V armée éparpillée, prisonnière, que voulez-voi 
que fasse la France? Elle ne peut que se soumettre, 
Montholon et Bertrand dînent avec leurs femmes; 
chez l'amiral, et moi, avec Las Cases, je dîne chez 
Sa Majesté. 

Le 4. — 11 fait grand vent toute la nuit. Je souffre 
sous la tente. 

Le b. — Elle est enlevée par le vent. J'écris à ma 
mère et déjeune avec l'Empereur dans sa chambre; 
je joue aux échecs, travaille sur l'Egypte et vais cou- 
cher en ville. C'était aujourd'hui le bal du gouver- 
neur. 

Le 6. — L'Empereur me dicte un règlement sur la 
manière dont le service doit se faire à Longwood; il 
fixe les appointements des domestiques; sur ma de- 
mande, il consent à augmenter Cipriani; je lui raconte 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 97 

que, le matin, le vieux capitaine de l'artillerie est venu 
faire visite à M™* Bertrand ; il serait venu plus tôt pré- 
senter sa femme, si on ne leur avait pas défendu toute 
communication avec nous : cette interdiction n'était 
levée que depuis deux ou trois jours. Montholon, en 
revenant de Longwood, annonce qu'on mettra des 
factionnaires autour de la maison à neuf heures du 
soir et qu'on ne pourra pas se promener dans le jar- 
din après onze heures. Sa Majesté se met en colère et 
s'écrie : « Soyez sûrs qu'ils ont pour instructions de 
me tuer, on prétextera une erreur pour me donner un 
coup de baïonnette, oh! je connais les Anglais! » Sa 
Majesté parle du roi de Wurtemberg et en fait l'éloge : 
« // m'avait écrit qu'il se déclarerait pour moi aussitôt 
quil le pourrait, il m'a* souvent parlé des Anglais. » 
L'Empereur finit par déplorer sa situation; il se plaint 
de n'avoir pas pris de bain depuis longtemps. Mar- 
chand* était allé le matin à Longwood, et l'amiral lui 
avait annoncé qu'il viendrait le lendemain voir Sa 
Majesté, à quatre heures. Bertrand parle d'un titre à 
prendre, et on propose celui de comte de Lyon : j'ex- 
prime l'opinion que, suivant moi. Sa Majesté ne peut 

1. Né en 1792, à Paris, d'une famille honorable. — Sa mère était à Vienne, 
auprès du roi de Rome. Marchand entra, en 1811, dans la maison de l'Empe- 
reur qui lui acheta, en 1812, un remplaçant pour 500 francs. — Il devint, à 
b'ontainebleau, après le départ de Constant, premier valet de chambre. — 
Napoléon a dit de lui, dans son testament: « Les services qu'il m'a rendus 
5ont ceux d'un ami. Je désire qu'il épouse une veuve, sœur ou fille d'un offi- 
îier ou soldat de ma vieille garde. » Marchand obéit à ce vœu en épousant la 
ille du lieutenant général comte Brayer. Pons de l'Hérault, dans ses Souve- 

SAINTE -HÉLÈNE. — T. I. 9 



98 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

s'appeler que « le général Bonaparte^ ou VEmpereur 
Napoléon. » On cite l'exemple du comte de Lille, puis 
Sa Majesté assure que c'est l'usage, pour les souve- 
rains, de prendre, dans certaines occasions, des titres 
qui les font passer incognito. Je lui fais observer que 
le titre de comte de Lyon prêterait encore plus que 
tout autre au ridicule, les comtes de Lyon étant des 
chanoines. L'Empereur se montre très affecté de ce 
que lui dit Montholon sur les factionnaires qu'on a 
placés à Longwood et s'écrie : « V amiral est un assas- 
sin! » Nous dînons fort tristement. 

Le 7. — On signale deux bâtiments, et on croit que 
c'est le nouveau gouverneur. Des voitures sont en- 
voyées pour transporter nos effets à Longwood. Je 
vais avec Bertrand chez Sa Majesté et lui apprends que 
La Bédoyère a été fusillé. Je vais à Longwood. L'amiral, 
que j'y trouve, me montre ma tente; je lui objecte 
que je ne suis pas venu à Sainte-Hélène pour camper : 
c'était l'Empereur qui m'avait dicté cette réplique. 

Avant d'arriver à Longwood, le factionnaire qui était i 
sur la route ne voulait pas me laisser passer; il n'avait 
d'ordre, disait-il, que pour M. de Montholon. « G'esl 

nîrs de Vile d'Elbe (p. 192), disait de lui: « 11 avait reçu une bonne éduca 
tion; il en avait bien profité et beaucoup de fanfarons de naissance auraien 
pu lui demander des leçons d'urbanilé. L'Empereur savait bien ce qu'il faisai 
lorsqu'il lui accorda une grande confiance ». — Marchand prit part à l'expédi 
tion de la Belle-Poule, en 1840, mais il ne retrouva pas, à Sainte-Hélène, u 
fils qu'il avait eu d'Esther, fille d'un vieux soldat, que M"» de Montholon avai 
prise à son service. Ce garçon avait très mal tourné et avait été iuyoyé J^ 
oap. (Voir La Relation de 1840, par Gourgaud, déjà citée.) 



JOURiNAL INÉDIT DE SAlNTE-HÉLÊNE 99 

loi », m'écriai-je; et je passe. L'amiral me montre 
is gazettes : les Russes rentrent chez eux, et on publie 
L paix à l'ouverture du Corps législatif. Je reviens 
îiier en ville chez M. Skelton; on m'y apprend que 
)utes les puissances doivent envoyer des commis- 
lires à Sainte-Hélène. Deux vaisseaux sont arrivés 
iijourd'hui. 

Le 8. — Je trouve chez l'Empereur Las Cases lisant 
is gazettes anglaises où est le rapport de Fouché. Sa 
ajesté nous dit : « Le Roi devrait commencer par mon- 
'er de la rigueur et ensuite user de douceur. Il faut 
uil soit tout à fait u/n roi féodal et quil rétablisse les 
arlements. Il peut tout faire à présent; plus tard, il ne 
'pourra plus. Il faut quil profite de la stupeur où est 
i nation et de la présence des armées étrangères. La 
institution anglaise ne saurait convenir à la France. 
? ne me suis occupé de constitution^ au retour de l'île 
^Elbe, que pour céder à la mode, mais, victorieux, 
icburais renvoyé les Chambres. C'est une terrible chose 
l'une assemblée délibérante; la constitution anglaise 
convient quà V Angleterre. » Bingham propose d'ac- 
)mpagner Sa Majesté à Longwood. Elle le remercie 
dit qu'Elle y a envoyé Las Cases le matin et 
ainsi que je l'ai prévenu, l'habitation sent la pein- 
re. 

Le 9. — Le vaisseau de 74, le Minden, arrive des 
des. Bertrand va, avec Wilks, voir la nouvelle mai- 



100 GÉNÉRAL BARON GOUROAUD 

son OÙ il doit demeurer, en attendant qu'on le loge 
à Longwood. Je veux aller aux Briars^ on me refuse 
un soldat; il faut un officier, on ne veut pas m'en 
donner. M. Mackay, capitaine du Minden, me prie de 
lui faire voir l'Empereur, ainsi que M. Hare, jeune 
officier, qui me dit que Sa Majesté a assisté à son 
baptême, à Bologne, et lui a mis une cocarde trico- 
lore. Je pars avec eux, car ils me servent d'escorte. 
M. Mackay, qui parle bien le français, me dit qu'il est 
grand admirateur de Sa Majesté et qu'il se chargera 
volontiers de ses commissions. Je les annonce à l'Em- 
pereur, qui ne se soucie pas beaucoup de les voir et 
qui, sur mes sollicitations, envoie Las Cases causer 
avec eux, puis les reçoit au jardin, à quatre heures. 
M. Mackay lui a été présenté lorsqu'il était premier 
consul. Ils se promènent, mais Sa Majesté, fort triste, 
ne parle pas beaucoup. Je m'en retourne avec eux. Lf 
soir, j'écris à l'amiral pour me plaindre du refus qu'oi 
m'a fait d'un officier; le grand maréchal m'annonc* 
que l'Empereur ira, le lendemain, s'installer à Long 
wood. 

Le 10. — Je reçois de l'amiral une lettre fort honnét 
pour excuser le refus de l'officier; M. et M™^ de Mor 
tholon se mettent en route pour Longwood. Bertran 
et sa femme restent en ville. Quant à moi, je pars 
une heure après midi et m'arrange dans ma tent 
à Longwood. A quatre heures. Sa Majesté y arrive, 
cheval, avec l'amiral, et trouve la maison assez bit 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 401 

arrangée, ce qui comble l'amiral de joie. L'Empereur 
dîne seul. Tout le monde se couche de bonne heure. 

Le ii. — L'Empereur me fait appeler dès six heures 
du matin. Je me promène avec lui; il déjeune avec 
nous. Un factionnaire nous empêche d'aller à la ferme 
de la Compagnie; Sa Majesté m'ordonne de reconnaî- 
tre la partie de l'enceinte qui est à notre disposition; 
je monte à cheval pour cela. L'officier du poste envoie 
relever le factionnaire ; c'était encore une erreur. Bin- 
gham accourt en faire des excuses. Le gouverneur 
envoie savoir si Sa Majesté voudra bien le recevoir 
le lendemain.... « Oui », répond-Elle après quelque 
temps d'hésitation. 

Le 12. — Sa Majesté me dicte sur l'Egypte et me 
charge de la direction de l'écurie*; après déjeuner, 
Elle se promène et je l'accompagne. Le capitaine du 
Minden vient pour prendre congé ; l'Empereur ne veut 
pas le recevoir et nous recommande de nous plaindre 
à tous du gouvernement anglais, de Tamiral, etc. Je 
donn§ au commandant une lettre ouverte pour ma 
mère. Le gouverneur Wilks est reçu par Sa Majesté. 
Nous dînons tous dans la première salle, nouvelle- 
ment construite, puis nous passons au salon, où nous 
jouons au rêver si. 

Le 13. — J'écris sur l'Egypte. A une heure, nous 
montons à cheval, l'Empereur, Montholon et moi; 

1. Parmi les chevaux, il y avait le fameux Fringant et Vizir. 

9. 



iOi GENERAL BARON COUROAUD 

nous faisons le tour du parc. En rentrant, Sa Majesté 
m'envoie chez Bertrand^ qui se plaint d'être mal logé, 
de n'avoir pas de cuisinier, de manquer de tout. 
L'Empereur ordonne de lui envoyer tout ce dont il a 
besoin. Puis Sa Majesté envoie Montholon inviter le 
major Ferzen à dîner. J'ai avec mon collègue un 
entretien sur les places que nous devons occuper à 
table; je lui déclare que je ne lui céderai en rien, 
étant plus ancien que lui dans la maison militaire, et 
que je me battrai plutôt avec lui. 11 consent à me 
céder le pas sur lui ; après le dîner, nous jouons au 
reversi. A neuf heures et demie, coucher. 

Le 14. — L'amiral et le colonel Skelton étaient 
venus pour saluer Sa Majesté; Elle fait dire qu'Elle 
est indisposée et témoigner particulièrement au co- 
lonel ses regrets de ne pas pouvoir le recevoir. 
Skelton s'en va, mais l'amiral se montre piqué. 
Montholon lui demande de prendre la chambre de 
l'officier-planton pour la donner à Las Cases. L'amiral 
s'emporte contre Montholon, mais est très honnête 
pour moi, me fait faire une fenêtre, me propose des 
volets, me demande comment je trouve ma chambre ; 
je lui réponds : « Bien. » Il ajoute : « Yous avez pour- 
tant dit du mal de moi au capitaine du Minden. » (Ce 
n'est pas moi qui ai tenu le propos, mais Montholon.) 

A deux heures, l'Empereur m'envoie chez Bertrand 
lui expliquer que quoique Montholon soit chargé de 
la cuisine et moi de l'écurie, il est toujours grand 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 103 

maréchal ; par la constitution, la place est inamovible; 
malgré mes paroles, Bertrand est très piqué, car c'est 
par les domestiques qu'il a appris les changements 
faits dans la maison. 

Le 15. — Dictée sur la Syrie; l'Empereur monte à 
cheval, va chez Bertrand, l'invite à dîner, ainsi que sa 
femme, mais ils ne viennent pas. Nous voulons pousser 
plus loin notre promenade à cheval, le factionnaire 
nous arrête : l'Empereur s'en montre blessé. En reve- 
nant, nous rencontrons Bingham à la tête de son 
bataillon, qui, pour céder la route, passe sur les hau- 
teurs à gauche el salue Sa Majesté! Nous nous pro- 
menons dans le parc. Sa Majesté joue au piquet et 
m'envoie faire le tour des limites; dîner à sept heures 
et demie, reversi jusqu'à minuit. 

Ze 16. — J'écris à Bingham pour lui demander à 
faire avec lui la tournée des postes ; mais il est avec 
l'amiral à opérer la reconnaissance de l'île. L'officier 
qui nous a arrêtés hier est vertement réprimandé. Sa 
Majesté se promène avec moi et me parle de consti- 
tution : « // ne faut point d'assemblées délibérantes^ 
dit-elle, les hommes sur lesquels on croit, dans ces 
assemblées, pouvoir compter, changent trop facilement 
d'avis, Waterloo/ Waterloo... la constitution anglaise 
n'est pas bonne pour la France. ... » Je demande â la 
ville une négresse. Reversi après le diner, coucher à 
iix heures. 



104 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Le il. — Je vais, avec le docteur O'Meara, à Plari> 
tation-House, chez le gouverneur. J'y rencontre 
M'^^ Wilks, pleine de douceur. Voilà une femme ! Je 
me promène avec elle dans le jardin, qui est très joli ; 
il y a là des chênes fort beaux ; tout y est bien tenu. 
Je crains que loin de Plantation-House, je ne devienne 
mélancolique. En rentrant, je croise une jolie mulâ- 
tresse. 

Le 18. — Je fais la reconnaissance des limites de 
la promenade avec O'Meara. L'amiral, la veille, avait 
donné Tordre de nous faire passer hors de l'enceinte 
accompagnés par O'Meara ; ce jour-là, il se rétracte et 
donne un ordre contraire; tout le camp le trouve 
bizarre dans ses instructions. Bertrand et sa femme 
viennent pour dîner, ils ont l'air piqué. L'Empereur 
mangeant chez lui, seul, ils s'assoient à notre table 
et s'en vont aussitôt après, furieux. 

Le 19. — Je monte à cheval avec l'Empereur et 
Làs Cases; il pleut tout le temps de la promenade. En 
passant devant chez M"® Neal, Sa Majesté fait demander 
de ses nouvelles. Deux bâtiments arrivent, Fun est 
portugais, l'autre appartient à la Compagnie. Reversi; 
coucher à onze heures. 

Le 20. — L'amiral donne des ordres pour l'écurie 
et est très honnête avec nous, mais l'Empereur charge 
Montholon de lui dire qu'il est très mécontent, qu'il 
se conduit mal envers nous, qu'il est un assassin. Je 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 105 

pense que Moniholon aura adouci les reproches. 
Sa Majesté nous assure que si Elle avait été en Angle- 
terre, Elle y commanderait à tous. Elle aurait conquis 
le cœur de tous les habitants. « Je suis sûr^ ajoute- 
t-Elle, que Grenville n aurait pas résisté à ma logique; 
làj f avais bien des chances pour moi. » Puis, Elle dicte 
une note pour Bertrand, qui doit écrire à Balcombe 
et faire venir de l'argent. Puis Elle dit à Montholon : 
« Je vous avais chargé de parler à V amiral avec vigueur.,, 
je suis sûr que vous aurez parlé au crayon/ » 

Le 21. — Sa Majesté me demande de bonne heure; 
je n'ai pas envoyé la note d'hier à Bertrand, avant 
d'avoir reçu de nouveaux ordres ; il parait que j'ai 
bien fait, car l'Empereur me dit ne pas envoyer cette 
note pour Balcombe. Puis il charge encore O'Meara 
de se plaindre à l'amiral de la manière dont Elle est 
traitée, de la gêne des factionnaires, de l'étroitesse 
des limites. Montholon a dû écrire à ce sujet à l'amiral, 
puis il est demandé pour lire la lettre qui lui a été 
dictée et à laquelle il est fait quelques changements. 
Après le déjeuner, nous sortons à cheval et Sa Majesté 
parle à une femme d'officier et au fermier. En reve- 
nant, nous passons devant le camp. Les postes pren- 
nent les armes pour nous saluer. Coucher à onze heures . 

Le 22. — Je suis triste : il pleut. Les Anglais ma- 
nœuvrent près de Plantation-House; l'Empereur me 
parle de ma mère : « Vous êtes fou de tant aimer votre 



106 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

mère. Est-ce que vous croyez que je n'aime pas la mienne? 
Mais il faut être raisonnable. A chacun son tour. Quel 
âge a-t-elle? — Soixante-sept ans, Sire. — Parbleu, 
vous ne la reverrez plus ; elle mourra avant que vous ne 
retourniez en France. » Je pleure. Coucher à onze heures, 
vent et pluie toute la nuit; arrivée de la Doris^ du Gap. 

Ze 23. — Je vais à la chasse avec un fusil que me 
prête le capitaine Poppleton'' ; je tue cinq tourterelles 
que je donne à Sa Majesté. Elle est indisposée, ne 
sort pas, ne dîne pas avec nous. Le soir, arrivent les 
chevaux achetés au Gap pour l'Empereur et pour nous. 

Le 24, Dimanche. — Glower annonce la venue de 
l'amiral, avec la sœur et la mère de l'amiral Blatton, 
qui venait de mourir dans l'Inde; le capitaine de 
la Doris les accompagnera. Sa Majesté me déclare 
qu'Elle ne les recevra pas. O'Meara, qui était alors 
chez l'Empereur, venait de lui dire que, la veille, 
l'amiral avait reçu deux lettres pour Sa Majesté, mais 

1. Frégate. 

2. Le capitaine Poppleton accompagnait en ville Bertrand, Montholon, Gour- 
gaud ou Las Cases. Un sous-officier remplissait le même office pour les 
domestiques de Longwood. Si Poppleton était empêché, il était remplacé par 
le lieutenant Fitz-Gerald; mais celui-ci, qu'Hudson Lowe trouvait trop poli 
pour les captifs, fut envoyé aux Indes où il mourut. Poppleton, qui portait le 
titre de vice-adjoint de l'adjudant général, fut remplacé, le 25 juillet 1817, 
par Blakeney, capitaine au 66', ivrogne, mais brave homme. M""» Blakcney 
vint, elle-même, en état d'ivresse, rendre visite à l'Empereur. (Voir Betzy 
Balcombe.) Le 13 juillet 1818, — on n'aimait pas à s'éterniser dans cette 
place infâme. — Blakeney donna sa démission et fut remplacé par le lieute- 
nant-colonel Lyster, inspecteur de la milice, ami intime d'Hudson Lowe. Déjà 
avant sa nomination à cet emploi, Napoléon lui avait refusé sa porte. 



JOURNAL INËDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 107 

qu'elles étaient pleines d'invectives contre Elle, et 
que si Elle désirait les voir, il les lui enverrait. 
L'Empereur se fâche fort et s'écrie : « C'est une gros- 
sièreté bien lâchel » L'amiral vient avec sa compagnie 
et se promène. En le voyant. Sa Majesté répète que 
nous devons tous nous plaindre. Les étrangers trou- 
vent Longwood charmant; je cause avec M. Tinck, 
qui m'assure qu'il y a plus de respect ici qu'à Paris, 
qu'il est resté dix ans en France et qu'il espère bien 
que les affaires changeront. L'amiral fait l'aimable et 
invite Montholon, sa femme et moi à dîner pour 
mardi ; je ne dis ni oui, ni non, avant d'avoir pris les 
ordres de l'Empereur. Les dames étrangères visitent 
ma tente, et l'amiral me fait les plus grandes honnê- 
tetés. Après leur départ, je vais à la chasse et je tue 
une perdrix. Le soir, reversi. 

Ze 25. — Sa Majesté est indisposée; Elle me re- 
commande de ne pas aller au dîner de l'amiral. En 
conséquence, j'écris à celui-ci que je ne saurais 
accepter son invitation. 

Le 26. — Je vais à la chasse, mais je ne trouve rien. 
J'assiste aux jeux du camp, célébrés pour la christmas. 
Les soldats courent après un cochon à qui on a 
graissé la queue, seul endroit par lequel il soit permis 
de le prendre. Il y a aussi des courses à pied et dans 
des sacs. 

M"* Bertrand m'assure qu'il est faux qu'elle ait 



108 GÉNÉRAL BARON GOURGAOD 

demandé les gens de l'Empereur pour la servir, 
comme Montholon Ta répété à Sa Majesté, ni qu'elle 
ait acheté une théière aux armes du Roi, ou qu'elle 
ait reçu quatre douzaines de serviettes. Sa Majesté 
dîne seule; M. Tinck revient à Longwood, sans être 
plus heureux que la première fois ; il n'est pas reçu 
par Sa Majesté. 

Le 21. — J'assure à l'Empereur qu'on a calomnié 
les Bertrand dans son esprit; je joue aux échecs et je 
déjeune avec lui, puis nous montons à cheval. 
Ensuite, je vais à la chasse avec le petit Las Cases 
et je tue un faisan. Le soir, reversi; coucher à onze 
heures et demie. 

Le 28. — Je retourne à la chasse, mais ne tue rien; 
il arrive un bâtiment. 

Le 29. — Sa Majesté m'envoie reconnaître un bâti- 
ment du côté de Fisher's valley. On signale trois 
bâtiments venant d'Europe. Je vais avec l'Empereur 
dans la vallée, au risque de nous rompre le cou. Le 
major Ferzen, qui vient de la ville, nous raconte que le 
ministère est changé en France. Le gouverneur vient 
nous faire visite; il m'invite à dîner pour mercredi. 

On parle des nouvelles de France qui vont jusqu'au 
9 octobre. Sa Majesté dit que le Roi a bien fait de 
nommer Richelieu premier ministre, mais qu'il 
devrait faire pendre Fouché. Un nommé Piontkowski * 

1. Il se disait chef d'escadrons des lanciers polonais. Il n'était guère ap- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 109 

se trouve à bord d'un des bâtiments arrivés à Sainte- 
Hélène. A l'exception de Bertrand, personne de nous 
ne le connaît; l'Empereur aurait bien envie de ne 
pas le recevoir; cependant, il est peut-être envoyé 
par nos amis de France; pour sûr, il est porteur de 
nouvelles. A huit heures, Bertrand me fait prier 
d'aller chercher sa femme à cheval. Je la lui ramène. 
L'Empereur est très en colère et dit devant tous ses 
gens : a Je ne suis pas fait pour attendre personne, » 
Après le dîner, Bertrand s'en va fâché. Pas de reversi, 
mauvaise humeur. 

Le 30. — A huit heures, Sa Majesté monte à cheval 
avec moi et Noverraz qui tombe. Elle me gronde d'avoir 
donné hier le Vizir à M™® Bertrand; je réponds que 
c'est faux. Puis Elle me parle du grand Maréchal et 
de sa femme : « Ils faisaient la même chose à Vile d'Elbe; 
ils ne pensent qu'à eux^ oubliant ce qu'ils me doivent; 
ils prennent ma maison pour une auberge; quHls vien- 
nent dîner toujours^ ou pas du tout! » 

Le major Ferzen assiste au déjeuner de l'Empereur 
dans le jardin, et Sa Majesté me dit que, si Elle avait 
ses fusils, elle irait à la chasse ou tirerait à la cible. 
Je vais ensuite à la chasse avec Ferzen et je tue une 
perdrix et trois tourterelles. Au retour, je trouve 
Bertrand dans ma tente ; il se plaint amèrement de 
la conduite de l'Empereur envers lui et sa femme ; 

prccié de l'Empereur et de son entourage et reprit le chemin de l'Europe ea 
uclubre 1816. (Voir aux Pièces annexes un document qui le concerne.) 

SAINTE-liKLLNE. — T. I. ■|0 



110 GÉ ÉRAL BAKON GOUUGAUD 

il déclare qu'il y a longtemps qu'il sait que Sa Majesté 
est égoïste; je tâche de le ramener en lui racontant 
que l'Empereur est piqué que M™*' Bertrand soit allé 
diner en ville chez l'amiral et coucher chez Porteus* 
et Hamilton.... Sa Majesté m'appelle pour voir i 
produit de ma chasse. Pendant notre déjeuner, Pion- 
tkowski arrive en uniforme d'officier d'ordonnance; 
il raconte que Résigny et Planât sont à Malte'. 

L'Empereur me raconte que l'amiral est venu et 
qu'à force de sollicitations il est parvenu à se faire 
recevoir de Sa Majesté, qui l'a vertement blâmé de 
sa conduite et lui a reproché les factionnaires placés 
autour de la maison, les fusils non rendus, l'exécution 
de consignes absurdes, etc. : « La postérité ne man- 
quera pas de reprocher à V Angleterre de m* avoir laisse 
deux mois aux Briars^ dans une seule pièce ^ fort mal 
installé^ dans l'impossibilité même de prendre des 
bains, » L'amiral a cherché à s'excuser en attribuant 
ces rigueurs au gouverneur. L'Empereur s'écrie : 
« Le gouverneur^ homme de sens, prétend le contraire. » 
L'amiral, fort déconcerté, a promis de faire tout c»^ 

1. Ou Portons (Sliirmer), ou Porteous (C Mcara), ou Portious (Monllio- 
lon). Sorte d'aubergiste qui tenait, k l'entrée de James -Town, une maisni 
agréablement située oîi l'Empereur et sa suite couchèrent deux nuits, avanl 
d'aller aux Briars. C'est là que les domestiques de Napoléon allaient passer 
leurs moments de liberté. Miss Porteus était l'intime amie de Miss Kncips, 
« Bouton de rose ». 

2. On se rappelle que ces deux officiers, comme aussi Lallemand et Rovigo, 
avaient dû se séparer de l'Empereur au moment où l'envoi à Saintc-llc'cno 
avait été décidé. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 111 

qui dépendrait de lui pour améliorer notre position. Il 
promet de me renvoyer les fusils, mais ne peut, d'après 
ses instructions, laisser Sa Majesté sortir de l'enceinte 
sans être accompagnée d'un officier, qui sera soit 
lui, soit Bingham. L'Empereur ne pouvant consentir 
à avoir un officier anglais à ses côtés, durant ses 
promenades, l'amiral, séduit, a accordé à Sa Majesté 
sa demande pour que l'officier ne fût pas dans son 
groupe mais restât à trente ou quarante pas eu arrière, 
et en habit bourgeois. L'Empereur cause longuement 
avec Piontkowski, qui lui fait une foule de contes; 
à dîner. Sa Majesté est triste; Piontkowski dîne ce 
jour-là avec nous et l'Empereur, qui se retire de 
bonne heure. 

Le 31, Dimanche. — M. et M™^ Skelton viennent 
voir Sa Majesté qui les reçoit bien et dit à M. Skelton 
de se promener avec Elle, à cheval. Las Cases et 
moi, nous les accompagnons dans la vallée. C'est à 
se rompre le col. Les Skelton dînent à la maison : 
madame fait sa toilette chez M"° de Montholon qu'elle 
étonne par sa pudeur. Après dîner, reversi. Le 
matin, l'Empereur a essayé la calèche qu'on a fait 
venir du Gap. Le soir, l'amiral a envoyé les six fusils 
de Sa Majesté chez Poppleton. 



CHAPITRE III 



" janvier 1816. — La nymphe de la vallée et Miss Mason.— Les randonnée 
de Napoléon. — Terreur de Poppleton. — Napoléon parle de la Corse. — 
Nouvelles de France. — Sur le retour de l'île d'Elbe. — Sur le cabinet 
noir. — Mme de Staël. — Drouot; — Berthier et Mme Yisconti. — On ap- 
prend la mort de Murât : paroles de l'Empereur. — Napoléon raconte le 
divorce. — Le procès de Ney. — L'Empereur raconte le retour de l'île 
d'tlbe. — Maladie de Gourgaud. — Arrivée d'Hudson Lewe. — Prcmiôic 
visite. — Sur l'Orient et sur l'avenir de la politique russe. — La campogiie 
de 1812. 



l*' Janvier 1816. — Poppleton me remet les fusils de 
l'Empereur. A 10 heures, nous allons tous le saluer 
pour le nouvel an ; il nous reçoit au salon et nous dit : 
a II y a un an, fêtais à Vile d'Elbe. » Cette réflexion 
attriste Sa Majesté, qui sort avec nous dans le jardin. 
Elle nous dit que nous devons vivre en famille ; que, 
placés au bout du monde comme nolis le sommes, il 
est pénible d'être en brouilleries; puis Elle se plaint 
du dîner de la veille, qui était mal servi : Elle gronde 
ensuite Montholon sur sa cuisine. Puis, l'Empereur 
demande ses fusils, et les remet à Ali. Nous déjeunons 
tous ensemble et nous promenons dans le parc, en 
calèche. Le major Ferzen vient m'annoncer que la 
limite est portée plus loin. Dans la journée, l'Empe- 
reur fait,, à cheval, le tour de la vallée, manque de 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- Il ÉLÈN E 113 

tomber dans le ruisseau, rencontre M'"" Uobinson et 
la trouve fort jolie'. Après un diner de famille, il y a 
reversi. Il y a bal chez les Balcombe. L'Empereur 
aurait voulu que Las Cases y fût pour avoir des 
nouvelles, mais Poppleton étant absent, nous ne pou- 
vons quitter Longwood. 

Le 2 Janvier. — Sa Majesté trouve ridicule que Pion- 
tkowski porte l'uniforme d'officier d'ordonnance; cela 
lui semble louche, car on ne sait pas qui est cet 
homme qu'Elle ne se soucie pas d'admettre à sa table. 
L'Empereur répète la môme chose à Montholon et 
déclare qu'il fera manger ce Polonais avec le petit Las 
Cases. Je réplique que je crois que cela ferait bien de 
la peine au père Las Cases, si son fils ne dînait pas 
avec nous. Sa Majesté décide que nous examinerons 
ensemble les papiers de Piontkow^ski, que nous saurons 
son grade, et qu'il sera chargé, : sous mes ordres, du 
détail de l'écurie, mais qu'il mangera à part. Nous dé- 
jeunons et montons à cheval à trois heures. Nous allons 
chez Bertrand et, de là, chez Miss Mason, dont la 
demeure forme la nouvelle limite''; nous passons le 
marécage de la vallée, les chevaux combent. Nous 



1. Marianne Robinson était une véritable paysanne, mais ::ès jolie. ElU 
vivait dans une modeste case auprès de son père, dans la vallée que les exi- 
lés baptisèrent, à cause d'elle, « la vallée de la Nymphe ». Elle épousa, par 
la suite, un officier anglais qui l'emmena aux Indes. 

2. Miss Mason demeurait sur le côté opposé du ravin qui bordait Longwood 
au nord. En 1840, elle habitait encore Sainte-Hélène et elle était toujours la 
meilleure cavalière de l'ile. 



ïU GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

avons à dîner Bingham. Le soir, reversi et whist. Sa 
Majesté est triste et fatiguée. 

3 Janvier. — Sa Majesté me dit qu'Elle montera à 
cheval pour aller visiter Sandy-Bay^ : les chevaux 
sont prêts à sept heures. L'amiral et Glower, prévenus 
par des signaux, arrivent. A 10 heures, l'Empereur va 
à l'écurie, et est tout étonné d'y trouver sir George 
Gokburn qui vient à sa rencontre chapeau bas, et lui 
propose de l'accompagner. Sa Majesté déjeune ensuite, 
sort pour monter à cheval et, me voyant en pantalon 
rouge, s'écrie : « Je n aime pas cette couleur^ c'est celle 
des Anglais... Vous avez là un vilain poignard, j'ai de 
beaux sabres turcs, je vous en donnerai un, celui d'Abou- 
kir. » Je lui réponds que cela me causerait le plus grand 
plaisir: «Yotre Majesté me permet-elle de le demander 
à Ali ?» A ce moment, l'Empereur montait à cheval et 
ne me répond que : « Ah! nous verrons. » Je monte à 
cheval pour aller avec le major Ferzen à Plantation 
House, où je suis très bien reçu, ainsi que M™^ Bertrand 
et Las Cases, qui arrivent dans la voiture du gouver- 
neur. Nous rentrons à Longwood à 11 heures, rap- 
portant la nouvelle que le 53^ doit bientôt partir pour 
rinde. 

4 Janvier. — Sa Majesté, fatiguée de sa course à 
Sandy-Bay, reste au lit jusqu'à iO heures. Je lui 
raconte la manière honnête avec laquelle nous avons 

1. Il y avait là ud cottage appartenant à M. Dewlon. 



JOURNAL IISÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 115 

été reçus. Elle m'assure que, dans s., promenade d'hier 
avec l'amiral, Elle l'a conquis. Piontkowski demande à 
manger avec le Docteur et le capitaine Poppleton. A 
3 heures, je monte à cheval avec Sa Majesté, Bertrand 
et Las Cases. Nous parcourons la vallée CassecoP. Le 
cheval de l'Empereur s'enfonce et son cavalier manque 
de tomber dans la vase. Nous entrons dans le jardin 
de Miss Mason, en brisant les barrières, au grand 
désespoir du nègre, à qui Sa Majesté médit de donner 
un napoléon, ce qui met le pauvre noir en grande 
joie. Nous allons ensuite chez M^^® Robinson, qui sort 
sur sa porte; Sa Majesté lui parle sans descendre de 
cheval. Cette jeune miss demande à Bertrand, en me 
voyant : « N'est-ce pas le général Gourgaud? » En rêve 
nant, l'Empereur me plaisante et me dit ; « Vous avez- 
vu? Elle fait plus attention à vous qu'à moi, parce que 
vous n'êtes pas marié ! Les pauvres demoiselles ne pen- 
sent qu'à se marier. » Le major Ferzen dîne avec 
nous, Bertrand et sa femme; reversi, coucher à 
onze heures. 

5 Janvier. — Sa Majesté se promène avec le grand 
maréchal, dans la vallée. Visite à l'esclave affranchi, 
à un pauvre habitant, à M. Pey, à M"* Robinson. Par- 
tout, nous faisons notre ronte, en enfonçant haies et 
clôtures. Chez M. Pey, l'Empereur accepte un verre de 
vin et se laisse présenter la femme et les enfants ; il 

1. Sur les cartes, vallée Casse-€ou (sic). 



116 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

fait le bon apôtre et parle charpentes et culture. On 
nous donne une branche de caféier; Sa Majesté dit 
qu'Elle n'en avait jamais vu, puis Elle revient sur la 
figure de M^^^ Robinson qu'Elle avait trouvée char- 
mante le premier jour. Las Cases, qui suit toujours 
l'opinion du maître, ne la trouve pas, non plus, si 
jolie. Nous rentrons à Longwood par l'autre bout de 
la vallée, le bois du parc. A 7 heures, arrive l'amiral 
que l'Empereur avait invité à dîner, ainsi que le 
major Ferzen et sa femme. Il ne nous semble pas, 
à beaucoup prés, que M"^ Hodgson* soit jolie; dans la 
visite que l'Empereur lui avait faite desBriars^ le jour 
du bal de l'amiral, Sa Majesté et Las Cases l'avaient 
trouvée charmante; Las Cases en revient, naturelle- 
ment, lui aussi. L'amiral s'est contraint, au dîner, et 
a été très bien. Peu après être sortis de table, les 
convives s'en vont. Il n'y a pas de reversi. Sa Majesté 
rentre à 10 heures chez Elle et nous dit qu'Elle fera 
ce qu'Elle voudra de l'amiral. 

6 janvier. — Sa Majesté me dit, en montant à che- 
val, qu'Elle veut aller à moitié chemin de Sandy-Bay ; 
d'en faire prévenir Poppleton, afin que, d'après les 
conventions faites avec l'amiral, il suive derrière. 
Nous partons. Poppleton, avec une capote marron, est 
à cent pas de nous. Il a plus l'air d'un domestique 

i. Femme du major du régiment de Sainte-Hélène, devenu, en 1840, lieu- 
tenant-colonel. Napoléon l'appelait son géant. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 117 

que d'un ofïîcicr. Arrivés dans la vallée, après celle 
de Miss Mason (Arnol Wels), nous visitons plusieurs 
petites maisons, donnant dollars et napoléons aux 
esclaves. En passant le fossé qui est au fond de la 
vallée, le pauvre Poppleton se trouve plus rapproclic 
de nous et l'Empereur crie à Bertrand : « Qu'il ne soit 
pas si près/ » Bertrand observe à Poppleton : « Mais, 
capitaine, est-ce que vous croyez que nous voulons nous 
sauver? Vous êtes tout à fait sur notre dos. Sa Majesté 
désire que vous restiez à plus de distance. » A peine 
avions-nous passé le fossé, que Sa Majesté, étant cou- 
verte de la vue de Poppleton, s'écrie : « Monsieur Gour- 
gaud, au galop/ » Nous galoppons autant que nous 
pouvons et nous prenons une route peu fréquentée. 
Le pauvre Poppleton, dupe de Bertrand, nous a perdus. 
Nous arrivons hors d'haleine à Rock-Rose Hill, où il 
n'y a que la maîtresse de la maison. Je la reconnais 
pour la veuve du capitaine Pritchard^ Elle est 
effrayée. Nous nous promenons dans le jardin, tour- 
nons le mamelon, et découvrons les deux vallées qui 
débouchent à la mer. L'Empereur me recommande 
de ne pas dire où nous sommes allés, et m^ordonne 
de donner un napoléon au jardinier et à l'esclave. 
Nous rentrons à Longwood à 7 heures et Sa Majesté 
m'assure que cette promenade lui a fait grand plaisir, 
que, tous les jours. Elle en veut faire de pareilles, et 

1. 11 y eut, plus tard, à Sainte-Hélène, un autre Pritchard qui fut aide- 
de-camp d'Hudson Lowe, 



118 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

aller déjeuner chez les habitants; Elle m'enjoint de 
disposer un cheval pour porter le déjeuner, avec un 
service d'argenterie. Gela fera de l'effet sur les habi- 
tants. <c Je ne veux que leur demander de Veau, de temps 
en temps ^ et fen inviterai à manger avec nous. — 
Mais le capitaine, Sire, il faudra donc que nous le 
perdions? » Ce jour-là, il y avait un grand déjeuner 
chez Balcombe. Las Cases et M™* Bertrand y étaient 
allés en calèche, la voiture ne put remonter, et ils 
revinrent comme ils purent, bien en colère contre 
leurs rosses. Poppleton, après nous avoir cherchés au 
galop, s'être égaré, etc., est venu, tout effaré, chez 
Balcombe, en rendre compte à l'amiral, à Balcombe 
et à Bingham. Celui-ci a été en grand émoi, quoique 
l'amiral ait dit : « Ce n'est rien, il n'y a pas de dan- 
ger, c'est une leçon seulement. » A 8 heures, l'amiral 
recevait une lettre de Poppleton, lui annonçant la 
rentrée de Sa Majesté. 

Le 7, dimanche. — A 6 heures, TEmpereuï* me fait 
appeler pour aller à la chasse, et* se fatigue au bout 
d'une demi-heure; il croit que les perdrix vont 
l'attendre! Je continue à chasser seul jusqu'à 
11 heures, et tue neuf tourterelles. M. Portons 
amène Bouton de Rose, Mareya et leur mère pour 
déjeuner. M™° de Montholon, qui croit que Bouton de 
Rose va devenir la maîtresse de Sa Majesté, la cajole 
beaucoup, la prend sous le bras; l'Empereur sort 
dans le jardin, les rencontre, parle botanique à 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 119 

M Porteiis, et affirme que M™® Walewska est beau- 
coup plus jolie que Bouton de Rose. Il m'ordonne de 
faire atteler la calèche pour promener ces dames, 
que j'accompagne. A leur retour, Sa Majesté les salue, 
et nous remarquons que M™® de Montholon n'est plus 
la même pour Bouton de Rose, depuis qu'elle entre- 
voit que Sa Majesté ne la trouve plus si jolie. 

Nos visiteuses nous quittent à trois heures pour aller 
visiter le camp. L'Empereur nous parle amourettes, et 
dit que rien ne fait plus d'effet à une femme qu'un joli 
garçon : « N'est-ce pas, madame de Montholon? » 

Je raconte à l'Empereur que Poppleton est piqué de 
n'avoir pas dîné chez Sa Majesté, alors que d'autres, 
moins anciens, y ont été conviés. « Je ne voulais pas 
l'inviter j car cest un espion; mais enfin, cela ne tirera 
pas à conséquence, d'ailleurs. » On l'invite donc pour 
le jour même. Le soir, reversi. Montholon me dit 
qu'il ira en ville m'acheter des meubles. Je coupe 
mon porte-manteau pour en faire des sacoches à 
porter l'argenterie du déjeuner. 

Le S. — A 9 heures, Montholon et le Polonais vont 
en ville. Je vais déjeuner chez M"*® Skelton, avec le 
jeune Las Cases, et nous sommes très bien traités. 
L'amiral, qui y dîne, dit à Piontkowski : « Allons, 
mon brave capitaine, venez vous asseoir près de moi; 
contez-moi vos combats, vos batailles. » Je demande 
aussitôt à Piontkowski s'il a fait la campagne de 
Russie. L'amiral s'écrie avec étonnement ; « Est-ce 



1.0 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

que VOUS n'aviez pas vu M. Piontkowski à rarmée? 

— Jamais. » 

Je demande à Piontkowski dans quel corps il ser- 
vait : « Thielmann. — Le nom du général en chef? 

— Je ne m'en souviens plus : Lauriston, je crois. — 
Impossible, car il n'a jamais quitté l'Empereur. Mais 
où étiez-vous durant le siège de Smolensk? — Nous 
étions bien en avant.... C'était Dombrowski qui com- 
mandait ce siège. — Vous vous trompez complète- 
ment. » L'amiral est édifié! 

Le 9. — A 6 heures du matin, on me prévient que 
l'Empereur veut aller déjeuner dans la campagne, 
devant les habitants. Les chevaux prêts, Sa Majesté 
dit qu'Elle ne veut plus sortir. A 7, Elle me fait appe- 
ler et me demande les nouvelles de la ville ; je lui ra- 
conte les bourdes de Piontkowski. Elle me dit qu'Elle 
est bien fâchée qu'on lui ait envoyé cet individu. 
« f aurais dû le renvoyer^ mais il aurait pu être chargé 
de missions pour moi! Je me sens entouré de bien des 
mensonges, » L'Empereur me dit de sermonner le 
Polonais, de lui enjoindre de ne plus faire de men- 
songes, puis se décide à aller déjeuner à la cam- 
pagne. « Après le déjeuner^ je vous dicterai en plein air^ 
et tout cela fera très bien sur les habitants. » Sa Majesté 
sort et me dit de faire prévenir par Las Cases le capi- 
taine Poppleton; mais celui-ci, depuis la dernière alga 
rade, ne veut plus suivre derrière, mais être avec 
nous. J'en avertis l'Empereur qui avait déjà le pied à 



/OURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉ LÊNE 121 

l'étrier ; il s'en montre de très mauvaise humeur, et 
m'ordonne d'aller à l'écurie, dire que c'était pour voir 
si tout était en bon état, et bien disposé, et qu'à pré- 
sent, on peut déseller. Il rentre, se met au bain, et 
ne dîne pas avec nous. 

Montholon et moi sermonnons Piontkowski, qui bat 
la campague et montre ses états de services : Smo- 
lensk n'y figure pas. 

Il y a aujourd'hui bal chez l'amiral, je crois que 
M™® Bertrand ira : il m'avait invité hier à y aller; ce 
matin, il m'a envoyé une jolie selle avec une bride. 

10 janvier. — Sa Majesté me dicte sur TÉgypte, ne 
.pouvant sortir à cause d\u mauvais temps. Elle tra- 
vaille, avec moi, les chapitres ii et m, et sur Jaffa, jus- 
qu'à l'arrivée du grand maréchal. Plusieurs bâtiments 
mouillent dans le port, entre autres un, monté par 
l'amiral Taylor, et venant du Gap, et le brick la 
Levrette venant d'Angleterre. Le docteur revient en 
ville. Il apprend que la garde impériale s'est retirée 
dans les Cévennes et qu'en France tout est en insur- 
rection. Sa Majesté joue au reversi. Nous n'avons 
point de lettres, je quitte la tente et couche dans ma 
chambre. 

il Janvier. — Je vois Montholon en bourgeois; un 
instant après, il apparaît en grand uniforme et me 
déclare qu'il n'ira pas en ville, comme il en avait le 
projet, parce que Poppleton doit assister à un conseil de 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 11 



122 GÉNÉRAL BAUOiN GOUUGAUD 

guerre au camp. Peu après, Las Cases et moi voyons 
arriver en cavalcade Bingham, l'amiral Taylor et deux 
ou trois autres officiers. Montholon dit que Sa Majeslé 
est malade; on le présente à l'amiral, ce qui explique 
sa tenue et sa non allée en ville. Je m'informe à Pop- 
pleton de ce conseil de guerre où il va; il m'assure 
n'avoir pas dit un mot de cela. 

Sa Majesté me dit qu'elle va monter à cheval et faire 
sa promenade ordinaire dans la vallée et visiter la 
rivière la Marianne. En rentrant, l'Empereur se pro- 
mène à pied avec Las Cases et moi, jusqu'à huit 
heures. La conversation roule sur la Corse et sur 
Murât. « Les Corses n'aiment pas les traîtres. » Sa Ma- 
jeslé nous entretient de leurs mœurs singulières : 
« /aurais pu aller de Malmaison en Corse : c'eût 
été fort possible^ mais les États-Unis me tentaient. 
Londres^ même^ eût été une grande chance pour moi. 
On m'y eût porté en triomphe. Toute la canaille eût 
été pour moij et ma logique eût conquis les Grey et les 
Grenville. » 

On parle ensuite de la maison de bois qu'on nous 
propose. Faut-il l'accepter ou la refuser? « Si on Vac- 
cepte, c'est se décider à rester toujours ^c^, et, aux yeux 
de mes partisans, cela détruirait leurs espérances. ÏÏun 
autre côté, la construction d'une telle maison nous don- 
nerait une grande considération. On verra que, somme 
toute, on ne me traite pas comme un général ordinal i 
La refuser ferait un très mauvais effet auprès du prince 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE lîi3 

régent, et puis, nous sommes bien mal logés! Il est diffi- 
cile de savoir ce que je dois faire, f attendrai, je nr 
prendrai pas encore de décision. » 

12 Janvier. — Montholon et Bertrand vont en ville 
demander une augmentation de limites. Sa Majesté 
monte à cheval avec moi. En sortant de chez M"® Ma- 
son, un factionnaire placé sur la hauteur nous crie de 
ne pas passer outre, et nous étions sur la route pour 
revenir. L'Empereur est troublé et dit que sa dignité 
est compromise. Que faire? Je dis à Sa Majesté et à 
Las Cases d'aller plus vite, que je vais rester en ar- 
rière pour parler à ce soldat, qu'ils ont le temps de 
passer avant qu'il ne soit sur la route. L'Empereur et 
Las Cases partent au galop. Le soldat descend en 
criant et en chargeant son fusil et, menaçant, il 
n'écoute pas mes raisons. Il arme son fusil et veut 
courir après Sa Majesté. Je l'arrête; Je lui dis que ce 
n'est pas sa consigne; j'ai avec lui une espèce de lutte, 
et me demande si je me servirai ou non de mon poi-. 
gnard. Je dis à cette brute de tirer sur moi plutôt que 
sur les autres.... J'ai réussi : Sa Majesté est déjà 
loin. Le soldat m'accompagne jusqu'à 150 pas du 
corps de garde de Hutts'Gate*. Là, il reconnaît son 
erreur : Il croyait que nous étions en dehors des 
limites. Je veux le mener à l'officier qui commande 



1. Petit cottage sur la route qui conduit de l'AIarm's House à Longwood, 
eo venant de James-Town et qui domine la vallée du tombeau. 



12i GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

le poste, il refuse de me suivre et s'en retourne. 
J'avertis l'officier et vais ensuite au camp me plaindre 
à Bingham ou à Ferzen, mais ni l'un ni l'autre n'y 
sont. Je rends compte de mes actions à Sa Majesté, 
qui est contente de moi et dit : « Le pauvre Las Cases 
croyait déjà avoir une balle dans le dos! » 

Bertrand annonce de mauvaises nouvelles. L'Em- 
pereur ne voit que sang et malheurs en France. Sui- 
vant lui, ce que les Bourbons ont de mieux à faire, 
c'est de profiter du séjour des étrangers pour opérer 
une Saint-Bartliélemy de tous les révolutionnaires. « Ah 
sire ! — On dira ce qu'on voudra^ la Saint- Barthélémy a 
tué le parti protestant^ qui ne s' est jamais relevé depuis . » 
Nous sommes tous tristes. 

Le 13. — Je vais avec Las Cases à Plantation-house 
et trouve, en rentrant, Sa Majesté, qui me demande 
des détails sur notre visite et sur M^^*' Wilks. « Je 
vous marierai en France mieux que cela. » Sa Majesté 
rencontre sur son chemin Piontkowski et le fait in- 
viter à dîner. Reversi. Je vais au camp pour l'affaire 
d'hier. 

Le 14. — Montholon parle à l'amiral de l'affaire 
d'hier et demande que le soldat soit puni. Il me prie 
de l'accompagner au camp avec Las Cases. Nous trou- 
vons Bingham. Le soldat nie avoir chargé son arme. 
Bingham compte ses cartouches et me dit qu'on ne 
peut pas le punir à moins de le faire passer devant 



JOURNAL INÉDIT DE SA INTE- HÉLÈNE 125 

un conFjeil de guerre et qu'il en assemblera un demain 
auquel je devrai assister. Gomme je n'ai pas envie de 
me faire accusateur, je viens prier Sa Majesté de ne 
pas insister pour que l'homme soit châlié. Le soir, 
Bingham étant venu, tout s'arrange. L'Empereur reçoit 
le capitaine de la Levrette^ qui lui apporte des gazettes. 
Sa Majesté me dit que le Roi est, cette fois, dans la 
bonne route, qu'il faut qu'il rétablisse tout comme 
autrefois, surtout les Parlements, etc. 

Le 15. — Le capitaine Ross dîne à Longwood. L'Em- 
pereur me dicte sur le sixième chapitre, ne monte pas 
à cheval et me dit qu'il espère que son frère Joseph est 
bien arrivé aux États-Unis, puisqu'on ne parle pas de 
lui dans les gazettes. 

Le 16. — Le capitaine Poppleton se refuse à me con- 
duire en ville : il paraît qu'il en a le droit. Je rédige 
le chapitre v. Sa Majesté me dicte sur l'Egypte, ne 
monte pas à cheval, fait en calèche le tour du parc, 
se promène, joue aux échecs avec moi et nous 
demande comment on pourra passer le temps. Il fau- 
drait pouvoir s'endormir et ne se réveiller que dans 
un an ou deux : on trouverait alors de bons change- 
ments! 0' Meara fait aux gens la mauvaise plaisanterie 
de dire qu'on nous transportera à Botany-Bay. Ce 
bruit qui nous revient ne laisse pas que de nous 
inquiéter, et nous attriste. A dîner, l'Empereur parle 
mathématiques comme un professeur; après, on lit 

11. 



126 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Grammont. Coucher à onze heures. La veille, on avait 
lu Fauhlas, 

Le 17, Mercredi, — Je vais en ville avec Poppleton; 
j'achète du drap et vois M^^^ Skelton. Elle me dit que 
je vais trop souvent à Plantation-house, que j'aime 
trop M^^® Wilks, qui va bientôt partir. Elle me fait 
entendre que je n'y puis prétendre, en s'écriant : 
« Votre sort est si affreux! » Je rentre tout triste à 
Longwood. Deux bâtiments américains passent en vue 
de l'Ile ; Sa Majesté ne monte pas à cheval et se pro- 
mène avec nous. L'amiral fait le tour de l'enceinte. 
Conversation triste, le soir. L'Empereur joue aux 
échecs. Ennui, tristesse. 

18, Jeudi. — Je vois le matin Sa Majesté, qui lit les 
lettres de Ninon. Balcombe m'apprend que le prince 
Joseph est arrivé en Amérique. L'Empereur, en enten- 
dant ces mots, interrompt sa lecture, reste quelque 
temps pensif et témoigne de sa satisfaction. Il ne 
monte pas à cheval mais se promène avec nous. « Joseph 
a de V argent y dit-il ; Murât ira probablement le rejoindre. 
Quant à moi, j'aî toujours été trop dans les grandes 
affaires pour calculer mes intérêts particuliers et penser 
à V argent. » La conversation tombe ensuite sur le duc 
de Berry. Sa Majesté demande s'il est brave ; je réponds 
que je le crois bon et courageux. 

Nous parlons ensuite du retour de l'île d'Elbe et de 
la particularité des 1500 fusils envoyés à Antibes. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 127 

(( f aurais préféré que Von se battît un peu, quHl y eût 
50 hommes de la Garde tués et WO royalistes. Cela aurait 
permis des mesures énergiques. » Je combats cette opi- 
nion, mais Las Cases l'accueille volontiers. 

I Que dire de l'ouverture des lettres des particuliers? 

j II s'est tenu bien des comités secrets à ce sujet. Les 
extraits de lettres écrites par des gens de mauvaise 
humeur indisposent souvent à tort le souverain contre 
ceux qui les écrivent. « Je crois, dit l'Empereur, qu'au 
résultat cest plus dangereux qu'utile. » On cite comme 
exemple la lettre M. Lucchesini à son gouvernement, 
annonçant qu'on va le forcer à la guerre. 

On raconte que Balcombe a appris que le roi de 
France était inquiet de savoir l'Empereur si près de 
France. A deux mille lieues! Nous jouons aux échecs, 
puis dînons. Sa Majesté nous raconte qu'à son retour 
de la campagne d'Italie, M™® de Staël avait fait l'im- 
possible pour lui plaire : même qu'elle était venue 
rue Ghantereine et qu'on l'avait éconduite; qu'elle 
lui avait écrit un grand nombre de lettres, tant en 
ItaKe qu'à Paris, qu'elle l'avait invité à un bal, mais 
qu'il ne s'était rendu à rien. A une fête chez Tal- 
leyrand, elle vint s'assoir près de lui, lui parla deux 
heures, et enfin, lui fit cette brusque question : 
« Quelle est la femme la plus supérieure de T antiquité et 
de nos jours? » L'Empereur lui répondit : « Celle qui a 
ou a eu le plus d'enfants. » 

19, vendredi. — Le grand maréchal annonce que le 



1?8 (ÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

gouverneur a écrit pour demander à saluer le lende- 
main Sa Majesté qui consent à recevoir ce personnage. 
L'Empereur se promène en calèche . Après dîner, 
lecture de Delphine^ jusqu'à minuit. Tout le monde 
s'ennuie. 

20, Samedi. — A huit heures, Sa Majesté se promène 
à cheval avec moi: a Drouot aurait été loin. Gassendi 
m'avait écrit après la mort de Duroc^ afin de demander 
pour lui la place du duc [de Frioul, proposant de se re- 
tirer lui-même pour qu'on ne crût pas que c était par 
ambition quil agissait. Ehlé était un homme du plus 
grand mérite^ vraiment extraordinaire. Larihoisière était 
bon et brave. Sénarmont, de lui-même , à Friedland, 
plaça trente pièces de canon. Il est rare de trouver de 
bons officiers d'artillerie; cependant, j'a'i eu Sorbier. » 

A trois heures, visite du gouverneur, qui reste deux 
heures avec Sa Majesté, qui, vu la pluie, l'invite à 
dîner : ce fonctionnaire refuse en alléguant qu'il a 
à faire le soir. Après le dîner, nous lisons encore Del- 
phine. L'Empereur reconnaît les traits de M. de Tal- 
leyrand dans un des héros. Il raconte qu'à Genève, 
avant Marengo, il avait vu M. Necker, qui lui a parlé 
comme quelqu'un peu au courant de nos affaires, et qui 
désirait être ministre, l'ambition n'abandonnant jamais 
les hommes. Sa Majesté, étant à Malmaison, reçut un 
mémoire tout raturé de M. de Galonné, qui venait de 
rentrer en France. Il était logé chez Lanchère, où il 
tenait une cour de tous les fournisseurs, espérant être 



JOUitNAL INEDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 129 

ministre. Dans ce factum, il conseillait de ne point 
faire les opérations de finances que des spéculateurs 
faisaient courir le bruit que Ton allait tenter, comme 
si c'étaient des choses réelles, et il donnait des motifs. 
<( C'est un fou! » 

Dimanche^ 21. — Sa Majesté monte à cheval avec 
Las Cases et moi. Elle blâme Bertrand de n'avoir pas 
plus insisté pour retenir le gouverneur à dîner. 

Lundi, 22. — L'Empereur sort en voiture avec 
Skelton et Devon* et les invite à dîner. Je rentre de 
la chasse à 7 heures. Devon me demande pourquoi 
je ne vais plus à Plantation et me parle de Miss Wîlks. 
Bertrand assure que je suis préféré aux autres préten- 
dants. 

Mardi, 23. — Je vais à la chasse, mais ne tue rien. 
Un bâtiment américain s'approche de l'île; on le fait 
éloigner. A mon retour, je trouve l'amiral et lui 
demande mes pistolets pour m'amuser à tirer à la cible. 
Il me les refuse. J'insiste. Alors, il promet qu'il les 
remettra à Poppleton, quand il ira en ville. Il est reçu 
par l'Empereur , qui, après son départ, me raconte que 
Montholon lui a afBrmé qu'on pourrait acheter des 
chevaux. Je me fâche un peu, en disant que Montholon 
ne pense qu'à s'établir bien, à avoir de jolis meubles, 
et les autres, rien. Moi je n'ai que deux chaises : « Vous 
êtes garçon et c'est assez. — Mais, sire, une femme 

1. Capitaine. 



130 GÉNÉllAL BARON GOURGAUD 

est un assez joli meuble ! D'ailleurs, en ce monde il 
n'y a que les intrigants qui réussissent. — Ah^ certes. » 
Avant dîner, Bertrand me raconte que Ney et Davout 
sont morts. L'Empereur, le soir, joue aux échecs et se 
retire à 9 heures. 

Mercredi, 24. — Sa Majesté monte à cheval avec moi, 
me parle des Mamelucks et de l'île d'Elbe. Drouot 
avait fait la cour à M'^" Vantini et l'avait plantée là'. 
« Pour VHistoire il aurait fallu mourir à Moscou, à 
Dresde, à Waterloo!^) En rentrant, l'Empereur me dicte, 
jusqu'au dîner, sur l'Egypte. Tristesse. Nous jouons 
aux échecs, l'Empereur se retire à 10 heures. 11 
m'avait auparavant dicté une lettre que Bertrand de- 
vait écrire à l'amiral; un brick tire le canon. C'est 
de ce jour que l'Empereur commence à apprendre 
l'anglais. 

Jeudi, 25. — Je travaille avec Sa Majesté sur l'Egypte. 
Promenade en calèche. Échecs après le dîner. Sa Ma- 
jesté insiste auprès de Bertrand pour qu'il vienne 
s'installer à Longwood. Elle l'en prie même. 

Vendredi, 26. — Je vais à la chasse et envoie treize 
tourterelles à M™*' Bertrand. On signale deux bâti- 
ments dont l'un Américain. J'essaye le cheval noir 
d'un ofQcier d'artillerie et vais à cheval avec l'Empe- 

1. Dans les souvenirs de Pons de l'Hérault sur l'île d'Elbe, on peut voir 
que ce ne fut qu'à son grand chagrin que Drouot renonça à ce mariage. Il ne 
fit, en cela, qu'obéir aux prescriptions jalouses de sa mère. 



JOURNAL IN DIT DE SAINTE-HÉLÈNE 131 

reur, Las Cases et Bertrand, dans la vallée du Silence; 
nous visitons la Nymphe ; dîner triste, suivi d'échecs. 

Samedi, 27. — On signale plusieurs bâtiments. Je 
descends à Plantation ; le gouverneur est malade, il 
me reçoit dans sa chambre. Je ne vois pas Laure Wilks. 
En revenant, Ferzen me raconte qu'il a assisté à une 
vente d'esclaves. C'est affreux. 

Dimanche, 28. — Je vais à la chasse et tire dix-sept 
tourterelles. L'Empereur se promène en calèche, veut 
aller au camp, me dit de faire préparer la route. Puis 
il me recommande d'acheter une jolie esclave ; je lui 
réponds que c'est bien mon intention. Je joue aux 
échecs avec Sa Majesté. 

Lundi, 29. — J'écris à Skelton pour lui acheter sa 
petite voiture ; il me répond qu'il Fa vendue à Bal- 
combe. On dit VIphigénie arrivée au Cap et qu'elle 
apporte des nouvelles d'Europe. Sa Majesté me dicte 
sur TÉgypte, joue aux échecs. Dîner, coucher à 
10 heures. 

Mardi, 30. — Sa Majesté monte à cheval à 4 heu- 
res, fait le tour de la vallée, essaye quelques mots 
en anglais, mais ne veut pas apprendre la pronon- 
ciation. Nous faisons visite à la Nymphe, qui lui 
insinue qu'elle se promène tous les matins seule . Sa 
Majesté s'arrête au retour chez M™® Bertrand, lui 
parle cuisine et rentre à Longwood à 8 heures. 



132 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Nous retrouvons Ali, qui s'était embourbé avec son 
cheval. L'Empereur est de bonne humeur, dîner et 
échecs. 

Mercredi, 31. — Je travaille toute la matinée à 
un chapitre d'Egypte ; l'amiral vient à 4 heures et 
demie. Après son départ, nous nous promenons en 
calèche par la nouvelle route. L'Empereur ne veut 
pas passer prés du camp et m'ordonne de faire un 
détour pour l'éviter. Rentrée à 8 heures, dîner 
triste. Je lis à haute voix le chapitre II sur l'Egypte 
et Sa Majesté invite tout le monde à faire ses obser- 
vations et à critiquer. Chacun trouve le travail excel- 
lent et Las Cases s'en déclare émerveillé. 

L'Empereur raconte qu'avant l'expédition de Syrie, 
Berthier voulait le quitter pour revenir en France au- 
près de M™^ Yisconti, mais qu'après avoir tout disposé 
pour son départ et reçu des lettres pour le Directoire, 
Sa Majeslé blâmant cette conduite, Berthier vint le 
trouver et demanda en grâce de ne plus partir. Ce 
général regardait tous les soirs la lune, au même 
instant où la Yisconti devait considérer cet astre de son 
côté. Napoléon le plaisantait là-dessus devant tous les 
généraux. Berthier avait une tente spécialement des- 
tinée à contenir un portrait de la Yisconti : ce tableau 
était entouré de tapis, de châles, de cachemires du 
plus grand prix. Berthier et le général en chef, seuls, 
y entraient. En Italie, Napoléon lui avait donné un 
diamant de cent cinquante mille francs, en lui recom- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 133 

mandant de le garder. Quelque temps après, Joséphine 
parla du beau diamant de M™^ Yisconti à Napoléon, qui 
demanda à cette dame de le lui montrer. Il reconnut 
celui qu'il avait donné à Berlhier. Le petit Las Cases 
s'endort pendant ces récits ; à 11 heures, coucher. 

Jeudi, i^^ février, — Grande chaleur àLongwood, 71"*. 

'Idées noires. Sa Majesté me fait appeler à 2 heures; je 
i lis mon chapitre sur la bataille navale d'Aboukir. Puis 
I nous sortons à cheval et envoyons la calèche chez 
' M. Simon. L'Empereur m'ordonne d'acheter encore un 

cheval. Dîner triste, ennui, coucher à 10 heures. 

Vendredi, 2 février. — A 8 heures, Sa Majesté me 
demande et me dicte longtemps, puis me fait déjeu- 
ner avec Elle. Tristesse et jeu d'échecs. Le soir, on 
dit que Fouché a été exécuté. L'Empereur s'écrie : 
« Je lui ai toujours prédit qu'il finirait par être pendu. » 

Samedi, 3 février, — Pluie. Balcombe m'avertit que 
la petite carriole de M. Skelton est à ma disposition : 
je l'envoie prendre, c'est le gouvernement qui paye ; 
je le dis à Sa Majesté, qui n'en est pas contente. Un 
bâtiment s'approche à 9 milles de l'île, on lui donne 
la chasse. Las Cases me parle de Caulaincourt; l'Em- 
pereur lui a dit que ce qu'on lui reprochait au sujet 
du duc d'Enghien était vrai, et il était gentilhomme 
de la maison de Condéî 

1 Fahrenheit, bien entendu. 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 12 



434 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Dimanche^ 4. — Pluie. Le général amène l'officier 
d'artillerie qui m'a vendu le cheval et le présente à 
Sa Majesté. Nous n'avons toujours pas de nouvelles. 
L'Empereur m'appelle; je lui réponds que je suis 
indisposé. Sa Majesté tâche de me remonter. Je joue 
aux échecs avec Elle avant le dîner; après, jeu de 
reversi ; le gain sera employé en commun. 

Lundis 5. — Piontkowski annonce que l'on voit cinq 
bâtiments. On prétend que ce sont des Hollandais. Le 
camp prend les armes. Tout se réduit à un baleinier, 
qui n'a pas répondu au brick de la croisière*, lequel 
lui a tiré quinze coups de canon. L'Empereur lit de 
.'anglais avec moi; le soir, reversi. Pluie. 

Mardi ^ 6. — Le docteur, de retour de la ville, dit 
que l'on a agi comme des barbares. Djezzar Pacha 
n'aurait pas fait pis. C'est inutile et affreux que d'em- 
pêcher des gens en mer depuis longtemps de prendre 
de l'eau ou des rafraîchissements. Nous montons à 
cheval jusqu'à 6 heures. M™^ Bertrand vient, pour la 
première fois, depuis son accident. 

Mercredi^ 7. — M™® Bertrand a reçu une lettre de 
Paris. Le docteur apporte des gazettes et nous apprend 
que Murât a été fusillé. J'annonce la fatale nouvelle à 

1. Le PodarguSf qui avait pour capitaine M. Wallis, autrefois prisonnier en 
France, pour avoir pris part aux expéditions de Wright. Wallis détestait Na- 
poléon, et c'était un raffinement de cruauté que d'avoir choisi cet officier pour 
en faire un des geôliers de Napoléon. Les Anglais même en étaient outrés. 
(V. mémoires de Betzy Balcombe.) 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 135 

Sa Majesté, qui conserve la même physionomie et me 
dit qu'il fallait que Murât eût été fou de tenter une 
pareille aventure. J'assure que cela me fait une vive 
peine de voir périr de la main de telles gens un homme 
aussi brave que Murât, qui avait si souvent défié la 
mort. L'Empereur s'écrie que c'est affreux. J'objecte 
que Ferdinand n'aurait pas dû le faire mourir ainsi. 
« Voilà comme vous êtes, jeunes gens, mais on ne badine 
pas avec un trône. Pouvait-on le considérer comme un 
général français? il ne Vêtait plus; comme Roi? mais on 
ne Va jamais reconnu comme tel. Il Va fait fusiller, 
comme il a fait pendre tant de gens. » Le dîner est 
triste, personne ne parle. Onlit les gazettes anglaises. 
Sa Majesté, triste, préoccupée, joue machinalement 
avec des jetons, pendant la lecture. Elle souffre, on 
le voit bien. 

Le 8, jeudi. — Nous parlons des affaires de France. 
« C'est le partage que Von veut, dit l'Empereur ; cepen^ 
dant la Russie ne saurait y consentir, parce que ce 
serait rendre les Germains trop puissants, fai commis 
une faute, celle d'assembler les Chambres : tout dépen- 
dait de Waterloo. Regnault, Martin ont manqué de 
courage, les Chambres paraissaient chaudes, elles ont 
bonnement élu Napoléon II. Maintenant, on va chasser 
sûrement la minorité des Chambres; celle des députés 
perdra le Roi, il ne connaîtra pas Vopinion, il y aura 
une explosion, f avais mille hommes avec moi quand j^ ai 
débarqué de Vile d'Elbe; et parmi eux, beaucoup duni- 



136 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

formes différents. Si f avais été comme Murât, vingt- 
cinq gendarmes auraient pu ni arrêter. Que serait-il 
advenu si j'avais atterri près de Toulon? Masséna, lui- 
même, m'a dit qu'il ne savait pas ce qui serait arrivé; 
il a manœuvré pour se mettre bien avec le vainqueur, 
quel quil fût. Marchand s est bien conduit, je n'ai pu 
Vemployer à cause de la politique. La Bédoyère a agi 
comme un homme sans honneur; je ne voulais pas le 
prendre comme aide de camp, c'est. Hortense qui m'a 
tourmenté. Ney s'est déshonoré/ » 

La conversation tombe sur les femmes. « Joséphine, 
quand je lui ai annoncé que je voulais divorcer, a em- 
ployé toutes les manœuvres de larmes possibles. Si cin- 
quante mille hommes devaient périr pour le bien de 
JÉtat, certes, je les pleurerais, mais la raison d'État 
doit passer avant tout. Malgré les larmes de Joséphine, 
je lui dis : « Voulez-vous, de gré Ou de force? Je suis 
résolu, y^ Joséphine, le lendemain, me fit dire qu'elle y 
consentait. Mais, en nous mettant à table, elle poussa 
un cri et s'évanouit : M"" d'Albert dut l'emmener. C'est 
le m>ariage avec l'Autriche qui m'a perdu. Pouvais-je 
croire que l'Autriche agirait jamais comme elle l'a 
fait? » Fuis l'Empereur se demande s'il ne vaudrait 
pas mieux n'avoir jamais d'enfant. Puis il s'écrie : 
« Parlons d'autre chose! » et continue : « C'est 
M. de Talleyrand qui m'a j^'^^ocuré M^^ Walewska, elle 
ne s'est pas défendue. » 

Nous nous entretenons aussi de Kosciusko. « On n'a 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 137 



■jamais rien pu en faire, c'est un pauvre homme, je ne 
Vai jamais vu. Les cours prévôtales sont ce quil y a de 
mieux. Il faut une Saint-Barthélémy . Louis XVIII est 
dans une position embarrassante; je ne sais pas ce que 
je ferais à sa place, la France est bien malheureuse. 
Gaulois! Gaulois! ce n'est pas du caractère français que 
d'insulter les souverains. La Chambre des députés, en 
répandant 'partout la terreur, nuira bien au Roi. » 

Le 9, vendredi. — Slaven, qui était allé à la ville 
pour avoir mon canapé, me rapporte mes pistolets. 
"Le capitaine de la Thcbaïde, un colonel anglais et un 
médecin viennent voir Sa Majesté, qui, après les 
avoir reçus, monte à cheval. Dîner triste, échecs, 
coucher à 10 heures. 

Le 10, samedi. — Je reçois mon canapé et tire au 
pistolet à la cible. A 5 heures, je me promène 
avec Sa Majesté. Nous causons religion. Dîner, 
échecs, coucher à 10 heures. 

Le ii, dimanche. — Archambault* va chercher les 
harnais et emmène le Fringant. Les valets montrent 
de l'insolence, j'en rends compte à l'Empereur. Je 
vais à Plantation. Plus je la vois^ plus je l'aime, 

1. Ou Archambaud. Piqueur à Sainte-Hélène et attaché aux écuries de 
riilmpcreur depuis 1805, C'est lui qui allait chercher l'eau de la fontaine que 
l'Empereur aimait tant. H tint la tête de TEmpereur mort pendant qu'on la 
rasait pour la modeler. — Il avait avec lui un frère cadet qui quitta Sainte- 
Hélène en octobre 1816. — Archambault fut un des légataires de l'Empereur 

2. Laure Wilks. 

lii. 



138 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

mais, hélas! comme dit la ménagère Skelton : « Votre 
position est si affreuse! » L'Empereur est de mauvaise 
humeur. Dîner triste. Un bâtiment américain est en 
vue de l'île. 

Le 12, lundi. — Une corvette arrive du Gap. La 
chaleur est très forte, 71^ On parle d'un revenant 
qui se promènerait la nuit dans Lougwood. Nous 
parlons de La Valette. « Je nai fait mourir que Georges, 
et j'ai pardonné à Polignac. Comme je le regrette! » 
J'observe que la clémence est toujours ce qu'il y a de 
mieux; après la mort de La Bédoyère, le Roi a donné 
vingt-cinq louis pour faire dire des messes pour le 
repos de son âme. Coucher à 11 heures. 

Le 13, mardi. — Montholon, qui, hier, avait rendu 
compte à l'amiral que le revenant avait fait le tour de 
la maison, lui avait sottement demandé que les 
factionnaires fussent rapprochés. Pendant la nuit, un 
d'eux vient à ma fenêtre, je me lève et j'en trouve un 
autre à ma porte ! Le matin, je dis à Montholon que 
c'est du dernier ridicule, que s'il a peur des revenants 
qui passent par sa fenêtre, il n'a qu'à la fermer, que 
nous sommes assez serrés comme cela! L'Empereur 
me raconte que Montholon lui a parlé des revenants. 
Je réplique que c'est ce qui est cause que les faction- 
naires ont été mis sous mes fenêtres, et que l'amiral 
a ordonné à Poppleton de me redemander mes pisto- 
lets. L'Empereur se met en colère, dit que c'est du 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 139 

dernier ridicule, fait appeler Montholon, qui, pressé 
devant moi par Sa Majesté, avoue qu'il a demandé 
les factionnaires : « // faut que vous ayez Vâme 
bien basse pour vous faire notre geôlier. Un clou 
seul suffit. Bientôt^ si cela continue, il y aura des 
factionnaires jusque dans ma chambre ! Pourquoi 
prétendez-vous que je cours des dangers? que les 
matelots^ les habitants, vexés de mon séjour dans 
cette île, veulent m' assassiner ? C'est une sottise. 
D'ailleurs, s il était nécessaire, quelqu'un de mes 
officiers coucherait près de ma chambre, mais, pour 
Dieu! ne prenez pas tant de soin de ma sûreté, en em- 
ployant des factionnaires anglais. Vous dites que l'on 
amène des filles; si cela devient scandaleux, vous pouvez 
bien V e^npêcher sans les Anglais! Ne voulez-vous pas que 
ce soit ici un couvent? » Bourrade. « Allons, laissez- 
moi tranquille. » Montholon sort avec moi, mais 
l'Empereur me rappelle : « Cest une vraie femme de 
charge que ce Montholon! » Puis nous lisons de 
l'anglais, que Sa Majesté interrompt pour parler 
encore des factionnaires, des craintes qu'on veut lui 
suggérer; c'est tout simplement pour l'amener à se 
faire accompagner par des ordonnances de cavalerie. 
Napoléon fait redemander Montholon. Nouveau 
savon : « Le premier domestique qui aura recours aux 
Anglais sera chassé, à V heure même, fût-ce mon valet de 
chambre, ou Pierron^. Dites à V officier anglais de chan- 

i. Entré dans la maison de l'Empereur en 1807, il fit le voyage de Hollande 



140 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ger sa consigne et de tout remettre comme c'était, » 
L'Empereur me gronde de consentir à ce que Popple- 
ion emporte mes pistolets, le soir; je lui promets de 
ne plus les. rendre. Je joue aux échecs avec Sa Majesté. 
Montholon et sa femme sont tout déconcertés. A 
10 heures, coucher. 

Le 14, mercredi. — Le Bucéphal^^ arrive à 5 heures. 
L'amiral assure à O'Meara qu'il n'avait changé h 
position des factionnaires que sur la demande à( 
Montholon. On apprend que M. Brown, célèbre avocat] 
doit parler pour nous au parlement d'Angleterre, maiï 
ces espérances sont vaines. L'Empereur me reparle 
des dangers qu'on prétend qu'il court d'être assassine 
par les habitants, les soldats ou les marins. Il ne 
craint point cela et Montholon s'est donné le très 
grand ridicule d'y ajouter foi. On renvoie le domes^ 
tique noir. Dîner, échecs et reversi; coucher 
10 heures; je cause jusqu'à minuit avec Las Cases 
de la bataille d'Arcis. 

Le 15, jeudi. — J'écris à ma mère par la Zénobie^ qu\ 
part demain; je rehs les lettres que ma mère m'écri*^ 
vait en 1805, lors de la mort de mon père.... Je ne 
puis achever cette lecture, je souffre de me sentir si 
loin de ma famille, qui, peut-être, a besoin de moii 

et toutes les campagnes, s^uf celle de 1812. Chef d'office à l'île d'Elbe. Maît! 

d'hôte! "'^ Sainte-Hélène, après la mort de Cipriani. — Pierron reçut un lej 

de l'Enipcreur. 

1. Storeship, capitaine Westrop. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉ LÈNP 141 

Le capitaine de la Zénohie et celui du Ragan vien- 
nent à Longwood; je donne ma lettre au premier, 
M. Daubray ; il doit aller à Paris; je le charge de voir 
ma mère et mes amis. Nous buvons à la santé de l'Em- 
pereur. 

On apporte cinq gazettes, dont la dernière est du 
5 novembre ; nous y voyons que le maréchal Ney sera 
jugé par la Chambre des Pairs, ce qui fait dire à 
l'Empereur : (.(.On ne pouvait pas agir autrement/ » 

Vendredi, 16. — Grand ennui. Nous lisons dans la 
gazette du 13 l'interrogatoire de Ney : (( Ses réponses 
sont bêtes, son caractère ne répond pas à son courage. Je 
n'ai jamais eu, de Vile d'Elbe, de correspondance avec 
lui, ni avec Soult. Il va compromettre Soult bien mé- 
chamment, Capelle était l'intime ami de Bassano. C'est 
bien plat. Dans tout ceci, je suis bien aise que les maré- 
chaux ne se soient pas déshonorés en se déclarant com- 
pétents. Maison a bien fait de ne pas vouloir être jugé. 
D'ailleurs, Ney a été entraîné par ses troupes; il aurait 
dû s'en retourner à Paris, mais il n'a pas de tête. Les 
puissances étrangères se vengent sur la France de son peu 
d'attachement à ses souverains. Les rois n'aiment pas 
voir les peuples jouer avec leurs maîtres, » Nous ren- 
trons pour continuer la lecture; je m'assieds. avec Las 
Cases. M™° de Montholon survient, je me lève par poli- 
tesse. L'Empereur se fâche et me dit que, près de lui, 
on ne doit se lever pour personne : telle est l'èti- 



142 GENERAL BARON GOURGAUD 

quette. Sa Majesté m'enjoint ensuite déjouer avec elle 
aux échecs. Diner, reversi. 

Sa/medi, 17. — A 6 heures, je monte à cheval et dis 
que, quand même l'empereur Napoléon serait de nou- 
veau sur le trône de France, cette puissance ne serait 
pas redoutable aux Anglais. Napoléon reprend qu'en 
six ans il remettrait la France sur le même pied 
qu'auparavant. « Il paraît que r Autriche fait un parti 
à Napoléon II; Bassano sera bien traité. La Bavière^ la 
Saxe, l'Italie sont mécontentes . La Belgique serait bientôt 
à moi! — Votre. Majesté a pourtant vu qu'à Waterloo 
l'avant-garde des Anglais était composée de Belges, et 
qu'ils se sont bien battus. — On se bat toujours bien, 
quand on a du cœur, mais ils sont à moi; tout cela 
dépend du sort d'une bataille. Si je n'avais pas fait la 
sottise de me faire battre à Waterloo, tout était fini; je ne 
'puis concevoir encore comment cela s'est fait, mais ne 
parlons plus de cela! » 

L'Empereur dicte au grand maréchal un chapitre 
sur rÉgypte; grande chaleur, pluie, ennui. Le matin, 
Poppleton m'avait fait avertir que je devais lui remettre 
tous les soirs mes pistolets. Je lui réponds que je 
n'avais pas été pris sur un champ de bataille, que je 
ne suis pas prisonnier de guerre et que je ne lui ren- 
drai pas, mes pistolets, que consentir à une pareille 
humiliation serait une grande lâcheté! Je le plains 
bien d'être chargé de pareils ordres. Il m'assure que 
l'amiral exige même qu'il soit présent, lorsque je tire 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 143 

à la cible. Il retourne en parler à l'amiral. Je raconte 
tout cela à Sa Majesté, qui s'écrie : « Cassez vos pisto- 
lets et rendez-les ainsi. » Coucher ta 10 heures. 

Dimanche, 18. — Popplelon me répète que l'amiral 
exige que je remette mes pistolets le soir; je ne veux 
pas m'y soumettre. Il me les demande par écrit, je ne 
réponds pas. L'Empereur me conseille de les envoyer, 
sans écrire, directement à l'amiral; c'est ce que je fais. 
Je les fais porter par Slaven, qui les remet au capitaine 
Ross, lequel est très en colère. Promenade en calèche, 
dîner, échecs. 

Lundi, 19. — La viande qu'on nous envoie est pour- 
rie! L'Empereur déclare qu'il faut écrire et se plain- 
dre, parce que nous manquons de tout. Le matin, en 
nous promenant à cheval, nous nous entretenions de 
notre position. C'est aux États-Unis que nous aurions 
été bien! J'estime que le prince régent pourrait, pour 
se soumettre à l'opinion, nous faire revenir en Angle- 
terre. Nous avons aussi la chance que la princesse 
Charlotte, à son avènement, veuille le faire. Je traduis 
de l'anglais. Diner triste, pluie. L'Empereur, indis- 
posé, se retire à 9 heures. 

Mardi, 20. — Pluie, tristesse. Nous causons du siège 
de Saragosse : « On aurait eu, besoin d'un autre souve- 
rain que mon frère pour V Espagne. Blacke disait qu'il 
fallait un homme trois fois plus ferme que moi- On 
n'est pas assez sévère, en France, pour les gouverneurs 



144 GENERAL BARON GOURGAUD 

de places^ les amiraux qui se rendent. Les Anglais font 
bien d'être durs, » Dictée sur la bataille d'Aboukir. La 
Havannah est arrivée ce matin. 

Mercredi^ 21. — On voit un bâtiment; je vais à la 
chasse avecPiontkowski et Harrisson, lieutenant au 53°, 
puis me promène en calèche avec l'Empereur, qui nous 
dit : a II y a un an, je faisais repeindi^e le brick j^our 
le retour. V officier du Zéphir rria écrit depuis et m'a dit 
qu'il s'était aperçu de l'expédition, et qu'il n'avait plus 
eu de doutes en rencontrant mon petit convoi. Nous 
étions à peine 500 à bord du brick; à peine débarqués, 
nous avons établi notre bivouac en un point coupant la 
route d*Antibes à Grasse. J'avais envoyé un détachement 
sur Antibes, mais le résultat en a été mauvais. A peine 
étions-nous installés qu'arrive Milowski en livrée rouge 
de postillon. Il avait été au service de l'impératrice José' 
phine et était alors à celui du prince de Monaco. Il assure 
que, depuis Paris jusqu'en Provence, on réclame l'em- 
pereur Napoléon; il raconte qu'en plusieurs endroits on 
s'est moqué de sa livrée, puis il reprend que toutes les 
troupes, tous les paysans sont pour moi. 

Bientôt on amène le Prince, affirmant qu'il se rend 
dans sa principauté ; on ne lui fait pas de questions 
positives, craignant que ses réponses ne fassent mal sur 
la troupe, que l'expédition d' Antibes avait quelque peu 
affectée. Plusieurs soldats et officiers demandent à se 
rendre à Antibes pour délivrer leurs camarades. Mais, 
après réflexion, je me décide à marcher promptement 



JOURNAL INÉDIT, DE SAINTE-HÉLÈNE 145 

sur Grenoble et leur dis : « Plus de la moitié a' entre vous 
seraient prisonniers à AntibeSy que je ne changerais pas 
mon plan. » Je passe à Grasse; au lieu de s'arrêter dans 
la ville, on bivouaque sur la hauteur. Un grand nonibre 
d'habitants vierînent parler aux soldats. Le maire, en 
habile politique j réserve dé se prononcer jusque mon 
arrivée à Grenoble et annonce'quf il a fait préparer pour 
moi sa maison de campagne. Arrivé à cette maison^sur 
la route de Grenoble, f apprends que la domestique du 
maire est partie en avant pour annoncer mon débarque- 
ment. Il nous manquait une imprimerie; car les impri' 
mes font plus d'effet sur les paysans que tes proclama^ 
tions écrites à la main. Rencontre -d'un bataillon du 
cinquième de ligne; on croit ffuHl' d'une pièce d'artil-] 
lerie. Je me suis avancé et ai donné 'un- coup de poing à 
un soldat, en disant ; « Comment, vieux coquin, tu aurais 
tiré sur ton Empereur! — Regarde », répondit le- 
soldat, en montrayit que son fusil n était pas chargé. Le 
ueuple se pressait en foule autour 'de moi . Un grenadier 
ie la Garde me présenta son père, âgé de quatre-vingt- 
iix ans; je lui jetai une bourse et fis prendre son nom 
oour une pension. Quel beau sujet de tableau/ Nous, arri- 
vons à Grenoble et nous causons avec les magistrats sur 
's serment. « Nous n'en avons pas i^Tèié, disent-ils/ »' 

^Jeudi, 22. — Piontkowski se blesse à. la chasse.. 

y ï Vendredi,^ 2^. — On envoie une tortue à M. Skel- 
on; elle pèse 550. Je suis malade, le soir. 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 13 



146 GIÎNÉRAL BARON GOURGAUD 

Samedi, 9,4. — Je suis malade pendant la nuit, on 
me fait prendre médecine ; les Balcombe viennent à 
Longwood et y font mille folies, jouent au colin-mail- 
lard et visitent tout. 

Dimanche^ 25. — Je vais mieux. L'amiral nous a 
envoyé une mauvaise carriole de 80 guinées; il fait 
^âtir pour lui et refuse 10 livres de viande pour nos 
domestiques! 

Lundi, 26. — Nous lisons Mahomet. L'Empereur' le 
trouve faible et de mauvais goût, bon pour les femmes 
de chambre et les boutiquières. L'auteur a fait du 
grand Omar un Figaro : il croyait donc que les grandes 
affaires du monde se traitent toutes par l'intrigue. Le 
petit Las Cases s'écrie • « Il aurait fallu que Yoltaire 
nous eût lu lui-même un chapitre, il saurait ce que 
c'est que le combat sacré; il ne le savait pas! » La 
conversation continue sur Gall et Lavater. 

Mardi, Tl. — Je lis à l'Empereur son chapitre de 
Vendémiaire. Nous parlons des émeutes populaires, 
dans lesquelles il faut du canon et de la tête. 

Gobentzel (que Sa Majesté appelait l'ours blanc du 
Nord), lors du traité de Gampo-Formio, était très aima 
ble au salon, mais très grossièrement allemand dans 
les conférences diplomatiques. Il disait toujours : « Ce 
ne sera pas; l'Empereur, mon maître, ne consentira 
jamais. » Il avait sur sa console un cabaret composé de 
superbes tasses, qu'il avait reçues en don de plusieurs 
souverains, notamment de Catherine de Russie, dont il 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 147 

parlait toujours. Le général Bonaparte, outré du ton 
arrogant de ce diplomate, qui, étendant sa grosse 
main sur le traité en question, disait : « Ce ne sera 
pas », se leva et prit le cabaret en disant : « Comte de 
Cobentzel, c'est votre ultimatum? Eh hien^ avant trois 
mois, f aurai brisé votre monarchie^ comme je brise ce 
cabaret. Je romps les négociations! » Il laissa tomber 
les porcelaines et sortit de la salle. Cette menace eut 
son effet ; le lendemain, le traité était signé. L'Empe- 
reur, en nous racontant cela, disait : « f avais toute la 
fierté d'un républicain, et je méprisais les Autrichiens. » 
Ali heures, coucher. Il est arrivé un bâtiment du Gap. 



Depuis cette époque, jusqu'au 3 avril, j'ai discon- 
tinué ce journal, ayant été attaqué d'une violente 
dyssenterie, qui, vers la mi-mars, me conduisit aux 
portes du tombeau. Ma jeunesse, mon bon tempéra- 
ment et, enfin, ma destinée me sauvèrent. Pendant 
ce temps. Sa Majesté s'inquiéta beaucoup de moi; Elle 
envoyait savoir de mes nouvelles plusieurs fois par 
jour et venait souvent elle-même m'apporter des 
consolations. Le général Bertrand s'est conduit avec 
moi comme un frère aîné. Montholonet Las Cases ont 
été fort bien pour moi. Je croyais mourir. Mon inquié- 
tude principale était pour ma mère et pour ma sœur. 
Dieu m'a conservé pour elles. Le soir où je croyais 
mourir, je fus au moment d'envoyer chercher Ber- 
trand, pour lui dicter mes dernières volontés. Sa 



ii8 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD» 

Majesté donna ordre à ses gens que, soit de jour, soit 
de nuit,; on l'avertisse si je la demandais. Le 8 mars, 
je reçus une lettre de ma sœur et de ma mère^ datée 
du 14 novembre. Ma joie fut extrême. 
■ C'est vers le 13 ou le 14 que j'ai été le plus mal. 
L'amiral envoya coucher, ici, cinq ou six fois son 
chirurgien, Warden*; le matin, le signal lui faisait 
connaître comment j'allais. Lui-même vint me voir 
une fois. Vers le 20 mars, je fus mieux, et ma conva- 
lescence commença. 



Enfin, aujourd'hui, 3 avril, j'ai pu rester avec l'Em- 
pereur de 2 à 6 heures; Sa Majesté m'a dit que quand 
je retournerais en France, j'y serais fort bien vu : 
qu'il était honteux que pas un médecin ne l'ait suivi ! 
Il me raconte que Soult lui avait conseillé de ne pas 
me prendre, qu'il était fâché de m'avoir vu aux Tui- 
leries, enfin, que Louis XVIII lui avait dit une fois 
en confidence : « J'ai envie d'envoyer M. Gourgaud à 
Tîle d'Elbe pour savoir ce que fait Bonaparte! » Je 
répondis à l'Empereur que je n'avais aucune connais- 
sance de cela et que le Roi, qui ne me connaissait 
pas, me jugeait bien mal. Si l'on m'avait fait une 
pareille proposition, j'en aurais été profondément 
malheureux, car mon refus formel m'aurait fait! 
perdre et ma place et l'amitié des Princes. 

1. Dont la correspondance relative à Sainte-Hélène a été publiée, comme 
on verra plus loin. 



i 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 149 

L'Empereur parle ensuite du Corps législatif dans 
les derniers temps. Deux partis se présentaient : ou de 
faire ce qu'a fait Sa Majesté, ou de réunir, le 20 juin, 
aux Tuileries, le Conseil d'État, les 5 à 6 000 hommes 
de la Garde impériale qui étaient à Paris, la partie de 
la Garde nationale qui était bonne et les fédérés; 
haranguer tout ce monde, puis, de là, se rendre aux 
Chambres, qui s'étaient déclarées en permanence, les 
ajourner ou les dissoudre. Bliicher et Welhngton ne 
seraient pas venus si vite, on aurait gagné quinze 
jours, on aurait réuni à Paris plus de 100000 hommes, 
on pouvait fortifier la rive droite, et on aurait tenté 
la fortune. J'objecte que dans l'état où était alors 
l'esprit du public et celui de l'armée, je doute fort 
que l'on eût pu réussir. On n'aurait trouvé partout 
qu'inertie, et on aurait crié : « Cet homme veut perdre 
la France par ambition personnelle. » Les proclama- 
tions des ennemis auraient eu plus de poids et un 
Décius, d'un coup de pistolet, aurait tué l'Empe- 
reur. La Chambre des députés n'aurait pas été mal 
reçue des ennemis, comme elle l'a été, si l'Empereur 
fût resté, mais on lui aurait fait beaucoup de poli- 
tesses, et on lui aurait dit : « Chassez Napoléon et 
nous traiterons. » 

4 avril. — Je déjeune avec mes camarades. Sa 
Majesté me demande à 2 heures. Elle était au bain, 
et me dit qu'Elle a envie de passer ainsi son temps : 
tous les matins, jusqu'à 4 heures, rester chez Elle, 

13. 



150 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

déshabillée, lire, travailler l'anglais ; de 4 à 6 heures, 
promenades; de 6 à 8, travail avec Bertrand; dîner, 
conversation jusqu'à 10 heures, et de 10 heures à 
minuit, travail avec moi sur les campagnes de 1812, 
1813, 1814. 

Nous parlons de ces campagnes. L'Empereur me 
raconte que les Turcs, en apprenant l'entrée des 
Français à Moscou, avaient prédit que l'armée périrait 
par le froid. Le projet de Sa Majesté était de revenir 
sur Smolensk par Kalouga, et qu'on aurait pu vivre 
sur cette route : que de Smolensk, Elle avait envie de 
revenir sur Wittepsk, mais qu'ayant appris que cette 
ville était occupée par les Russes, cela l'avait fait 
changer d'avis. Il aurait mieux fait de tomber sur 
Wittgenstein, avec les corps de Victor et d'Oudinot, 
avant de passer la Bérézina.... « Si f avais eu Bessiéres 
à Waterloo^ ma Garde aurait décidé de la victoire! » 
L'Empereur me recommande de recueillir des notes 
sur 1813-14 et de demander tout ce qui a été fait à ce 
sujet à Las Cases et autres. M"® Bertrand va dîner 
chez l'amiral. 

Vendredi^ 5 avril. — Je monte à cheval à 7 heures 
avec Sa Majesté, qui me parle toute la promenade du 
ridicule de M"*® Bertrand d'aller ainsi coucher et 
courir dehors et déclare qu'Elle va écrire à Bertrand 
de ne plus venir dîner comme à l'auberge. Je prends 
le parti de Bertrand et tâche de calmer l'Empereur. 
Montholon ni Las Cases ne soufflent mot. Nous déjeu- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 151 

lions avec Sa Majesté, qui nous parle revenants et 
machine infernale. 

Le Premier Consul avait su qu'un homme était 
arrivé de Vienne et avait conféré avec Fouché. Il 
avait fait venir cet individu et lui avait dit : « Me 
connaissez-vous? — Oui. — Eh bien, dites-moi toutj 
ou je vous fais fusiller/ » L'émissaire effrayé dé- 
clara qu'il avait remis à Fouché un chiffre de recon- 
naissance pour qu'il pût envoyer un agent à Baie, 
auprès de Metternich. Le chiffre pris, on avait envoyé 
à Baie quelqu'un de sûr. Le Premier Consul avait eu 
déjà quatre conférences avec l'agent de Metternich, 
avait tout appris à ce sujet, lorsque, deux jours après, 
Fouché vint le trouver, le soir, d'un air fort embar- 
rassé. Le ministre raconta qu'il avait vu cet agent et 
qu'il n'y avait pas fait attention dans le moment, et 
qu'il ne savait ce qu'il était devenu. Le général Bona- 
parte lui avait répondu : « Je veux bien vous croire^ 
mais si la personne que fai envoyée à Metternich est 
airêtée, vous le serez aussi. » 

Je me promène en calèche avec l'Empereur; au 
retour, Bertrand m'assure que Sa Majesté ne lui a pas 
écrit et annonce que sa femme, étant fatiguée de sa 
promenade en ville, ne viendra pas dîner. Je mange 
dans ma chambre, le grand maréchal vient m'y voir; 
je lui parle de la conversation de Sa Majesté, la 
veille ; il me répond que cela lui est égal, qu'il fait ce 
qu'il doit et qu'il se moque du reste. Il retourne 



152 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

raanger chez lui; Sa Majesté dîne dans son intérieur. 
Samedi,^. — Sa Majesté me fait appeler à midi et 
me parle encore de M"^ Bertrand avec qui Elle ne 
veut plus manger habituellement. Sa maison n'est pas 
une tablé d'hôte. Cette dame a grand tort d'aller si 
souvent chez l'amiral. Ne pas dîner à Longwood est 
manquer à Sa Majesté.' L'Empereur sait que c'est une 
créole, qu'elles sont toutes inconséquentes, déclare 
qu'il ne les aime pas et qu'il dînera tous les jours 
seul chez lui. Il m'ordonne d'aller lui dire que si elle 
tient à l'estime de Sa Majesté, elle doit changer de 
conduite. Il faut que je lui dise tout cela et qu'il vaut 
mieux qu'elle dîne chez elle. Je plaide le mieux que 
je puis, mais en vain. Je vais après cela chez Bertrand; 
sa femme pleure. Le grand maréchal me dit que si 
M"^, Bertrand n'allait pas quelquefois en ville pour se 
distraire, il l'y obligerait lui-même, parce que son 
int'en-tion étant de rester le plus longtemps possible à 
Sairité-fîéléné, il ne voulait pas réduire une jeune 
femme au désespoir par l'ennui; qu'il n'a pas mérité 
llâffrontv qu'on lui fait aujourd'hui, mais qu'il sait que 
lIEmpérëur revient toujours à la raison quand sa 
mauvaise humeur est passée. En attendant, sa femme 
et lui resteront à dîner chez eux. Sa Majesté est vic- 
time d'intrigants; Longwood est un séjour affreux 
par toutes ces tracasseries. Le grand maréchal est 
très 'peiné; je partage son chagrin, car c'est un fort 
honnête homme. En rentrant à Longwood, je trouve 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 153 

Sa Majesté se promenant seule, je lui rends compte 
de ma mission. Elle me répond que j'ai eu grand tort 
de parler de tout cela. Je prends encore la défense des 
Bertrand, mais en vain. L'Empereur se fâche, me dit 
qu'il a, peut-être, tort, mais qu'il a toujours été habi- 
tué à ce que les personnes qui se trouvaient près 
d'Elle se montrassent des plus heureuses d'y être, 
qu'il voulait vivre en famille, mais que cela lui de- 
vient impossible, qu'il ne saurait vivre comme un 
particulier, que lui manquer d'attentions à Longwood, 
lui est infiniment plus sensible qu'à Paris. M""^ de 
Montholon survient; l'Empereur l'envoie s'asseoir 
dans la salle d'arbres; puis ajoute qu'il mangera 
désormais seul chez lui, sans Marchand, servi par un 
seul nègre; cela lui est égal, il sait se suffire. 

Bertrand arrive sur ces entrefaites; il est bien 
accueilli. Nous nous promenons, nous parlons arts, 
fusilS; montres, poudre. A 6 heures et demie, l'Empe- 
reur rentre avec Bertrand, pour travailler. A 7 et demie, 
je descends au salon et suis bien étonné de voir Sa 
Majesté jouer aux échecs avec le grand maréchal; on 
annonce le dîner. Sa Majesté se lève, pour y aller Ber- 
trand sort par l'autre porte et me dit : « Adieu, je rentre 
dîner chez moi. » L'Empereur, très triste, ne mange 
presque pas. Nous restons à peine quinze minutes à 
table, puis faisons deux tours de reversi. Sa Majesté 
rentre chez elle à 9 heures. Je demande quelque chose 
à manger; c'est la première fois que je dîne au- salon. 



154 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Dimanche^ 7. — L'Empereur monte à cheval une 
demi-heure avec Las Cases; c'est le premier di- 
manche où cela lui arrive, et les Anglais ne manquent 
pas de le remarquer. Le soir, Sa Majesté dîne chez 
Elle et Bertrand rentre chez lui. 

Lundi^ 8. — L'Empereur se promène à cheval, puis 
déjeune avec Las Cases et avec moi; à 5 heures, 
sort en calèche. Bertrand a un entretien avec Sa Ma- 
jesté au sujet de sa femme ; il me voit, en sortant, à 
8 heures. 

Mardis 9. — Sa Majesté dîne chez Elle. -Piontkowski 
me rapporte de la ville des gazettes qui vont jusqu'au 
7 janvier. 

Mercredi^ 10. — L'Empereur lit les gazettes, Ber- 
trand vient déjeuner; après, il se promène avec 
Sa Majesté pendant deux heures, mauvais temps. 

Jeudis 11. — Je monte à cheval avec l'Empereur, 
puis descends en ville. En passant, je vois M™® Ber- 
trand, qui pleure de n'être plus admise à Longwood 
et de la fâcherie de l'Empereur; je tâche de la 
consoler. On a des nouvelles d'Europe jusqu'au 24; 
le Morning Chronicle crie contre l'amiral qu'on accuse 
d'avoir logé l'Empereur aux Briars dans une seule 
cabane pour dormir, manger, coucher, etc. Ce journal 
attaque le Roi. Je vais chez l'amiral, mais il est 
déshabillé et ne reçoit pas. Glower pense que le 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÊLÊNE 455 

iiouveau gouverneur ne viendra pas avant la fin du 
Parlement ; je le prie de dire à l'amiral que j'étais 
venu le remercier de sa sollicitude pour moi pendant 
ma maladie et de l'envoi de son chirurgien. Je dîne 
avec l'Empereur et M. et M™* Skelton. A 9 heures et 
demie Sa Majesté rentre chez elle et je cause avec 
Las Cases dans ma chambre de la mésintelligence avec 
les Bertrand. 

Ve7idredi, 12. — Sa Majesté m'invite à déjeuner avec 
Las Cases dans sa chambre : Elle dit que Bertrand 
lui a parlé le 10, durant deux heures, que le résultat 
était que le grand maréchal considérait l'Empereur 
comme déchu, et Bertrand a invoqué les droits de 
l'honneur. Sa Majesté s'écrie : « A Paris^ il n aurait 
pas fait cela, fai bien aussi le droit de manger chez 
moi. » Inutile d'essayer de défendre le grand maré- 
chal, chez qui l'Empereur me recommande de ne 
pas aller aujourd'hui, car sa femme pourrait croire 
que je lui suis envoyé en ambassade. Nous lisons les 
journaux jusqu'au 12 janvier. L'arrestation de tant 
de généraux amènera une Saint-Barthélémy ou des 
massacres dans les prisons. 

Samedi^ 13. — Le grand maréchal déjeune avec 
nous au jardin. Suivant l'Empereur, le Roi a bien 
tardé. La loi de l'amnistie ne comprend qu'une 
soixantaine de noms, la plupart peu dangereux. 
Il aurait mieux valu commencer par une liste de 



156 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

proscription. Sa Majesté semble mécontente des Mon- 
tho?on; je lui dis que c'est demain dimanche et que 
lé grand maréchal et sa femme seraient contents de 
venir dîner à Longwood. Elle me dit d'aller les 
inviter. M™^ Bertrand me répond qu'elle ne peut 
venir qu'à 6 heures. 

Dimanche^ 14, Pâques. — Je lis avec l'Empereur 
des pamphlets écrits contre lui ; il en rit. Ney n'aurait 
dû répondre que ces mots : « Le traité de Paris m'a mis 
à couvert, tuez-moi si vous voulez/ » Je dirais, moi, 
si j'étais arrêté : Je ne vous dois compte de rien, je ne 
suis pas votre justiciable, tuez-moi si vous voulez/ » 

Quatre bâtiments sont en vue; à 4 heures et 
demie, Bingham vient- me demander à voir l'Empe- 
reur, pour lui annoncer que le Phaéton est arrivé et 
que le nouveau gouverneur est à bord*. Je vais le 
dire à l'Empereur et ajoute que Bingham à l'air tout 
radieux. Sa Majesté n'était pas habillée et me dit 
qu'Elle va le recevoir dans son cabinet. Je conduis 
Bingham, qui entre avec son aide de camp. L'Empe- 
reur s'écrie qu'il ne recevra que Bingham; l'aide de 
camp sort. J'ai été grondé plus tard de ce manque 
à l'étiquette. M™* Bertrand arrive à 6 heures et 
demie, cause modes avec M"* de Montholon; elle 
prend un air piqué à l'entrée de l'Empereur. Coucher 
à 9 heures et demie. 

1. Hudson Lowe. 



JOURNAL INEDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 157 

Lmidi, 15 avril, — O'Meara, qui était allé en ville, 
me donne une lettre de ma mère, du 5 janvier. Un 
instant après, on m'en remet six autres, d'une date 
plus ancienne. Hamilton a vu le nouveau gouver- 
neur, qui venait de débarquer, a déjeuné avec lui 
chez l'amiral ; c'est un homme froid, parlant fort 
peu. Lorsqu'il a été présenté à M. Wilks, il lui a 
fort peu parlé. Les commissaires des puissances ne 
devaient partir que quinze jours après le Phaéto7i, ils 
ont pour instruction de ne voir Sa Majesté qu'une 
fois par an ; tout annonce donc pour nous un long 
séjour. Bingham est promu général et sa femme 
arrive à Sainte-Hélène ^ Las Cases, Montholon et Ber- 
trand reçoivent des lettres. Les gazettes vont jus- 
qu'au 29. 

L'Empereur me dit qu'il recevra le 'gouverneur 
demain à 9 heures; Poppleton a été chargé de le 
prévenir. Ce n'est pas conforme à nos usages polis, 
mais Elle le recevra néanmoins. Bertrand annonce 
que l'amiral viendra avec le gouverneur; alors Sa Ma- 
jesté, se promenant dans le salon, s'écrie : « Bertrand 
ne m'a pas avisé de cela; si V amiral vient, je ne re- 
cevrai personne. » 

Mardi, 16 avril. — A 9 heures et demie, Famiral 
et le gouverneur arrivent ensemble. J'en préviens 
l'Empereur, qui me répond : « Le grand maréchal n'y 

1. « Lady Bingham, dit Slurmer, n'est ni laide, ni jolie; ni spirituelle; 
ni sotte. » 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 14 



158 GÉNÉRAL BARON GOURGATJD 

est pas, cela n'est pas poli, je ne recevrai point, » 
Montholon a fait entrer ces messieurs dans le parloir, 
où je me rends. Bingham est sur le perron avec les 
officiers de la suite du gouverneur, je lui fais mon 
double compliment, et sur son généralat et sur 
l'arrivée prochaine de sa femme; il me présente 
ensuite les officiers du gouverneur. J'entre au salon, 
l'amiral me nomme au gouverneur, nous nous saluons 
sans nous parler. Il a l'air tout décontenancé et dit 
qu'il n'est venu que par empressement et pour pré- 
senter ses respects au général, ainsi qu'il nomme 
l'Empereur. On fait venir Poppleton, qui est la cause 
de l'erreur et qui assure avec effronterie que, sur 
quatre jours, Sa Majesté monte trois fois à cheval à 
cette heure-là. Après vingt-cinq ou trente minutes 
d'hésitation, le gouverneur sort, étant toujours 
embarrassé. L'amiral paraît enchanté. Ils visitent 
Longwood et s'en vont. Je trouve Las Cases chez 
Sa Majesté; j'exprime mon sentiment sur le gouver- 
neur, il a l'air froid et sévère, mais pas méchant. 
Bertrand me raconte ensuite que le gouverneur est 
entré chez lui et lui a paru très fâché, dans la crainte 
d'avoir fait une fausse démarche, ce que confirme le 
grand maréchal, qui me fait pressentir de mauvaises 
nouvelles. A 4 heures, l'Empereur me fait deman- 
der et me dit : « Eh bien, vous savez la grande 
nouvelle? Il faut ou aller au €ap, ou s engager à suivre 
mon sort à perpétuité! » Je réponds qu'il ne manquait 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 159 

plus que cela pour compléter l'horreur de notre posi- 
tion. On veut donc nou3 ôter l'espérance de jamais 
revoir nos familles ! Je suis bien embarrassé, étant le 
soutien de la mienne; j'aimerais mieux apprendre 
qu'on va me fusiller, alors forcément mon parti serait 
bientôt pris. « Vous voyez, interrompt l'Empereur, 
^u4i faut plus de courage pour souffrir que pour 
mourir/ J'ai le pressentiment que je serai en France 
avant ceux qui iront au Cap. » Le dîner est des plus 
tristes. Les Bertrand y prennent part. 

Mercredi , 17. — Bertrand, à 8 heures, est allé chez 
le gouverneur, qui lui communique la partie de ses 
instructions qui nous concerne et lui annonce sa 
venue pour 2 heures. D'après les ordres qu'il a 
reçus, il doit accompagner l'amiral dans cette pre- 
mière visite. 

En effet, je vois passer ces deux personnages, qui 
vont au camp inspecter le régiment, et j'avertis l'Em- 
pereur de leur venue prochaine. Nous nous tenons. 
Las Cases, Montholon et moi dans le salon-parloir. 
Ces messieurs arrivent. Le grand maréchal entre chez 
Sa Majesté prendre ses ordres, peu après il revient, 
en appelant le gouverneur. L'amiral le suit, mais 
arrivé à la porte, le chasseur Noverraz lui objecte qu'on 
n'a appelé que le gouverneur et que l'on ne peut 
entrer; il ferme la porte. L'amiral déconcerté recule 
d'un pas, hésite, ne sait que faire. Montholon lui ofFre 
des rafraîchissements ; nous nous approchons de lui; 



160 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

il était tout dérouté. Ceci se passait en présence de 
nous tous et des officiers du gouverneur. Un instant 
après, l'Empereur fait entrer ces officiers, que le gou- 
verneur lui nomme*. Quand il sort, l'amiral lui parle; 
ils hésitent un instant, enfin ils partent. Bertrand 
demande à Noverraz pourquoi il n'a pas laissé entrer 
l'amiral ; ce chasseur répond que Sa Majesté n'a fait 
appeler que le gouverneur. 

L'Empereur, à son tour, sort dans les jardins, assure 
que tout s'est passé par hasard, que c'est un coup de 
la Providence, que le gouverneur avait peu parlé; Sa 
Majesté lui ayant demandé combien il avait d'années 
de services : « Ying-huit ans. — Eh bien, je suis 
plus vieux soldat que vous... j'en ai près de qua- 
rante. — Vos années renferment des siècles! » L'Em 
pereur nous dit que si l'amiral était entré, il lui 
aurait dit : « Je suis fâché pour votre habit du rôle que 
vous lui avez fait jouer ici. Votre conduite ^ indigne d'un 
militaire, attache une grande honte sur le front de vos 
descendants, jusqu'à la dixième génération. » 

Puis il ajoute que, pour un million, il ne donnerait 
pas cette journée. A dîner, on ne parle que de cette 
visite. Coucher à 10 heures. 



i. Sir Thomas Reade, député, adjudant-général, chef d'état-major; major 
Gorrequer (alias Gorriguer), aide de camp; lieutenant-colonel Lyster, ins- 
pecteur des Milices; major du génie Emmat (alias Eymct); lieutenant du gé- 
nie Warlham et lieutenant ouvrier du génie Jackson, ces trois dernierp 
chargés de la construction de la nouvelle maison; docteur Baxter, inspecteai 
général des hôpitaux. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 161 

Jeudi 18. — Sa Majesté me demande, cause sur les 
événements et me donne les instructions du gouver- 
neur pour que je les fasse copier, puis envoie Mon- 
tholon en ville pour éclaircir les paroles prononcées 
la veille par l'amiral. Il lui conseillait, non pas de 
signer un engagement, mais de faire écrire qu'on ne 
le livrerait pas. Chez Bertrand, tout le monde est 
triste ; sa femme est très émue, parce qu'Hamilton lui 
a affirmé que les femmes elles-mêmes sont obligées 
de signer un engagement. A 7 heures, Montholon 
revient de la ville, il a été chez le gouverneur et chez 
l'amiral ; ce dernier lui a dit qu'on ne risquait rien de 
signer l'écrit, car avant deux ou trois ans Napoléon ne 
serait plus à Sainte-Hélène. Montholon nous fait un 
joU portrait de Lady Lowe*. 

Vendredi 19. — A 9 heures, Bertrand et sa 
femme viennent pour déjeuner avec Sa Majesté, dans 
le jardin, mais Elle ne se réveille qu'à 10 heures 1/2. 
Je me promène avec M™^ Bertrand, elle est tou- 
jours la même, vive et emportée, enfin une vraie 
créole. Je l'engage à bien réfléchir; que, peut-être, la 

1. Susan de Lancey, veuve en premières noces du colonel William John- 
son; de ce premier lit, elle eut une fille, que Balmain épousa à la veille de 
son départ de Sainte-Hélène, en mai 1820. Celait une charmante personne 
qui n'avait que quatorze ans à son arrivée dans l'ile. Un jour, Napoléon 
cueillit pour elle et lui donna une rose, en souvenir d'une visite à Long- 
wood qu'il avait appelée un pèlerinage. Quant à Lady Lowe, Stûrmer disait 
d'elle, en 1817 : « C'est une femme d'environ 3-4 ans, gaie, un peu coquette 
et commère par excellence; elle paraît avoir été jolie et cherche à faire va- 
loir, autant qu'elle peut, ce qu'il lui reste de beauté. » 

14. 



i62 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

vie de l'Empereur dépend de ce que va faire son 
mari. Le ménage déjeune avec l'Empereur dans sa 
chambre, car il est indisposé. Je mange avec Marchand 
et Las Cases, dans le parloir. Dans la journée, je trouve, 
chez Bertrand, le gouverneur en grande conversation ; 
Bertrand veut savoir quelle sûreté on lui donnera, si 
on peut lui assurer qu'il ne sera pas livré. Le grand 
maréchal et sa femme sont tout craintifs en dehors de 
la maison. Nous allons ensuite à Plàntation-House. Le 
gouverneur me demande si ma santé est rétablie ; sa 
femme est malade, nous ne pouvons la voir. Je pré- 
sente mes hommages à M. et à M™® Wilks et fais mes 
adieux à l'adorable Laure. De retour à Longwood, j'ap- 
prends que Montholon et Las Cases ont fait de grandes 
protestations en signant l'écrit. 

Samedi 20. — Je m'occupe de ma déclaration, je 
prouve qu'à bord du Bellérophon j'étais parlementaire ; 
que l'intérêt qu'inspire un grand homme malheureux 
m'avait décidé à aller à Sainte-Hélène; que personne 
ne connaissait mieux que moi, depuis six mois, l'hor- 
reur d'un tel séjour; qu'enfin, puisqu'il fallait choisir, 
l'honneur me prescrivait de rester. 

Le gouverneur Wilks, sa charmante fille, M. Young- 
Husband* viennent à midi. L'Empereur s'habille pour 
les recevoir, puis entre au salon, salue, dit à Laure 

1. Capitaine des grenadiers du 1" bataillon du 53«. Sa femme, arrière- 
pctite-fille de Cromwell, rendit des services à Las Cases à l'insu de son mari. 
Slurmer dit d'elle (10 janvier 1817) : « L'histoire la plus récente est celle 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 163 

qu'il ne lui répétera pas tout le bien qu'il a entendu 
dire d'elle; puis Sa Majesté cause avec l'ancien gou- 
verneur sur la manière de conduire les hommes, par 
la persuasion, le point d'honneur, ou la force et les 
coups de bâton. Elle trouve la discipline anglaise par 
trop rigoureuse, elle ne laisse pas assez au point 
d'honneur. En France, les ordres ne vont que jusqu'à 
l'honneur. Las Cases cite Marmont pour sa belle 
conduite envers La Valette. Le gouverneur assure 
que 10 Anglais sont aussi difficiles à conduire que 
100 Irlandais, 1000 Écossais, 10000 Gipayes, que, 
cependant, il a souvent employé la persuasion et s'en 
est bien trouvé. L'Empereur déclare qu'on a tort de 
faire deux classes, les soldats et les officiers, qu'au 
heu de proposer au gouvernement d'abolir les coups 
de bâton, il aurait fallu proposer l'égalité entre sol- 
dats et officiers. 

L'ancien gouverneur et les dames s'en vont enchan- 
tés. L'Empereur se promène à pied, demande à voir 
ma déclaration, s© fâche, ne veut pas que je la ter- 
mine de la sorte, déclare qu'il semblerait que je ne 
reste à Sainte-Hélène que par point d'honneur. Je 
réponds que l'honneur étant préférable à la vie, je 
croyais que c'était pour moi le plus grand motif pour 
faire un tel sacrifice. Sa Majesté se fâche, m'ordonne 

d'une M"* Young-Husband, femme d'un capitaine, qui a été traduite devant 
un tribunal pour avoir osé attaquer, publiquement, la vertu d'une femme. 
La réputation compromise ayant été évaluée à 250 [£, M""* Young-Husband a 
été condamnée à les payer. » 



164 OÉNI'RAL BARON GOURGAUD 

d'aller corriger ma déclaration. Je la corrige et la 
montre : on la trouve bien. 

Le grand maréchal m'affirme qu'il ne restera que 
six mois, qu'il ira en Angleterre placer ses enfants 
dans des collèges, arrangera ses affaires, reviendra un 
an après, et fera son possible pour me rapporter une 
permission d'un an. S'il fallait rester ici à perpétuité, 
il ne me le conseillerait pas. 

Dimanche 21. — A4 heures, Hamilton et les officiers 
de son bord viennent prendre congé de Sa Majesté, 
qui les reçoit dans le jardin. 

L'Empereur se plaint vivement de la perfidie du 
gouvernement anglais et demande la liberté ou un 
bourreau. Hamilton est tout décontenancé. Sa Majesté 
lui souhaite un bon voyage. Ensuite, promenade en 
calèche. M™® Bertrand ne vient pas dîner; lecture 
après le repas, coucher à 9 heures 1/2. J'avais écrit à 
ma mère, mais Hamilton ne veut pas se charger de 
ma lettre. 

Lundi 22. — J'envoie ma lettre au gouverneur, qui 
me fait répondre qu'il l'enverra à ma mère. Promenade 
en calèche. Sa Majesté me parle tout le temps anglais. 
Je rentre et lis le portefeuille de Napoléon * ; diner, 
conversation sur la dépense d'un jeune homme à 
Paris, lecture de gazettes, coucher à 10 heures. 

Mardi 23. — L'Empereur me parle de l'expédition 
d'Egypte. C'est un grand malheur que la flotte ne soit 

1. Par le baron Fa; a. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 165 

pas entrée : « Si f avais pris Acre^ — et cela a tenu à 
trois mauvais petits bâtiments, qui ont eu peur d'arri- 
mer , — je serais allé aux Indes. Mon intention awïijoit 
clé, à Alep, de prendre le turban, fêtais assez aimé 
pour cela et je me serais trouvé à la tête d'une bonne 
armée et de 200000 auxiliaires. L'Orient n'attend 
quun homme. A présent que je ne suis plus là, 
Alexandre va marcher sur Constantinople, il ne craint 
rien du côté de la Pologne et les Grecs sont pour lui. A 
Erjurth, il me Vavait demandé, mais je n'avais pas 
oulu y consentir : c'était ajourné. 

Si les Russes n'avaient pas brûlé Moscou, j'étais le 
maître de la Russie; j'aurais laissé revenir les paysans 
afin qu'ils amenassent des vivres et des chevaux ; les 
paysans se seraient insurgés; je n'aurais dû y rester, 
Moscou étant brûlé, que deux semaines au plus, mais j'ai 
été trompé de jour en jour. Un jour, mon traîneau cassa 
et, en remontant dedans, je fus reconnu ! mais avant la 
fin des délibérations, j'étais déjà loin! Je ne me découvris 
qu'au roi de Saxe. J'étais, d'ailleurs, précédé par la nou- 
velle de la victoire de la Bérézina, et j'arrivai à Paris 
avant la nouvelle du désastre. 

Une fois, à l'Institut, je critiquai Tacite, tout en le 
reconnaissant pour le plus grand coloriste de l'antiquité. Il 
7ie fait pas corinaître les motifs qui ont poussé les hommes 
à faire les actions.... On me reproche Waterloo.... J'au- 
rais dû mourir à la Moskowa. y> 

J'objecte qu'en France l'opinion est toute pour Sa 



166 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Majesté, qu'elle s'affirme de jour en jour, qu'il ne 
nous faut que vivre. S'ils appellent Napoléon II, le 
retour est prochain ; l'Europe fermente. 

« Mon père, dit l'Empereur, est mort à Montpellier ^ à 
Vâge de trente neuf ans ^ d'un squirre : c'était vers 1785; 
mon frère Louis a commis la sottise de le faire exhumer^ 
pour lui élever un monument à Saint- Leu. Mon père et 
ma mère étaient de belles personnes . Ma nourrice est venue 
me voir lors du couronnement, ma mère en paraissait 
jalouse, le Pape lui parla souvent. Ma sœur de lait, 
femme de tête, a été mariée à un chef de bataillon, et 
son frère, à peu près de mon âge, quoique fils d'un sim- 
ple patron de barque, est parvenu au grade de capitaine 
de frégate dans la marine anglaise. » 

A deux heures, nous entendons le canon qui salue 
le départ de l'ancien gouverneur; la frégate ne met 
cependant à la voile qu'à 5 heures. Adieu, Laure! 

A la tombée de la nuit, au moment où nous allions 
monter en calèche, on apporte une lettre du nouveau 
gouverneur au grand maréchal, laquelle ne doit être 
remise qu'à lui seul. Bertrand, qui était gai, devient 
triste tout à coup. Après s'être promené, au retour de 
la calèche, à pied, il entre chez Sa Majesté, ensuite 
chez moi, tout triste, et, ne disant rien, il part. Je 
joue aux échecs avec l'Empereur. Le bruit court que le 
Phaéton va partir pour le Gap. 

Mercredi 24. — A déjeuner, je me fâche de ce que, 
quand Montholon mange chez lui, nous n'avons rien 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 167 

à la table de service. L'Empereur me fait appeler et 
m'apprend que la lettre de la veille était pour préve- 
nir le grand maréchal qu'il ait à se tenir prêt à partir, 
le 27, pour le Gap, sur lePhaéton. Sa Majesté m'assure 
que Bertrand a eu le plus grand tort de ne pas faire 
sa déclaration, comme on le lui demandait. Je La calme 
en lui promettant de faire envisager à M"** Bertrand ce 
à quoi elle expose son mari : je me la représente, le 
tirant par les pieds. Chez elle, je parle haut, elle me 
répond qu'elle n'en a pas dormi de la nuit. De retour à 
Longwood, conversation en anglais, dictée sur 
Waterloo. Coucher à 10 heures. 

Jeudi 25. — A 10 heures du matin, arrive Hudson 
Lowe. Montholon prévenu est d'avance en uniforme. 
Le gouverneur assure qu'il fera fournir tout ce qui 
sera nécessaire ; ses visites seront fréquentes et toutes 
les fois qu'IL voudra le recevoir, il se mettra à SES 
ordres. Hudson Lowe visite l'habitation et la trouve 
mieux que celles du reste de l'île, puis fait visite à 
Las Cases. Montholon va prendre les ordres de l'Em- 
pereur et revient en s'excusant : « Sa Majesté est 
souffrante, je ne suis pas même entré! » Le gouver- 
neur répond à Montholon qu'il viendra, un jour, 
demander aux domestiques si leur déclaration est 
sincère. 

Après le départ de ce personnage, nous nous réunis- 
sons chez l'Empereur, qui est triste; Bertrand annonce 
qu'il a écrit le matin même sa déclaration au couver- 



168 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

neur. Sa Majesté nous raconte que lors de son élection 
de Premier Consul, il fut chez son collègue Lebrun, 
au pavillon de Flore, pour voir l'illumination. Il y 
avait beaucoup de monde dans le salon, et n'étant 
pas vu, dans l'embrasure d'une fenêtre, il enten- 
dit une mère dire à sa fille : « Je suis bien fàcbée 
de n'avoir pas été faire visite M^... qui nous a fait 
rayer de la liste des émigrés et à qui nous avons tant 
d'obligations. — Mais, maman, dit la demoiselle, est- 
ce qu'il est bien nécessaire de faire des visites aux 
personnes doiit on n'a plus besoin ? » Bertrand me 
paraît fort attristé de. cette citation. 

Vendredi 26. ■ — Las Cases va chez sir Hudson Lowe. 
L'Empereur parait blessé de ce que le gouverneur 
veut voir ses gens et charge Montholon de dire qu'il 
ne consentira jamais à ce qu'on se mette entre 
son valet de chambre et lui. On peut le faire de force, 
ce sera un outrage de plus.... A son retour. Las Cases 
raconte qu'il a été fort bien reçu, que le gouverneur a 
mis sa bibliothèque à notre disposition, qu'il a des 
livres, des recueils, des bulletins. Promenade en 
calèche. Je me frappe la tête contre une branche 
d'arbre, et ne me sens pas bien après dîner; Sa Majesté 
me lit des bulletins, le jugement du duc d'Enghien, etc. 
En parcourant les proclamations d'Egypte, Elle s'écrie : 
« C'est un peu charlatan/ » 

Samedi 27. — Je travaille le. chapitre de Waterloo. 



JOURNAL INÉDIT DE S AUN TE-UÉLÈNE 16S 

A 2 heures, venue du gouverneur, qui demande à 
tous les gens si c'est librement qu'ils ont signé leurs 
déclarations. Tous disent : « Oui. » Puis il remet à 
^raes Bertrand et de Montholon une lettre par laquelle 
il leur annonce qu'elles suivront le sort de leurs époux. 
Les domestiques de Bertrand veulent s'en aller. On 
fait tout pour forcer le grand maréchal à s'éloigner; sa 
femme est au désespoir. Piontkowski est .allé en ville, 
il voit l'amiral qui lui demande : « Gomment va l'Em- 
pereur? » et a été fort honnête pour lui. 

A 7 heures, l'Empereur me fait appeler pour jouer 
aux échecs. J'y cours et trouve Sa Majesté jouant déjà 
avec le grand maréchal ! 11 me demande des nouvelles. 
Je réponds que toutes les intrigues sont mises en jeu 
pour forcer Bertrand à partir. L'Empereur me fait 
asseoir, et, à 10 heures, il réclame Las Cases. 

Dimanche 28. — L'Empereur est triste et froid pour 
moi. 

A 6 heures, Las Cases m'avertit que l'Empereur 
me demande au jardin. Sa Majesté était avec Bertrand 
et ne me dit rien; nous nous promenons en calèche. 
Le dîner est triste, la soirée lugubre. 

Lundi 29. — L'Empereur reste toute la journée chez 
lui, ne fait appeler personne. Bertrand vient, comme 
à l'ordinaire, à 4 heures. Sa Majesté fait répondre 
qu'EUe est souffrante et ne le reçoit pas. C'est l'anni- 
versaire du départ de France pour l'île d'Elbe. A 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. 1. 15 



170 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

10 heures du soir, l'Empereur demande Las Cases et 
lui dit que la journée lui a paru très courte et qu'il ne 
s'est pas ennuyé un instant. Las Cases ajoute qu'en 
parlant ainsi, Sa Majesté lui paraissait très triste. Chez 
Bertrand, je rencontre l'amiral qui fait des grâces. 

Mardi 30. — Sa Majesté dîne chez Elle et ne sort pas ; 
à 3 heures, Elle avait reçu le gouverneur sans être 
habillée et lui a affirmé qu'Elle aurait été mieux traitée 
si Elle s'était rendue soit en Russie, soit en Autriche. 
La conversation dure une demi-heure. 



i 



CHAPITRE IV 



L'Empereur parle de la Chine. — Il revient sur Waterloo et la campagne 
(le 1815. — La flotte des Indes arrive. — Nombreuses visites à Longwood. 

— Lady Moïra, comtesse de London. — Des dames d'honneur. — Nais- 
sance du roi de Rome. — Les vexations d'Hudson Lowe. — Plaintes. — Les 
projets de Napoléon sur l'Inde. — Souvenirs de Corse. — La femme de 
Piontowski. — Madame Mère veut venir à Sainte-Hélène. — La conspiration 
de Moreau, Pichegru et Cadoudal. — L'affaire du duc d'Enghien. — Napo- 
léon parle des Bourbons et de la Sainte-Alliance. — Il se reproche la 
guerre d'Espagne et la campagne de Russie. — La reine de Prusse à Tilsitt. 

— L'Empereur parlé des divers rois de France ; de Mlle de la Vallière. 



Mercredi, 1" mai. — A midi, l'Empereur me de- 
mande. Il est triste et me donne à entendre qu'il y a 
peu à espérer du gouverneur. Je visite M'"^ Bertrand, 
qui est couchée (grossesse vraie ou manquée). Sa Ma- 
jesté ne sort pas, dîne chez Elle avec Las Cases. Moi, 
je dîne avec les Montholon; la conversation n'est pas 
animée. 

Jeudi, 2 mai. — L'Empereur, toujours triste, ne sort 
lpas;Bingham vient avec un colonel. Sa Majesté, à qui 
je les annonce, ne les reçoit pas et dîne chez Elle. 

Vendredi, 3 mai. — Piontkowski va en ville pour 
nous acheter différents objets à la vente de M. Skelton; 
celui-ci se montre fort embarrassé, car M. Ghucks a 
parcouru les boutiques et les maisons en défendant 



172 GÉNÉRAJ. BARON COURGA^'D 

(le rien nous vendre. Glower ditàPiontkowski : «Ah! 
vous regretterezl'amiral. » Le soir, il y a grand bai 
chez ce dernier. L'Empereur ne sort pas. J 

Samedi^ 4 mai. — Le gouverneur vient chez Ber- 
trand, où il fait tapage. On ne sait ce qu'il veut, mais 
il se montre inquiet de ce que, depuis plusieurs jours, 
l'Empereur n'est pas sorti. Sa Majesté dîne avec Las 
Cases ; le soir, elle nous fait appeler et nous raconte, 
les plaintes que sir Hudson Lowe a adressées au 
grand maréchal: on veut nous obliger à demander 
chaque fois au gouverneur la permission d'acheter 
n'importe quoi; on pense que c'est une manœuvre 
de l'amiral pour nous indisposer contre sir Hudson 
Lowe. 

Dimanche., 5 mai. — A 10 heures, Sa Majesté monte, 
à cheval, avec Las Cases et moi. Rentré à Longwood,! 
l'Empereur reçoit le résident anglais en Chine, quii 
est ici pour quelque temps. On ne lui dit pas trop de 
bien du gouverneur. Balcombe, présent à l'entretien, 
assure que nous retournerons bientôt en France, que 
c'est l'opinion générale. L'Empereur l'invite à dé- 
jeuner, dans le jardin, ainsi que le résident en Chine, 
puis demande à ce dernier quelle est la populatioD 
du pays, (c Trois cent |millions d'habitants. — Quel es\ 
leur caractère'^ — Faux, voleur; on ne perfectionna 
rien chez eux. Les plus gros vaisseaux chinois porteni 
à peine vingt canons, et ils sont mal construits; si 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 173 

Ton changeait jamais quelque chose à quoique ce soit, 
le mandarin qui aurait ordonné la modification aurait 
le coup coupé » Puis, Sa Majesté, fatiguée de la prome- 
nade, rentre chez Elle. Balcombe et le résident se 
montrent enchantés. Il y avait cinq jours que l'Em- 
pereur n'était sorti. Il dîne seul, me demande avant 
son repas, paraît triste et mal à l'aise. 

Le lundi, 6 mai. — Je vais dans la vallée voir 
la Nymphe : sa maison indique la pauvreté même. 
Son père me raconte que le gouverneur est un très 
brave homme, qui a harangué les 300 miliciens 
et leur a dit que pour leur marquer son contente- 
ment, il leur donnerait de la viande fraîche six fois 
par an. Cet homme me dit que nous sommes bien 
heureux , car nous avons suffisamment à manger. 
C'est un simple rustre. 

L'Empereur sort avec Bertrand en calèche et cause 
avec lui du gouverneur, qui semble ne pas se con- 
duir^e avec beaucoup d'égards. 

A 7 heures, l'Empereur me fait appeler et cause 
de la Nymphe : je crois que c'est la passion de Pion- 
tkowski. Nous dînons, lisons du Florian, puis Pa/ul et 
Virginie. Le style de Florian, suivant Sa Majesté, est 
apprêté, celui de Paul et Virginie bon. Ce gros Ber- 
nardin de Saint-Pierre est pourtant un méchant 
homme; il n'aurait dû écrire que des Paul et Virginie 
et des Chaumière indienne. 

15. 



174 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Mardi^ 1 mai. — Au moment où l'Empereur mettait 
le pied à Tétrier, arrive le gouverneur, aussi à cheval. 
Sa Majesté ne sort pas. Sir Hudson Lowe ne demande 
aucun de nous et ne parle à personne ; il fait le tour 
de la maison et s'en va, sans s'arrêter chez Bertrand, 
qu'il a fait inviter à dîner pour vendredi. L'Empereur 
dîne dans son appartement, nous fait ensuite appeler; 
la conversation est triste. 

Mercredi, 8 mai. — Sa Majesté me demande, Elle 
est dans son bain, et cause de 1815 : « f aurais pu re- 
tirer Rapp de Landau, comme f ai retiré Girard de Metz; 
cette malheureuse guerre de Vendée m'a fait bien du 
mal... Je ne pouvais pas mettre les gardes nationales en 
ligne; elles n étaient bonnes que dans les places; j'aurais 
dû coucher /e 1 6 d Fleurus, battre les Prussiens ce jour- 
là, 16, et les Anglais le 17. ... Pendant la bataille de 
Ligny, on est venu me dire que plusieurs étaient passés 
à Vennemi. Le mouvement d'Erlon m'a fait bien du 
tort; on croyait autour de moi que c'était Vennemi. 
D'Erlon est un bon chef d'état-major, a de l'ordre, mais 
voilà tout. Il aurait dû, le 15, m'envoyer dire qu'il était 
à Marchiennes. » 

L'amiral fait redemander à Longwood plusieurs 
livres qu'il avait prêtés ; nous faisons une promenade 
en calèche, puis Bertrand présente à Sa Majesté le 
Capitaine du Cornwallis, qui se rend en Chine avec 
d'autres personnes, et qui a été à Paris. La Compagnie 
loue des vaisseaux 30 livres par tonneau, tout payé. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 175 

équipage, etc. L'assurance coûte 7 pour 100. Le pro- 
priétaire d'un bâtiment de 800 tonneaux a 12 000 livres 
de bénéfice. 

Sa Majesté dîne avec nous, ensuite nous lisons 
Iphigénie ; c'est un bel ouvrage. Le roi de Naples est 
un peu comme Achille. Pourquoi passer par la Ger- 
manie pour aller en Italie? D'ailleurs, les Romains 
auraient suivi Mithridate, auraient rappelé leurs lé- 
gions de partout, et il n'aurait pas trouvé Rome 
défendue par des femmes |et des enfants ; pour cela, 
il aurait fallu arriver à l'improviste par mer. 

L'Empereur désire que. Las Cases et moi , nous 
allions demain au bal chez les Balcombe. 

Jeudi, 9 m(jii. — L'Empereur me dicte sur Ligny. 
A quatre heures, je vais avec Las Cases chez Balcombe; 
quand nous arrivons, notre réception nous fait croire 
qu'on ne nous attendait pas. Au dîner, l'amiral ne 
nous parle pas, mais à la fin du repas il me demande 
de mes nouvelles et me fait entrer des premiers dans 
la salle de bal. M. Reade cause avec moi, il a l'air 
d'un bon garçon *. M. Gorrequer a l'air finaud. Je cause 
avecLyster qui dit toujours: « le général Bonaparte » 
et qui prétend que l'Empereur pourra aller chez le 
gouverneur quand il lui plaira, en se conformant aux 

1. Balmain (Revue Bleue, 9 mai 1897, p. 683) disait de lui : « Sir Thomas 
Rcade n'a nulle étude; ce n'est pas un homme aimable, ni d'esprit, ni de 
bonne conversation. C'est un John Bull tout cru. Napoléon dédaigne de le 
] voir, de lui parler, et les Anglais le craignent. » 



176 GÉNÉRAL B A RON GOURGAUD 

instructions d'avoir un officier anglais pour escorte. Je 
lui réponds qu'il n'y a rien de neuf dans ces propo- 
sitions , mais que l'Empereur restera à Longwood 
plutôt que de souscrire à de telles humiliations. Ma 
mauvaise opinion sur sir Hudson Lowe se confirme de 
plus en plus. L'officier du génie vient me saluer, je 
cause avec lui sièges et combats; il me dit que 
]\|me ;Moïra arrivera demain ou après et que la maison 
de bois qui nous est destinée se trouve sur les trans- 
ports. 

Un autre officier s'entretient avec moi. Il a été à 
•Paris, il y a six mois, et a logé dans ma rue : il paraît 
admirer l'Empereur; néanmoins le résultat de toutes 
ces conversations me paraît fort noir. On passe souper, 
on reste à table jusqu'à 2 heures du matin. Ross 
devait nous reconduire, mais il demeure à boire jus- 
qu'à 4 heures . Enfin, nous voyant ennuyés d'at- 
tendre si longtemps, un autre officier nous propose 
de nous accompagner; nous partons enfin, mais 
quelle corvée ! 

Le 10, vendredi. — Sa Majesté a vu Las Cases, qui lui 
a dit que nous avions été fort bien traités la veille, et 
qui lui a tout dépeint en beau. Je réplique que je 
trouve tout noir et, qu'au lieu d'être mieux, nous 
serons plus mal. L'Empereur me déclare que je suis 
un jeune homme, que mon imagination m'emporte 
toujours trop loin, que Las Cases lui a affirmé le con- 
traire de ce que je lui dis et qu'il le croit plutôt que 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 177 

moi. J'objecte que j'ai un très grand défaut, celui de 
toujours dire la vérité. Gela fâche l'Empereur, à qui je 
fais observer que le ton des conversations que j'ai 
entendues la veille me fait craindre quelque manque 
d'égards pour Sa Majesté, qui m'interrompt par ces 
mots : « Vous vous croyez toujours le premier officier 
d'ordonnance du maître du monde/ » Je rentre travail- 
ler; à 6 heures, Sa Majesté me fait rappeler pour 
jouer aux échecs, Elle me témoigne beaucoup d'amitié; 
après dîner, nous lisons Iphigénie. Montholon est 
malade. Bertrand avait été invité ce jour-là par le 
gouverneur, mais il a refusé. 

Samedi, a. — Sa Majesté me demande de bonne 
heure, je lui lis mon travail. Elle me dicte sur 
Waterloo. Cette dictée me navre par le souvenir de 
notre. défaite. L'Empereur est très tranquille en la 
faisant; il me dit ensuite : « Est-ce bien? — Ah, sire, 
ce n'est que trop bien ! » M"' Skelton vient faire ses 
adieux, car elle part avec les siens lundi ou mardi sur 
le brick V Unique; elle joue aux échecs avec l'Em- 
pereur, qui lui dit du mal du gouverneur et lui assure 
qu'il a la figure sinistre. Cette dame raconte que l'ami- 
ral a dit la même chose. Sa Majesté, en résumé, paraît 
de mauvaise humeur. Montholon est malade. Après 
dîner, conversation. A 10 heures. Sa Majesté rentre. 
M""^ Skelton nous dit qu'elle aurait bien voulu empor- 
ter un souvenir de Sa Majesté, elle parle comme 
quelqu'un qui a envie d'un cadeau. 



178 GÉrsÉRAL BARON GOURGAUD 

Dimanche, 12. — Le docteur vient nous voir et 
nous raconte que sir Hudson Lowe a invité l'Empereur 
à dîner avec la comtesse de London*. Je lui réponds 
que c'est impossible, il m'assure que c'est vrai. Je lui 
affirme que c'est le grand maréchal qui est invité, ne 
pouvant croire à un pareil manque de tact de la part 
du gouverneur. Je m'écrie qu'il ne nous reste que 
notre dignité, que sir Hudson Lowe peut nous forcer 
à ce que nous voudrons, mais que nous ne nous 
humilierons jamais par gaieté de cœur. Je raconte 
ensuite l'aventure d'O'Meara à l'Empereur, qui me 
répond : « C'est vrai, Bertrand me Va avoué hier, le 
gouverneur lui a écrit : il a fait savoir quHl m'avait 
consulté, mais que je n'avais pas répondu. » J'ai été 
narrer cette histoire à Montholon malade. Sa Majesté 
a des maux de tête, mais se promène pour les dissiper 
et parle de notre aventure; survient Bertrand, lequel 
nous raconte que toute la ville en parle, que Glower 
est venu s'enquérir de la réponse.... Peu après, le 
capitaine de la Salcette^ est présenté à l'Empereur; il 
paraît bien. Sa Majesté lui fait des compliments sur 
sa mine et sachant qu'il connaît beaucoup lord Saint- 
Yincent, et qu'il ira le voir en Angleterre, lui dit : 
« Faites-lui mes compliments, comme à un bon matelot 
et à un bon soldat. C'est un brave homme! » Le capi- 
taine s'en va enchanté : nous nous promenons en 

1. Comtesse de London et Moïra, femme du gouverneur général des Indes. 

2, Frégate. Capitaine Bowen parent de lord Saint- Vincent. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 179 

calèche; l'Empereur dîne chez lui avec Las Cases; 
j'écris à ma mère. 

Lundi ^ 13. — Bertrand va saluer la comtesse de 
London, mais Hudson Lowe ne le laisse pas seul 
avec elle. Quant à moi, je rends visite à M™® Bertrand, 
chez qui il y a un grand concours de monde. La 
conversation roule sur le gouverneur; on présume 
qu'il n'a fait son invitation à l'Empereur que pour se 
faire refuser, afin que Sa Majesté ne puisse pas parler 
à M. Moïra. Toute la flotte de l'Inde arrive, il y a 
beaucoup de passagers. 

Mardi, 14. — Je remonte chez M"^ Bertrand. On 
raconte qu'il a débarqué beaucoup d'Anglais et 
d'Anglaises de l'Inde. Ils viennent à 4 heures, 
au nombre de quinze ou vingt, parmi lesquels 
M. Williams Burough, le premier juge de l'Inde; 
M. Arbuthnot, sa femme ; les deux aides de camp de 
M. Moïra*. Le juge me raconte qu'il est parent de 
Wellington et qu*il était l'ami de Pitt. Il me dit qu'on 
ne peut assez nous louer d'avoir accompagné l'Empe- 
reur. Je me plains à lui de l'étroitesse des limites qui 
nous sont fixées ; il me répond que Sa Majesté est 
encore trop à craindre, que si on lui accordait toute 
l'île pour résidence, Elle ne tarderait pas à s'en 
échapper. L'Empereur descend dans le jardin, où il 

1. Il y avait, en outre, MM. Raffles, gouverneur de Batavia et Strange. 
beau-frère de lord Melville. 



180 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

reçoit ces Anglais, qui en sont enchantés. Il parle à 
mon juge, qui s'écrie : « Ah! c'est bien un souverain. » 
En l'approchant, il m'avait dit : « Mais il a l'air d'un 
Français. » Et je lui avais répondu : « Parbleu, il l'est 
comme moi ! » . 

Le soir, je donne à l'Empereur le Dictionnaire des 
girouettes. Sa Majesté me demande: a Y êtes-voxis? -^ 
Je lui réponds : « De nous tous, il n'y a que Votre 
Majesté qui y figure. » L'Empereur et nous tous en 
rions beaucoup. 

Mercredi^ 15. — Il y a encore présentation d'An- 
glais; ils sont émerveillés. Ils croyaient voir un tigre 
et trouvent un homme. Après leur départ, nous nous 
entretenons de M. de London, qui est venu jusqu'à 
l'Alarm-House et s'est arrêté là pour lorgner Long- 
wood. Nous sortons en calèche et, après dîner, nous 
lisons la Bible {Tobie). . 

Jeudi, 16. — J'étais chez Bertrand, lorsque arrive 
'le gouverneur, avec son secrétaire. Hudson Lowe fait 
des honnêtetés à tout le monde, tire le grand maréchal 
à l'écart, se promène avec lui, ensuite rentre dans la 
chambre où nous attendions. Ils partent. Bertrand me 
prend à part et me glisse ces mots à l'oreille : « Allons 
répéter à Sa Majesté les propos du gouverneur ; il va, se 
rendre à Longwood et désire parler à l'Empereur. Si 
Sa Majesté n'est pas habillée, il attendra; c'est, dit-il. 
pour annoncer quelque chose d'agréable, probablement 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 181 

la maison de bois et les meubles. » Sir Hudson Lowe 
a aussi ajouté qu'il pensait bien qu'il y avait d'autres 
motifs que La question des limites qui avaient empê- 
ché l'Empereur d'accepter le dîner. Bertrand ayant 
encore assuré que jamais Sa Majesté ne consentirait à 
sortir suivie d'un officier anglais, le gouverneur a 
répliqué que lui-même accompagnerait volontiers 
l'Empereur. Ses instructions sont telles, affirme-t-il, 
que s'il n'avait pas trouvé telles quelles les limites 
qui nous sont assignées, il n'aurait pas osé les faire si 
étendues, et même, lorsque Sa Majesté sort dans le 
jardin, il devrait y avoir un officier avec Elle. « Eh 
bien, s'est écrié Bertrand, c'est un moyen de tuer 
l'Empereur plus vite !» Ce à quoi l'Anglais a répliqué : 
« Personne ne veut le tuer, c'est lui-mêm'e qui se tue ! » 

Nous courons à Longwood et prévenons Sa Majesté 
de la prochaine visite de sir Hudson Lowe, qui est, en 
effet, reçu par l'Empereur, de chez qui il ne tarde 
pas à sortir, rouge de colère. 

Sa Majesté se promène avec Bertrand, paraît fort 
émue. Elle monte en calèche et ne parle pas. Au 
retour, Elle me. raconte la visite de l'Anglais, qu'Elle 
a étonné, qu'Elle a rendu tout honteux, et qui une 
seule fois a répondu : « Je ne suis pas venu ici pour 
recevoir des leçons ! — Ce n'est pas faute d'en méri- 
ter! » Sa Majesté lui déclaré qu'il n'est qu'un geôlier, 
qu'il a voulu une fois entrer chez Elle de force..., que 
personne ne le peut..., qu'Elle l'en défie. S'il em- 

SAINTE-l'tLkMÎ-. — T.I. 16 



182 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ployait à cette besogne les braves du 53% on ne 
pénétrerait dans sa demeure que sur son cadavre ! 

Hudson Lowe, après cette algarade, court chez 
0' Meara; il a la tête brouillée et il crie à Bertrand que 
l'Empereur a vu une Espagne imaginaire, une Pologne 
imaginaire, et qu'il voit maintenant une Sainte- 
Hélène imaginaire.... Sa Majesté se met au bain et 
dîne chez Elle. 

Vendredi, 17. — Schorter vient visiter les travaux. 
L'Empereur entre dans ma chambre, la trouve d'une 
humidité bien dangereuse et m'engage à coucher 
dans le premier salon. Après dîner, nous lisons Atia- 
charsis. 

Samedi, 18., — Las Cases et moi dînons avec TEm^ 
pereur. 

Dimanche, 19. — Je travaille à Waterloo avec Sa 
Majesté; nous avons ta visite du gouverneur de 
Batavia*, à midi et demi, accompagné de Balcombe ; il 
a l'air d'un honnête homme. Warden^ vient déjeuner. 
A deux heures, le gouverneur, qui avait été au camp, 
revient par Longwood et attend jusqu'à 4 heures, 
où l'Empereur le reçoit dans le jardin. Après dîner, 
on parle dames d'honneur. Il aurait mieux valu avoir 
M™* de Montesquiou ou M™* de Beauvau, que M™^ de 
Montebello. Celle-ci avait pris beaucoup d'empire sur 

1. Raffles. 

2, Le chirurgien du Northumberland. 



/OURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 183 

l'esprit de l'Impératrice; elle l'a abandonnée à la 
chute de l'Empire et l'aurait suivie partout au temps 
de sa splendeur. Marie-Louise, pendant ses couches, 
avait peur d'être sacrifiée pour sauver son enfant; 
elle s'écriait : « Je suis l'Impératrice et Ton voudra 
avant tout conserver mon fils! » Cette pauvre jeune 
femme était bien à plaindre, isolée qu'elle était de 
toute sa famille : elle _. ijroyait perdue. L'Empereur 
voulait faire entrer le grand duc de Wurtzbourg pour 
l'encourager. Elle tenait tout le temps les mains de 
son mari.... 

M™^de Ghabrillan a été fort jalouse de ce que j'ai 
été nommé premier aide de camp de l'Empereur, 
alors que son mari ne l'était pas. Nous causons 
jusqu'à minuit. 

Lundi, 20. — Les demoiselles Balcombe viennent 
déjeuner avec nous. Elles amènent un monsieur du 
Cap. Elles disent « le général » ce dont nous les 
plaisantons. Elles visitent M""^ de Montholon, à qui 
elles font la grimace par derrière. L'Empereur sort 
dans le jardin à 1 heure 1/2; elles causent avec lui 
bêtement*. 

Mardi, 21. — Un bâtiment est arrivé d'Angleterre, 
qu'il avait quittée le 10 mars. Nous nous promenons 
en calèche ; au retour, Montholon nous raconte que 



1. Stûrmer dit : « Betzy Balcombe est vive, sémillante, pleine de naïveté; 
elle n'a que 15 ans et la faveur de Bonaparte lui adonné de la célébrité. » 



184 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Hadson Lowe est venu, n'a trouvé personne, mais a 
fait arrêter un Parsis que nous avions pris à notre 
service. 

A 7 heures, l'Empereur me fait demander avec 
Las Cases et nous dicte une lettre que Montliolon doit 
recopier; nous l'approuvons après quelques change- 
ments : ii II y a peu de générosité à humilier des géné- 
raux^ livrés sans défense à votre discrétion» » I 

Le gouverneur, en s'en allant, avait rencontré le 
grand maréchal et l'avait accablé de politesses ; on ne 
peut donc pas s'expliquer sa conduite. On dit que 
l'amiral Popham va remplacer Gockburn* ; après dîner, 
nous lisons dans la bible l'épisode de Judith. 

Mercredi, 22. — Je vais à la chasse, mais ne tue 
rien; on a resserré autour de nous touâ les postes et 
diminué l'enceinte. J'avais vu l'Empereur le matin et 
le soir. Nous lisons les gazettes, mais elles n'an- 
noncent pas grand'hose. On envoie des soldats pour 
remplacer les matelots qui nous servent. 

Jeudi, 23. — L'Empereur déclare qu'il ne veut pas 
de soldats pour domestiques, à moins qu'ils. n'aient 
leur congé. Le capitaine Ross vient de bon matin 
chercher ses matelots, à chacun desquels on donne 
trois napoléons de gratification : ils se montrent déso- 
lés de nous quitter. En s'en allant, le capitaine Ross 

1. Ce n'était qu'un bruit sans fondement; le successeur de Cockburn devait 
être l'amiral Pulteney Malcolm. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 185 

rencontre Poppleton, qui revient de chez le gouverneur 
avec de nouveaux ordres : les matelots resteront 
jusqu'au départ du l^orthumberland. On renvoie donc 
les soldats. L'Empereur dîne chez lui pour lire les 
gazettes. M. et M™° Bingham lui ont fait visite. 

Vendredi^ 24. — Je vais jusqu'à la Nymphe. Sa 
Majesté est triste, nous nous promenons dans le jar- 
din et ensuite en calèche. Elle dit que le Roi est en 
bon chemin : « // doit renvoi) er les prêtres et tous ceux 
qui ont pris une jjart active à la révolution. » L'Empe- 
reur pense que les souverains aUiés veulent partager 
la France. Établir un duc de Normandie et un de 
Bourgogne, donner l'Alsace au prince Charles, élire 
un roi d'Aquitaine et ne garder au roi de France que 
douze millions d'habitants, c'est ce qu'il y aurait de 
mieux pour l'Angleterre, qui ne peut voir Brest, Cher- 
bourg et Toulon dans les mêmes mains. Lord Gren- 
ville avait raison; il valait mieux prendre des pro- 
vinces que de lever des contributions. Bertrand nous 
apprend que Lucien s'est embarqué à Ancône : cette 
nouvelle surprend Sa Majesté, qui, après avoir reçu 
\|iie Fernandez, dine chez Elle et lit les gazettes. Après 
iîner, Sa Majesté nous dit qu'il y a de la fermentation 
)artout en Europe et qu'une simple étincelle peut 
illumer un grand incendie : « Ma présence rendrait la 
Vance bien plus heureuse! » 

Samediy 25. — Bertrand et sa femme étaient allés 

16. 



1.S6 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

en Ville rendre visite à Lady Bingham, ils ont rencon- 
tré le gouverneur qui leur a dit : .« Vous ne connaissez' 
pas bien votre position. Vous vous croyez encore aux 
Tuileries ; vous pensez pouvoir donner des bourrades 
comme Napoléon! M. de Montholon vient d'écrire que 
le vin envoyé par mon gouvernement était celui qu'en; 
France buvait la dernière classe du peuple. Vous croyez 
que mon gouvernement est comme le vôtre. » Quelle 
bêtise! En résumé, Hudson Lowe pense que nous 
sommes très bien traités et que ce que l'on nous 
donne est bien assez bon pour nous! Le gouverneur 
a même continué qu'en Angleterre beaucoup de gens 
lui avaient déclaré qu'il était ridicule de faire tant de 
dépenses pour nous. Il aurait dû répondre : « Oui, et 
il. n'y a pas besoin de donner 20 000 livres sterling 
à un geôlier. » Bertrand goûte le vin et assure qu'il 
ne s'y connaît pas. L'amiral invite M. et M™^ Ber- 
trand à dîner; ils refusent; alors Gockburn leur de- 
mande d'assister à un grand bal qu'il donnera le 
4 juin pour célébrer la naissance du roi d'Angle- 
terre. 

L'Empereur est triste, malade; Bertrand lui raconte 
l'affaire du matin, et alors Sa Majesté, ayant fait venir 
Montholon, le gronde d'avoir mis dans sa réclamation 
« dernière classe du peuple. » Je déclare que moins on 
écrira sur le boire et le manger, mieux on fera, car ces 
mesquineries frisent le ridicule; l'Empereur le pense 
aussi. Après dîner, nous lisons Œdipe que Sa Majesté 



./OURNAL INÉDIT DE S AliNTE-ilÊ LÈNE 187 

trouve très beau. On se décide à prendre trois soldats 
pour l'écurie. 

Dimanche, 26. — Je ne sors qu'à 4 heures et 
trouve l'Empereur dans le jardin. 11 me dit qu'il avait 
projeté de tenter l'expédition de l'Inde par mer, en 
faisant partir dans l'escadre de Brest huit vieux 
vaisseaux, montés chacun par 500 hommes d'équi- 
page et 500 soldats. A l'arrivée aux Indes, on aurait 
brûlé ces huit vaisseaux et mis les équipages 
sur les autres, ce qui les aurait complétés. Nous 
lisons Judith\ puis Aratus^. C'est une tragédie man- 
quée; la conspiration n'est pas bien développée, 
l'amour est mal représenté, la conduite de Brutus est 
horrible. « Si je n étais Brutus, je t'aurais pardonné » 
est une phrase affreuse; ainsi donc, c'est par 
vanité que cet homme fait mourir son fils! Dans 
l'histoire, tous les fils des grands de Rome étaient 
du complot : Brutus, en pardonnant à son fils, épar- 
gnait les autres et la patrie était perdue. C'est ce vers 
que, pendant la Révolution, les savetiers se répé- 
taient. Voltaire n'avait pas assez de moralité pour 
essayer de traiter ce sujet. • 

Ce jour-là, les aides de camp du gouverneur sont 
venus a cinq heures. Ils ont vu l'Empereur de loin. 

Lundi, 27. — O'Meara donne un grand dîner. 

1. Dans la Bible. 

2. Tragédie de Voltaire, 



188 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

M. Thomas Reade est présenté à l'Empereur par Ber- 
trand, ainsi que le pasteur John, qui quitte l'île, parce 
qu'il a pris le parti des esclaves. Après dîner, lecture 
de Judith. 

Mardi, 28. — Plusieurs bâtiments sont en vue; je 
suis amené à avouer à l'Empereur que j'ai de l'inquié- 
tude sur ma famille. « Comment, s'écrie l'Empereur, 
vous n'avez rien économisé ? Cependant , je vous ai 
donné 50,000 francs. — Je suis encore endetté des frais 
que m'a occasionnés la campagne de Russie. Votre 
Majesté m'avait inscrit à Fontainebleau pour une somme 
de cinquante mille] francs que le roi ne m'a jamais 
payée. Ma mère vit d'une petite pension qu'on lui sert 
pour avoir élevé les ducs d'Angoulême et de Berry, mais 
c'est peu de chose. — Ah /bien, dit l'Empereur, la pre- , 
mière fois que j'écrirai au vice^roi Eugène, je lui dirai 
de faire tenir 1,000 francs par mois à votre mère..., » 
Ma reconnaissance de tant de bontés est extrême. 

Nous nous promenons à cheval et passons devant le 
camp; les soldats flattés sortent de leurs baraques et 
viennent saluer sur notre passage. 

Au retour, Sa Majesté veut travailler; Elle me dicte, 
puis, se trouvant fatiguée, Elle vient jouer aux échecs. 
Dîner; lecture. 

Mercredi, 29. — L'Empereur me parle de la Corse ; 1( 
général de l'insurrection, Paoli, lui dit, en 1790, en lui 
montrant un endroit où 150 Corses avaient batti 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 189 

1,500 Génois : « Vous, Bonaparte, vous êtes tant 
Plutarque et vous n'avez rien des modernes î » Nous 
rjcunons sous la tente. 

Je reçois trois lettres, des 13 et 30 jan-vier, 14 février. 
Sa Majesté les lit. Piontkowski en a une de sa femme, 
qui annonce qu'elle est à Londres, bien traitée ; qu'elle 
a sollicité du ministre la permission de venir à Sainte- 
llùléne, qu'elle demande de l'argent à l'Empereur 
pour faire le voyage. Le ministre ayant refusé l'auto- 
risation, elle compte avoir une audience du prince 
régent.... Ce ne sont que des intrigues!... Après dîner. 
Sa Majesté parle de cela, dit qu'Elle est bien fâchée 
d'avoir auprès d'Elle un pareil homme qu'Elle ne con- 
naît pas. Elle veut que Bertrand en parle au gouver- 
neur. Tristesse, chagrins; je reçois 120 livres ster- 
ling. 

Jeudij 30. — L'Empereur me parle de ma mère. Il a 
•reçu une lettre de la sienne, qui lui exprime le désir 
de le venir voir. « Je suis bien âgée, dit-elle, pour 
faire un voyage de 2,000 lieues, je mourrai peut-être 
en route, mais n'importe, je mourrai prés de vous! « 
Elle est avec la princesse Pauline ; c'est le cardinal 
Fesch qui a écrit la lettre que Sa Majesté a déchirée. 

Piontkowski se refuse à donner la lettre de sa femme 
àMontholon, qui la lui demande. Trois ou quatre heures 
après, il l'envoie par Marchand à Sa Majesté, qui n'en 

at pas. 

Nous nous promenons au jardin, la conversation 



190 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

tombe sur Georges, Moreau, ete. L'Empereur noii 
raconte qu'étant consul il se réveilla une nuit, tout 
inquiet. Il trouva sur sa table un rapport de police 
annonçant qu'un nommé Traisnel, chirurgien, venais 
de débarquer et avait été arrêté comme chouan. S: 
Majesté, qui le connaissait, donna ordre de le juger sur- 
le-champ. Il est condamné à mort. On suspend l'exé- 
cution et on essaye de le faire parler en lui promet- 
tant sa grâce : la crainte du supplice lui fait tout dire 
il avoue que Georges et Pichegru sont à Paris; on v;. 
chez le frère de Pichegru et on l'arrête, il s'écrie : 
« Je n'ai rien' fait, on ne peut m'imputer à crime d'avoir 
logé mon frère! » On arrête successivement tous le 
chouans; un M. d'Ozier se pend en prison, on le sauVe. 
Kéal arrive et, dans le premier moment, lui entend 
dire ces mots : « Coquin de Moreau, tu nous fais venir 
ici, disant que tu as un. parti, que tout est prêt, et tu 
n'as personne ! Scélérat, tu es cause de la perte de nous 
tous et peut-être d'un prince (le duc de Berry) ». Alors 
les soupçons s'élevèrent contre Moreau, mais il fallait, 
pour l'opinion, arrêter Pichegru. Il fut livré par un 
de ses amis,, qui le vendit 100,000 écus; on pénétr;! 
chez lui et on renversa sa table de nuit, où était un> 
paire de pistolets. Georges fut également trahi, it 
crois par un écrivain. « C'était une infamie de la part 
de celui qui a trahi Pichegru, c était son ami », dit Sa 
Majesté. Moreau fut arrêté. Aussitôt arrivé au Temple, 
il demanda à lire son écrou et aussitôt qu'il eut vu 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 191 

que c'était pour intelligence avec Georges et Pichegru, 
il se trouva mal. Sa femme vint, d'un ton aigre-doux, 
trouver Joséphine qui lui dit, de la part de son mari, 
que ce n'était qu'après un aveu sincère que le pardon 
pouvait s'obtenir : « S'il m'avait écrit ^ f aurais arrêté 
les poursuites contre lui; on ma assez reproché de ne 
V avoir pas fait juger par une commission- militaire. 
L'opinion était très agitée depuis la mort du duc d'En- 
ghien. C'est Talleyrand qui, dans le cabinet des mjinis- 
tres, aux Tuileries, me fît sentir le daoïger de laisser à 
trois lieues de nos frontières un prince qui était à la 
tête du parti qui se remuait à Paris, Il ajoutait que les 
Bourbons ayant commencé à attaquer avec la machine 
infe^'iiale, on était en droit d'enlever le duc d'Enghien 
et de le faire juger. » Convaincu par Talleyrand, le 
Premier Consul prescrivit à Ordener de passer le 
Rhin et de procéder à l'enlèvement du prince. Gau- 
laincourt fut envoyé en même temps à Carlsruhe pour 
présenter au prince une note de Talleyrand au sujet 
de la violation des frontières. « Je n'ai jamais commis 
'vun assassinat ; le duc d'Enghien fut jugé comme 
émigré, enrôlement, intelligence avec l'ennemi, conspi- 
ration. Talleijrand était d'avis de profiter de l'offre de 
quelques smoglers, qui, à raison d'un million par tête, 
me proposaient de me défaire de tous les membres de la 
[amille des Bourbons. J'étais en droit de les combattie 
par tous les moyens qu'ils entreprenaient contre moi. Il 
faut avouer que Louis XVIII fut le seul qui ne tenta 



102 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

aucun assassinat contre moi. Mais tous les autres essayè- 
rent. J'ai peut-être mal fait pour la France de rejeter 
cette proposition de Talleyrand. Dans leurs dépositions, 
les chouans disaient que Georges avait des conférences 
avec un individu pour lequel il avait les j^lus grands 
égards et auquel il ne parlait que chapeau bas. On crut 
que c était le duc d'Enghien : c'était Pichegru. 

« La mort du duc d'Enghien ôta aux Bourbons tout 
espoir de traiter, mais, dans l'opinion des hommes d ■ 
la Révolution, elle me réussit et effraya les autres mem 
hres de la famille qui, avant, croyaient en conspirant 
et même en venant sur notre sol, qu'ils ne seraient 
jamais condamnés à mort. Moreau a eu le plus grand 
tort de porter les armes contre la France. C'était un 
brave homme, j'aurais eu du plaisir à causer avec lui, 
moÀs, excité par sa femme et sa belle-mère, qui étaient 
créoles, il cessa de me voir, et je dis à Talleyrand : « il 

(( NE RÉPOND PAS A MON AMITIÉ, IL VIENDRA SE BRISER 

« CONTRE LE PALAIS. » Lc duc d' Orléo/ns fit comme 
Louis XVILJ et ne chercha jamais à me faire assassiner. 
Si j'avais été tué, Moreau eût été nommé consul à ma 
place, mais Georges disait que bleu pour bleu, il me pré- 
férait à lui. J'avais vu Georges aux Tuileries, lors de la 
pacification de la Vendée, j'avais essayé de tous les moyens 
pour le gagner au parti de la paix; c'était un fanatique, 
je Vémus sans parvenir à le convaincre. Au bout d'un 
demi-heure, je n'étais pas plus avancé qu'au commence 
me7it. Il voulait conserver ses bandes et ses armes, Jt 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 193 

hfi répliquai qu'il ne pouvait y avoir un état dans l'état, 
Châtillon le Vieux, en pareille circonstance, pleura 
en s écriant : « la vraie discussion est celle qui fait 
(c le bonheur de la frange et rétablit la tranquil- 
« LiTÉ. )) ÏÏ Autichamps avait été également bien. )> 

On apporte les gazettes; on parle du Bill à notre 
sujet; l'Empereur lit les journaux après le dîner jus- 
qu'à onze heures. Il y a eu promenade en calèche et 
jeu de quilles. 

Vendredi^ 31. — Je donne un savon à Piontkowski 
sur ses craques. Vers quatre heures, survient le gou- 
verneur, qui marche à grands pas vers la maison du 
grand maréchal et s'en va au galop sans parler à per- 
sonne. 

Samedi^ i^^ juin. — Je vais avec Montholon en ville 
faire diverses acquisitions. Sa Majesté dîne seule, un 
peu indisposée. 

Dimanche, 2 juin. — A neuf heures , l'Empereur 
monte à cheval, dit que l'amiral était un gendarme et 
le gouverneur un sbire. Si Gockhurn était un anglais 
et non pas, des meilleurs, Hudson Lowe n'est qu'un 
mauvais prussien. Nous déjeunons sous la tente, pro- 
menons en calèche et discutons le budget d'un parti- 
culier qui a 200,000 francs de rentes. 

Après dîner, nous lisons un chapitre d'Arcole, tout 
]<■ monde le trouve bien. J'ai le malheur de dire que 
digue et Adige se trouvent à chaque phrase. Las Cases 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. IT 



194 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

s'êcrio : « Ce chapitre est plus beau que ceux de f] - 
liade ! » 

Lundi, 3 juin. — L'Empereur est triste. A 4 heure 
le grand maréchal présente le capitaine Mackn 
qui va partir pour l'Angleterre. Prom^enade encalécht-. 
on parle du chapitre de la veille, Sa Majesté dit qu'il 
n'y a que moi qui aie le courage de la critiquer. L; 
Cases s'écrie de nouveau que c'est plus beau qu'un 
livre d'Homère. L'Empereur me regarde en riant > 
en se moquant, en cachette, du comte. Après dîner, 
nous lisons Mahomet. Las Cases trouve Voltaire mau- 
vais poète. 

Mardi, 4 juin, — L'île est en fête ; chez Bertrand, je 
trouve Bingham tout brillant. Je gagne deux parties 
de boules à l'Empereur. 

Slaven me déclare que si je ne lui donne pas 
soixante livres sterling de ^ gages et. deux habits à, 
son goût, il va partir sur le Péruvien. Je .trouve que 
c'est bien mal au capitaine Yilhe, que de chercher à 
m'enlever mon domestique. Sa Majesté me conseille 
de ne pas m'en affecter. Nous lisons le Chevalier de 
Grammont\ il y a grand bal chez l'amiral. 

Mercredi, 5 juin» — Je travaille toute la mâtiné; 
pour vaincre l'ennui, nous jouons aux boules, et je 
gagne une partie. Slaven, revenu de la ville, m'annon* 
qu'il restera à mon service. L'Empereur dit qu'il n v 
a plus de salons en France comme autrefois. Pour 



JOURNAL INEDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 195 

recevoir, il failt qu'il y ait beaucoup de vieilles femmes 
à la cour; mais que, maintenant, les jeunes aiment 
mieux courir les sociétés frivoles. 

Montholon me confie que l'Empereur donne 
R noO francs à lui et 8 000 à sa femme. 

Jeudi, 6 juin. — Journée ennuyeuse comme à l'ordi- 
naire. Le gouverneur visite mon appartement; il est 
fort honnête. 

Vendredi, 7 juin. — Sa^Majesté, le matin, annonce 
qu'EUe montera à cheval. Elle déjeune sous la tente, 
change ensuite d'avis et sort en calèche. Nous lisons 
la Bible et l'Évangile. 

Samedi, 8 juin. — Je vais à la chasse avec Fitz- 
Gerald; nous passons à Rock-Rose et revenons par les 
trois pitons du pic de Diane en passant par des endroits 
très dangereux, où nous risquons de tomber de 1 800 
3ieds de haut. Piontkowski n'est pas à la noce! Retour 
à quatre heures et demie. Pendant mon absence, l'Em- 
pereur a voulu se promener en calèche et s'est fâché 
de ce que j'avais pris les chevaux. Il ne me dit cepen- 
dant rien et plaisante sur ce que nous ne rapportons 
pas de gibier. Après dîner, lecture de l'Évangile; 
\jnie ^Q Montholon déclare qu'elle finira par être 
lévote et elle ajoute que je le deviendrai aussi. 

Dimanche, 9 juin. — Je reste couché toute la journée, 
ndisposé de la grande fatigue de la veille ; on me 



196 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

donne une pilule. Sa Majesté me fait demander pour 
déjeuner. Je ne puis y aller. Elle vient me voir avec 
Las Cases. Bertrand et sa femme dînent avec Sa 
Majesté; puis, on lit le chapitre premier du retour de 
File d'Elbe; c'est celui que j'avais préparé aux Briars 
et que Sa Majesté a dicté à Montholon. 

Lundi j \0 juin. — On voit trois bâtiments à trois 
mâtS; ce sont des store-sbips, partis d'Angleterre; on 
nous raconte que Soult se rend en Angleterre et que 
beaucoup de Français vont à Parme auprès de Mario- 
Louise. Le mauvais temps empêche l'Empereur de 
sortir. Je vais mieux. Nous lisons Iphigénie. 

Mardi, 11. — Tristesse, lecture du Chevalier de 
Grammont. 

Mercredi, 12. — L'Empereur est triste. Il me dicte 
de nouveau sur Waterloo; promenade, échecs. 

Jeudi, 13. — Je décide l'Empereur à s'habiller et à 
déjeuner dans le jardin. Il me parle de Waterloo. « Le^ 
hommes de 1815, dit-il, n'étaient pas les mêmes que 
ceux de 1792. Les généraux craignaient tout, f aurais 
peut-être mieux fait d'attendre encore un mois pow 
donner plus de consistance à V armée, f aurais eu besoin 
d'un commandant de la garde; si j'avais eu à sa têlt 
Bessières ou LanneSy je n'' aurais pas été vaincu. Je croyait 
avoir les grenadiers à cheval en réserve, leur charge eu 
rétabli les affaires, car ce n'est qu'une brigade de cava 



JOURNAL liNÉDIT DE S A LNT 1- -H É LÈ.^ E 197 

Icriequi a causé tout le désordre. Un officier avait donné 
de ma part V ordre d'avancer à Guyot. 

Soult n'avait pas un bon état-major; f avais des offi- 
ciers d'ordonnance beaucoup trop jeunes^ comme Regnaidt 
nii Montesquiou; ce n'étaient que des aides de camp. Ney 

a fait bien du mal avec so7i attaque partielle à la Haie- 
:'alnte et en faisant changer déposition à l'artillerie que 
vous aviez placée : elle protégeait bien ses troupes, au 
lieu qu'en marchant en avant, elle pouvait être chargée, 
ce qui eut lieu en effet. J'aurais dû, en partant des Quatre- 
Bras, laisser seulement Pajol, avec la division du 
s/.rième corps, à la poursuite de Blûcher, et tout emmener 

i'c moi. J'ai envoyé, dans la nuit du il, trois ordres à 
Grouchy,et, dans son rapport, il dit qu'il n'a reçu le 18, 
qu'à huit heures du soir, l'ordre de marcher sur Saint- 
Lambert. C'est la fatalité, car, malgré tout, je devais 
gagner cette bataille. 

Les Bourbons sont en bon chemin, les cours prévô- 
taies feront du tort à la canaille. Le temps apaisera tout. 
D'ailleurs, je pense singulièrement; je crois qu'il n'y a 
pas eu de Révolution, que les hommes de 1789 étaient 
les mêmes que ceux du temps de Louis XIV. C'est la reine 
et les ministres qui se sont égarés dans les fausses 
mesures. Les Français n'ont pas le caractère vil, comme 
les étrangers le pensent, mais tout est mode, et tel qui 
était hier unpersuadé bonapartiste est aujourd'hui imper- 
suadé royaliste et sera demain un persuadé républicain. Si 

17. 



198 GÉNÉRAL BAROIS GOURGAUD 

les Autrichiens vont à Lyon, cest le partage de la France, 
la création du royaume de Bourgogne. » J'objecte que 
les alliés mettront peut-être là le roi de Rome; l'Empe- 
reur affirme qu'ils ne mettront jamais de souverain n 
ce royaume, ce sera pour eux un moyen de tirer de 
l'argent de la cour de France. « J'ai fait une groMdc 
faute au moment de la guerre d'Espagne, continue S;; 
Majesté. Je n'avais quà adopter une jeune fille et à la 
donner à Ferdinand, qui me faisait demande sut demandt 
à ce sujet. On me disait : « Que graignez-vous? qu'il 
« SOIT Bourbon? il est si sot qu'il ne distingue pas 
« M. DE Montmorin de m. de Bassano. Il n'aime ni les 
(( Français ni la noblesse française. Il aura toujours 
« besoin de votre appui a cause de ses colonies. » 
Quand il était à Valençay, il m'écrivit plusieurs fois pou i 
me demander la fille de Joseph; j'ai commis une grand, 
faute en mettant cet imbécile de Joseph sur le trône! J'ai 
projjosé à Ferdinand, à Vale7içay, de le renvoyer en 
Espagne. Il ne voulait retourner dans son pays qu'à la 
condition que je ne lui ferais pas la guerre : je ne pou- 
vais pas y consentir, il me fallait les Espagnols; en trois 
ans, je les aurais régénérés. J'ai mal fait de garder si 
longtemps Ferdinand en France, fai, finalement, signe 
avec lui un traité par lequel il s engageait à épouser la 
fille de Joseph, dès que f aurais la paix. Cest la campagne 
d* Espagne qui m'a empêché -de traiter avec les Anglais.... 
Je . ne voulais pas faire la guerre à la Russie, mais 
M, de Kourakine envoya une note menaçante au sujet 



» JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉ LÈNiD 199 

V troupes de Davoiit à Hamhowg. Bassano, Cha'mpagny 
lent de médiocres ministres, ils ne comprirent pas 
<prit qui avait dicté la note, je ne pouvais m'expli- 
•cr moi-même ave<^ Kourakine. Ils me persuadèrent que 
'lait une déclaration de guerre^ que la Russie, qui avait 
rappelé des divisions de Moldavie^ allait prendre l'ini- 
tiative et entrer à Varsovie. Kourakine menaça et demanda 
ses passeports, je crus enfin qu'ils voulaient la guerre : 
je partis. J'envoyai Lauriston à Alexandre, il ne fut point 
, reçu. De Dresde, j'avais fait partir Narbonne et tout me 
confirma que la Russie voulait la guerre, aussi, passai- 
je le Niémen, près de Wilna. Alexandre me dépêcha un 
général pour m' assurer qu'il ne voulait pas la guerre; je 
traitai fort bien cet ambassadeur , il dîna avec moi, mais 
je crus que c'était une ruse pour éviter à Bagration d' être 
coupé : je continuai les opérations, car Venvoyé russe me 
proposait de repasser le Niémen et de rétablir la puis- 
sance d' Alexandre là où je l'avais attaqué. » 

Las Cases interrompit par ces mots : « Si Votre 
Majesté n'avait pas eu la guerre avec l'Espagne, elle 
aurait eu, cent cinquante à deux cent mille hommes 
de plus contre la Russie. » 

• (( C'eût été deux cent mille hommes déplus qui auraient 
été perdus, car c'est le froid, et non T ennemi, qui nous 
a détruits. Il parait qu'alors que o' étais à Moscou, 
Alexandre a eu envie de traiter, mais qu'il n'a pas osé 
à cause des partisans de l'Angleterre. Il a craint d'être 
étranglé. Je ne voulais pas déclarer la guerre à la Russia, 



2U0 GEiNÉJtAL B A 11 ON (,OUUGAUi» v 

mais fai cru quelle voulait me la faire. Je savais bien 
les difficultés d'une telle campagne. La destruction d • 
Moscou a fait grand tort à cette puissance^ que cei 
retarde de cinquante ans. » 

L'Empereur me dicte sur Waterloo; je l'engage à 
ne pas parler mal de certains généraux, tels que Ney, 
Vandamme, etc. ; il me répond : « Il faut dire la 
vérité/ » 

Après dîner, la conversation roule sur la France, et 
l'Empereur s'écrie : « Je pense comme Las Cases ^ quand 
il assure ne pas concevoir comment Von na pas encoi 
massacré les Bourbons^ cause de tous les maux. » Je dis 
que si les Bourbons n'avaient pas existé, c'eût été la 
même chose, les étrangers ne voulant qu'affaiblir la. 
France et peut-être la partager. On crie haro sur moi. 
on cite les guerres de Vendée, les trahisons en Franc 
en faveur des Bourbons. Sa Majesté paraît affectée 
.d'avoir à parler sur Waterloo et sur les désastres de 
la France. 

Il arrive une cuisinière belge envoyée par le gou- 
verneur*. ^ 

Vendredi^ 14. — Sa Majesté est indisposée toute 1.! 
journée. Le gouverneur a apporté à Bertrand une lisl 
d'effets de linge qu'il doit envoyer le lendemain a 
Longwood. L'Empereur ne dîne pas avec nous et n 

1. Lepage, cuisinier que Joseph avait donné à Napoléon à Rochefort, atteint 
du spleen ayant quitté Sainte-Hélène, en juin 1816, y fut remplacé par cette 
cuisinière belge que, plus tard, il épousa. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 201 

sort pas. Il ne reçoit pas quatre capitaines qui vont 
en Chine. 

Samedi, 15. — A six heures Je vais àla chasse ettiro 
un faisan du côté de chez Miss Mason. A trois heures. 
Sa Majesté fait venir les objets envoyés par M. Elphin- 
stone^ et cause de la noblesse. Elle a un faible pour 
le titre de gentiluomme. Elle va ordonner à Bertrand 
de renvoyer les fusils envoyés d'Angleterre, en moti- 
vant ce renvoi par la situation de la chasse, qui est 
hors des hmites. Nous distinguons un bâtiment avec 
un pafvillon à l'artimon : on raconte que c'est le 
Newcastle. Je parie avec Las Cases que c'est un bâti- 
ment du port. Sa Majesté parie également contre Mon- 
tholon, nous perdons. C'est un bâtiment du Bengale, 
h' Lord Castelreagh. Montholon me raconte qu'on a 

ivoyé trois douzaines de chemises, et deux dou- 
zaines de bas de soie pour femme. C'est misérable! 
Il me semble bien humiliant d'accepter de semblables 
choses. 

Dimanche, 16. — Sa Majesté se promène avec moi 
('( nous déjeunons sous l'arbre. L'impératrice José- 
phine avait fait venir de Bayonne M^^^ Guillebeau, 
depuis M""*" Sourdeau, connue pour sa beauté. Elle 
allait plaire à l'Empereur, lorsque, deux jours après 
son arrivée, La Valette envoya une lettre de la mère 

1. Napoléon, la veille de Waterloo, avait sauvé la vie au frère de ce M. El- 
pliiastone; de là, la reconnaissance et les bons procédés de celui-ci, qui envoya 
à Longwood divers cadeaux de la Chine, et notammen^ un superbe échiquier. 



"lU-J. GLÂiLi; AL BAllU.N GULllGAUD 

GuillelDeau à sa fille, où elle la stylait. Sa Majesté 
ordonna à Duroc de la faire partir immédiatement en 
chaise de poste. 

« Cest après Ventrée à Moscou que j'aurais dû moii- 
rir! » Las Cases déclare que tout ce que Sa Majesté 
a fait depuis lors serait perdu. Moi, je pense comme 
l'Empereur, mort à Moscou ou à Waterloo, car 1 
campagne de Dresde n'avait rien d'extraordinaire , 
tandis que le retour de l'île d'Elbe a été une des plii< 
étonnantes actions de l'Empereur. Le point culminant 
du règne a été le séjour à Dresde : a U impératrice 
d'Autriche était jalouse de Marie-Louise. Elle n'aimait 
pas du tout la France, fai mal fait d'empêcher le roi 
de Saxe de marier la princesse Auguste avec un Fran- 
çais. Je craignais que cela ne portât le roi vers l'em- 
pereur , tandis que le contraire eut lieu. François est 
un bon homme. » Montholon assure que le grand- 
duc de Toscane aurait eu bien envie d'être empereur 
à la place de son frère. Il offrait son fils comme aid 
de camp à Napoléon. « Après Wagram, j'aurais hie< 
fait de faire de l'Empire trois royaumes distiiicts : 
Autriche., Bohême., Hongrie. » A Tilsitt, l'empereur de 
Russie avait engagé le roi de Prusse à faire venir sa 
femme, en l'assurant que cela serait bon pour lui. 11 
ne le voulut qu'à la fin, parce qu'il était jaloux 
d'Alexandre. Quand la Reine vit l'Empereur Napoléon, 
elle lui fit une scène à la Ducliesnoy. Sa Majesté, pour 
lui faire quitter ce rôle tragique, la fit asseoir. Ellu 



JOURNAL INÉDIT DE S AINTE- HÉLÈNE 203 

prit la position d'Agrippine : « C'était une femme 
d'esprit et de tête, elle m'interrompait souvent. Un jour ^ 
en présence d'Alexandre^ elle me tourmentait pour 
ohteiiir Magdehourg : elle voulait que j'engageasse ma 
promesse. Je la refusai toujours avee galanterie; une 
rose était sur la cheminée^ je la pris et la lui offris. Elle 
retira sa main en disant : a k gonmtion que ce sera 
AVEC Magdebourg. » Je repris aussitôt : « Mais^ ma- 
dame, c'est moi qui vous offre la rose. » Après cette 
■entrevue, je la reconduisis à sa voiture, elle demanda 
Duroc qu'elle aimait et se mit à pleurer en disant : 
« J'ai été bien trompée. » 

Aussitôt après, Sa Majesté convoqua les ministres 
et insista pour que le traité fût signé sur-le-champ. 
« Lorsque le roi de Prusse voulut avoir son audience 
de congé, Alexandre me pria de la remettre d'un jour. 
C'est la seule confidence que me fit là-dessus ce sou- 
verain. Moi, je crois qu'il était bien avec elle. L'em- 
pereur Alexandre a toutes les manières d'un des hommes 
aimables de Paris. Le roi de Prusse est un balourd. » 

Je lis mon chapitre sur Waterloo. Maussaderies. 
Après la promenade, Sa Majesté se met au bain et me 
dit que Las Cases, le jeune, fait des cartes d'Italie, 
qu'Elle est allée chez lui le matin, qu'Elle les a vues, 
puis Elle dîne chez Elle. 

Lundi, 17. — On voit arriver deux bâtiments, dont 

un est le Newcastle. On annonce que l'amiral Mal- 

îolm va remplacer Gockburn. L'Empereur me dit que 



iiOi GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

la postérité l'ii reprochera d'avoir si ' facilement aban- 
donné la partie après Waterloo et qu'Elle aurait pu 
culljuter les Chambres. Il ajoute qu'il voudrai't que 
Picnlkowski ne fût plus ici, où il est inutile, et qu'il 
peut retourner en Pologne. « Tous les Polonais qui 
iii'ont servi sont aujourd'hui en place. » Zajonczek est 
vice-roi et Krasinski est fort bien avec Alexandre^ 
Sa Majesté me montre les cartes de Las Cases eÊ 
m'ordonne de demander nos pistolets à O'Meara. 
J'aurais voulu prier ce dernier de m'acheter un cadeau 
d'une douzaine de livres sterling pour remettre au 
docteur Warden, j'en parle à Sa Majesté qui me con- 
seille de lui donner notre jeu d'échecs. Warden et 
Blood arrivent et je fais mon cadeau. L'Empereur 
envoie une boite d'or à Cooper et hésite à donner 
quelque chose à Warden, qrii, ainsi que Blood et 
nous, a l'honneur de déjeuner avec Sa Majesté. Après 
déjeuner, l'Empereur nous dit que Warden écrit sui 
notre voyage à Sainte-Hélène*, puis il rentre chez lui. 
J'explique à cet Anglais la bataille de Waterloo, e 
Las Cases lui donne une paire de boucles de jarrC' 
tiéres ayant appartenu à l'Empereur. Warden en es 
enchanté. 



1. Ces lettres publiées eti Angleterre, à Tépoque, viennent d'être traduite 
et republices, en partie, dans la Chronique médicale. Elles existent aus: 
dans le tome II (p. *75 à 306) du Recueil de pièces sui^ la captivité de Sai7iîi 
Hélène. — Bclzy Balcombe prétend que l'Empereur en fut très satisfait. 
Stûrmer (pp. 119 et 120) se montre plus sévère pour Warden. — Quant 
Gourgaud, voir aux pièces annexes sa réfutation du livre de Warden. 



I 



JOURNAL lAÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 205 

(J'Moara va en ville, on attend avec impatience son 
IV tour. Après dîner, Sa Majesté jouant aux échecs, 
reçoit un billet d'O'Meara qui donne les nouvelles : 
arrivée des commissaires*, acquittement de Drouot, 
vote du bill. L'Empereur paraît très ému; malgré ses 
efforts pour rire, ses yeux brillent, quoique leur blanc 
soit très rouge; il assure que l'on ne pouvait pas 
condamner Drouot. 

Mardi, 18. — M™* de Montholon est sur le point 
d'accoucher; le gouverneur avait envoyé des ga- 
zettes; j'y hs le procès de Drouot. A son retour de 
James-Town, O'Meara nous raconte que M. de Mont- 
chenu est un vieillard, qu'il a un jeune aide de camp, 
M. de Gors, que l'amiral Gockburn part demain, que 
le secrétaire du nouvel amiral était celui de l'amiral 
Hotham, que le commissaire russe a sa femme avec 
lui^ M. de Montchenu, en voyant l'île, s'est écrié : 
« Ah ! mon Dieu, on m'envoie donc finir mes jours 
entre ces rochers! » 

Le secrétaire de l'amiral a raconté à O'Meara que 
l'opinion générale en Angleterre était que lés Bour- 
bons ne se soutiendraient pas en France, lorsque les 

alliés se seraient retirés. On va diminuer l'état-major 

< 
de l'île, La teneur du Bill ne transpire pas ; le gouver- 

1. Marquis de Monlchonu pour la France; Bartholomée, baron de Stûnner, 
né à Conslanlinople le 26 décembre 1787, pour l'Autriche ; Alexandre Anto- 
novilcli Ramsay, comte de Balmain, de famille écossaise émigi>cc en l(j88 
pour la Ilussie. Ce dernier, retraite en 1837, mourut en 1848. 

2. Erreur. C'était le commissaire autrichien qui était marié. 

SAINTE-HKLKXK. — T. I. l8 



206 GENEUAL BARON GOURGAUD 

neur seul en a une copie. Rentré à Longwood, je 
remets à l'Empereur les gazettes; j.e lui raconte que 
Drouot a été acquitté et que le Roi lui a offert du 
service qu'il a refusé. Drouot a prétendu qu'il s'était 
opposé au départ de Sa Majesté de l'île d'Elbe, mais 
ce n'est pas vrai, il était des plus chauds pour le 
retour en France. Il faut que les affaires aillent bien 
mal à Paris pour qu'il ait refusé de prendre du service. 
C'était son intention de se retirer; il m'a souvent dit 
qu'il avait 3000 ou 4000 livres de rente et que 
c'était bien assez pour lui. Sa Majesté ajoute : « Il 
avait beaucoup d'ambition, il faut quil trouve que cela 
va mal, pour quil rentre dans la vie privée. » 

M. Young-Husband présente son frère et un capi- 
taine des Indes à l'Empereur. Celui-ci est triste et 
assombri par les nouvelles. 

M™^ de Montholon accouche d'une petite fille à 
6 heures du soir et la présente à Sa Majesté, qui 
permet qu'elle porte le nom d'Hélène Napoléone^. 

L'amiral Gockburn rend visite au grand maréchal. 
Le capitaine Westrop, du Bucéphale, demande à 
prendre congé de Sa Majesté. Je le prie de faire mes 
adieux à l'amiral et de lui dire qu'il m'a bien tour- 
menté, que je lui pardonne ses torts, car il ne connaît 
pas mon caractère. Le dîner est triste, on parle 
ensuite des cours prévotales, qui sont le meilleur 

1. Saint-Denis (Ali) ent aussi une fille à cette époque, à Sainte-Hélène, et elle 
reçut aussi le prénom de Napoléone. Elle vit encore aujourd'hui. 



JOURNAL INEDIT DE SAINTE-HELENE 207 

moyen de calmer la canaille. Las Cases se félicite du 
discours de lord Holland et des réunions d'ouvriers 
sur la place de Grève. 

. Les commissaires et Poppleton ont dû dîner chez 
Hudson Lowe. . 

Mercredi, 19. — ■ Bertrand va faire ses adieux à 
l'amiral Gockburn. Ce dernier donne ses chevaux à sa 
maîtresse. Le nouvel amiral* fait demander à être 
présenté à Sa Majesté, qui, quelque peu interloquée 
de l'arrivée des commissaires, du bill, etc., me dit" 
d'aller en ville le lendemain. 

Jeudi, 20. — L'Empereur me demande pourquoi 
A^rchambault est allé en ville et me répète que c'est 
le lendemain que je dois y aller. L'amiral vient à 
heures avec ses officiers et le gouverneur; ils 
entrent chez Sa Majesté, qui leur fait beaucoup de 
politesses. 

Vendredi, 21. — Je vais en ville et vois M. Porteus. 
le rencontre chez lui M. de Montchenu^ et son aide 
le camp, un jeune garde du corps. 11 me parle de ses 
ippointements et me dit qu'il ne veut pas rester logé 
i l'auberge. 11 m'assure qu'il a vu ma mère et ma 
œur à son départ et qu'elles se portaient fort bien, 
e lui ^demande ^le nom de M""^ de Sturmer et le 

1. PuUcney Malcolm, frère de sir John Malcolm, ambassadeur en Perse. 

2. Slûrmer, à la date du 2 septembre 1816, se montre sévère pour le ridicule 
lontchenu. Il est vaniteux, ignorant, grotesque dans son costume do général, 
bsolument déconsidéré, etc., ctc 



208 GENERAL BARON GOURGAUD 

marquis me répond : « Je crois que c'est une demoi- 
selle Boutet, mais vous ne connaissez pas cela^ » 

Montchenu déclare qu'il est comme une lettre ver- 
bale, chargé qu'il est de dire beaucoup de choses a 
^|mes Bertrand et de Montholon. Il fait un peu l'impor- 
tant, quoique avec des manières fort honnêtes : son 
aide de camp est de même. 

Nous rencontrons ensuite le gouverneur, qui me 
salue très légèrement et s'incline profondément 
devant le commissaire français. 

Au retour, je raconte tout cela à l'Empereur, qui me 
répond : « M. de Montchenu vous considère peu, parce 
que vous êtes de la canaille. Vous êtes roturier. » Ce à 
quoi je réplique que je suis gentilhomme de la façon 
de l'Empereur et que cela me suffit. Sa Majesté a un 
faible pour la noblesse. 

Samedi, 22. — Tristesse. On apporte six caisses de 
livres et des meubles. Les domestiques, qui, hier, sont 
allés en'ville, disent que ceux des commissaires sont 
de braves gens. Le temps est mauvais. 

Dimanche, 23. — L'Empereur â l'air de mauvai> 
humeur; nous parlons sur l'artillerie. Sa Majesté 
pense qu'elle doit beaucoup tirer; j'estime le con- 
traire : nous discutons longuement là-dessus. 

1. M"'^ de Slurmer. née Hermauce Calhcriiie de Boulet, fille d'un emi)!' ; 
supciicur au niinistère de la Guerre fran(;ais, s'était mariée au moment 
son départ pour Sainte-Hélène. Là, elle habita avec Stiirmer à Rose-Mary'-li;: 
où demeurait avant elle le colonel d'artillerie. Sehmidt. 



Il 



JOLJU.NAi. iM. i)ii 1) b S A J .\ i i-.- IH. L h iN fc 209 

Nous parlons ensuite du commerce. Las Cases dit 
qu'il était on ne peut plus florissant sous le règne de 
Sa Majesté. Mon avis est qu'alors les manufactures et 
l'industrie ont été poussées très loin; nous rivalisions 
avec l'Angleterre pour le coton filé et le lin se traitait 
mécaniquement; l'indigo avait été remplacé par le 
pastel. Cependant, sur certains points, le commerce 
proprement dit souffrait : on vendait mal les vins de 
Bordeaux et de Champagne, les eaux-de-yie du Lan- 
guedoc. Las Cases affirme que tout prospérait; 
Sa Majesté entre dans mes raisons et dit que, s'il y 
avait des froissements, l'équilibre se serait prompte- 
ment rétabli. La question était : Faut-il des douanes? 
oui ou non. Nous pensons qu'en France il en faut ; en 
Hollande, non, ce dernier pays ne vivant que de 
commission. 

Lundis 24. — Je vais avec Las Cases voir le général 
Bingham dans son cottage. Sa femme et lui me 
reçoivent amicalement. Ils doivent bientôt dîner avec 
^, les commissaires chez le gouverneur et nous deman- 
dent si nous y dînons. II vient des livres à Longwood. 
O'Meara me montre deux fusils envoyés pour l'Em- 
pereur : il veut que je les prenne. Je lui réponds que 
je 'dois avant tout recevoir, à ce sujet, les ordres de 
Sa Majesté. Je la trouve dans le jardin, se promenant 
avec l'inspecteur de police de l'île \ Elle est de mau- 

1. Rainsford. — Montholon (I. 439) parle d'un « commissaire de police » 
ol Betzy Balcombe du commissaire général « M. T... aimable et aimé de tous, 

18. 



210 GÉNÉRAL BARON GOLRGAUD 

vaise humeur. Je lui parle des fusils, Elle me défend 
de les accepter; je lui objecte qu'Ali les a déjà 
emportés de chez O'Meara. L'Empereur se fâche et 
m'ordonne de les faire remettre au dépôt et de rendre 
les clefs des boites au docteur. C'est une plaisanterie 
cruelle que de donner des fusils qua,nd on n'a pas 
autour de soi d'espace pour chasser! Le soir, nous 
lisons d'anciennes tragédies, comme celles de Rotrou. 
On se couche à dix heures. 

Mardis 25. — Ennui, Ennui! Mercredi, 26, idem. 
Jeudi, 27, idem. Vendredi, 28, idem. Samedi, 29, 
idem. Dimanche, 30, grand ennui. Un jour, l'Empe- 
reur me dit : « Henri IV n'a jamais rien fait de grand^ 
il donnait 1 500. francs à ses maîtresses. Saint Louis 
est un imbécile. Louis XIV est le seul roi de France digne 
de ce nom. » 

Le gouverneur a été chez Bertrand : il a beaucoup 
parlé de réductions dans les dépenses; on manœuvre 
pour le logement de Las Qases, qui est mis hors le 
cabinet des livres. Bertrand et sa femme viennent 
dîner ; ils racontent que Flahaut a dit à la femme de 
l'amiral qu'il serait volontiers venu à Sainte-Hélène, 
si ce n'avait été sa mère. Montholon et sa femme 
reçoivent des lettres de France, datées de mars 
apportées par le marquis de Montchenu et envoyée- 
par le gouverneur. L'Empereur est toujours triste. C 

gai, inventif», qui installa un théâtre et composa des pièces que jouèrent les 
fâciers du 66" et du 53». . ' 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-llELET^E 211 

jour d'hui, dimanche, le gouverneur est venu, m'a 
salué et n'a parlé à personne de nous, a fait la visite 
des postes et s'est en allé; en passant devant le 
corps de garde, il a paru être de mauvaise humeur. 
L'Empereur se promène en calèche et dit qu'il faut 
tolérer aux souverains leurs maîtresses; il cite 
l'exemple de M"'' de La Yalliére. Las Cases fait 
'intolérant. En résumé, tristesse toujours. Sa Majesté 
recommande à Las Cases d'aller voir M. de Montcbanu. 
Après dîner, lecture de V Enéide. 



CHAPITRE V 

L'Amiral et lady Malcolm. — On discute les dépenses de TEmpercur. — i 
restrictions. — Un nouveau récit de la bataille de Waterloo. — L'Kirii 
reur parle du Masque de fer. — Scène terrible à Hudson Lowe. — P 
miers dissentiments entre les compagnons de captivité. — Napoléon do: 
à (iourgaud une leçon pratique de méfiance. — L'Empereur parle de .^ 
jeunesse à Auxonne. — Joséphine royaliste, au service des Bourbons. — 
Ses intrigues. — L'Empereur et le canal de Suez. — Les infamies d'il. l. 
qui refuse la nourriture à l'Empereur. — Napoléon ira au camp anglai> 
on l'accueillera. — Les resti'ictions. — Pionlowski, Santini, ArchambaulL 
jeune et Rousseau sont obligés de quitter Sainte-Hél^ie. — L'affaire du 
botaniste Philippe Welle. — Napoléon parle de Dumouriez. 

Lundi, !'''■ Juillet. — Je me dispose à aller avec Las 
Cases faire visite à l'amiral Malcolm; en passant, nous 
entrons chez Bertrand; son domestique Bernard est 
bien malade. M. Porteus vient parler en particulier à 
W^ Bertrand et lui apprend que le gouverneur lui 
renvoie la lettre qu'elle avait écrite à M. de Mont- 
chenu, pour le prier de venir chez elle lui donner 
des nouvelles de sa mère, et qu'elle avait chargé 
Porteus de lui remettre. Celui-ci, comme un imbécile, 
en a parlé à sir Thomas Reade et celui-ci au gou- 
verneur. L'amiral fait visite à M*"^ Bertrand;- nouj, 
lui disons que nous allions nous reiidre chez lui : s; 
femme et lui sont fort honnêtes pour nous. De retu 
à Longwood, nous nous promenions à pied av-'c S; 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 213 

Majesté, lorsque survient Bertrand, tout déconfit, qui 
parle en particulier à l'Empereur. Après son départ, 
^a Majesté s'écrie : « Le pauvre Bertrand est tout déso- 
nté de la lettre que lui écrit le gouverneur^ mais je 
riens de lui dicter une bonne réponse. » Je ne sais ce 
que cela veut dire. Après dîner, lecture de Pompée. 

Mardis 2 juillet. — Le gouverneur vient vers midi 
et me demande comment je me porte : il parle à 
Montholon de réductions à faire dans la maison de 
l'Empereur. Je trouve Sa Majesté dans le jardin et 
commence la conversation sur ce sujet. Suivant moi, 
il y a beaucoup de gaspillage. Gela attriste l'Empereur 
qui va chez M""" de Montholon discuter le menu de 
son dîner. J'affirme que les domestiques gâchent et 
qu'il est impossible que l'on boive dix-sept bouteilles 
de vin ou que l'on mange quatre-vingt huit livres de 
viande et neuf poulets par jour : c'est donner prise 
contre nous. Dans notre position, prendre le moins 
possible est ce qu'il y a de mieux. L'Empereur pense 
qu'il faudrait donner par jour à chaque domestique 
français huit francs et h chaque serviteur du pays 
trois francs. M"'"" de Montholon prêche pour que 
Sa Majesté fasse Elle-même sa dépense, et qu'on 

gagnerait beaucoup. Je combats cette opinion-là. 
.a Majesté rentre avec Bertrand; dîner, puis échecs 
avec moi et lecture de VEnéide. Las Cases préfère la 
Tasse à Virgile. 



:iU GÉiNËKAL BARON GOUUGAUD 

Mercredi, 3. — Bertrand écrit à Hudson Lowe que 
nous ne nous soumettrons pas à écrire aux habitants 
de la ville par le moyen du gouverneur. 

Jeudi, 4. — L'amiral vient avec tous ses officiers 
faire une visite de corps à l'Empereur. Je les conduis 
au parloir; une demi-heure après, Sa Majesté fait 
entrer l'amiral seul et cause avec lui une bonne 
heure. Cet oiïicier général dînait avec Wellington 
le 15 juin, lorsqu'ils apprirent le passage de la Sambre 
par l'armée française; il amenait l'armée d'Amérique, 
dont la tête arriva le 17. Wellington croyait que l'Em- 
pereur passerait la Sambre plus sur sa droite ; l'amiral 
était à Waterloo ; il cru^t l'affaire perdue et courut à 
Bruxelles prendre des mesures pour le rembarque- 
ment. Wellington avait quatre -vingt dix mille 
hommes^ non compris Bulow. Il est vrai qu'il n'y 
avait de bons soldats que les Anglais et les Hano- 
vriens. Les Anglais assurçnt qu'il est impossible de 
se mieux battre que les Français, surtout les cuiras- 
siers. Sa Majesté fait ensuite .entrer les officiers, 
qui attendaient depuis une heure et demie. 

En sortant, l'amiral dit à Bertrand : « Il m'a donné 
une bonne leçon d'histoire. » Sa Majesté sort, se pro- 
mène avec Bertrand, Las Cases et moi; Elle est un peu 
émue. Nous allons dans le grand parc. L'Empereur 
dit que cet amiral a des manières de gentilhomme, 
qu'il doit être bien né et qu'il en a été frappé lorsque 



JOURNAL INÉDIT DE S A INTE-HÉLÈNE 215 

Sa Majesté lui a dit que Louis XVIII devrait com- 
mencer une cinquième dynastie et s'appeler Louis I". 
Las Cases s'extasie en éloges sur ce sujet pour Sa 
Majesté; mais Bertrand assure que le Sénat l'avait 
mis dans son projet de constitution et que ce n'est 
pas une idée nouvelle. 

L'amiral a certifié à l'Empereur que l'opinion des 
Anglais était que les Bourbons resteraient sur le 
trône si les alliés occupaient la France trois ou 
quatre ans. J'ai causé sciences avec l'amiral; il m'a 
dit que le meilleur astronome était Laplace et qu'il 
avait lu sa Méca7iique céleste. Sa femme et lui ont l'air 
de braves gens. Après dîner, on lit Simple Histoire^ 
puis V Enéide. C'est ce matin-là que j'ai commencé 
à faire des extraits du Moniteur de 1800. Dans Taprès- 
midi, l'Empereur va voir le petit Las Cases, qui est 
tombé de cheval et le trouve mal installé; il dit à 
Montholon de lui donner son logement. Celui-ci 
répond qu'il le fera si Sa Majesté l'ordonne. Sa femme 
a du dépit que ce soit pour Las Cases. 

Vendredi, 5. — J'étouffe d'ennui. Le gouverneur a 
déclaré à Bertrand qu'il n'était chargé que de la per- 
sonne de l'Empereur et a ajouté : « Si vous n'êtes pas 
content, allez-vous-en. » Sa Majesté m'ordonne d'aller 
voir si les factionnaires ne sont point changés ; j'y 
vais au galop et ne trouve plus de postes jusqu'à la 
mer. Après dîner, lecture du 18 Brumaire; c'est le 
chapitre que j'avais rédigé, mais il est tout défiguré. 



216 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Samedi^ 6. — Au déjeuner, je raconte que depuis qu< 
nous avions fait nos soumissions, nous ne pouvion 
plus nous plaindre, puisque le gouverneur pouvai 
nous dire : « Si vous n'êtes pas content, allez- vous-en. » 
Las Cases assure qu'on peut se plaindre; cela amèn^ 
une discussion assez animée. 

Dimanche^ 7. — Le gouverneur écrit à Montholon 
pour qu'il prenne les ordres de l'Empereur au sujets 
des constructions et à Las Cases pour lui déclarer 
qu'il ne peut tirer d'argent sur l'Angleterre sans per- 
mission. 

Sa Majesté entre chez moi et trouve que j'y suis 
bien logé. Elle me recommande de payer mon tailleur 
et de ne pas le faire régler par Balcombe, pour ne 
pas lui avoir d'obligation ; Elle dicte à Montholon une 
longue lettre pour le gouverneur en réponse aux 
questions sur les constructions : Elle déclare que 
Longwood est un bouge. Au dîner, on parle de Miot 
de Mélito qui raconte un tas de bêtises; je ne connais 
pas son ouvrage. Nous lisons le procès de Galas : 
« Cambacérès m'a dit qu'il le croijait coupable », a 
dit l'Empereur. 

Lundis 8. — Je vais avec Las Cases chez l'amiral Mal- 
colm, aux 5nar5. Nous espérions y trouver M™* Sturmei 
nous ne rencontrons là que lady Malcolm,très honnéi 
et bonne femme, mais un peu gênée \ Elle noi 

1. Née Elphinstone. Slurraor disait d'elle : « Elle est petite, bossue et ri- 
chement laide. Quoiqu'ele mette beaucoup d'apprêt et d'oiiginalité dans se 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉiËNE 217 

apprend que la princesse de Galles était dernièrement 
à Tunis, lorsque l'amiral Eamouth est venu sommer 
le Dey et qu'elle a fait dire à cet amiral dé ne pas 
plus faire attention à elle qu'à un simple particulier : 
elle assure" encore que son mari ne compte rester ici 
due six mois. 

; Mardi, 9 juillet, — On écorche une tortue que 
l'amiral avait envoyée la veille; elle pèse 575 livres. 
Je tue une truie d'un coup de fusil. Ensuite, je vais à 
la chasse et ren^arque que les postes sont de nouveau 
•replacés. Lecture de Galas. Ennui. 

•' Mercredi, 10 juillet. — Grand ennui. Nous lisons 
les Souvenirs de Félicie et les Aventures du faux Martin- 



[ Jeudi, il juillet. — Ennui, mélancolie. Je vais avec 
Montholon voir les troupes manœuvrer au camp ; le^ 
officiers nous font mille politesses. Nous parcourons 
ensuite les montagnes voisines. Au retour chez nous, 
nous trouvons le gouverneur qui attendait Montholon 
et lui dit que si on n'est pas mieux établi, c'est notre 
faute, et qu'il fera tout ce qui dépendra de lui pour 
améliorer notre position. Il avait fait savoir la veille à 
Montholon que sa lettre était envoyée en : Angleterre 
pour que l'on vit bien comment l'Empei' eur.se trou- 
vait à Sainte-Hélène. Nous lisons les fables de JLia Fon- 

toilette, pour réparer des ans l'irréparable outrage, on n'en rit pa^. moins 
souvent à ses dépen s ; c'est, au tolal, une bien excellente femme. » " ' 

SAIiNTE-HÉLÈNE. -- T. I. 19 



218 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

taine et l'histoire de M™* de Brinvilliers. Sa Majesté 
dit qu'il conçoit qu'une femme puisse empoisonner 
son mari, mais non son père, puis me demande mon 
opinion. Je lui réponds : « Ni l'un ni l'autre, le poison 
est Tarme des lâches. » 

Vendredi, 12 juillet. — L'Empereur cause du Masque 
de Fer et raconte qu'il y a eu un moment de son 
règne où l'on voulait l'en faire descendre. Le gouver- 
neur de Pignerol se nommait Bompars; il avait marié 
sa fille avec le prisonnier mystérieux, qui était le 
frère de Louis XIV, et les avait envoyés en Corse sous 
le nom de Bonaparte; du mariage étaient issus les 
ancêtres de Sa Majesté. « Je n'avais qu'un mot à dire 
pour que Von crût à cette fable. » 

Samedi, iS juillet. — L'Empereur, faisant dire qu'il 
était indisposé, ne reçoit pas l'amiral, qui est venu 
avec sa femme. 

Dimanche^ 14. — Nous lisons le Voyage au Pôle, par 
Phips*. 

Lundi, 15. — Si nous étions obligés de nous en 
aller tous, l'Empereur serait réduit au suicide. M. de 
Montchenu se trouve chez l'amiral et cause amicale- 
ment avec lui. 

Mardi, 16. — L'Empereur parle de l'Egypte, de 

1. MontholQa mentioiuie la môme lecture et y ajoute celle du Voyage en 
Afrique de Park et Haruemann. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 219 

Tenvie qu'avaient tous les soldats de revenir en 
France, du désespoir qu'avaient plusieurs d'être si 
éloignés de leur pays. Après le déjeuner, Sa Majesté 
s'entretient avec O'Meara du gouverneur : « Cest un 
gardien de galère', un sbire. Il a déclaré à Las Cases 
que, s'il a/oait besoin de faire raccommoder ses souliers, 
il devait les lui envoyer. » Sur ces entrefaites, Hudson 
owe arrive. Sa Majesté sent tout d'abord un mouve- 
ment de colère intérieure et reste dix minutes sans 
3arler, puis se calme et prend le parti de commencer 
a conversation ; lui fait des reproches sur ses procé- 
dés; lui dit qu'avant lui nous écrivions toujours 
dans l'île, que c'est une horrible vexation que d'avoir 
arrêté et lu la lettre que M"*® Bertrand écrivait à 
îiiontchenu. Puisque nous ne pouvions aller le voir, il 
îtait bien simple de lui écrire. Lowe nie avoir inter- 
cepté la lettre et cependant Porteus la lui a vu lire et 
e docteur l'a appris du gouverneur lui-même. L'Em- 
)ereur lui reproche d'être venu parler à Las Cases 
Tune lettre qu'il écrivait en Angleterre et de ses sou- 
iers. Il nie cela, ainsi que d'avoir fait arrêter un 
omestique Parsis qu'il ne savait pas appartenir à 
lontholon; il ajoute que nous empoisonnons tout, 
la Majesté lui dit, sans se fâcher, qu'il est un vrai 
;eôlier; que la lettre qu'il a écrite à Montholon est 
édigée avec esprit, pour faire croire en Angleterre 
[ue si nous sommes mal organisés, c'est notre faute. 
It, à chaque chose désagréable, l'Empereur ajoute : 



220 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

c( Voulez-vous que je vous déclare ce que nous pensons ? » 
Sa Majesté entre autres lui dit qu'il est capable de 
danser la gigue devant Elle; qu'EUe se plaindra en 
Europe; que le gouvernement anglais veut que les 
prisonniers de Longwood soient traités avec les égards 
qui leur sont dûs. Si ce n'était pas pour les laisser 
jouir d'une certaine liberté, on ne les aurait pas 
envoyés à Sainte-Hélène, oùleurséjour coûte deux mil- 
lions par an. On aurait gardé l'Empereur en Angle- 
terre, si l'on avt^._ ,'oulu le tenir en cachot. Sa Majesté 
termine cette conversation de deux heures par ces 
mots : « Mais tout cela ne vous changera pas, ni vous^ 
ni l'opinion que nous avons de vous. » Le gouverneur 
s'en va avec le docteur O'Meara. 

L'Empereur nous raconté dans la soirée sa conver- 
sation et me dit que j'ai t(Jrt de maltraiter ainsi Las 
Cases; je lui réponds qu'il m'a presque mis en colère 
en racontant des histoires aijissi absurdes que celle des 
souliers. Sa Majesté me donne un soufflet en riant. 
Nous passons dîner ; M'"'' de Montholon est daiis le 
salon et dîne pour la première fois avec nous depuis 
ses couches. Pour le baptême du nouveau-né, l'Em- 
pereur déclare que Las Cases doit faire le prêtre, ce à 
quoi M"® de Montholon objecte qu'il n'est pas assez 
bon chrétien. Sa Majesté s'écrie : « Eh bien, et Gour- 
gaitd?^ », puis, ^un peu fatiguée de sa journée, se retire 
vers neuf heures. 

A. La môme question s^ représenta lors (i« la naissance d'Arthur Ber- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 221 

Mer&redi, 17. — Fitz-Gérald déjeune avec nous et 
nous raconte qu'un soldat de son régiment s'est tué, il 
y a deux jours, en tombant dans un précipice au bout 
du parc, alors qu'il jouait au polo. ^ 

Bertrand, en revenant de la ville, nous raconte que 
M. do Montchenu lui a dit que je paraissais un aimable 
jeune homme. En résumé, le commissaire français lui 
a semblé froid, désirant peu voir l'Empereur, et il 
déclarait avoir des pouvoirs illimités. A huit heures, 
j'entre au salon et Sa Majesté s'écrie : « Eh bien, vous 
pvez fait la conquête de M. de Montchenu; il assure que 
vous êtes des plus aimables. J'ai peur que les lettres que 
vous écrivez à votre mère ne vous fassent grand tort, 
Duisque vous y dites que vous êtes bien traité. — Oui, 
iire, mais je ne crains pas qu'elles soient imprimées, 

ar je ne m'exprime ainsi que pour tranquilliser ma 
nère, qui est âgée et que j'adore. Quand j'étais prés 

e mourir de la dysenterie, j'écrivais que je me 

»ortais bien. » 
A dîner, on raconte que M. de Montchenu savait 

ue M™* de Montholon avait dîné hier à. table ; l'Em- 

ereur demande alors : i<^ Il a donc ici des agents? » 

n fait observer que le docteur est allé en ville et 

|U'il a bien pu raconter ce détail. 
Jeudis 18. — Je ne vois pas de la journée Sa Majesté 

ai dîne chez elle. Le gouverneur vient parler à Mon- 

|ind (17 janvier 1817). Ce fut le ministre protestant Vernon qui vint le bap- 
er. L'accoucheur s'appelait Lewinston. 

19. 



222 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

tholon ; il se propose d'envoyer un officier pour sur- 
veiller les travaux ; il charge le colonel Wygniard * de 
tout le détail de la maison ; il parle aussi de construc- 
tions provisoires à élever. L'Empereur n'a fait de- 
mander personne. J'ai dressé une liste des meubles 
qui nous sont nécessaires. 

Vendredi, 19. — Vers six heures du matin, j'en- 
tends crier : a Au feu! » Je m'habille vite, je cours : le 
feu est au salon, la glace est cassée, le devant de la 
cheminée brûlé; je n'avais pas un pot d'eau sous la 
main. La garde arrive, je monte sur le toit et ôte des 
ardoises; on éteint. 

Montholon vient prendre du café avec moi. L'Em- 
pereur lui dit que personne ne pouvait se montrer 
jaloux des autres. Si on se ligue, comme cela en a 
l'air, contre Las Cases, il témoignera du froid aux 
ligués et redoublera de soins pour Las Cases. Mon- 
tholon observe à l'Empereur que nous sommes tous 
piqués. Ici, il n'y a ni fortune, ni places, il n'y a que 
la considération que Sa Majesté nous témoigne, qu 
puisse en quelque chose nous consoler; que je sui: 
le plus à plaindre, sans femme, sans enfants, san, 
même de domestique. Comme je le dis à Montholon 
je croyais avoir quelques droits à l'amitié de l'Empe 

1. Edouard Buckley Wygniard ou Wyniard, Lieutenant-colonel du génie q* 
fut en effet, chargé de la construction de la nouvelle maison de LongwoO' 
Stûrmer disait de sa femme « qu'elle plaisait assez agréablement. » Il doni 
à Wygniard le titre de quartier-maître général. A la fin de la captivité, il étf 
devenu major général et secrétaire militaire d'H. Lowe. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 2Î3 

reur; j'avais, à trente-deux ans, perdu un état que 
j'aimais; j'avais abandonné ma patrie, ma famille, 
pour le suivre, uniquement pour l'honneur. La con- 
duite de Sa Majesté est bien étonnante, car Las Cases 
n'a ni esprit, ni science ; il n'a jamais servi sur les 
champs de bataille.... Je ne me laisserai pas avilir 
par lui. Montholon termine en ces termes : « Croyez- 
vous que ma femme et moi ne sommes pas piqués de 
ce que Sa Majesté ne nous a pas demandés hier? Il 
faut dissimuler et patienter. » Nous déjeunons tous 
dans nos chambres, parce que le billard est placé dans 
le parloir. Les Bertrand essayent de me consoler : 
« L'Empereur est comme cela, mon. cher Gourgaud; 
nous ne pouvons changer son caractère. Il faut faire 
son devoir et se moquer du reste. C'est ce caractère-là 
qui est cause qu'il n'a pas d'amis, qu'il s*est fait tant 
d'ennemis, et qu'enfin nous sommes à Sainte-Hélène. 
C'est aussi pour cela que ni Drouot, ni ceux qui 
étaient à Tile d'Elbe, ni d'autres que nous^ n'ont 
voulu le suivre ici. » 

Vers quatre heures, l'Empereur se promène avec 
Malcolm, Las Cases et le maître pilote du Newcastle, que 
l'on présente à Sa Majesté. On attelle la calèche; on 
demande M™** de Montholon. Nous arrivons près de 
l'Empereur, qui ne nous dit rien, cause avec le maître 
pilote et lui demande la force du Newcastle, le prix d'une 
frégate pareille et celui d'un vaisseau de cinquante 
canons. Au moment de monter en calèche, il m'apos- 



224 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD - 

trophe en ces termes : « Ah! monsieur le général^ corn- 
ment vous poriez-vous? — -Pas trop bien, Sire. — 
Vous avez mis le feu , hier dans la cheminée et vous 
avez manqué de nous brûler ce fnaHn. — Sire, nous ne 
sommes pas restés plus dé quarante minutes au salon. » 
Promenade en calèche. Conversation sur la cour de 
TEmpereur à Paris et les pages. « Joséphine n'aurait pas 
voulu pour dame d'honneur de i/"® de Montebello. J'aurais 
mieux fait d' épouser une Française cju une Autrichienne. » 
Sa Majesté me demande ce qu'est devenu M. de 
Mailly en 1814? Je l'ignore. L'Empereur rentre; je vais 
chez moi et suis tout étonné de ne plus trouver à ma 
cheminée une petite croix de diamants et les portraits 
de mon père et de ma sœur. On m'a volé ! James, le 
domestique de Las Cases, vient demander Slaven. Je 
me rends chez Poppleton pour lui raconter qu'on m'a 
volé. On lui assure que James est entré chez moi en 
mon absence. Celui-ci mandé est interrogé; il se trou- 
ble beaucoup. Montholon croit savoir qu'on le soup- 
çonne d'avoir pris de l'argenterie et, chez Pierroi;i,,du 
vin; tout dépose contre lui. Marchand survient alors 
et me dit d'un ton mystérieux : « Yoilà, général, ce que 
j'ai trouvé dans la poche de l'Empereur », et .il me 
remet ma croix et mes portraits. Nous croyons, t^us 
que c'est une manœuvre pour sauver James. Un instant 
après, Sa Majesté me demande; je la trouve avec Las 
Cases, et elle s'écrie d'un air fâché : « Voyez comme 
vous êtes; il faut le pendre; et qui? C'est moi qui suis- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 225 

entré chez vous, parce que vous laissez vos portes ouvertes. 
J'ai visité vos papiers, fai pris la croix et les portraits. » 
Je lui réponds que je ne pouvais penser cela et , croyant 
qu'on m'avait volé, il était tout simple que je tâchasse 
de découvrir le voleur. 

Nous dînons dans le cabinet topographique. L'Em- 
pereur me demande si j'ai fini mes extraits. Je n'ai 
rien fait, je ne me sens pas bien. « Est-ce que vous avez 
encore la dysenterie? — Non, Sire. » Sa Majesté est 
toujours fâchée, me gronde encore à table lorsque je 
lui dis que j'allais faire arrêter James au moment où 
Marchand est entré. On lit Rhadamiste et on se retire 
à dix heures et demie. 

Samedi^ 20 juillet. — Sa Majesté visite son nouvel 
appartement et me dit : « Eh bien/ comme vous êtes 
sage. » A dîner, M"^ de Montholon, qui, d'habitude, 
était assise à la gauche de Sa Majesté, prend sa place 
à droite et Montholon se met près de moi, ce qui vexe 
Las Cases. L'Empereur me parle de la solde des trou- 
pes et de ce qu'il a fait pour leur bien-être; suivant 
lui, les officiers sont trop payés; chez les Romains, un 
général n'avait que quatre fois la solde d'un simple 
soldat. 

Nous parlons des pages. A Dresde, le grand écuyer 
ne voulait pas fournir de cheval au maréchal Ney et 
l'Empereur fut obligé de dire : « Eh bien/ je vais lui 
donner le mien/ » M^'^ Mars est venue à Dresde. 



886 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Nous lisons Atrée et Thyeste et nous nous couchons à 
10 heures et demie. 

Dimanche, 21 juillet. — Les Balcombe viennent dé- 
jeuner, ainsi que Fitz-Gérald et un oJBûcier du 66% 
M. Dickenson. Nous ne recevons pas très honnête- 
ment ces péronnelles. Contre leur ordinaire, elles me 
font des politesses, me grondent de ce que je ne suis 
pas allé en ville depuis longtemps, assurent que le 
commissaire russe ne tardera pas à faire sa visite à 
nos dames, mais que Montholon est une bête. Après 
déjeuner, elles s'habillent; <.< Rose Boutonneuse * » arrive 
avec sa mère et M. Portons, elle a l'air fâché et fait la 
bégueule. On présente tout cela à Sa Majesté qui s'en 
débarrasse vivement, puis se promène tristement dans 
le jardin et dit à M™® de Montholon que son mari 
ferait un bien bon chef du garde-meuble. Coucher à 

10 heures et demie. Journée, en résumé, assez triste. 

Lundi , 22. — J'ai du chagrin toute la nuit de la 
manière dont Sa Majesté agit envers moi qui ai tout 
sacrifié pour la suivre ; mon cœur en est gros, car je 
n'ai aucune consolation. L'Empereur me demande à 

11 heures, m'ordonne d'un air froid de lui dessiner 
une carte d'Egypte, déjeune dans le jardin avec Las 
Cases, Montholon et moi, se promène en calèche et 
tout cela d'un air fâché. Il demande quel est celui de 



1. C'est une méchanceté de Gourgaud. On appelait cette jeune fille « Bouton 
de rose ». 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 227 

nous qui s'ennuie le moins. Je m'écrie : « C'est le grand 
maréchal » et le plus « c'est moi! » Et j'ajoute : <c Je 
suis le plus malheureux d'ici, étant seul, et obligé de 
dévorer tous mes chagrins. Non seulement, je ne puis 
reposer mes regards sur le présent, mais même l'avenir 
m'épouvante! » Alors, l'Empereur commence un long 
discours, me dit que tout ce qui arrive est de ma faute ; 
que je veux trop exiger des autres; que je suis un 
brave jeune homme, mais que, si j'ai un bon cœur, j'ai 
aussi une mauvaise tête. 11 est naturel que Las Cases 
convienne mieux que moi à Sa Majesté, vu son âge. 
A cela, je réponds que je suis bien loin de vouloir 
contraindre les affections de l'Empereur; que je ne 
réclame que la justice et qu'il me semble que je ne 
dois pas être plus mal traité à Sainte-Hélène que je 
ne l'étais au temps des prospérités; qu'alors Sa Majesté 
avait pour moi les plus grandes bontés, et c'est ce 
souvenir qui me cause tant de chagrin, alors que je 
e compare à sa conduite présente. L'Empereur, par 
moments, se fâche, redevient souverain et, dans d'au- 
tres, me témoigne un vrai attachement. Las Cases 
n'ouvre pas la bouche dans tout ceci, même quand 
je lui dis qu'il n'avait aucun titre à la bonté de Sa 
SCajesté,- n'ayant pas fait la guerre sous lui. L'Empe- 
reur termine en disant que nous sommes tous égaux 
et devons vivre en frères, et rentre chez lui. A quatre 
tieures , il sort et me demande au jardin ; il parait 
/riste, mais non fâché. 



228 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

AprésMîner, où M"" de Montholon a repris sa place 
près de moi, nous avons une conversation très animée 
sur les merveilles de la nature. Sa Majesté ne croît que 
ce qui est. Mesmer, Gall, Lavater sont des charla- 
tans, parce qu'ils racontent ce qui n'est pas. Coucher 
à 10 heures. 

Mardi, ^^ juillet. — L'Empereur est de mauvaise 
humeur et fait deux tours de jardin sans dire un n^ot! 
0' Méara annonce que l'on va poser la tente. Sa 
Majesté gronde Montholon d'avoir fait ouvrir inutile- 
ment une porte à la maison; c'est ridicule de vouloir 
loger si à l'intérieur. Il reçoit des Anglais et, de chez 
lui, on pourrait entendre tout ce qui se dirait dans le 
Cabinet. Le soir, nous jouons aux échecs : l'Empe- 
reur parle de sa jeunesse, d'Auxonne, de MM. dû 
Teil, de Neuilly, Mabille, de Bussy. Coucher à 
11 heures. 

Mercredi, 24. — Un officier de marine vient, avec 
des matelots, poser la tente. Le régiment de Sainte- 
Hélène et le 53® se réunissent au camp pour manœu- 
vrer; il fait uiie pluie horrible. Il arrive un vaisseau 
d'Angleterre et on envoie à l'Empereur des lettre? 
de sa mère, de Pauline, de Lucien, etc. Las. Cases 
Marchand sont, les deux seuls qui reçoivent des nou 
velles; je m'attriste de n'en pas recevoir de ma famille 
Nous île dînons qu'à 9 heures : l'Empereur iit le: 
gazettes françaises que l'amiral lui a apportées 






/ODR-NAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 229 

nous apprend que le grand maréchal est condamné à 
mort par contumace. Sa Majesté parle de l'amiral, dit 
n'avoir pas bien encore saisi son caractère, car ce 
n'est qu'en fréquentant les gens qu'on apprend à les 
connaître ; il paraît cependant être un brave Homm'e. 

Le gouvernement anglais a l'intention que nous 
soyons bien traités et n'a pu se montrer satisfait de 
l'envoi de commissaires étrangers. M. de Stiirmer n'a 
eu la permission d'épouser sa femme qu'en venant à 
Sainte-Hélène. 

Jeudis 25. — L'Empereur parle de la conspiration 

de.Moreau : Pichegru avait été novice à Brienne. 

'." « Peu après Marengo, Louis XVIII m'écrivit. Vabbé 

de Montesquiou donna, la lettre au grand juge, qui me 

la remit. Elle était conçue en ses termes : « Monsieur 

DE BONAPARTE n'a AUCUN RAPPORT AVEC CEUX QUI ONT 
■GOUVERNÉ LA FRANCE JUSQU'iCI. MaIS VOUS AVEZ TROP 
DE JUGEMENT, MONSIEUR, POUR CROIRE QUE GELA VA 
durer; DITES quel RANG, QUELLE PLAGE VOUS VOULEZ 
OCCUPER, JE VOUS LAISSE ENTIÈREMENT LIBRE DE CHOI- 
SIR. Je NE DÉSIRE QUE LA TRANQUILLITÉ DU PEUPLE 
, FRANÇAIS. J'en ferais le BONHEUR, COMME VOUS EN 
FERIEZ LA GLOIRE . » 

Le Premier Consul fît donner à Tabbé de Montes- 
quieu l'ordre de quitter Paris et on lui remit une 
réponse dans laquelle il disait ne pouvoir abandonner 
; Ceux qui l'avaient élevé à la magistrature suprême, et 
qu'il ferait son possible pour justifier ce qu'ils atten- 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 20 



230 GÉNÉRAL BARON GOURGAIH) 

daient de lui, mais qu'il priait le comte de Lille de 
lui faire savoir où il comptait se fixer et que les 
vœux du peuple français l'y suivraient. 

Peu avant ce temps, M"^ de Guiche était venue 
d'Angleterre à la Malmaison. Joséphine la présenta à 
son mari. C'était une jeune femme charmante; mais 
aussitôt qu'elle eût parlé Bourbons, le Premier Con- 
sul lui tourna le dos. Joséphine dit à son mari que 
Louis XYIII ferait élever sur la place du Carrousel 
une statue qui le représenterait et où lui, Bonaparte, 
serait représenté sous la forme d'un génie, lui met- 
tant la couronne sur la tête; le Premier Consul l'in- 
terrompit en s'écriant : .... «^ Et mon corps dans le 
piédestal? » 

Au moment de la conspiration Larochefoucauld- 
Vaudricourt, on se servit de Thureau pour faire 
contre le Premier Consul un traité entre les Jacobins 
et les Royalistes. Un agent de la police secrète fut 
envoyé au comte de Lille comme un émissaire jaco- 
bin. 

! 

Vendredi, 26. — L'Empereur lit les gazettes anglaises 
et sort en calèche. Il est d'une extrême tristesse. Il 
est content du mariage de la princesse Auguste de 
Saxe avec l'empereur. Après dîner, lecture des Veil- 
lées du châteoM, 

Samedi, 27. — Sa Majesté me dit que je ne dois 
pas tant m'attrister; que, quelque chose qui arrive, 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 231 

Elle m'assurera 2 à 300000 francs qui me permettront 
de vivre partout honorablement. Tôt ou tard, nous 
irons aux États-Unis ou en Angleterre. En cas de 
malheur, d'ailleurs, l'Impératrice me ferait un sort. 

Le colonel Keating* vient pour être présenté à Sa 
Majesté; il cause avec Las Cases et avec moi; il a 
l'air d'un brave et franc militaire. Je lui fais voir ma 
chambre et il reconnaît que nous sommes bien mal 
traités. Sa Majesté le reçoit dans le salon. 

Au dîner, il y a une sorte de gaieté. L'Empereur 
parle de l'étiquette de l'ancienne cour; Bertrand vou- 
lait alors que tout le monde fût nourri par le souve- 
rain, lienclierà 11 heures. 

Lundi, 29. — Nous lisons le manifeste de Henri IV 
sur Marguerite de Valois. L'Empereur déclare que 
c'est un libelle. Le petit Las Cases dîne à table, ce qui 
étonne Sa Majesté. Nous lisons la Mort de Pompée. 

Mardi, 30 juillet. — L'Empereur me dicte sur la 
èampagne du Rhin. Je commence la carte de Syrie ; 
mauvais temps, tristesse, ennui.... 

Mercredi, 31 juillet. — Sa Majesté me dicte un nou- 
veau plan de travail. Lecture de Mélanie^ « Elle n'a 
qui! à déclarer quelle ne veut pas et tout est dit. » L'Em- 
pereur, affecté, se couche à minuit. 

1. 11 avait été Gouverneur de l'île Bourbon. 
3. De La Harpe 



232 GÉNÉRAL BAIION GOURCAUD 

Jeudi, i^^ août. — Je travaille toute la journée à la 
carte de Syrie. Bertrand présente des officiers de 
marine à sa Majesté qui les reçoit dans la salle do 
billard et s'impatiente de ce que le salon ne s'achève 
pas. Après dîner, nous lisons Beverley. Pourquoi le 
jouait-on et ne le joue-t-on plus? C'est donc la police 
qui le défend, à cause des jeux? « Il n'y a pourtant 
pas de joueurs parmi nous? » M"® de Montholon 
cite Las Cases. Étonnement de Sa Majesté qui lui 
demande s'il a perdu de fortes sommes. « Quelque- 
fois jusqu'à mille louis. — Alors vous êtes joueur? » 
Las Cases n'est pas satisfait d'être aiiisi démasqué. 
Beverley est bien le père de famille de Diderot. Les 
parents ne doivent pas se familiariser ainsi avec les 
enfants; les uns commandent, les autres obéissento 
A Valence, Jullien faisait la cour à une jeune fille de 
Saint-Domingue des plus riches ; ils s'aimaient. Jullien 
fait sa demande, la mère emmène la demoiselle 
comme pour aller à la promenade, mais la fait monter 
dans une chaise de poste et l'enlève au loin. Cette 
mère a bien agi, d'autant que, peu après, elle mariait 
sa fille avec un gros négociant de Bordeaux. Pourquoi 
raisonner avec les passionnés? 

Vendredi, 2 août. — Je travaille. L'Empereur me 
donne à extraire du Moniteur les campagnes du Rhin. 
Ce n'était qu'une petite guerre de fourrageurs, menée 
sans plan; les attaques étaient faites de détail. Après 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- IlÉLÈiNE 233 

lîner, lecture à! Eugénie^. Coucher à 11 heures. Je 
'eçois une table à écrire. 

Samedi^ 3. — Bingham et le colonel Mant viennent 
mir l'Empereur. Ils parlent des manœuvres des 
lix compagnies du' bataillon anglais. Celle de chas- 
seurs étant détachée, la neuvième est fondue dans 
es huit autres, qui forment quatre divisions de 
nanœuvre. Cela n'est pas bon : le capitaine ne se bat 
)as avec ses soldats, ni ceux-ci avec leurs ofQciers. 

Le gouverneur vient parler à Montholon. 

M™® de Montholon me dit que plus elle voit les sou- 
;rerains de près, plus elle aime la République. Elle 
ijoute que depuis qu'on nous a ôté nos épées, nous 
le devrions plus porter l'uniforme. Je lui réponds que 
îi ce n'était pas pour faire plaisir à Sa Majesté, je 
le le porterais certes pas. 

L'Empereur parle de Suez et de la possibilité d'y 
ancer une expédition de 5000 hommes, qui, en un 
m, inonderait l'Egypte en coupant deux lieues de ter- 
rain, près de la mer Rouge, qui est plus haute que 
e Nil de quinze pieds. Grand ennui. Coucher à 
10 heures. 

Dimanche 4, lundi 5, mardi 6, mercredi 7, jeudi 'è, -^ 
jrand ennui. Le gouverneur demande à Bertrand si 
^a Majesté voudrait venir chez lui à l'occasion de la 
.*ête du prince régent. On liVlurcaret et Venceslas. 

I. De Beaumarchais. 

20. 



234 GÉNÉRAL BARON GOUROAUD 

Je suis toujours de mauvaise humeur. Bertrand 
seul me donne des consolations : « Soyez tranquille 
sur l'avenir, Gourgaud. L'Empereur revient toujours 
au bien. Laissez agir les intrigants. Sa Majesté sait 
bien que vous êtes un de ses enfants. Elle vous aime, 
Elle rêve pour vous un riche mariage. Elle vous 
donnera deux ou trois cent mille francs. » 

Le mardi, on a répété les grandes manœuvres qu'on 
exécutera le 12. On a attaqué le grand mamelon avec 
des succès variés. Enfin, Bingham a harangué ses 
soldats : « Allons, mes amis, encore un hourra, et la 
position est à nous. » Là-dessus, il prend son chapeau 
à la main, et crie : « Hourra », la position est enlevée. 
Qui est-ce qui la défendait? 

Montholon est allé hier voir Bingham, et a trouvé 
sa femme gentille. J'ai joué aux échecs avec l'Empe- 
reur, qui m'a parlé avec douceur. Espérons : j'ai con- 
fiance en Bertrand. 

Vendredi^ 9. — Déjeuner dans le jardin, ensuite 
lecture de Gastiglione. Je reprends les pièces du 
Moniteur. Le gouverneur vient, il prie Montholon 
d'avertir qu'il est là. Sa Majesté s'écrie : « Cest 
borif je n'ai rien à lui dire ». Il s'en va. Promenade 
en calèche. Un bâtiment vient du Gap. Ferzen est 
dessus. Dîner. L'Empereur me fait jouer avec lui aux 
échecs. 

Samedi, 10. — Sa Majesté déjeune seule chez Elle. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 235 

Promenade en calèche, visite de l'amiral. Promenade 
à pied. 

Dimanche^ 11. — Déjeuner dans le jardin. Lecture 
d'Arcole. « Ah! quels beaux jours c était alors pour la 
France! » Las Cases s'écrie : « Ce chapitre est plus 
beau que Flliade ». Quant à moi, je vois bien qui est 
Achille, mais je ne conçois pas Las Cases en Homère. 
Le petit Las Cases dîne à table. Lecture du Philinthe\ 
Ennui. Coucher à 10 heures. 

Lundi, 12. — Je travaille à la campagne du Rhin. Les 
troupes anglaises manœuvrent pendant une heure. 

Mardi, 13. — L'Empereur me parle de M. de Pradt 
qui avait une double face. Le soir, nous lisons 
Horace. C'est un bel ouvrage. Voilà des hommes! 

Mercredi, 14. — A 9 heures du matin. Sa Majesté 
entre dans ma chambre; je ne suis pas encore habillé. 
Elle me" dit' de venir à la chasse et promener avec 
Elle. Le gouverneur vient dire à Montholon que son 
crédit est épuisé. Le soir, nous lisons Cinna. Ah ! que 
c'est beau! 

15 août 1816. — Je prépare un bouquet pour l'en- 
voyer à Sa Majesté de la part du roi de Rome. A 
8 heures, l'Empereur entre chez moi. Je lui montre le 
bouquet, et il me dit : « Bah! le roi de Rome ne pense 
pas plus à moi qu'à... » {sic). Je sors avec Sa Majesté 

1. Par Fabre d'Êglantine. 



236 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

et Las Cases. Promenade au jardin. Les Bertrand 
viennent déjeuner avec, nous, ainsi quePiontkowski. 
On lit deux chapitres de Rivoli. L'Empereur sort en 
calèche avec M""® de Montholon. Lecture de Cinna. 
Coucher à 10 heures et demie. 

16 août. — On apporte une pompe pneumatique à 
faire de la glace. L'amiral vient et on essaye devant 
lui l'instrument. On parvient à refroidir l'eau et voilà 
tout. Sa Majesté sort avec l'amiral, après avoir vu l'ex- 
périence, et cause longtemps avec lui. Dîner triste. 
Coucher à dix heures et demie.. 

M août. — L*Empereur me demande au jardin 
déjeuner sous la tente : je lui lis ensuite mon travail 
sur la campagne de 1800, et il la suit sur la carte; il 
me fait les critiques les plus fondées. Montholon 
apporte une lettre du gouverneur qui déclare ne pou- 
voir dépenser plus de huit mille livres sterling par an 
-pour Longwood, et que c'est à l'Empereur à payer le 
surplus. Sa Majesté dit à Montholon de traduire le 
mot insulte. Nous nous rappelons les intrigues du 
Northumberland, « moi la chambre, toi l'écurie * ». 
Puis, nous nous rendons chez les Montholon, où l'Em- 
pereur dicte une belle réponse à faire au gouverneur 
sur sa situation, le traité des Puissances, les commis- 

1. N*esl-ce pas une allusion au logement de Napoléon à Longwood, le lieu 
le plus alrncc de l'île, tandis que Lowe demeurait dans la délicieuse maison 

Ac Plq.ntation'i 



JOCRNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 237 

saires. Il n'a qu'à écrire à ses amis d'Europe pour en 
obtenir des secours. 

J'ai un tel mal de tête que je suis obligé de rentrer 
chez moi. Je me couche et prends médecine. 

18 août. — Le gouverneur vient avec l'amiral et 
son état-major. Il insiste pour voir Sa Majesté qui est 
dans le jardin. L'Empereur lui dit tout ce qu'il a sur 
le cœur et contre lui et sur ses vexations. Sir Hudson 
Lowe s'écrie : « Mais, monsieur, vous ne me connaissez 
pas. — Eh! far dieu! où vous aurais-je connu? Je ne 
vous ai vu sur aucun champ de bataille. Vous n étiez bo7i 
quà payer des assassins. » Le gouverneur menacé de 
ne plus envoyer de vivres. Sa Majesté reprend : 
« Voyez ce camp, là, où sont des soldats. Tirai et je leur 
dirai : le plus ancien soldat de l'Europe vient 
vous demander a manger la gamelle avec vous, et 
je partagerai leur dîner. » 

Le gouverneur est interdit : il assure qu'il n'a 
pas sollicité sa place, mais qu'il veut son rappel. L'Em- 
pereur l'interrompt ainsi : « Je sais, moi qui ai gou- 
verné le monde, quelles gens Von prend pour remplir de 
semblables missions.... Ce ne sont que des hommes 
déshonorés qui les acceptent. Vous faites bien de demander 
votre retour. Cela sera bien pour vous et pour moi. » 
I Sur ces mots. Sa Majesté quitte Hudson Lowe, dit 
honnêtement adieu à l'amiral et entre chez moi, qui 
i suis toujours alité. 



238 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

La veille, le gouverneur était allé chez Bertrand, 
qui l'avait à peu près envoyé promener. Je pense à la 
fête de ma mère. 

Lundis 19. — Je vais mieux. L'Empereur vient me 
voir; je lis toute la matinée. Les officiers du 53® sont 
indignés de la conduite du gouverneur. Ils disent que 
Sa Majesté a raison de penser qu'EUe peut aller au 
camp, qu'il n'y a pas un seul qui ne se privera de 
tout pour lui. Ce sont des militaires. Je dîne à la table 
de l'Empereur, qui me plaisante sur ma maladie. Lec- 
ture de Tartufe. Coucher à 10 heures. 

Mardi, 20. — Sa Majesté me demande pour entendre 
la lecture de la lettre qu'Elle a dictée à Montholon en 
réponse au gouverneur : 

1° Au sujet du traité du mois d'août. Si Sa Majesté 
s'était rendue à l'empereur de Russie, ou à celui 
d'Autriche ou même au roi de Prusse, le premier 
n'aurait pas oublié Âusterlitz, le second que son 
empire fut remis quatre fois sur pied par la France, 
le troisième que l'Empereur, à Tilsitt, pouvai\, aisé- 
ment mettre un autre souverain sur le trône. 

2" Pour l'affaire d'argent, il termine en disant que 
si on refuse de lui envoyer des vivres. Sa Majesté ira 
en chercher chez les grenadiers du 53^, qui, eux, ne 
refuseront pas de donner l'hospitalité au premier sol- 
dat de l'Europe. 

C'est bien. Las Cases dit : « sublime ». On fait quel- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 239 

ques corrections. Dîner, lecture. Sa Majesté se retire 
de bonne heure. 

Mercredi^ 21. — M. Wygniard nous est envoyé par 
le gouverneur, pour nous demander ce que nous vou- 
drions ajouter à nos logements. Je réponds qu'il me 
semble qu'au lieu de toujours arranger des demeures 
provisoires il vaudrait bien mieux élever un bon bâti- 
ment comme celui de Balcombe; mon avis sera 
soumis au gouverneur. Échecs, dîner, lecture de 
George Dandin. Il arrive des bâtiments du Gap. Las 
Cases reçoit une lettre. 

Jeudis 22. — Je travaille au plan du bâtiment désiré; 
le gouverneur l'approuvera, dit M. Wygniard. Un 
bâtiment va repartir pour l'Europe; j'écris à ma mère. 
SaMajesté est indisposée et ne veut recevoir personne. 
Le docteur et Bertrand sont les seuls qu'elle voie. Je 
dîne dans ma chambre et me couche à 10 heures un 
peu indisposé : la dysenterie m'effraye. 

Vendredi, 23. — L'Empereur me demande mon 
plan : nous serions bien mieux installés si on l'exé- 
cutait; mais il faut nous appliquer à ne rien coûter au 
gouvernement anglais. 

Las Cases déclare qu'il ne demande rien, et il se 
plaint toujours. Il ne voudrait pas être séparé de Long- 
wood de plus de cinquante pas. 

Je joue aux échecs avec Sa Majesté. Dîner, lecture 



2i0 GÉNI^IÎAL BARON GOURGAUD 

(le contes moraux. Les hommes ne devraient pas mai> 
gcr de viande. Coucher à 10 heures.. 

Samedi^ 24. — Mpntholon vient chez moi me dire, 
le la part de l'Empereur, que Sa Majesté n'a pas vouIh 
.:ue déclarer positivement, dans la crainte de me faire 
do la peine, qu'Elle ne se souciait pas qu'on bâtisse 
ti avantage. Quand Wygniard vient, je lui rapporte les 
paroles de l'Empereur. 

Sa Majesté vient ensuite chez moi, me dit que je 
suis bien logé, plaisante et m'emmpiie. Elle se pro- 
mène seule avec moi dans le jardin., Suivant Elle, la 
lettre de Montholon fera un grand effet en Europe. 
J'objecte que son 'nom n^y estpas encore très connu. 
Déjeuner dans le jardin. Dîner dans ma chambre; cou- 
cher de bonne heure. 

Dimanche^ 25. — Je lis la lettre ; tout le monde le 
trouve bien ; il faut l'envoyer en Europe. On présenta 
à l'Empereur M. Louis, officier du Northumherland 
et un autre officier venant de l'Ile de France. 

On avait, en France, de mauvais espions. C'était Ir 
faute de Savary. 

Bertrand et sa femme viennent dîner ; on cause jus 
qu'à 11 heures sur les droits maritimes et le blocui! 
continental. Les Américains se battaient moins pou 
le droit que pour l'intérêt. Tout à coup, M™* Bertranc 

1. Ou, plutôt, ancien officier du Northumberlànd, où il avait le crada^ 
lieutenant. 



J 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 2^1 

s'écrie: « Il est une heure et demie! » Il en était à 
peine 11 et demie; coucher. 

Lundi, 26. — L'Empereur se lève à 6 heures, cause 
avec Las Cases et me fait, ainsi que Piontkowsld, 
déjeuner avec lui sous la tente. Nous causons des 
anciens officiers d'artillerie, des fortifications, de Gar- 
not. Je vais à la chasse et vois un chat sauvage. Le 
gouverneur envoie son médecin voir l'Empereur. 

Mardi, 27. — Je vais au camp voir le major Fischer; 
il me fait des amitiés, mais parle de l'Empereur avec 
fort peu d'intérêt. 

Sa Majesté m'entretient des espions et demande 
ensuite quelle sera la lecture du soir. « La lettre, 
bien entendu. » Las Cases assure gravement que ce 
document va mettre l'Europe en feu. L'Empereur me 
dit d'en faire une copie et je réponds que je ne suis 
pas le copiste de M. de Montholon. L'Empereur me 
relève en déclarant que je lui manque de respect. Je 
suis mal à l'aise toute la nuit. 

Mercredi, 28. — Fitz-Gérald me présente un jeune 
officier de ses amis qui parle bien français. 

Au salon, on fait des lectures de batailles. Las Cases 
avait bravement esquivé Quiberon. 

Jeudi, 29. — On raconte en ville que l'Empereur a 
donné à Bertrand un coup de poignard pour n*avoir 
pas voulu signer la lettre. Sa Majesté en fait une nou- 

SAINTE-HÉLÊNE. — T. . 21 



2li2 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

velle pour déclarer qu'Elle ne veut plus recevoir per- 
sonne. Elle me raconte qu'Elle en a rédigé une sur le 
Bill et que Bertrand ne se soucie pas non plus de la 
signer. 

Après diner, conversation sur l'Egypte, lecture de 
la révolte du Caire. 

Vendredi^ 30. — L'Empereur me demande à 2 heures 
sous la tente et cause des lettres. Les officiers du 
camp ont été avertis de la part du gouverneur de ne 
plus venir à Longwood, cela contrariant Sa Majesté. 

A diner, conversation sur le 13 Vendémiaire et les 
Parisiens; l'Empereur me «dit : « Gourgaud, vous qui 
dites toujours la vérité^ comment avez-vous trouvé le 
chapitre de la révolte du Caire? — Très bien, sire. » — 
Sa Majesté passe au salon, et dit à Montholon d'écrire 
une nouvelle réponse au gouverneur, dicte jusqu'à 
minuit et dit : « S'il se fâche. Las Cases écrira, ensuite 
Gourgaud, ensuite moi. » 

Samedi, 31. — Je vais planter des sapins dans le 
parc. Sa Majesté me demande pour déjeuner sous la 
tente. Elle s'est levée de grand matin, s'est pro- 
menée à pied et a été chez Archambault à l'écurie. 
Elle paraît fatiguée et triste. 



De la main de Gourgaud : 

<c Je n'ai pas retrouvé mes notes du 1*' au 21 sep- 
tembre 18iô ». 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 243 

21 septembre 1816. — Slaven m'a quitté. Je lui ai 
délivré un bon certificat. Il aurait désiré que je lui 
donnasse deux dessins représentant l'Empereur. 

L'amiral est venu prendre congé. Sa Majesté m'a 
dit après son départ : « Il ne m'a rien appris de nou- 
veau. Je n'ai fait que, parler marine. » 

Le 22. — L'amiral met à la voile pour le Gap. Slaven 
est à bord : j'ai pris un autre domestique. 

Le 24. — Il y a du mystère à Longwood; le gouver- 
neur en fait le tour. 

Le 25. — Les inquiétudes continuent toujours. Man- 
tholon est dérouté. Je rencontre M. de Montchenu, 
qui s'en revenait du camp, me dit bonjour et me 
demande de mes nouvelles. Je raconte cela à l'Empe- 
reur qui, le soir, me dit d'un ton fâché. « Eh bien, 
qu'est-ce que vous dites des commissaires? Ils sont 
venus tous les trois à la barrière. » 

Le 30. — L'Eurydice arrive d'Angleterre avec des 
gazettes. Je reçois deux lettres de ma mère. 

Le l®"* octobre. — Je reçois une nouvelle lettre de ma 
mère. On parle de fâcheuses mesures. Hudson Lowe 
vient avec tout son état-major, déclarant qu'il a besoin 
le voir Sa Majesté pour lui communiquer de nouvelles 
nstructions qu'il vient de recevoir. Celle-ci fait 
'épondre qu'Elle est indisposée. 

2 octobre. — Las Cases nous parle du retour en 



244 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

France, il voit l'Empereur aux Tuileries et débite 
mille folies. Sa Majesté ne sort pas. Le gouverneur 
fait de nouveau demander au grand maréchal quand il 
pourra parler à Sa Majesté. 

3 octobre. — Nous nous promenions dans le jardin, 
l'Empereur, M™*' de Montholon, Las Cases et moi, 
lorsque le docteur vint, d'un air triste, annoncer que 
M. Reade arrivait, de la part d'Hudson Lowe, pour 
communiquer les nouvelles qu'il avait reçues. Sa 
Majesté répond que si cet envoyé est au courant de 
tout, Elle le recevra. O'Meara va chercher Reade et 
nous restons un peu en arriére. Il fait voir des lettres 
de lord Bathurst et ajoute que le gouverneur montrera 
ses nouvelles instructions au grand maréchal, et le 
prie de venir, pour cela, le lendemain, à Plantation- 
House. Pendant ce dialogue, que nous n'entendions 
pas, nous étions des plus inquiets. Reade nous annonce 
que Piontkowski et trois autres personnes devront 
quitter File et que les restants devront signer de nou- 
velles déclarations. 

Après son départ, l'Empereur nous répète ce qu'il 
vient d'apprendre. Pendant qu'il causait avec l'émis- 
saire du gouverneur, M™^ de Montholon et moi, nous 
nous promenions avec le docteur, qui nous assure que 
c'est très sérieux et qu'il n'y avait pas là de quoi rire : 
il avait l'air tout déconcerté. 

L'Empereur enjoint à Bertrand de dire le lende- 

ai 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HFLÈNE 245 

main, que si les restrictions étaient par trop dures, 
on ne signerait pas les déclarations : il fallait, en tout 
cas, les avoir vues avant de prendre un parti. Tout le 
monde est triste. 

Las Cases pense que la menace de s'en aller tous 
effrayera le gouverneur, qu'on fera alors de lui tout 
ce que l'on voudra : il monte la tête à l'Empereur. 

Pendant la nuit, Sa Majesté dicte des instructions 
pour Bertrand. Ce dernier doit assurer que nous n'at- 
tendons qu'un prétexte pour nous en aller et que si les 
restrictions sont par trop humiliantes et rigoureuses, 
nous partirons. Cela retiendra Hudson Lowe, et puis 
nous voulons connaître les restrictions. 

Le 4. — Bertrand se rend à Plantation : le gouver- 
ûeur lui montre ses instructions et lui dit qu'il peut 
ésigner les quatre personnes qui doivent partir. Il 
aurait bien voulu éloigner Las Cases, qui a noué des 
ntrigues, envoyé des lettres en Angleterre, et cherché 
lier partie avec le commissaire autrichien ; mais il 
)ense que ce renvoi serait désagréable à Sa Majesté, 
nais à la première faute, il n'hésitera pas à faire 
mbarquer Las Cases. Hudson Lowe ajoute qu'il doit 
arler à chacun de nous en particulier, en recevant sa 
iéclaration; s'il est outré contre Las Cases, il ne se 
lâint pas de la correspondance de Montholon, ni de 
mienne. 
Bertrand demanda si nous pouvions mettre l'Em- 

21. 



246 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

pereur dans nos déclarations. Le gouverneur, ^ans 
rien répondre, semble dire « oui, » 

Les jours suivants, nous sommes remontés, nous 
pensons qu'ils n'oseront pas. Las Cases débite de 
nouvelles folies. Nous ne signerons jamais quelque 
chose de déshonorant. 

Le 8. — Enfin, Hudson Lowe écrit une longue lettre 
au grand maréchal, en lui envoyant les restrictions. 
U lui mande en même temps que nous ne sommes 
que des sujets rebelles; alors, Las Cases commence à 
avoir peur d'être pendu; à diner, je me déclare content 
de cela; après tout, les hâbleurs ne feront plus tant 
les téméraires et on connaîtra les gens de cœur. 

Le 14. — Finalement, nous remettons nos déclara- 
tions à Bertrand, qui les fait parvenir au gouverneur. 
L'Empereur cherche à me réconcilier avec Las Cases, 
quoique que je lui expose les raisons de ma haine 
contre ce dernier. Sa Majesté assure que je me forge 
des chimères et qu'il n'y arien eu entre nous. J'objecte 
que c'est Las Cases qui est la cause de la froideur de 
l'Empereur envers moi; il a intrigué et même convenu 
d'avoir parlé à M. de Stiirmer, et ce sont toutes ses 
bêtises qui nous valent ce qui arrive maintenant. 
L'Empereur est bien patient, car je m'emporte vrai-j 
ment! Je dis que je signerai tout, plutôt que de m'en 
aller, et que je ne puis me déshonorer. 

Le soir, le gouverneur envoie à Bertrand les décla- 1 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 247 

rations en disant qu'il viendra le lendemain à Long- 
wood, mais qu'il ne peut les recevoir, parce qu'il y a 
dessus : « V Empereur Napoléon ». 

Le 15. — Bertrand me montre une lettre que l'Em- 
pereur lui a dictée pour le gouverneur, et dans laquelle 
il déclare que ce serait un manque de respect envers 
lui, que de signer une déclaration où il n'y a pas le 
titre à! Empereur. Les officiers ne le feront pas. Je dis 
à Bertrand que, en ce qui me concerne, je ne crois 
pas manquer à Sa Majesté et que je ne saurais, sous un 
prétexte aussi léger, me couvrir de déshonneur, et que 
je signerai. Le grand maréchal va ensuite chez Las 
Cases et chez Montholon. 

Hudson Lowe fait demander Bertrand, qui se rend 
d'abord chez l'Empereur, ainsi que Montholon; un 
instant après, ce dernier revient chez moi; l'Empereur 
me fait dire de ne point signer. Je réponds que, sur 
un sujet de cette importance, si Sa Majesté ne me fait 
pas l'honneur de me convaincre, je signerai. 

Peu après. Las Cases vient frapper à ma porte ; le 
gouverneur me demandant, il raconte devant M""® de 
Montholon qu'il a supplié ce personnage de ne pas ôter 
à Sa Majesté le titre d'Empereur. 

Comme je sortais pour aller parler à Hudson Lowe, 
qui s'est installé dans la maison du grand maréchal, 
et étant bien résolu à signer, Bertrand me fait d'abord 
entrer chez l'Empereur, qui me recommande de ne pas 



248 GÉNÉRAL BARON GODRGAUD 

signer, que ce serait lui manquer gravement. Il me 
faut dire que si c'est une affaire politique, qu'on écrive 
et que nous répondrons. Montholon revient, décla- 
rant qu'il n'a pas signé. 

J'arrive enfin devant le gouverneur, qui me dit que le 
grand maréchal a dû me communiquer les instructions. 
Je réponds : « Oui monsieur, mais on pense que c'est 
manquer à Sa Majesté que de signer la déclaration, 
comme vous le voulez. Il y a six ans que je suis avec 
l'Empereur, je l'ai accompagné dans ses victoires, et 
l'ai cru de mon devoir de lui rester fidèle quand tout 
le monde l'abandonnait. Je n'y étais point forcé, je 
pouvais rester en France, et j'y aurais conservé mon 
grade. Je n'ai trahi personne, j*ai tout abandonné, 
tout sacrifié, pour faire ce que je croyais que l'honneur 
me prescrivait. J'ai souvent été malheureux pour Sa 
Majesté, mais plus sa position sera affreuse, plus mon 
devoir sera de tâcher de la partager. En venant à 
Sainte-Hélène, je savais bien que mon sort serait 
affreux.... On désignerait Sa Majesté sous le vocable de 
« Mathurin » que ce serait toujours pour moi « TEm- 
per.eur ». Les titres ne signifient rien, mais Sa Majesté 
considère que ce serait lui manquer que de signer les 
déclarations! Puis-je, après cela, le faire ? Dans l'hor- 
rible situation où se trouve Sa Majesté, on ne doit 
faire que ce qui lui plaît, sans observations. Elle croit 
que ce serait lui manquer, et certes, je me garderais 
bien d'agir de la sorte. Elle est déjà si malheureuse I 



1 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HELENE 249 

Diles, monsieur, que feriez-vous à ma place ? Certes, je 
ne suis pas le mieux traité par Sa Majesté, et j'ai tout 
perdu pour la suivre, cela ne saurait m'empêcher d'agir 
en homme d'honneur, de respecter le malheur, » etc. 

Le gouverneur est fort honnête pour moi, il m'as- 
sure avoir fait partir la lettre pour ma mère que je 
lui ai envoyée le 14. 

Je retourne auprès de l'Empereur, lui rapporte mes 
paroles à Hudson Lowe et tous estiment que le procès 
est gagné. Sa Majesté sort à pied dans le parc avec 
moi, il pense que le gouverneur ne nous fera pas 
tous partir à la fois. J'ai raconté à ce dernier que 
l'intention de l'Empereur, en allant en Angleterre, 
avait été de prendre le pseudonyme de Colonel 
Muiron; qu'ici même, on en avait entretenu l'amiral 
Cockburn, mais que l'affaire en était restée là. 

Je pense, après tout cela, que, le soir, le gouver- 
neur écrira pour demander des détails à ce sujet. 
Las Cases estime que le procès est gagné, que nous 
ne signerons pas, et resterons : moi, je crains bien 
le contraire. 

k 9 heures et demie du soir arrive une lettre du 
grand maréchal, en contenant une du gouverneur, 
(jui annonce que nous allons partir pour le Cap et 
qu'il a donné Tordre au commandant de la marine 
de nous embarquer. Bertrand et sa femme, seuls, 
resteront, vu l'état de cette dernière. Je regarde ma 
montre et m'écrie : « Il n'y a plus que deux heures et 



Î50 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

demie pour délibérer/ » Tout le monde est dans la 
stupeur! L'Empereur, qui lisait avant l'arrivée de la 
lettre, affecte le plus grand calme et reprend sa lec- 
ture qu'il interrompt bientôt par ces mots : « On ne 
peut pas lire de pareilles fadaises dans de pareilles cir- 
constances/ » La tristesse est extrême et M™® de Mon- 
tholon pleure. Je romps le silence en disant que, bien 
convaincu que je suis de ne pas manquer à Sa Majesté 
en signant la déclaration, je vais la signer et la 
remettre à Poppleton, qui avait eu du monde à dîner 
et qui était gris. 

Ici, dans le manuscrit de Gourgaud, se trouve la note 
suivante qui a trait aux jou/rs précédents; c'est comme 
un souvenir qui lui revient, une parenthèse, puisque^ à 
la fin, il écrit ce mot : « Reprenons. » 

Le 8 octobre, Piontkowski va dîner chez Bertrand. 
Le lendemain, Poppleton lui déclare qu'il ne lui est 
plus permis de sortir du jardin clos de Longwood; 
le 12, il écrit au gouverneur pour demander la raison 
de cette défense. Le 13, le gouverneur le fait venir à 
Plantation-House et lui reproche d'avoir voulu donner 
des lettres à Neal. 

Piontkowski s'en défend, mais après cela, la conduite 
de Neal semble fort plate. Il a gagné depuis trois ou 
quatre jours son procès contre M. Young-Husband 
qui, pour avoir dit que M™® Neal était de mauvaises 
mœurs, avait été condamné à deux cent cinquante 
livres sterling d'amende. Le même jour 13, j'avais 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 251 

été avec Montholon chez Bertrand, lui témoigner notre 
désir de signer les déclarations. Las Cases nous a 
dénoncés à l'Empereur, comme ourdissant un complot. 
Reprenons : 

Ze 16. — A 6 heures du matin, je vais chez Ber- 
trand, le prévenir de tout. Il n'écrit pas au gouver- 
neur. Poppleton va, le 16 au matin, porter nos décla- 
rations. Il n'était que temps. 

Après avoir vu le grand maréchal, je reviens à 
Longwood. Sa Majesté m'avait déjà fait appeler; je la 
trouve au bain. Elle me parle des événements de la 
veille, mais je tâche d'éluder cette conversation. 

A quatre heures, l'Empereur me dicte des instruc- 
tions pour Piontkowski et me parle ensuite de ma 
mère. Il est bien triste et fait peine à voir. Le dîner 
est silencieux; on se couche à neuf heures moins un 
quart; Las Cases a la queue entre les jambes. 11 craint 
a corde. 

Le 17. — Sa Majesté me dicte des notes sur les 
restrictions, je les écris en marge*; puis, me parle de 
son séjour à Rochefort; Las Cases assure que si on 
l'avait pas signé, on serait resté ; que personne ne 
Dartira, pas même Piontkowski. 

Le 18. — Le gouverneur désigne les individus qui 
loivent s'embarquer avec Piontkowski. C'est Santini, 

1. Ces restrictions et ces notes ont été publiées da»^ j 32» volume de la 
orrespondance. 



252 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

Archambault et Rousseau. Il écrit à Bertrand qu'ils 
partiront le lendemain, à deux heures. 

Le grand maréchal m'avertit que l'Empereur esl 
en colère contre moi, que le commandant du schoonei 
est arrêté; je me fâche et déclare que tout cela est h 
résultat des sottises et des intrigues de Las Cases, d( 
ses promenades, de ses rendez-vous à cheval. 

Bertrand écrit sous la dictée de Sa Majesté dej 
livrets pour Piontkowski et les gens. Les parents d( 
l'Empereur inscriront dessus les sommes qu'ils don- 
neront. Les gens auront deux ans de gages en gratifi- 
cation, outre le tiers de ces gages comme pension 
Piontkowski, comme indemnité, touchera un an d( 
solde et sera employé ensuite comme chef d'escadron 
L'Empereur me dit que Piontkowski doit être content 
Jeu d'échecs, dîner, conversation sur le siège d( 
Toulon, coucher à onze heures et demie. 

Le \9. — Je vais dire à Bertrand, de la part (1< 
l'Empereur, qu'il ne faut pas faire de catalogue d( 
livres à demander à FesteP. J'y trouve Santini. Oij 
refuse des draps et des serviettes à Piontkowski ; o: 
lui donne du vin du Gap, comme aux gens ; comm 
eux aussi, il doit recevoir cinquante louis, dès qu'il ser 
en ville : il se fâche et ne veut pas de livret. Je le calm 
avec le grand maréchal qui était chez moi. On refus 
de lui laisser emporter un des couverts de l'Emperei 

1. Libraire de Londres. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 253 

et il se montre peiné de ne pouvoir saluer Sa Majesté 
avant son départ. Nous partons à deux heures. 
M™^ Bertrand a été bien bonne, elle offre une chaîne 
à Piontkowski comme souvenir; mais moi, de mon 
côté, je lui avais donné ma boîte à thé. 

Piontkowski marquant le plus grand chagrin de nous 
quitter^ j'engage le grand maréchal à lui délivrer une 
lettre honorable, ce qu'il fait en ces termes : 

(( Mon cher Piontkowski ^ l'attachement que vous avez 
montré à Sa Majesté en venant la servir à l'île d'Elbe et 
la servant comme soldat, puisqu'il n'y avait pas de 
place d'officier, et en venant la joindre à l'île de Sainte- 
Hélène, voits mérite la protection des parents et amis de 
l'Empereur. » 

Cette lettre remonte un peu le pauvre Polonais; 
nous le reconduisons jusqu'au signal d' Alarm-House ; 
nous l'embrassons et lui faisons nos adieux. Il est 
deux heures et demie. Les gens étaient déjà en ville*. 



1. Partaient avec Piontowski : Rousseau, l'argentier qui n'avait plus rien k 
faire, l'argenterie ayant été vendue ; Archambault jeune et Santini ; celui-ci 
par vendetta, voulait tuer H. Lowe et, pour ce motif, il fut désigné par Napo- 
léon lui-même comme un des partants. L'Empereur connaissait tout son 
dévouement. Jean Noël Santini, né à Lama en 1790, fit toutes les campagnes 
de 1804 à 181'2 aux tirailleurs corses; il devint Estafette du quartier général 
et huissier de l'Empereur, alla à l'île d'Elbe et finit ses jours comme gardien 
du tombeau de l'Empereur. 11 a laissé des Souvenirs qu'il vendait lui-même 
aux visiteurs des Invalides. Arrivé à Londres, Santini y vit lord Holland et 
f{ publia un appel aux Anglais où il retraçait toutes les souffrances de Napoléon. 
Il fit imprimer aussi cette protestation du 18 août 1816, dictée par Napoléon, 
l sous forme de lettre de Montholon à H. Lowe. Cette lettre qui est-en manus- 
I crit dans les papiers de Gourgaud est donnée intégralement dans les Souvenirs 
\ de Santini, de la page 58 à la page 66. — Santini quitta Londres, alla voir à 

SALNTlI-HiiLLNE. — T. I. 22 



254 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Bertrand me semble tout drôle ; sa femme se plaint 
d'affreux propos que Las Cases aurait tenus sur elle, 
en calèche. 

Je retourne à Longwood avant le dîner, Sa Majesté 
me dit : « Eh bien! ils sont contents? Ils ont des livrets 
superbes! » J'objecte que Piontkowski est fort désolé de 
n'avoir pas vu l'Empereur. Il me répond : « J'étais 
indisposé et puis, cela m aurait fait trop de peine! » 
Dîner. Sa Majesté plaisante Archambault*. Piontkowski 
a mis à la voile à quatre heures et demie. 

On place ce jour-là de nouveaux factionnaires; on 
barre le chemin du camp. 

Ze 20. — Bertrand et sa femme viennent habiter 
leur nouvelle maison. Je rencontre le commissaire 
autrichien et le botaniste ^ Ce dernier me dit bonjour. 
Ils rencontrent Bertrand et sa femme, mais ne les 
saluent pas. Ceux-ci dînent avec nous ; l'Empereur 
est maussade. 

Oarlsruhe la princesse Stéphanie et, à Munich, le prince Eugène, Il y fu' 
arrêté quelques jours. Continuant sa route sur l'Italie, il fut incarcéré à Man- 
toue et interné à Brûnn. Il fut mis en liberté après la mort de l'Empereui 
qui lui laissa 25 000 francs par son testament. 

1. Aîné, puisque son frère venait de partir. 

2. Philippe Welle, jardinier de la cour d'Autriche, voyageant par ordre di 
l'Empereur d'Autriche, avec mission de rapporter des échantillons de la flori 
de Sainte-Hélène. II était arrivé sur VOronte avec les commissaires. Well' 
avait reçu de M.Boos, directeur des jardins impériaux et de la mère de Marj 
chand, qui était attachée au roi de Rome, une mèche de cheveux de Napoléon ' 
et il remit cette commission à Marchand dans les premiers temps de 
séjour à S"ainte-Hélène. On conçoit la colère d'H. Lowe, non-seulement conti 
Welle, mais tontre Sturmer et même contre la cour d'Autriche qu'il accusait o 
complicité. 



JOURNAL INÉDIT DE iSAlNTE-HÉLÈNE 255 

Le 2\. — Je ne vois Sa Majesté qu'à dîner. 

Ze 22. — Fitz-Gérald, qui est de garde, déjeune avec 
Montholon et moi; nous allons ensuite faire la visite 
des factionnaires. Bertrand avait eu la visite du capi- 
taine de VHoratius^ M. Dillon, parent de sa femme. 

A dîner, la conversation roule sur Pichegru. '\ 

Le 23. — Je travaille avec l'Empereur, de 2 à 
6 heures, sur la neutralité maritime, chapitre YI. 
Après dîner, lecture de la tragédie de Médée de Longe- 
pierre. Je dis que Médée a raison, qu'elle se venge 
d'un ingrat pour qui elle avait tout sacrifié, tout 
abandonné; Sa Majesté s'écrie : « Ah! monsieur Gour- 
gaud est pour Médée ! » 

Le 24. — L'Empereur, indisposé, ne reçoit pas et 
dîne chez lui. 

Le 25. — Sa Majesté me fait venir pour vérifier le 
poids de l'argenterie. Nous visitons la nouvelle 
demeure de Bertrand, qui a l'air d'une prison; cepen- 
dant, l'Empereur paraît regretter qu'on ne nous ait 
pas bâti de maison à nous aussi. « Ils dépensent bien 
de V argent à faire des folies! Je serais moins en vue 
des factionnaires^ s'il y avait une autre maison en pen- 
dant à celle de Bertrand. » 

Je demande mes meubles à Darling*. Il me répond 

1. Tapissier chargé de l'ameublement de Longwood. Il remplaça Balcombe 
dans les fonctions de fournisseur. 11 fut chargé, en 1821, des travaux du tom- 
beau et vivait encore, à Sainte-Hélène, lors de l'expédition de 1840.11 s'était 



256 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

que le général Las Cases... (je l'interromps... ce n*est 
pas un général; il continue : que l'amiral Las Cases...). 
C'est trop fort et je dis au grand-maréchal : « Vous 
voyez que la ligne courbe est le plus court chemin. 
J'ai demandé des meubles et ne les obtiens pas. Las 
Cases avait déclaré hautement n'en vouloir point; 
sous main, il les sollicite et on les lui donne. Sa Ma- 
jesté m'a parlé d'un lit pareil au sien. Il faut que cet 
homme ait reçu de nouveaux ordres de ne pas donner 
de meubles. » Nous lisons Médée d'Eurypide. 

Ze 26. — Le gouverneur fait le tour des salles, 
passe devant le jardin de Bertrand sous ses fenêtres, 
sans descendre pour voir la maison. Nous remarquons 
des mouvements d'officiers qui viennent au galop 
parler à Poppleton. L'Empereur a une fluxion, et 
M""® Bertrand, la colique. 

Dimanche, 27. — Je fais des recherches sur la 
guerre d'Amérique. L'Empereur me demande quel 
temps il fait; il n'est pas habillé et lit sur son canapé : 
je reste avec lui jusqu'à 4 heures, où je monte à 
cheval pour faire le tour du camp. Je rencontre 
Fitz-Gérald et Harrisson, puis le petit Emmanuel* que 
nous conduisons jusqu'à l'Alarm-House. Fitz-Gérald 
me demande si l'Empereur a des fonds en Angleterre ; 



t'endu acquéreur de bien des souvenirs au moment de la mort de Napoléon 
it il assista à l'exhumation de 1840, 
1. De Las Cases. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 257 

le lui réponds que je n'en sais rien. Rentré à Long- 
wood, je vais montrer la lanterne magique aux 
enfants de Bertrand, lequel, ainsi que sa femme, 
dîne avec nous. Nous ne nous mettons à table qu'à 
8 heures et demie. L'Empereur, avant le dîner, 
étant en grande conférence avec Las Casés, reste chez 
lui, se plaignant toujours de sa fluxion. Après dîner, 
Sa Majesté nous fait entrer; Elle est couchée, lit tard, 
parle de sa fluxion et m'adresse plusieurs fois la 
parole. Las Cases ne dit rien. Coucher à 11 heures. 

Lundis 28. — Je travaille chez moi jusqu'à une 
heure. L'Empereur me demande, n'est pas habillé, 
est couché sur son canapé, où il lit les mémoires de 
Miot de Mélito. Il me parle de M. de Noailles et me 
fait lire sa lettre au Roi. Bertrand a l'air triste et 
préoccupé ; sa femme me raconte que les Montholon 
sont aux abois, l'Empereur voulant qu'Esther* parte 
demain; ils ont dû emprunter 20 livres sterling pour 
payer cette fille et disent qu'ils ont offert à Sa Majesté 
de lui prêter 80 000 francs; mais c'est une comédie, 
car cet argent appartient à l'Empereur. 

Mardis 29* — Je reste avec Sa Majesté de 2 à 
4 heures. Nous lisons le dictionnaire historique : 
l'article de la Reine, celui de Robespierre. Sa Majesté 
est toujours indisposée et dîne chez Elle. Esther 
s'en va. 

1. Voir une note antérieure sur cette amie de Marchand. 

22. 



258 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Mercredi, 30. — Montholon, sa femme et Las Cases 
vont chez Bingham. Je vais chez l'Empereur de aeux 
à quatre heures. Nous lisons dans le dictionnaire 
historique les articles de Barbaroux, de Gorday, (le 
duc d'Enghien n'y est pas), Pichegru : « Voyez les mé- 
chants, ils disent qu'on Va trouvé mort dans son lit. » 
Sa Majesté me traite avec douceur, me dit de monter 
à cheval, qu'il faut que nous sortions tous, que nous 
voyions du monde. Puis, Elle dîne chez Elle, nous 
demande après son repas, me fait lui lire Robinson, 
puis renvoie tout le monde, sauf moi, qu'Elle garde 
jusqu'à 10 heures et demie. 

Jeudi, 31. — J'écris deux lignes à ma mère par le 
brick qui transporte le fils de lord Sommerset. Je 
travaille à la guerre d'Amérique. Bertrand assiste au 
déjeuner de Sa Majesté, qui me demande à trois heures. 
Elle est bien triste, souffrante et abattue; Elle a des 
boutons aux lèvres. Je lui dis qu'Elle aussi devrait 
se promener et prendre l'air; Elle suit mon conseil, 
se rase, s'habille, fait un tour de promenade à pied, 
monte en calèche avec M"® de Montholon et Las Cases, 
puis rentre après, triste, souffrante, dîi^e chez Elle. 

Vendredi, 1®"" novembre. — Je vais au camp : le 
major Ferzen me dit que les troupes feront la petite 
guerre le lendemain. Las Cases n'est donc pas mili- 
taire? Pourquoi ne peut-on pas venir nous voir? 
Rentré à Longwood, je trouve Fitz-Gérald au corps de 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 259 

garde. On l'a grondé pour avoir parlé à M"® Bertrand, 
un jour où il était de garde. Sa Majesté dîne chez Elle. 
Après dîner, me demande, cause campagnes. Je lui 
fais la lecture, mais je me sens mal à mon aise. 

Samedi^ 2 novembre. — Je monte à cheval, le matin, 
pour assister à la petite guerre. Sa Majesté, triste et 
souffrante, ne demande personne et reste chez Elle. 

Dimanche, 3 novembre. — Je demeure longtemps chez 
les Balcombe, qui dînent à Longwood. Sa Majesté ne 
fait appeler personne et ne sort pas de chez Elle. 

Lundi, ^novembre. — Je prends médecine. Fitz- 
Gérald, de garde, me dit bonjour et entre chez moi. 
L'Empereur me demande mais ne dîne pas à table. 

Mardi, h novembre. — Bertrand, attendant le gouver- 
neur, fait nettoyer sa maison. Sa femme a mis pour 
l'occasion une robe rayée. Il me fait monter dans sa 
chambre et me raconte qu'Hudson Lowe a demandé 
à voir l'Empereur; à l'arrivée du gouverneur, le 
grand maréchal descend et je m'en vais. Bertrand 
se rend ensuite chez Sa Majesté et m'y fait bientôt 
entrer. L'Empereur, triste, maussade, dîne chez lui. 
Las Cases est tout déconfît. Je remets à M. Wygniard 
une demande de meubles. 

Mercredi, 6. — Sa Majesté me fait faire la lecture, 
me dicte sur le chapitre YI et dîne chez Elle , 

Jeudi, 7. — M"® Bertrand assure que Las Cases 



260 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

a quatre domestiques pour lui tout seul ; que les Mon- 
tholon ne sont pas en faveur. Son mari et elle ferment 
tout à clef de peur d'être volés. Je n'ai pas cette 
crainte. 

Vendredi, 8. — Bertrand remet à l'Empereur une 
relation qu'il lui a dictée. Suivant le grand maréchal, 
il nous faudrait rester tranquilles, et ne plus écrire à 
sir Hudson Lowe. C'est bien mon avis, car nos 
démarches ne servent qu'à aggraver notre position, 
mais Las Cases pousse toujours Sa Majesté, à qui il 
fait bien du tort. L'Empereur a recommandé à Ber- 
trand de se promener en calèche avec sa femme. Sa 
Majesté me demande à deux heures, s'habille et tra- 
vaille avec moi sur le chapitre VI jusqu'à 7 heures. 
Je lis des sornettes, des discours flatteurs qui sont 
dans l'ancien Moniteur : cela impatiente l'Empereur 
qui s'écrie : « Aux faits/ » 

Rentré au salon, il joue aux échecs, se trouve 
mieux, dîne avec nous à table. Nous lisons ensuite 
VOEdipe de Sophocle. Coucher à 10 heures et demie. 

Samedi, 9. — Sa Majesté est très gaie à dîner, 
parle des impératrices Joséphine et Marie-Louise, 
qui avaient deux caractères bien différents. Cette 
dernière était l'insouciance même. Eugène et Hor- 
tense ne tenaient pas de leur mère. 

Dimanche, 10. — L'Empereur n'a vu que Bertrand 
et dîne chez lui. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 261 

Lundi, 11. — A 11 heures, Sa Majesté me fait 
demander au salon avec mon travail, le lit et reste 
plus d'une heure sans parler. Je me livre à une 
besogne ennuyeuse sur les Neutres. A dîner, l'Em- 
pereur est de bonne humeur et parle de ses premières 
années. « Dumouriez a fait un mouvement fort témé- 
raire en se plaçant au milieu de l'armée prussienne. Je 
suis Vhomme de guerre le plus audacieux qu'il y ait, eh 
bien! je n'aurais pas osé une telle manœuvre! Il est vrai 
qu'il avait des troupes meilleures pour se battre que pour 
manœuvrer : c^ étaient de nouvelles levées. Tous les Fran- 
çais sont braves au feu, mais un rien met en fuite des 
troupes non aguerries. Dumouriez oAJbra dit : « Le vin est 
« tiré, il faut le boire. » « Je veux écrire cette campagne. » 
Nous conversons sur le siège de Toulon, Gassendi, 
Lariboisière : « C'étaient de braves gens. » L'Empereur, 
le matin, est sorti un instant, mais rentré de suite. 

Mardi, 12. — Sa Majesté sort à pied à 8 heures 
avec le grand maréchal, se promène dans le parc, 
rentre sous la tente et y reste jusqu'à une heure et 
demie. Puis Elle dicte à Montholon sur le nombre 
des travailleurs nécessaires à une batterie, se met au 
bain et me demande des renseignements sur les 
fortifications. On annonce O'Meara : pendant sa 
visite, je vais à la bibliothèque et lis Vauban. 

L'Empereur a aussi dicté à Bertrand sur les fortifi- 
cations, regrette de n'avoir pas fortifié Gharleroi. 



î26â GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Suivant moi, cela n'aurait servi à rien, tant la déroute 
était prononcée. 

Sa Majesté mange chez Elle; M"* de Montholon, 
indisposée, ne vient pas dîner avec nous. Montholon 
est convaincu que Las Cases partira bientôt, ensuite 
ce sera son tour, à lui, Montholon. Le gouverneur 
envoie à Las Cases un domestique à la place de 
celui qu'il veut faire partir. 

Mercredi^ 13. — Bertrand vient me demander des 
ouvrages de fortifications. Pour moi, les meilleures 
fortifications de campagne sont les bons soldats, car 
les camps retranchés sont souvent forcés ; il se fâche 
tout rouge. Je lui répète que je suis dans le plus 
grand dénuement. 

Le Docteur nous fait savoir qu'il y a des courses à 
pied au camp; M. Macougney a parié de ramasser 
cent pierres, éloignées chacune d'un yard, et de les 
poser toutes dans un panier, en trente-six minutes. 
J'observe que le panier étant au milieu, c'est un 
grand avantage : je fais le calcul et trouve que 
c'est moitié moins de chemin à faire. 

Au camp, Fitz-Gérald et Harrisson me font mille 
politesses, ainsi que Ferzen. A 7 heures et demie, 
je rentre au salon; Sa Majesté joue aux échecs, parle 
fortifications, Guibert, etc. Coucher à 10 heures. 

Jeudi, 14 novembre. — J'ai aujourd'hui même 
trente-trois ans! L'Empereur me fait démonter son 



JOUR^fAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 263 

lit de fer et me demande combien cela peut peser. 
Quel est le diamètre des baguettes de fer? Il me les 
fait peser, puis me dicte sur les moyens d'empêcher 
la cavalerie d'enfoncer l'infanterie et d'enlever les 
pièces : il veut qu'on établisse en avant une chaîne 
de baguettes de fer. 

Ferzen me fait demander combien de temps on 
emploierait pour ramasser quatre cents pierres en 
mettant le panier au milieu. Il faut, d'après moi, 
parcourir 84 400 yards. Macougney avait parié 
vingt livres sterling. En apprenant cela, il paye sans 
essayer. L'Empereur est bien portant. Lecture des 
tragédies d'Eschyle, après dîner. 



CHAPITRE VI 



Comment Napoléon n'aurait pu entraver la Révolution, — Ce qu'il pensait de 
Necker. — Sur Mithridate, Bajazet et Iphigénie. — Vues militaires do 
TEmpereur. — De l'artillerie de campagne. — De l'utilisation des mulets 
militaires. — Las Cases expulsé de Longwood. — L'Empereur voudrait que 
Paris soit fortifié. — Opinions de Napoléon sur Bessières, Murât, Ney, Le- 
febvre, Cambacérès, Lebrun, Portai, Corvisart. — Des faiblesses de Ber- 
thier. — M"* Mars, M""® Grassini. — Circonstances qui accompagnent le 
départ de Las Cases. — L'affaire des papiers. — L'Empereur signale les in- 
convénients du régime parlementaire. — Le duc d'Orléans roi après Va- 
rennes. — Des massacres de Septembre, — Indulgence de Napoléon pour 
Danton. — La vieille noblesse à la cour impériale, — Premières scènes 
entre Napoléon et Gourgaud. — Souvenirs de la campagne d'Egypte. — 
Adieux de Las Cases et de Gourgaud, — Réconciliation. — Embarque- 
ment de Las Cases. — Aventures de deux Minimes de Brienne. — Le 
13 Vendémiaire. 



Vendredi^ 15. — L'Empereur cause manœuvres et 
pense que le second rang de l'infanterie devrait avoir 
des fusils plus longs que ceux du premier : la baïon- 
nette actuelle est trop courte. Le troisième rang 
devrait porter des galoches de six pouces de haut. 
Il me fait nombre de questions sur les armes à feu. 
A dîner, M™® de Montholon nous raconte que le com- 
missaire russe va partir pour l'Europe et que Mont- 
chenu désire nous voir. Au salon, lecture de Racine; 
coucher à 10 heures. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 263 

Samedi, 16. — Montchenu m'apporte 500 francs*. 
L'Empereur me parle d'armes anciennes et estime 
que, dans l'infanterie, le premier rang devrait s'en- 
terrer de quelques pouces, et le troisième, composé 
des hommes les plus grands, monter sur des galoches. 
Les soldats devraient porter chacun un pieu ferré. 
En Egypte, dans les premiers temps, les fantassins 
français en étaient munis : c'est un grand avantage 
contre la cavalerie et les surprises. J'objecte que 
Gaivenot parle du temps nécessaire pour se retrancher. 
Je prends l'ouvrage, l'Empereur en lit pendant deux 
heures, en déclarant qu'il n'y a pas de si mauvais 
livre où on ne trouve quelque chose à apprendre. 

J'engage Sa Majesté à prendre l'air : il est quatre 
heures. Le drapeau est placé à Cottage Alarm. Nous 
allons dans ce parc, ensuite chez Bertrand, où Sa 
Majesté se repose. 

Montholon nous raconte que l'on va ôter le domes- 
tique de Las Cases : « Celui-ci n'est cependant, pas 
tant à plaindre ; Gentili passe à son service. Le premier 
valet de pied de l'Empereur videra le pot de ce jésuite. » 

A 7 heures et demie, au salon, arrive le fils 
Las Cases, disant que son père est malade. Sa Majesté 
prend un grand intérêt à ce pauvre homme. On dîne. 
L'Empereur envoie savoir des nouvelles de ce pauvre 
Las Cases. Ali revient en déclarant qu' « il est couche 
mais espère manger un potage et un bon poulet. » 

1. Que la famille de Gourgaud lui faisait passer par ccUc voie. 

SAlNTE-flÈ'.ÈNE. — T. I. -^ 



266 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Montholon s'écrie : « Ah! le pauvre homme. » Ce à 
quoi Sa Majesté ne répond rien. Après dîner, Elle 
envoie le petit tenir compagnie au vieux, puis parle 
encore de son cher Las Cases. « Ce sont sûrement les 
tracasseries du gouverneur qui le rendent malade. » 
J'objecte que j'ai autrement souffert que M. de Las 
Cases quand on m'a pris mon domestique et que j'ai 
été trois jours sans personne pour me servir. 

L'Empereur parle de la Révolution. « Au 14 juillet^ 
je ne l'aurais pas arrêtée; le roi avait de l'esprit., mais 
manquait de vigueur \ c'est comme mon frère Joseph, il 
se plaignait de Belliard\ J'en parlai à ce dernier^ qui 
répondit : « C'est vrai, sire, je commandais. Il me 

« FALLAIT TOUS LES JOURS DONNER DES ORDRES, 
« PRENDRE DES MESURES, ET LE ROI JoSEPH n'y SON- 
C( GEAIT QUE TOUS LES MOIS ! » 

Sa Majesté continue : « C'est comme un général 
d'armée^ qui doit., le soir d'une bataille., donner des 
ordres powr le lendemain^ sans cela chacun ne fait que 
ce qu'on lui ordonne., et il n'y a pas d'ordre; tout n'est 
que confusion/ » 

Le docteur est allé en ville pour savoir les nou- 
velles apportées par le Diamant, venu du Cap : le 
bruit court que Cockburn a eu une entrevue de trois 
heures avec le prince régent. Il est arrivé un com- 
missaire de police à Sainte-Hélène. 



1 Général qui fut gouverneut" de Madrid et avait un frère, gcncral aus 
amputé et commandant la succursale des Invalides d'Avignon. 



1 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 267 

Dimanche^ 17. — L'Empereur parle de M. Necker : 
{( C'était un homme d'esprit. M. de Calonne était sou- 
tenu par les^roués et Necker par les honnêtes gens, mais 
c'est M. Necker qui a le plus contribué à la révolution. 
Il n'était pas noble et, dès lors, humilié par eux, il ne 
pouvait être de leur parti. » Le domestique de Las 
Cases part et Gentili passe laquais. 

Lundi, 18. — Bertrand m'assure que j'ai tort 
d'être mal avec Las Cases et veut me prouver 
qu'étant chambellan, il doit avoir le pas sur moi. Je 
combats cette prétention avec de justes raisons : 
j'étais le premier officier d'ordonnance de Sa Majesté, 
je ne recevais d'ordre que de l'Empereur, je pouvais 
entrer à toute heure dans son cabinet, ce que personne 
n'avait le droit de faire. J'avais les entrées et un 
logement dans tous les palais. J'étais de tous les 
voyages impériaux. J'avais ma table au château, et 
32 000 francs d'appointements et émoluments. Dans 
aucun cas, moi, militaire, je ne céderai le pas à un 
jihatnbellan, qui n'est, réellement, qu'un valet titré. 

Sa Majesté me fait demander, je la trouve avec 
Montholon. Elle me demande comment je vais et fait 
tomber la conversation sur Las Cases. Elle cherche à 
nous prouver que c'est un homme du plus grand 
mérite, un petit Talleyrand, et que ce qui nous indis- 
pose contre lui est une jalousie déplacée. Il est vrai 
qu'il se donne des ridicules, comme de mettre sa 



268 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

généalogie aussitôt après celle de la maison de Bour- 
bon, mais il amuse l'Empereur; et, connaissant bien 
l'Angleterre , il l'instruit de ce qui concerne ce pays, 
où nous irons vivre un jour. En conséquence, il 
m'engage à me lier avec lui, m'assurant qu'il me 
parle comme un père le ferait à son fils. Ce à quoi je 
réponds que M. de Las Cases a le caractère trop 
jésuite pour que je me lie jamais avec lui; il a voulu 
me mettre en avant pour me compromettre, tandis 
que lui-même, de son côté, agissait sourdement. 
Sa Majesté se fâche et me déclare que je me forge 
toujours des chimères; Elle me donne sa parole 
impériale que Las Cases n'a pas fait ce dont on l'ac- 
cuse. C'est donc Fair d'importance et de mystère que 
se donne Las Cases qui nous a amenés à avoir cette 
opinion. 

Sa Majesté m'assure que si Elle m'a distingué, c'est 
qu'EUe me savait actif et brave, que je voyais juste 
sur le champ de bataille et que je lui étais utile pour 
l'artillerie; mais, pour le caractère, je suis moins 
qu'un enfant. 

Alors, je somme Montholon de dire s'il ne pense 
pas comme moi; il me répond que oui, qu'il a été 
ministres qu'il est général, chambellan, qu'il a servi 
son pays dix-sept ans, et que, jamais, sous aucun pré- 
texte, il ne cédera le pas à Las Cases : il est militaire 
d'ailleurs et leurs naissances s'égalent. 

1. Plénipotentiaire. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 269 

L'Empereur reprend : « Si vous êtes chambellan plus 
ancien^ c'est différent. » Puis il reproche à Montholon 
de me monter la tête, ajoute que j'ai l'âme bien sûre, 
que je suis un brave et digne garçon, que j'ai reçu 
une excellente éducation, mais qu'OiV me monte la 
tête. ^ 

Par moments, Sa Majesté semble s'impatienter, 
crie que je lui fais toujours des scènes, que je veux: 
passer aussi avant Montholon, dont je suis jaloux. 

J'objecte à cela que je suis d'accord avec Montho- 
lon et que rien ne saurait me brouiller avec lui : 
mon espoir est que je suis certain que Sa Majesté 
ne pense pas les duretés dont elle nous écrase. 

L'Empereur termine en déclarant qu'après Bertrand 
et Las Cases vient M™^ de Montholon, mais que Mon- 
tholon et moi sommes deux enfants qui ne comptons 
que pour un. Selon moi, par calcul, il faudrait mettre 
le petit-fils avant moi, puisqu'à trente-trois ans d'âge 
et après dix-sept ans de services, je suis traité d'enfant. 

Après cette conversation, l'Empereur travaille avec 
moi, quatre heures, sur le chapitre YI. Puis, à 7 heu- 
res, je passe chez Bertrand, à qui je raconte tout. 
k sept heures et demie, au salon, je trouve M™^ de 
Montholon en larmes. Sa Majesté me dit qu'elle est 
en guerre avec Elle à cause des* histoires de ce matin ; 
ce à quoi je réponds que j'ai été traité bien durement, 
mais que j'ai été habitué à être un vrai souffre-dou- 
leurs. Avant mon arrivée, l'Empereur avait assuré à 

23. 



270 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

M™^ de Montholon qu'il ne pensait pas un mot des 
paroles désagréables qu'il nous avait adressées, et 
Las Cases est présent! Je passe avant lui pour allei 
dîner; Sa Majesté est très aimable avec nous, mais 
pas avec Las Cases : Elle cause beaucoup. Coucher à 
10 heures. 

Mardis 19. — Je me purge, car je suis malade de la 
scène de la veille. Bertrand et Montholon viennent 
me voir, celui-ci me dit que, plutôt que de céder sa 
place à Las Cases, il quitterait Sainte-Hélène. Je dîne 
chez moi, Las Cases chez lui, Sa Majesté chez Elle; 
les Montholon sont seuls à table; après dîner l'Empe 
reur les fait entrer. 

Mercredi^ 20. — Le matin, je travaille au chapitre VI. 
L'Empereur me fait demander vers 3 heures; je lui 
dis que j'ai été malade, il paraît étonné et s'écrie : 
« Ah! bien, à demain le travail! » Le soir, Sa Majesté 
demande à Montholon des nouvelles de la ville. 
L'aide de camp de Montchenu* s'est cassé la cuisse. 
On parle des spectacles et des dîners qui se donnent 
en ville, on essaye des vins achetés par Montholon. 
Lecture de Vert-vert et coucher à 10 heures et demie. 

Jeudis 21. — Je suis assailli par des idées noires; ne 
sors pas. L'Empereur me demande de mes nouvelles ; 
je boude un peu Le dîner est triste. Coucher à 
10 heures. 

î. M. de Gors ou de Corse. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 271 

Vendredi^ 22. — M™^ Bertrand est indisposée, cou- 
chée et triste. Je rencontre les officiers du camp et 
leur demande si je puis aller chez Miss Mason. Après 
quelques hésitations, que l'on me semble craindre 
d'avouer, on me dit non\ je réponds que je sais bien 
que cela ne dépend pas de ces messieurs et que je 
leur demande seulement quels sont leurs ordres au 
sujet de nos limites. 

Ferzen me dit qu'il est allé la veille au spectacle 
en ville; c'était fort joli, et il y avait beaucoup de 
monde; on a fait .120 livres sterling de recettes. 

L'Empereur me parle de la guerre d'Amérique, de 
la campagne de 1792 qu'il a l'envie d'écrire, de 
Waterloo sur lequel il veut encore travailler. 11 a dicté 
un jour à Las Cases une description de l'Italie, neuve 
.et classique. Ni Villars, ni Vendôme ne connaissaient 
l'Italie. Passés au salon, nous y jouons trois parties 
d'échecs. Après dîner, lecture de Mithridate-, l'amour 
paraît déplacé dans sa bouche. Bajazet était un niais 
et Iphigënie trop résignée. L'amiral Malcolm est arrivé 
du Gap. 

Samedi, 23. — L'Empereur me parle de ses vues 
d'organisation militaire. Il veut trois rangs dans l'in- 
fanterie: au premier, les hommes les plus petits, 
armés de fusils de dragons ; le second, d'hommes de 
moyenne taille, portant des fusils modèle 1777; le 
troisième, des plus grands soldats, à qui on compléte- 
rait à tous cinq pieds six pouces, au moyen de gaio- 



27â GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ches de liège ; ils seraient munis de fusils de quarante- 
six pouces de canon. Je fais en vain des objections 
pour les trois différentes armes et sur la difficulté de 
se servir d'un fusil aussi long pour l'équilibre, la 
baguette, etc. 

Sa Majesté ne veut pas d'administration, ni d'écri- 
vains : chaque bataillon doit être organisé pour agir 
isolément, posséder ses tambours, ses chirurgiens, sa 
musique, ses ouvriers. Il s'administre lui-même et 
correspond avec un intendant à l'intérieur, lequel 
veillerait à seize bataillons. Les cuirassiers, les hus- 
sards seraient administrés par leur colonel-général. 
Chaque bataillon comprendrait six compagnies, dont 
une de grenadiers et une de voltigeurs. En entrant en 
campagne, deux bataillons, chacun de neuf cents hom- 
mes, en formeraient trois de quatre compagnies seule- 
ment; au milieu de la campagne, un des trois serait 
fondu dans les autres et tiendrait au complet deux 
bataillons de 540 hommes chacun. Que deviendraient 
les cadres? Ils iraient au devant des recrues. Qui les 
amènerait? qui les instruirait? Si un régiment de trois 
bataillons est déjà difficile à administrer, combien sera 
pénible la gestion de seize bataillons! « Je veux que 
ce soit comme les compagnies d'artillerie; le colonel serait 
alors comme le général de brigade^ le chef de bataillon 

comme le colonel. » J'objecte qu'alors il n'y aura pas 

« 

d'esprit de corps, que les hommes seront, dans ce 
système, considérés comme des chifî'res. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 273 

Selon l'Empereur, il n'y aura pas d'indemnité de 
campagne, ni de fourrage. Les appointements seront 
fixes pour chaque grade. On possédera des moulins à 
bras par compagnie et des morceaux de tôle pour faire 
cuire des galettes : pas de pain; les troupes seront 
nourries en paix comme en guerre. On créera des 
compagnies de guides ou d'ordonnances pour le ser- 
vice des état-majors. A l'intérieur, pas de commis- 
saires des guerres; les sous-préfets peuvent les rem- 
placer. Le ministre de la guerre n'aurait à correspondre 
qu'avec vingt- cinq intendants ou colonels-géné- 
raux, delà une grande diminution d'appointements.... 
L'Empereur se fâche contre moi; je me tais. Coucher 
à minuit et demi. Le matin, Sa Majesté était restée 
une demi-heure chez M"^ Bertrand; ensuite Elle 
s'était promenée avec nous dans les jardins, se plai- 
gnant du vent et du temps. 

Dimanche, 24. — L'amiral a vu Piontkowski au Gap, 
où il a été débarqué : il s'est fâché avec le gouverneur 
et a fait des contes sur Longwood. Nous recevons des 
gazettes jusqu'au 20 août. M. et M™^ Bertrand dînent 
avec nous. Sa Majesté parle fortifications et ensuite 
se fait apporter une galette de quatre onces de farine 
faite par le cuisinier, et quatre onces de riz. Elle dit 
de garder cela pour le lendemain ; le riz est la nour- 
riture qui convient le mieux aux militaires^ quelques 
mulets peuvent en porter pour quinze jours, assez 
pour tout un bataillon. L'artillerie marcherait mieux 



274 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

sans caissons, des mulets de bât les remplaceraient 
avantageusement; chaque bataillon aurait deux mu- 
lets dont chacun porterait 2500 cartouches. 

L'Empereur lit Gassendi. Les pièces de 24 courtes 
sont bonnes; à la guerre, il y a tant de cas différents. 
« Je veux des pièces de 12 dans les montagnes. 
Eh bien! Gassendi blâme cela! — Oui, sire, mais la 
difficulté du transport de ces pièces et des munitions 
retardera la marche des troupes. — Si f avais eu du 24 
court en Egypte, j'aurais pris Acre. — Il me semble, 
Sire, qUjUn corps comme Fartillerie doit être organisé 
ainsi que l'enseigne la plus grande partie des circon- 
stances de la guerre, et non pour quelques exceptions. 
C'est au général en chef à faire ce qu'il veut.... » 
Ces dames Montholon et Bertrand ne s'amusent pas 
plus qu'il ne faut. Coucher à 11 heures et demie. 

Lundis 25. — Fitz-Gérald, qui était de garde, devait 
déjeuner ce jour-là avec moi; à 11 heures, il n'était 
pas arrivé. Je l'envoie chercher au corps de garde une 
première, puis une deuxième fois; j'invite Montholon 
à déjeuner avec nous. Enfin Fitz-Gérald arrive, mais 
il a l'air inquiet et préoccupé. Au milieu du déjeuner, 
il demande la permission de sortir pour quelques 
instants et rentre bientôt après en racontant que deux 
officiers le demandent au corps de garde : il profite 
de ce prétexte et s'en va en me priant de venir lui 
parler dans la journée. Peu après, je rencontre l'ami- 
ral Malcolm, qui me raconte qu'au Cap,Piontkowskise 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 275 

fait passer pour un ami de l'Empereur et raconte des 
histoires fort bêtes. A son arrivée, il a écrit au gou- 
verneur dans les termes les moins respectueux, décla- 
rant qu'il était malade et voulait être débarqué sur 
l'heure. Malcolm lui fit dire que le meilleur conseil a 
lui donner était de rester tranquille et de ne pas 
inventer tant d'histoires. L'amiral me prie de deman- 
der à Sa Majesté si Elle veut le recevoir. Je vais en 
parler à Ali. Ali entre; l'Empereur le bourre et il res- 
sort aussitôt. Je vais dans la bibliothèque, ne sachant 
que répondre à l'amiral. Marchand survient et Ali 
lui raconte ce dont je l'avais chargé. L'Empereur fait 
demander Montholon; alors, moi, de mauvaise 
humeur, craignant de rencontrer l'amiral, à qui je 
n'aurais su que dire, je passe par la fenêtre de la 
bibliothèque et me réfugie chez Bertrand. Au bout de 
quelque temps, l'amiral y vient et annonce qu'il avait 
vu Sa Majesté. Peu après, celle-ci me fait appeler, me 
demande ce que l'amiral m'a dit de Piontkowski et est 
fâchée que Bertrand lui ait donné un certificat. Nous 
mangeons des oranges et parlons du Gap, de la 
conversation de l'amiral. A 4 heures et demie. Sa 
Majesté rentre chez Elle avec Las Cases, et je rentre 
dans ma chambre. Bientôt après, par ma fenêtre, je 
vois passer M. Reade, M. Poppleton, un monsieur en 
habit bourgeois, deux ordonnances; ils se dirigent 
vers Las Cases; leur visite m'effraye. Au bout de quel- 
ques instants, je les vois sortir avec Las Cases qui 



276 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

parle assez vivement : je cours vite chez Montholon, 
pour lui annoncer ce qui se passe. Un grand officier 
est devant ma porte. Montholon se promène au jardin 
avec sa femme; mais, au moment où je vais à lui, je 
vois M. Gorrequer qui l'accoste; j'annonce à sa femme 
ce qui vient de se passer et lui conseille d'entrer 
chez Las Cases pour voir son fils Emmanuel. Moi, je 
cours chez Bertrand; il est chez Sa Majesté. Montho- 
lon nous apprend que M. Reade a fait demander M. de 
Las Cases pendant qu'il était avec l'Empereur, et, 
qu'entrant avec le commissaire de police, ils avaient 
saisi ses papiers et l'avaient emmené comme cou- 
pable de séduction et d'avoir violé les dispositions du 
bill, en confiant à l'esclave James des lettres à faire 
passer en cachette. Sa Majesté nous voit dans le jar- 
din, nous appelle et nous raconte que l'on a saisi 
des lettres sur le domestique de Las Cases et que cet 
homme devait les faire passer en Europe. L'Empereur 
n'a pas l'air trop triste et joue avec les billes du bil- 
lard. Il enjoint à Bertrand d'aller chez le gouverneur 
pour réclamer Las Cases. Le grand maréchal n'a pas 
Tair de bonne humeur, les Montholon étouffent leur 
joie, je suis le seul qui paraisse abattu. 

Bertrand sort, je cours après lui et le prie d'assurer 
Las Cases que, quoique son ennemi, j'étais bien 
affecté du malheur qu'il éprouvait. Le grand maréchal 
s'écria alors : « Ah! j'ai au cœur bien d'autres inquié- 
tudes que celles que me cause Las Cases. » Rentré au 



JOURNAL INÉDIT DE SAlNTE-HELÈNE 277 

billard, où est Sa Majesté, je dis que Bertrand m'a 
eu l'air fâché. Elle me répond : <c C'est que le gouver- 
neur est allé lui annoncer la mort de la mère de sa 
femme (i/™^ Dillon) et qu'il craint que cette nouvelle 
ne lui fasse mal, dans Vétat où elle est. » 

Rentrant chez moi, j'y trouve Bertrand, qui prétend 
ne pas pouvoir aller encore réclamer Las Cases, qu'on 
ne sait pas ce qu'il a fait, et qu'il éprouve de bien 
autres inquiétudes à cause de la mort de M™® Dillon, et 
Las Cases n'a que ce qu'il mérite, en se mêlant à de 
sales intrigues. Il est inouï qu'il ait osé écrire une 
lettre en cachette et la remettre à un domestique, 
déjà soupçonné par le gouverneur, et qui est esclave, 
qui ne peut pas aller en Angleterre sans une per- 
mission spéciale! C'est le comble de la sottise. 

L'Empereur assure ne rien savoir de ce qu'a pu 
.faire Las Cases. Suivant lui, c'est une lettre écrite 
à lady Clavering; il y avait plusieurs jours qu'il 
avait proposé de charger James de lettres pour l'An- 
gleterre et Sa Majesté lui avait répondu que c'était 
une folie ; Las Cases n'en a plus reparlé et a écrit à 
l'insu de l'Empereur, qui a toujours l'air aussi tran- 
quille et qui nous assure que c'est le domestique de 
Las Cases qui l'a, lui-même, dénoncé. Dîner comme 
à l'ordinaire. Vers 9 heures, O'Meara envoie deux 
gazettes : Sa Majesté nous dit de les parcourir, et 
rentre chez Elle, en avertissant qu'Elle va parler au 
docteur et nous ordonne de l'attendre. Elle revient 

SAINTE-HÉLÈNE. ~ T. I. 24 



278 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

à 10 heures et nous raconte toute l'aventure. 
Las Cases avait fait écrire deux lettres par son fils 
sur de la soie blanche et on les a mises en doublure 
dans un gilet de James : celui-ci en a parlé à son père, 
qui, effrayé, a tout raconté au gouverneur. Le docteur 
ne pouvait croire cela. Il avait vu monter à cheval 
le petit Emmanuel, que Ton emmenait quelque temps 
après son père : il lui avait demandé s'il était vrai 
qu'ils eussent remis des lettres à James, et que 
Emmanuel, en pleurant, avait dit : « Que voulez-vous, 
nous sommes dans une si horrible gêne! » 

Les gazettes nous apprennent que La Valette a pu 
arriver heureusement en Amérique. 

Mardi, 26. — Bertrand est tout décomposé de la 
mort de sa belle-mère et sa femme m'en veut de ce 
que je n'ai pas été hier lui raconter ce qui se passait. 
Vers 10 heures, Poppleton entre chez Las Cases, il y 
prend du linge et passe ensuite chez Sa Majesté. 
Vers midi, Bertrand va, par ordre de l'Empereur, 
chez Hudson Lo\?e; à son retour, il nous confirme 
la dénonciation du domestique ; le gouverneur lui a, 
en outre, montré les deux morceaux de taffetas sur 
lesquels les lettres ont été écrites. On convient que 
lady Clavering n'est qu'une fille d'auberge* 

A 6 heures et demie. Sa Majesté me demande, me 
fait asseoir comme à Tordinaire; Elle est fort triste^ 
et me dit : « Un homme à qui f avais accordé toute ma 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 279 

confiance! qui avait tout ^nes papiers! se conduire 
ainsi! écrire par un esclave, qui ne pouvait même pas 
aller en Angleterre sans une suite de circonstances 
extraordinaires. Il m'en avait parlé, et je lui avais 
répondu comme sur une proposition d'enfant! Pou- 
vais- je m'imaginer qu'il allait écrire à cette lady Cla- 
vering? » L'Empereur, très affecté, passe au salon, 
joue aux échecs avec moi; dîner triste, coucher à 
10 heures. « Il m'a semblé, a dit l'Empereur, voir des 
sauvages de la mer du Sud dansant autour d'un pri- 
sonnier qu'ils vont dévorer. » 

Mercredi, 27 novembre. — J'emmène M™" de Mon- 
tholon se promener à cheval, pour tâcher de voir 
Las Cases qui est dans le logement du major Harrisson, 
à Hut'sgate. Les sentinelles nous empêchent de passer. 
Las Cases et son fils sortent sur leur porte et nous 
font des signes. Au retour, nous nous plaignons à 
Poppleton, qui annonce la réponse du gouverneur au 
sujet des papiers saisis chez Las Cases et que l'Em- 
pereur a fait réclamer. On a raconté à la nourrice des 
Montholon qu'on préparait un bâtiment pour conduire 
Las Cases au Cap : il devait partir sous deux jours. 

A dîner, la disposition des places est nouvelle, 
l'Empereur me met à sa droite; puis il gronde Mon- 
tholon de ce que, le matin. M™' Malcolm ayant envoyé 
un paquet de plumes à M™® de Montholon, son mari 
avait écrit pour remercier et remis sa lettre à 



280 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Poppleton. Sa Majesté ajoute que c'est comme cela que 
M. de Montholon se fait mépriser des Anglais. Au mot 
mépris, M™® de Montholon se pique. 

Sur les 2 heures, M. Harrisson était venu nous 
assurer que c'était par erreur qu'on nous avait 
arrêtés. Il apporte un billet de Las Cases demandant 
ses éperons, son cartel, une boite pour les dents, 
dix ou douze dollars; Las Cases ne doit pas rester là 
où il est provisoirement. Coucher à 10 heures. 

Jeudi, 28. — Sa Majesté me demande à midi et n'est 
pas encore habillée. Elle m'envoie à cheval à Alarm- 
House. Las Cases n'est plus à Hut'sgate; on l'a changé 
de logement et établi à Rose Cottage; des senti- 
nelles devant, un poste derrière. On vient chercher 
ses effets à Longwood, on les met dans une malle. 
Las Cases renvoie ensuite la malle; nous la visitons 
en tous sens et n'y trouvons rien; il me fait plus 
tard restituer ma poire à poudre. Les Montholon sont 
dans la joie du départ de Las Cases. Sa Majesté dîne 
seule chez Elle. 

Vendredi, 29. — On emporte les lits de Las Cases 
et de son fils; à 10 heures et demie, Ali vient mys- 
térieusement me demander mes moules à balles. Plus 
tard, Montholon me demande des dates, des faits, 
pour rédiger une note destinée au prince régent. 
A trois heures, le gouverneur apporte à Bertrand les 
lettres officielles et le manuscrit de la campagne 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 281 

d'Italie, qui avaient été saisis chez Las Cases : je 
lorgne Rose Cottage et n'y vois rien. 

Je demande à Poppleton s'il veut monter à cheval 
avec moi, que nous irons chez miss Mason; il accepte. 
Nous voyons, de- la route, Las Cases et son fils, à la 
fenêtre du cottage. Ils me saluent et m'envoyent des 
signes d'amitié; aussitôt je demande à Poppleton si 
je puis lui dire un petit bonjour, un simple « how do 
y ou do », il m'objecte qu'on en rendrait compte au 
gouverneur et que cela le compromettrait. Nous arri- 
vons chez Miss Mason; elle va s'habiller pour nous 
recevoir, mais elle est trop longtemps à sa toilette; 
Poppleton a peur de manquer son dîner, nous nous en 
allons avant qu'elle ne soit prête. En revenant, nou- 
veaux saints de ce pauvre Las Cases. Un homme lui 
parle sans être vu des factionnaires : je le masque 
aux yeux de Poppleton. 

Nous rencontrons ensuite plusieurs officiers du 
53* régiment qui se promènent à cheval de ce côté : 
un peu plus loin, nous rencontrons Harrisson; il 
s'était probablement effrayé de voir tant de monde 
dans ce voisinage. 

Rentré à Longwood, l'Empereur n'est pas habillé; 
il me raconte que le docteur O'Meara, qu'on avait 
saigné le matin, s'est trouvé mal dans sa chambre, 
qu'il est tombé à la renverse et que Sa Majesté a été 
obligée de lui ôter sa cravate, d'ouvrir son gilet, etc., 
pour le faire revenir. Puis, me parlant de Las Cases, 

24. 



282 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

l'Empereur me dit d'ouvrir le paquet cacheté de la 
campagne d'Italie : il y manque trois chapitres. 

L'Empereur me dicte ensuite des instructions à ce 
sujet pour Bertrand, lequel devra se rendre chez le 
gouverneur lui porter une lettre réclamant les papiers 
et brouillons, ainsi que le journal de Las Cases, qui 
le tenait par ordre et qui attendait qu'il fût mis au net 
pour le soumettre à Sa Majesté, qui aurait conservé 
ce dont elle aurait voulu se souvenir et effacé le 
reste. En cas que le gouverneur se refusât à rendre 
ces papiers, Bertrand devait demander si Sa Majesté 
pouvait écrire au prince régent, et si même, en 
remettant une lettre ouverte, on peut être sûr qu'elle 
parviendra à sa destination. L'Empereur demande 
ensuite Montholon et lui prescrit de vérifier si on a 
renvoyé tous les papiers officiels. Il le fait et répond 
que oui. Puis je lis à Bertrand la lettre qu'il doit 
signer et porter; le grand maréchal est triste et ne 
dit presque rien. Il est 8 heures et demie. Sa 
Majesté passe dîner et fait ensuite revenir Bertrand, 
qui est toujours attristé et ne répond que : « Oui, 
Sire; non, Sire. » L'Empereur est très aimable avec le 
grand maréchal, pour chasser son chagrin, ce à quoi 
il ne peut parvenir; à neuf heures, Sa Majesté rentre 
avec Bertrand dant ses appartements particuliers. 

Samedi^ 30 novembre, — Je travaille dans ma 
chambre; l'Empereur me fait appeler à une heure, je^ 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 283 

le trouve non habillé. Il mé fait mettre au net la 
lettre que Bertrand doit porter. Je croyais que le grand 
maréchal l'avait prise hier, puisqu'il était rentré avec 
Sa Majesté. Celle-ci me dit qu'Elle a parlé d'autre 
chose/de prendre la lettre et de la porter au grand 
maréchal en le priant de venir parler à l'Empereur 
avant que d'aller chez le gouverneur, puis me dit 
qu'Elle travaillera avec moi à 4 heures. 

Bertrand, de mauvaise humeur, me déclare qu'il 
n'ira pas chez le gouverneur et n'écrira pas. 

A quatre heures. Sa Majesté me demande pourquoi 
le grand maréchal est si triste. Est-ce à cause de la 
mort de M™* Dillon? Je ne le puis croire, puisque sa 
femme ne le sait pas : il sera temps de paraître 
affligé quand elle l'apprendra. Peut-être espéraient-ils 
que M™^ Dillon pourrait les faire rentrer? Us se trom- 
peraient bien en le croyant, car il faut être jugé pour 
purger sa contumace. « Peut-être, ajoutais-je, si le 
duc d'Orléans régnait ? » Sa Majesté m'interrompt en 
s'écriant : « Allons travailler/ » Elle me dicte sur la 
bataille de Copenhague, est triste et rentre chez Elle 
à sept heures. M™" de Montholon m'assure qu'on lui 
a prédit qu'elle serait reine sans l'être. 

1" décembre. — Montholon et moi, nous causons 
des chasseurs, qui, depuis quelques jours, couchent 
au salon; il me dit que, dans ma chambre, il a 
entendu marcher au-dessus. A 2 heures, un dragon 



284 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

vient dire à Poppleton que le gouverneur l'attend 
à Hut'sgale; il s'y rend aussitôt. Je monte à cheval 
à 4 heures et demie; la sentinelle de Hut'sgate 
m'empêche de passer, ainsi que le sergent. Harrisson 
me laisse sertir des limites, en assurant qu*e c'est 
une erreur des subordonnés : c'est la quatrième fois 
que cela arrive! 

Sa Majesté ne voit personne et dîne chez Elle. Ber- 
trand a envoyé hier la note pour demander les papiers 
de Las Cases. 

Lundis 2 décembre, — Bertrand craint fort que la 
remise de la note ne cause un esclandre. Le docteur 
a dit à Montholqn que le gouverneur viendrait demain 
faire une perquisition dans le logement de Las Cases. 
Nous sommes mécontents : l'Empereur ne nous 
voit pas, parce qu'on lui a ôté son Las Cases ; les 
derniers venus sont les plus aimés ! 

A sept heures. Sa Majesté me demande; Elle est 
au bain, et nous nous entretenons du livre de Carnot. 
c( // est parti d'un faux principe : il suppose les garni- 
sons composées d'hommes d'élite^ tandis qu'elles ne sont 
composées que de vétérans, d'invalides, de gardes natio- 
nales, qui, en plaine, ne vaudraient rien, et sont bons 
derrière les murs, où ils se forment et s'instruisent. Si 
on fait des sorties, les premiers jours du siège, les braves, 
qui sont là, en petit nombre, sont tués, et il restera 
jamais que la canaille avec laquelle on ne fera rien de 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 285 

vigoureux. Carnot n'a jamais fait la guerre et V expé- 
rience de la guerre est toute à acquérir. Les places fortes 
sont bonnes pour mettre les dépôts de munitions à fabri, 
contenir des soldats qui, en plaine, seraient mis en 
déroute par quelques houzards, qui se forment, pendant 
la campagne^ et ensuite peuvent agir offensivement et 
vrocurer de nouvelles ressources à V armée agissante; 
inquiéter les derrières de V ennemi, s'il marche en avant; 
l'obliger à laisser des corps pour le masquer.... Un 
lulre avantage est de raccourcir la ligne d'opérations. 
Quand je marchais sur Vienne, Wurtzbourg et Braunau 
me furent des plus avantageux. Si Vienne eût tenu, 
ela changeait les opérations, mais les habitants d'une 
apitale qui peut être bombardée avec des obus ont une 
irande influence sur la défense. Une fois maître de 
Henné, huit ou dix mille hommes me suffisaient pour 
la garder. J'étais bien sûr que les ennemis ne voudraient 
oas la détruire, et la seule menace faite par la garni- 
an de brûler la ville en retenait les habitants.... Paris 
levait et doit être fortifié! De nos jours, les armées sont 
ellement nombreuses que les places fortes de nos fron- 
ières n'arrêtent pas une armée victorieuse, et c'est 
l'une bien grande conséquence que de laisser Vennemi, 
'' la suite d'une victoire, marcher sur la capitale et s'en 
mparer. Mais, pour fortifier Paris, il faut que son 
nceinte empêche l'effet du bombardement : mon inten- 
ion avait toujours été de le faire. Je voulais fortifier 
Montmartre et un point sur la Seine, où Vincennes ne 



286 GÉNÉRAL BARON GODRGAUD 

commande 'pas, comme VÉtoile. Mais, fai toujours été 
retenu par la crainte d'indisposer les Parisiens, qui 
auraient cru voir partout des Bastilles. Cependant la 
Bastille était bien utile pour recevoir des dépôts d'armes 
et d'argent, f avais fait part de mes intentions à Fon- 
i taine et VArc de triomphe de VÉtoile devait être élevé 
de façon à pouvoir recevoir sur sa plate-forme une 
bonne artillerie, qui aurait battu au loin, flanqué Mont- 
martre, et aurait servi de réduit à un ouvrage de 
campagne. J'aurais voulu élever à Montmartre un 
temple à la Victoire; il aurait été, de même, disposé 
pour recevoir du canon et aurait assuré ce point impor^ 
tant. Quelques batteries de 24, dans le bas, auraient été 
d'un grand effet. Cest un grave défaut, dans le système 
nouveau, que l'abandon des capitales.... Il faut, en 
outre, à la France, une bonne place forte sur la Loire, 
du côté de Tours. Il est ridicule que tous les dépôts et 
manufactures d'armes soient sur l'extrême frontière, 
exposés à être coupés, dès l'entrée en campagne de l'armée 
agissante.... J'aime les contrescarpes. » Sa Majesté sort 
du bain et mange chez Elle. Nous dînons seuls, Mon- 
tholon, sa femme et moi. 

Mardi, 3 décembre. — Poppleton a été grondé par le 
gouverneur pour ne pas lui avoir dit qu'il m'avait 
accompagné chez miss Mason. Bertrand n'a pas vu Sa 
Majesté, qui s'est levée à une heure : il est triste, et je 
l'engage à demander au gouverneur ce que nous pou- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 287 

^ons faire ; il s'y refuse. Las Cases fait réclamer ses 

neubles à Poppleton. A 6 heures et demie, l'Empe- 

•eur me fait appeler, me parle fortifications. Il se fait 

ipporter Garnot, le lit, y trouve beaucoup d'absur- 

lités et en remarque tous les défauts. Je lui indique 

elui du mur isolé, qui, une fois ouvert, met toute la 

>lace dans le cas d'être enlevée d'assaut, tandis que 

ans les autres systèmes on ne peut monter à l'assaut 

[ue par la brèche. Sa Majesté approuve ma critique 

; ajoute : « Carnot est comme cela, c'est un entêté^ il 

'est ni bon officier du génie, ni bon général pour 

oncevoir des plans d'opérations; mais- c'est un honnête 

,omme, grand travailleur. Avec cela, on se fait une 

éputation. » Sa Majesté me dit d'aller manger et de 

evenir ensuite. Je dîne avec Montholon et sa femme, 

ui me font grise mine de ce que l'Empereur a tra- 

aillé avec moi. Après le repas. Sa Majesté me demande, 

arle fortifications et me dicte des notes sur l'ou- 

Tage de Garnot jusqu'à minuit passé. 

Mercredi, 4 décembre. — Hudson Lowe vient vers 
eux heures et demie, parle à Montholon, fait visite 

Bertrand et cause longtemps avec le Docteur. 
[""^ Bertrand se fâche de ce que je lui diâ, en plaisan- 
mt, que chaque fois que le gouverneur lui fait 
ne visite, elle est en robe de soie. Vers 4 heures, 
amiral et sa femme se rendent chez M"® Bertrand, 
t l'amiral me prie de faire demander à Sa Majesté s'ils 



288 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

peuvent se présenter chez Elle. L'Empereur fai 
répondre qu'il est indisposé et ne peut recevoir. Il 
font ensuite une visite à M™^ de Montholon, à qui ji 
raconte l'aventure de l'officier du génie qui a enleva 
une demoiselle de James-Town. 

M™® l'amirale a annoncé pour demain la visite d 
lady Lowe, mais nous ne saurions y croire. Che 
l'Empereur, où je me rends avec M™® de Montholon 
Marchand apporte une gazette ; on parle d'Amériqu 
et des officiers français qui y sont employés. Sa Ma 
jesté croit qu'il n'y a pas d'artilleurs, mais je lui cit 
Lallemand. J'ai assuré à l'Empereur que, quant à moi 
je n'irais pas. Il a aussitôt changé de conversation. L 
dîner est annoncé : Sa Majesté, qui n'est pas habillée 
dîne chez Elle et nous au salon. Après le repas, l'Em 
pereur nous appelle ; le Docteur lui avait assuré qu 
le gouvernement anglais laisserait volontiers reveni 
Sa Majesté en Angleterre, bien certain qu'Elle ne vi( 
lerait pas sa parole ; mais qu'Elle avait de si nombreu 
et si chauds partisans en France, que cela ne laissera 
pas que d'être dangereux. Las Cases est bien reven 
sur le compte du gouverneur; son domestique, effrayt 
a fait connaître une seconde lettre qu'il avait caché 
sous une pierre. Le Docteur, en bon anglais, ava 
trouvé qu'on manquait de vivres à Longwood ; ma 
Hudson Lowe lui avait déclaré, à ce sujet, qu'il cra 
gnait de dépenser plus de quatre mille livres sterlini 
Le gouverneur croyait savoir que l'Empereur ne s'éta 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 289 

3as fait la barbe depuis cinq jours et ne sortait plus, 
înfîn sir Hudsoii Lowe paraissait disposé à se rap- 
)rocher de nous. 

Sa Majesté nous assure qu'en restant ainsi chez lui, 
îela effraye les Anglais. Pour moi, ne pas dîner avec 
lous prouve le grand chagrin qu'a l'Empereur de ne 
)lus avoir Las Cases; qu'on le rendra peut-être, mais 
lu'alors cela donnera la mesure du gouverneur. 

L'esprit de Sa Majesté se monte à cette conversa- 
ion; il estime que le journal de Las Cases effrayera 
ludson Lowe , qui n'osera pas envoyer à Londres un 
el document. Les Montholon la maintiennent dans 
;ette pensée. Coucher à dix heures : l'Empereur me 
lonne à lui traduire la gazette apportée par O'Meara. 

Jeudi ^ 5. — Montholon croit que Sa Majesté veut 
légocier notre échange contre Las Cases, et que 
;ependant l'amiral, croyait que notre compagnon 
erait tenu séparé de nous jusqu'au retour des nou- 
velles d'Angleterre. Montholon déclare ne plus vou- 
oir servir personne et qu'il s'en ira en Hollande pour 
)eu que l'Empereur témoigne le désir de le voir 
)artir. 

Bertrand étant survenu, je ne lui cache pas qu'il 
ist bien pépible pour moi que Sa Majesté ne nous 
émoigne pas la moindre marque d'intérêt. Pour Elle, 
'ai abandonné ma mère, ma patrie, mon état, et j'en 
uis bien puni. Si l'Empereur ne nous trouve pas à 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. 1. 23 



290 GÉNÊIIAL BARON GOURGAUD 

son goût, il devrait bien penser aux sacrifices que nous 
avons faits pour le suivre et que rien ne m'obligeait 
à quitter mon pays. Je n'ai jamais trahi le roi, je lui 
ai été fidèle tant qu'il a gouverné et je ne me suis 
laissé aller au mouvement général, à suivre l'impul- 
sion de mon opinion que lorsqu'il a quitté la France. 
J'ai vu périr Latines, Bessières et Duroc, c'étaient de 
bons serviteurs, élèves de Sa Majesté : eh bien! Elle 
les a moins regrettés que Las Cases. L'Empereur 
m'a parlé hier au soir de l'Amérique, d'officiers d'ar- 
tillerie qui y seraient bien reçus; que Sa Majesté 
ne croie pas que j'aie envie d'y aller mendier mon 
pain ! je suis las d'être ainsi ! J'irai droit en France, 
on fera de moi ce que l'on voudra, je n'ai rien à me 
reprocher; je dirai : « J'ai fait tout ce que mon devoir 
me prescrivait, je me suis trompé, faites de moi ce que 
vous voudrez ». Bertrand m'assure que jamais l'Empe- 
reur ne lui a laissé entendre qu'il désirait que j'aille 
aux États-Unis et que Sa Majesté m'aime. 

A une heure et demie, nous voyons arriver chez 
M""® Bertrand le docteur Baxter, puis 0' Meara et lady 
Lowe, accompagnée d'un officier de File. Son arrivée 
semble l'intimider quelque peu. Puis, elle se remet et 
cause de lieux communs. Elle paraît regretter d'être 
aussi éloignée de nous, car les enfants pourraient jouer 
ensemble. Ce à quoi M™® Bertrand répond que le 
gouverneur ferait le plus grand {)laisir à l'Empereur 
en lui renvoyant Las Cases. L'aide'de camp demande 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 291 

si lady Lowe pourrait voir l'Empereur. M™® Bertrand 
assure qu'il est indisposé. Au bout d'une demi-heure, 
lady Lowe monte en voiture et s'en va chez les Mon- 
tholon. Cette dame a une physionomie agréable et 
possède beaucoup d'usage du monde. Il y a si long- 
temps que je n'ai vu de femme si fraîchement mise, 
jue je suis tout émerveillé de sa toilette : robe de 
5atin bleu, bordure blanche, chapeau blanc de castor 
ivec des plumes, etc. 
Un peu plus tard, Sa Majesté me fait demander; 
lie est avec M™^^ Bertrand et de Montholon, au bil- 
ard, et m'offre des orangés. Elle me fait beaucoup 
'amitiés et s'écrie en me pinçant l'oreille : « Eh bien, 
ameux Gourgaud? » Je l'interromps : « Dites plutôt... 
nalheureux ! » L'empereur continue : « Qu est-ce que 
ous avez à être aussi triste? » A six heures, Sa Majesté 
tant rentrée dans son intérieur avec Bertrand, je vais 
cheval jusqu'à l'Alarm-House, mais le factionnaire 
l'empêche de passer. Vers six heures et demie, TEm- 
ereur me demande et me fait asseoir. Il ne com- 
rend pas cette visite de lady Lowe, à moins que ce 
e soit pour donner le change au camp ou qu'elle 
it été inspirée par la lecture du journal de Las Cases, 
elon moi, cela vient de la crainte d'une plainte au 
rince régent, ou bien est-ce que Las Cases, en se 
iccommodant avec le gouverneur, lui aura dit 
u'avec des formes il aurait fait tout ce qu'il aurait 
^îiln. La^ Casos veut s'étabhr médiateur entre le 



292 GÉNÉRAL BAKON GOURGAUD 

gouverneur et l'Empereur, et cependant, on ne s( 
raccommode pas avec celui à qui on a donné ur 
soufflet. C'est encore une illusion de l'intrigan 
Las Cases. 

Le gouverneur est allé au camp, chez M. Young-Hus 
band ; il faut qu'il y ait quelque chose de neuf, cepen 
dant il n'est pas arrivé de bâtiments. 

A sept heures, Sa Majesté passe au salon et jou( 
aux échecs avec moi. Elle est très bienveillante, e 
essaye de me remonter le moral, puis vient le dîner, 
la lecture des gazettes : « Joseph mariera ses fillsi 
à des officiers français, en leur donnant à chacum 
un million. Il a beaucoup mis de côté; son beau-pèn 
le tirait par l'habit/ en lui disant que je serais tué 
Il a peut-être vingt-cinq millions. Il ne peut pas donnei 
ses filles à des marchands américains.... Regnault esi 
de la canaille, Lallemand un bon officier. » Ensuite 
l'Empereur passe au salon et joue aux échecs. J'a 
été bien remonté par ses amitiés. 

Vendredi^ 6. — Bertrand vient à onze heures m( 
demander une carte d'Italie : je la lui porte à mid 
et sa femme me dit qu'elle a envoyé sa bonne ei 
ville. Je vais à la chasse, et vois, à mon départ, Mar 
chand et Cipriani * en conversation devant la maison 
Cipriani revenait de James-Town. En rentrant, à troi 
heures, je passe près de la maison du grand maréchal 

1. Maître d'hôtel et prédécesseur de Pierron dans ces fonctions. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 293 

et j'y vois le cheval du major Hudson. Je demande à 
Bernard si le major est chez Bertrand : il ne le sait 
pas. La jolie petite marchande de modes du camp 
vient chez M™* Bertrand, mais on ne la laisse pas 
entrer. Rentrant chez moi, je vois Montholon sur sa 
porte, et lui crie en riant : « Ah! il y a du nouveau ! 
je viens de voir à la porte de Bertrand le cheval du 
major Hadson ». Il me répond que c'est celui du capi- 
taine Mansel; je lui réponds : « Non, il est gris, je le 
connais bien ». A ces mots, arrive Bertrand, recon- 
duisant le major. M™* de Montholon en devient toute 
rouge; je m'écrie : « Gomment, vous voulez me faire 
des contes, vous aussi ! — Je croyais que c'était le cheval 
du capitaine Mansel, mais ce n'était pas celui-là! » Ils 
ont une conversation de lieux communs et je les laisse 
pour ne pas les gêner s'ils ont à se parler. J'entre 
chez M™^ Bertrand, pour avoir des nouvelles et parler 
de la visite d'Hudson, qui, depuis huit mois, n'a pas 
mis les pieds à Longwood. Elle me raconte qu'il est 
venu pour faire une simple visite, qu'il a dit que 
Las Cases resterait encore longtemps sans revenir, 
que M. Lowe dit bien haut que nous pourrons aller 
souvent le voir à Plantation-House. La bonne ne 
revient qu'à présent de la ville. A six heures et demie, 
l'Empereur me fait appeler; il n'est pas habillé, a 
l'air fâché et me demande ce que j'ai fait. Je lui 
raconte la visite de M. Hudson, qui me parait aussi 
extraordinaire que celle de lady Lowe; cet officier 

25. 



294 GÉNÉRAL BARON GOiJRGAUD 

n'est pas du parti du gouverneur et n'est pas venu 
à Longwood depuis huit mois. Sa Majesté m'assure 
qu'il est venu pour parler à la bonne de M"'' Bertrand, 
dont le mari est soldat dans son régiment. Hudson 
m'a raconté que Las Cases resterait longtemps 
absent; je croyais que le gouverneur attendrait une 
réjponse d'Angleterre avant de statuer sur son cas. 
L'Empereur s'écrie : « Alors ce serait six mois! » A 
cela, je réponds : « Mais le gouverneur agirait en 
enfant s'il le rendait tout de suite ! Il doit avoir prévu 
le cas où il ne trouverait pas de preuves de conspiration 
dans ses papiers et ne se serait pas exposé à faire une 
démarche aussi grave que d'arrêter Las Cases, s'il n'y 
était pas autorisé. » Sa Majesté se fâche, crie que le 
gouverneur est un sbire de Sicile, que les honnêtes 
gens de l'île déclarent hautement qu'il ne nous a 
envoyé sa femme que pour donner le change à 
l'opinion. Sa Majesté est rouge de colère. Elle de- 
mande si Gipriani a été en ville, si Poppleton est allé 
à la pêche : « Non. » Puis, Elle fait venir Montholon 
et le fait asseoir et s'informe des nouvelles de la 
ville. Puis, l'Empereur s'écrie : « Il est l'heure de votre 
dîner, je ne mangerai quà neuf heures ». Nous sortons 
ensemble et Montholon me dit : « Sa Majesté est de 
bien mauvaise humeur, il faut que le major soit venu 
apporter quelque fâcheuse nouvelle ! » Montholon est 
aussi étonné que moi de sa visite au bout de huit 
mois, il me donne sa parole d'honneur qu'il l'ignorait 



JOURNAL INÉDIT D L SAINTE-HÉLÈNE 295 

Dmplétement, avant de. m'avoir vu. Nous dînons 
3uls. On a transporté, le matin, les meubles de 
as Cases, de Longwood à Rose Cottage. Coucher à 
euf heures et demie. 

Samedi^ 7 décembre. — Archambault va en ville. 
itz-Gérald, qui est de garde, déjeune avec moi : 

se montre inquiet ; il parait craindre que les 
Iciers du gouverneur ne viennent nous molester, 
orsque lady Lowe est venue à Longwood, son mari 
t allé chez M. Young-Husband. Une lettre de la 
mme de ce dernier s'est trouvée dans les papiers de 
as Cases. M. Young-Husband est réellement malheu- 
ux d'avoir une femme pareille, qui est laide, veut 
ire la savante, toujours parler d'elle. Il a perdu un 
levai de soixante et dix louis, a eu sa maison brûlée 
nsi que ses effets, une dispute et presque un duel 
rec Harrisson, de désagréables discussions avec 
. Neal, et tout cela pour sa femme, qui a, en outre, 
it mettre une lettre inconsidérée dans les journaux 

a tenu des propos imprudents, qui lui ont coûté 
ois cents louis d'amende. Enfin, arrive cette dernière 
enture ! 

M""* Bertrand a une fluxion ; le grand maréchal se 
omène avec moi; nous causons de Las Cases. Le 
uverneur a fait connaître qu'il verrait ce dernier 
ur s'entendre avec lui sur les papiers qu'il récla- 
ait, mais qu'il né répondrait que plus tard pour le 
irnal. 



296 GENERAL BARON GOURGAUD 

Je suis affecté de la manière dont Sa Majesté nous 
traite ; je le dis bien franchement à Bertrand. Hier, 
TEmpereur avait l'air bien en colère, et je présumais 
que c'était à cause d'une mauvaise nouvelle donnée 
par Hudson. Le grand maréchal m'assure que cet 
officier n'a rien dit. Vers quatre heures et demie, 
arrive Poppleton; suivant lui, le bâtiment qui arrive du 
Bengale porte beaucoup de passagers, entre autres 
un des premiers juges de l'Inde. Je monte à cheval 
à six heures et demie. Sa Majesté me demande, mt 
fait asseoir, m'annonce qu'Elle veut travailler avec 
moi demain. Elle me parle de l'art de la guerre e 
me fait lire des notes sur les camps anciens et le? 
camps modernes. « V artillerie a donné un avantage 
extrême à l'attaque sur la défense dont les [moyens son 
restés les mêmes. Autrefois^ un camp, couvert par w 
fossé, était imprenable; aujourd'hui, l'artillerie fou 
droierait tout dans son intérieur, et le rend/rait inhabi 
table. Machiavel a écrit sur la gu&^re comme un aveugl 
raisonne des couleurs ; je vous dicterai des notes su 
ces points-là^, » 

A ces mots. Marchand entre et annonce que M™** d 
Montholon demande avoir l'Empereur ; uclui-ci, qui ei 
en robe de chambre et non [rasé, après quelque indé 
cision, la fait entrer. La conversation roule sur l'Ame 
rique. Sa Majesté dit que M™* Joseph et ses filles 

1. Ces notes, retrouvées dans les papiers de Gourgaud, ont été publié 
dans la Revue d'artillerie de Juin 1897. 



J 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 297 

sont arrivées, que les Barbaresques se liguent contre 
l'Angleterre,... puis Elle parle anatomie, assure qu'on 
n'a jamais pu entendre battre son cœur, que c'est 
comme si l'on n'en avait pas. Je réponds en vrai 
courtisan, que l'Empereur a le sien dans la tête. 
Sa Majesté pense que l'on peut être mort, et puis 
rendu à la vie, qu'il y a un certain espace de temps 
où cela est possible. Je lui réponds que je crois qu'une 
fois la vie éteinte tout à fait elle ne peut plus revenir, 
qu'on a bien vu renaître des gens que l'on croyait 
décédés, mars qu'ils étaient simplement tombés en 
léthargie. L'Empereur continue par ces mots : « Je 
sais bien que mon opinion est celle d'un matérialiste, 
car on dirait : Que devient l'âme dans V intervalle qui 
s'écoule entre la mort et le retour à la vie? » 

L'Empereur nous raconte que, dans Sismondi, on 
cite un de ses ancêtres comme ayant été un excellent 
analyste : « C'est celui qui a fait à Florence une comé- 
die LA VEUVE qui est extrêmement libre et dont j'ai vu 
un manuscrit à la Bibliothèque impériale. La Révolution 
française actuelle va peupler l'Amérique comme celle de 
Florence a peuplé la Corse. » 

Nous laissons Sa Majesté qui rentre chez Elle et 
nous allons dîner chez nous. L'Empereur soupe à 
neuf heures. 

Dimanche, 8. — Je traduis de YAnnual register. 
Bertrand me prête un évangile. Poppleton, sachant que 



298 GÉNÉRAL BARON GOURGAUb 

j'avais témoigné le désir d'aller demain au spectacle^ 
me demande si je veux qu'il en demande pour moi 
l'autorisation au . gouverneur. Je ne pourrai lui 
répondre que lorsque j'aurai vu l'Empereur'. 

A sept heures et demie, Sa Majesté est au salon, 
joue aux échecs, et dîne avec nous et Bertrand; la 
conversation roule sur la guerre. « J'aime mieux, dit 
l'Empereur, un bon capitaine d'artillerie, qui sait bien 
tirer parti du terrain pour bien placer ses pièces et est 
brave, que tous les officiers d'ouvriers et de parc. Le 
premier a le feu sacré et ne s'achète pas, tandis qu'on 
peut acheter les autres. Je pense de même pour les offi- 
ciers du génie. Un bon officier ingénieur est celui qui a 
fait la guerre des sièges^ de la défense des places., qui 
sait adajoter au terrain le genre de fortification qui lui 
convient. Il est bien certain que Haxo ou Roguet sauront 
mieux construire une place que Fontaine : les premiers 
sont des hommes de guerre, l'autre n'est quun maçon. 
La guerre seule donne l'expérience; Carnot n'aurait pas 
écrit son système s'il avait connu V effet du boulet. La 
vraie noblesse réside dans celui qui va au feu. f aurais 
donné ma fille à un soldat de bataille, je V aurais refusée 
à un administrateur. Un administrateur malheureux ne 
trouve d'esprit qu'au milieu du feu et des dangers; ce 
n'est qu'alors qu'il prend de bonnes dispositions. 
J'aimais Murât à cause de sa brillante bravoure^ c'est 
pourquoi je lui ai pardonné tant de sottises. Bessières 
était un bon officier de cavalerie, mais un peu froid : 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 29!) 

il avait en moins ce que Murât avait en trop. Ney était 
un homme d/une bravoure rare. Lefebvre, au siège de 
Dantzig, ne m'' écrivait , d^abord, que des sottises, mais 
lorsque les Russes débarquèrent^ il se retrouva daïis son 
élément et ses rapports devinrent ceux d'un homme qui 
voit bien. En France, on ne manquera jamais de gens 
d'esprit, ni de faiseurs de plans, mais on n'aura jamais 
assez de gens de grand caractère et de vigueur, enfin 
dliommes qui ont reçu le feu sacré. » Je réponds que 
je n'ignore pas que la première qualité d'un officier 
est la bravoure et de bien savoir faire ses dispositions, 
mais dans l'artillerie et le génie, il y a des parties dont 
a connaissance ne saurait s'acquérir à la guerre. 
Certes, celui qui sait bien reconnaître un terrain, tra- 
cer une flèche, une redoute, est loin, s'il ne sait que 
cela, d'être en état, par là, de construire une place 
brte, où tout se fait par des règles qui laissent peu au 
lasard; c'est pour cela qu'on avait proposé d'avoir 
dans ces corps des officiers pour la guerre, et de faire 
aire les constructions permanentes par des ingénieurs 
jui n'auraient rien fait d'autre, ainsi que cela se passe 
lans la marine. 
Sa Majesté m'interrompt par ces mots : « Eh bien! 
t'Ce que vous ne faites pas plus de cas de Nelson que 
fes meilleurs ingénieurs-constructeurs? Ce que Nelson a 
je plus que l'ingénieur de construction ne s'acquiert 
aSf c'est un don de la natuT^e. Je conviens cependant 
u*un bon directeur de parc est fort utile, • mais il me 



300 ' GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

répugne de le récompenser comme celui qui ver^e son 
sajig. Par exemple, c'est malgré moi que fai nommé 
Évain général d'artillerie, je ne puis souffrir un officier 
qui s'avance en grade dans un bureau. Je sais cependant 
qu'il faut des généraux qui n'ont jamais vu brûler une 
amorce, mais cela me répugne. » 

Je répondis à l'Empereur qu'à mon avis, il ne 
faudrait pas de militaires dans les bureaux, mais bien 
des personnes civiles, mais qu'il est certain qu'Évain 
a rendu plus de services à Sa Majesté que bien des 
officiers d'artillerie. Je ne saurais cacher que j'ai 
employé tous mes efforts pour le faire parvenir : sans 
cela, il se serait dégoûté et on n'aurait pu le remplacer 
promptement. L'Empereur : « Je n'aime que ceux qui 
font là guerre. » — Gourgaud : « Oui, sire, mais ceux quij 
mettaient Yotre Majesté à même de la faire étaient 
aussi fort méritants. D'ailleurs, je plaide contre mon 
goût, car j'ai toujours fait la guerre et. n'ai jamais été 
dans les parcs. » 

L'Empereur constate ensuite que les étrangers 
n'ont jamais su tirer parti de leur cavalerie, que c'est 
pourtant, une arme bien avantageuse : « Voyez, 
Nangis, à Vauchamps, ce que j'ai pu faire! A Lut zen 
si Vennemi avait massé son infanterie sur sa gauche 
et, faisant une trouée, fût parvenu sur nos derrières 
quel désordre en serait résulté! » 

Gourgaud : « Oui, sire, le mélange des armes! mai 
je pense qu'une bonne infanterie ne redoute pas J 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 301 

cavalerie! et, en général, les carrés ne sont enfoncés 
que quand le canon les a fortement ébranlés. Je crois 
qu'un bataillon de six cents grenadiers de vieille garde 
ne serait pas enfoncé par cinq ou six escadrons de 
grenadiers à cheval de vieille garde. » 

L'Empereur sait que le cavalier, quand il charge, 
doit avoir plus de moral que le fantassin, car il reçoit 
des balles et, jusqu'à la fin de la charge, l'infanterie 
n'est pas attaquée. Matériellement, la cavalerie a un 
avantage réel. On charge en colonnes par escadrons, 
le premier échelon est culbuté, mais les autres 
enfoncent. Bertrand donne l'avantage à la cavalerie, 
Montholon et moi à l'infanterie. L'Empereur estime 
que l'artillerie, en ligne, doit avoir des mulets de bât 
pour les munitions, et chaque bataillon d'infanterie 
trois mulets pour porter les cartouches. 

Gourgaud : « J'aimerais mieux les petits caissons à 
deux roues des Russes. Ils sont très légers et approvi- 
sionnés à plus de soixante coups, tandis que les mu- 
lets ne porteraient presque rien et seraient bientôt 
tous éloignés sous le prétexte d'aller chercher des 
Qâunitions et reviendraient rarement. Les caissons 
'etournent au feu parce qu'ils sont conduits par des 
îanonniers et artificiers. Enfin, on perdrait beaucoup 
le temps à recharger de nouvelles munitions sur les 
nulets. Si on les chargeait mal, les munitions seraient 
iétruites en un quart d'heure. 
« En résumé, moi Gourgaud, je pense que les mulets 

SAINTE-HÉLÈNE. — t: I, 26 



dÙ'l GÉNÉRAL BAaOiN GOUUGAUD 

de bât peuvent être bons pour porter des cartoucl! 
au bataillon d'infanterie, et des munitions de cano]j>, 
dans les parcs d'artillerie, mais je ne les crois pas d'un 
bon usage dans les batteries en ligne, surtout si eux 
seuls sont chargés de pourvoir les pièces de muni- 
tions. Dans quelques cas particuliers, dans les pays 
de montagne, ou encore lorsque quelques pièces sont 
attachées à des corps de partisans, peut-être seraient- 
ils plus commodes que les caissons, f Mais, en ligne, 
ceux-ci sont, je pense, bien préférables; une batterie 
qui aurait, à la fois, caissons et mulets pourrait peut- 
être s'en bien trouver ! » Coucher, à minuit. 

Lundi, 9 décembre 1816. — D'après ce que j'ai en- 
tendu hier, j'ai pensé que j'agirais sagement cd 
n'allant pas a la comédie en ville. En effet, à midi.j 
Montholon m'avise que l'Empereur lui en a parlé; j£ 
fis, en conséquence, savoir à Poppleton que je ne m( 
souciais pas de profiter de son offre. 

Sa Majesté me fait venir à une heure et demie e 
me dicte des notes sur la manière de faire campe- 
chaque soir l'infanterie, de façon à la mettre 
l'abri de la cavalerie, en formant une enceinte d< 
piquets de 5 pieds de long, dont l'un serait fiché ei 
terre, incliné d'un pied à l'extérieur, et attachés le 
uns aux autres par des chaînettes; deux piquets gar 
niraient une toise, leur diamètre étant de 2 pouces 
Un régiment de douze compagnies à cent trente-hui 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 303 

Lomines, ayant quarante ou cinquante mulets chargés 
le vivres, serait enfermé dans une enceinte de 
toises de profondeur sur 50 de largeur, ce qui 
xigerait sept cent quatre-vingts piquets, lesquels 
lesant chacun 3 livres, formeraient un total de poids 
e 2540 livres ou la charge de douze mulets, si on 
.'aimait mieux les répartir sur les mulets des vivres, 
u les faire porter aux soldats, ainsi que l'on avait fait 
n Egypte. Sa Majesté me dit, en dessinant un pareil 
amp, de trouver les meilleures dispositions a lui 
onner; de faire un pareil projet pour un seul batail- 
in de six compagnies, en lui donnant 40 toises 
ir 25. 

Je rentre chez moi. J'ai mal aux dents; cependant 
compte aller demain en ville ; l'Empereur m'a dit 
le j'en étais le maître; à sept heures et demie, je 
isse au salon et joue aux échecs avec Sa Majesté. 
ner. Ensuite, échecs jusqu'à onze heures et demie. 

Mardi y 10. — Je n'ai pas dormi de la nuit, à cause 
ma fluxion. Poppleton vient me demander si je veux 
er en ville. Je l'en remercie; il fait mauvais temps 
je suis souffrant. Je dessine le camp et les pieux 
e Sa Majesté m'a désignés. Je réfléchis que ma dent 

I gâtée et que plus je tarderai plus il sera difficile 
TÔter. Je vais donc chez O'Méara, et lui demande 
en a déjà arraché. Je vois ses outils, les essave 



304 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

la gencive, la fait beaucoup saigner, met l'instrument 
ejt fait beaucoup d'efforts. Ali entre à ce moment et 
me dit que Sa Majesté me demande; je lui réponds, 
pendant que ma dent est en mouvement, il la voit 
sortir : je ne jette pas un cri. Le docteur avait voulu 
me faire tenir les mains, mais je l'avais refusé, 
l'assurant que je ne bougerais pas. 

A sept heures et demie, je passe au salon, l'Em- 
pereur joue aux échecs avec Montholon, et me fait 
compHment. Dîner, jeu d'échecs ensuite jusqu'à 
onze heures. Conversation sur le train d'une maison 
de 500000 francs de rentes, Sa Majesté parle de 
l'Amérique et du mariage des filles de Joseph, à qu. 
leur père donne un million de dot. 

Mercredi^ 11. — Je travaille au dessin du camp 
L'Empereur me demande à une heure, travaille ave 
moi sur mon dessin, me dicte de nouveaux change 
ments à y introduire; je lui parle de chevaux de fris 
à établir contre la cavalerie, des moyens d'arrêté 
cette dernière en plaçant des chausses-trappes à clou 
verticaux en avant de son front ; nous trouvons ceci 
un carré de tôle de 6 pouces, portant neuf clous c 
18 lignes de hauteur, huit de ces carrés forment «F 
cube dç 6 pouces de côté. Il faudrait donc que chaçï 
pesât moins d'une demi-livre. Chaque soldat emjiÉJ 
terait sur son sac un de ces cubes, et comme dà 
une toise courante, il y a douze hommes, ces dou 



JOURNAL IKÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 305 

ibes formeraient un rectangle de 6 pieds de long 
ir . 4 de hauteur, ce qui serait un gros obstacle à 
■anchir pour les chevaux. Mais, après avoir fait une 
^couverte utile, nous remarquons qu'il serait néces- 
lire d'avoir une trop grande quantité de mulets pour 
orter tous ces cubes. 11 en faudrait plus de trente! 
a Majesté me dicte des notes sur ce sujet, ainsi que 
ir les moyens de couvrir les fortifications, tant de 
impagne, que permanentes, en employant des 
Dmpes pour faire monter l'eau. Elle me dit de cher- 
ler combien les pompes peuvent fournir de pouces 
eau. Pour couvrir un front de 200 toises sur 150 de 
rgeur, avec une épaisseur de 4 pieds d'eau, il 
Qdrait 20000 toises cubes d'eau. L'Empereur croit 
oir renoncé précédemment à ce projet, mais il 
ordonne de calculer l'effet des pompes. Je travaille 
ec Sa Majesté jusqu'à six heures; Elle est très bien 
ur moi et me donne des oranges, 
après dîner, l'Empereur, qui est de bonne humeur, 
us raconte qu'après Marengo, il avait fait venir 
Grassini qui n'en revenait pas qu'il ne l'eût pas 
pelée dans ses premières cam'pagnes, car, alors, 
était bien plus jolie. Elle le suivit à Paris et crut 
a la maîtresse en titre, mais elle ne fut pas traitée 
si, ce dont elle eut beaucoup de dépit et elle 
ii; partout que le Premier Consul était un ingrat. 
M°^^ de Brignole a été au moment de se marier avec 
n, qui en était amoureux, et je ne m'y serais pas 

26 



306 GÉNÉRAL BARO^^ GUUkGAUD 

autrement opposé. Le fils m'en parla, comme si son père 
n'avait pas été le maître de faire ce qu'il aurait voulul 
iW"^ de Brignole était une femme d'esprit^ mais, quoique 
âgée, elle avait encore de grandes prétentions. Un jour, 
à Versailles, je la fis monter plusieurs fois dans ma 
calèche, pour parler de Gênes devant V Impératrice. 
M'^^ de Brignole crut que j'étais épris d'elle, et je nia- 
perçus facilement de cela. 

Une lois, à Trianon, je sortis, à minuit, dans le 
salon de service et fus tout étonné d'y trouver M. de Viry, 
qui s'était endormi; je causai avec lui dans la galerie ei 
lui dis : « Par dieu! monsieur de Viry, il faut que vom 
« ayez de la constance de reste, pour, à votre âge, veilla 
« ainsi, et faire ce service. » 

M. de Viry avait fort bien répondu : « C'est la seuU 
« jouissance que je puisse avoir à mon âge. Irais-jt 
« au spectacle voir des sujets d'amourettes, au liei 
« qu'ici j'apprends des nouvelles; j'y fais quelqu> 
« chose, je me crois encore utile à quelqu'un; quand j 
i( reste chez moi, mes amis y viennent. Ils croient quej 
« puis beaucoup, et, dans le fait, j'ai rendu et pui 
« rendre service à plusieurs, au lieu que si je n étais pa 
« à la cour, je mourrais d'' ennui et ne serais bon à rien 
« 7ii utile à personne. Je veillerais plutôt jusqu' 
a deux heures du matin. » 

L'Empereur continua en ces termes : « Ce M, a 
Viry était un fort brave homme... Jamais je n'c 
vu de passion comme celle de Berthier pour M'^^ Visconti 

I 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 307 

En Egypte, il regardait la lune à la même heure qu'elle 
y jetait les yeux elle-même. Au milieu du désert^ une 
tente lui était réservée; il y avait le portrait de M""^ Vis- 
conti, il y brûlait des parfums. Trois mulets étaient 
employés à porter cette tente et ses bagages; souvent^ fy 
entrais, me couchant tout botté sur le sopha. Berthier en 
était furieux : il trouvait que c'' était profaner ce sanc- 
tuaire. Il V aimait tant, qu'il m'excitait à en parler, 
quoique je lui en dise toujours du mal; cela lui était 
égal, il était enchanté qu'on lui en parlât. Il voulut 
même quitter V armée, pour retourner près d'elle, 
f avais préparé mes dépêches, reçu ses adieux, donné 
un aviso, lorsqu'il revint me trouver, les larmes aux 
yeux. Si je l'avais laissé commander en chef en Egypte, 
il l'aurait évacuée tout de suite. Après la bataille de 
Marengo, il fit un r appoint où Soprani était cité cinq 
fois. C'était le fils de M""^ Visconti, un morveux de 
seize ans, et il lui attribuait le gain de la bataille.^ 
« Soprani a fait ceci, a fait cela », écrivait-il; le tout 
pour faire plaisir à M'^^ Visco7iti. En Italie, je lui 
donnai une fois un diamant de cent mille francs, il 
l'envoya aussitôt à J/"^ Visconti. Deux mois après son 
mariage avec la princesse de Bavière, mariage qu'avait 
fait M. Visconti, il me vint trouver : « Il est mort! dit- 
« il. — Et qui? — Son mari! — Qui, vous dis-je? — 
« M. Visconti/ fai manqué mon bonheur.^ Pourquoi 
« me suis-je déjà marié! » et autres folies! Elle fut 
très triste aussi... Ah! s'il était mort trois mois plus tôt! 



308 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Berthier aimait de jeunesse les Bourbons. Il avait été leur 
serviteur. Je lui ai dit qu'il était un valet de Versailles... 

Lebrun^ qui était un chaud défenseur du tiers état, 
ne pouvait souffrir la noblesse. Cependant, diaprés 
des papiers trouvés sur M. de Blacas, ce fut lui qui 
rédigea la Constitution du Sériât en 1814; je lui en 
parlai légèrement; il racheta cela par son beau 
discours; il doit avoir une grande fortune. 

Cambacérès se serait aussi rapproché des Bourbons, 
s'il n'avait pas voté^. Il était V opposé de Lebrun dans ses 
appréciations sur la noblesse et se trouvait le grand 
défenseur de tous les abus, f avais bien moins fait pour 
lui, qui était déjà connu, que pour Lebrun. Cambacérès, 
au 13 Vendémiaire, fut au moment d'être nommé direc- 
teur, mais ses concurrents, alors, firent une dénon- 
ciation contre lui, et quoiquHl se lavât des imputations 
portées à tort, cette circonstance lui fit perdre un grand 
nombre de voix. » 

Sa Majesté me parle de Portai et de Corvisart; je 
fais l'éloge de Portai et lui affirme que si l'Empereur 
l'avait connu, il l'aurait goûté et que c'est pour cela 
que l'on a indisposé Sa Majesté contre lui. Il aurait du 
être médecin de l'Empereur et sénateur; c'est le 
docteur le plus en réputation à l'étranger; les Mon- 
tholon pensent comme moi. Il n'est pas charlatan et 
plaisante même les médecins. Je raconte l'aventure 
de l'eau de riz. 

i. La mort du Roi. 



JOURNAL INËnFT DK SAINTE-HÉLÈNE 309 

L'Empereur répond que c'est la ^aute de Monge, de 
Berthollet, de l'Institut, qui lui ont dit du mal de 
Portai. 

Gorvisart avait souvent dit à l'Empereur qu'en cas 
de maladie, il serait plus vite guéri dans un hôpital 
r officiers, traité comme un simple lieutenant ou 
capitaine, qu'au palais des Tuileries où la crainte de 
la responsabilité paralysait les facultés des médecins. 
Selon Gorvisart, pour être bon médecin, il ne faut pas 
avoir plus de quarante ans et il est nécessaire d'avoir 
de l'audace. A soixante ans, on n'est plus bon à rien. 

Il ne devrait plus y avoir de généraux employés 
après soixante ans. « Il faudrait leur donner des places 
honorables, mais où il n'y aurait rien à faire. Je me 
suis trompé en nommant de vieux sénateurs; les membres 
des collèges électoraux ne connaissaient plus le peuple. 
Les paysans, en parlant d'un homme de soixante ans, 
disent : le père un tel. 

Gaudin était très aimé de ses subordonnés^ parce 
qu'il était doux et honnête avec eux. Il m'a souvent dit 
que des gens qui manient des millions doivent être 
riches et gagner beaucoup. Son principe est que les 
receveurs aient de gros bénéfices. C'est un digne homme. 

... J'étais, d'abord, contre M^^'^ Mars, lorsqu'elle vou- 
lait jouer les grandes coquettes] mais, après V avoir vue 
au théâtre, je changeai bien vite d'opinion. Je ne crois 
pas quon puisse mieux jouer. C'est un modèle de bon 
ton, et le gouvernement devrait protéger de pareilles 



310 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

actrices, pour propçnger V habitude des bonnes manières. 
Les femmes ne sauraient être trop séduisantes poi > 
empêcher les hommes de se livrer au vice. » 

Lecture de Guvier, Anatomie comparée; coucher à 
minuit. 

Jeudi^ 12. — A deux heures, Sa Majesté me de- 
mande et fait des changements à mon projet de 
camp. Bientôt, je vais chez Bertrand. Le gouverneur 
lui a fait, avant-hier, une simple visite. Balcombe y 
est venu, il y a quelques instants. Il avait dîné hier à 
Plantation-House avec sa famille; lady Lowe a beau- 
coup parlé des honnêtetés que ces dames de Longwood 
lui avaient faites. Elle a demandé à table à M™^ Bal- 
main : « Mais pourquoi n'allez-vous pas plus souvent 
à Longwood, vous y avez pourtant reçu beaucoup de 
politesses? » Son interlocutrice lui aurait répondu : 
« Oui, j'irais bien, mais c'est si difficile ! » 

Par les bâtiments qui viennent du Bengale, il est 
arrivé quelques passagers de distinction, dont un des 
premiers juges de l'Inde et sa femme, sœur de lord 
Melvil : ils désirent tous rendre visite à Sa Majesté. 

Aussitôt que Balcombe a vu que le gouverneur 
arrivait, il est vite monté à cheval et s'en est allé, 
sans voir ni les Montholon, ni moi. A six heures, 
l'Empereur me demande, je le trouve agité. Il me fait 
asseoir et me dicte une note. 

Yoici ce qu'elle contenait : 1** Si Las Cases est cou- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 311 

I pable, qu'il soit jugé; s'il ne l'est pas, qu'il soit 
rendu ; T les sentinelles ne seront placées autour 
I de Longwood qu'à neuf heures du soir; S** l'enceinte 
sera rétablie ainsi qu'elle était il y a deux mois. 
On avisera Poppleton de tous les changements de con- 
signe, afin qu'il puisse en prévenir Bertrand ou 
Gourgaud ; 4** le gouverneur dressera une liste des 
personnes de l'île qui pourront se rendre à Long- 
wood, lorsqu'elles seront invitées, les membres de la 
Compagnie inclus : on mettra les étrangers sur cette 
liste, lorsqu'ils ne seront pas suspects au gouverneur. 
Ils devront s'adresser à Bertrand, au cas où ils dési- 
reraient être reçus par l'Empereur; 5"* les officiers 
de terre pourront entrer à Longwood avec la permis- 
sion de leur colonel ; les marins avec celle de l'ami- 
ral; 6° les restrictions défendant d'écrire des lettres 
autrement qu'ouvertes n'auront d'effet qu'à l'exté- 
rieur, pour l'étranger; mais, dans l'île, on pourra 
adresser aux habitants des lettres cachetées; 7*" les 
officiers pourront choisir les domestiques qu'ils vou- 
dront, pourvu qu'ils ne soient pas suspects au gou- 
verneur ; ^^ quand les officiers de Longwood iront en 
ville, ils seront accompagnés par un officier anglais 
jusqu'r'iux portes de James-Town, mais ils pourront y 
faire leurs visites sans être accompagnés; 9° les offi- 
ciers français qui voudront tirer des lettres de change, 
recevoir des livres, gazettes ou effets d'habillement à 
leur usage, s'adresseront à un banquier qui sera 



312 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

désigné par le gouverneur, et ils ne seront tenus à 
aucune autre formalité. Le -gouverneur prescrira au 
banquier ce qu'il croira nécessaire. 

L'Empereur, après m'avoir dicté, s'écrie : « // 
paraît qu'il y a quelque chose de nouveau. Hudson Lowe 
a demandé à O'Méara ce quil faudrait faire pour se 
raccommoder avec nous, et Va prié de lui dire s il croijait 
cela possible. » Sa Majesté a remarqué ses visites au 
grand maréchal et à sa femme, et son affectation, 
hier, de parler à M™° Balcombe, devant des étrangers, 
en la grondant de ce qu'elle ne vient pas plus souvent 
voir le prisonnier de Longwood : tout cela porte à 
croire qu'il y a du nouveau. « Peut-être est-ce V effet du 
journal de Las Cases, quen pensez-vous? » Je réponds :; 
« Je pense que le gouverneur craint ce dont Votre 
Majesté l'a menacé, c'est-à-dire une plainte au prince 
régent. Il peut redouter que, quoique ayant agi, peut- 
être, par les instructions du ministère, on ne lui ôte 
sa place quand on verra qu'il déplaît souverainemenli 
à Votre Majesté; je crois donc que c'est la crainte d'êtrcj 
sacrifié par son gouvernement qui le fait agir. » L'Em-i 
pereur ne sait pas ce que l'on entend par le mot d( 
« raccommodement » et que lui, en acceptant ce rac 
commodément, s'avilirait sans rien gagner, puisqu( 
le gouverneur pourrait rompre les conventions quan( 
il le voudrait. 

Après le diner, l'Empereur parle du gouverneur e 
ne saisit pas les motifs qui ont pu amener Hudsoi 



JOURNAL INÉBIT DE S AlTs TE-HÉLÈNE 313 

Lowe à se rapprocher de nous. Il aurait assuré à 
O'Méara que Las Cases n'était pas attaché à Sa Ma- 
jesté, que ce n'était qu'un écrivain qui cherchait à 
recueilhr des anecdotes pour rédiger des mémoires 
et faire parler de lui. « Cest un homme bien astucieux 
que ce gouverneur.,, fai fait une belle lettre pour Las 
Cases, qui embarrassera fort ce fonctionnaire. Gourgaud, 
allez la chercher et lisez-la. » 

Hudson Lowe raconte que Bertrand sert mal l'Em- 
pereur, qu'il a Fair si glacial et le cœur si ulcéré 
qu'on ne peut jamais s'ouvrir avec lui. 

Je lis à haute voix : 

« Monsieur le comte Las Cases, votre conduite a tou- 
jours été, comme votre vie, honorable. Les lettres que vous 
avez eu le scrupule de confier à un esclave ne conte- 
naient que ce que vous avez mandé dans d'autres, qui 
avaient été lues. C'est un prétexte pour se saisir de vos 
oapiers et des miens. Votre enlèvement s est fait à la 
porte de ma chambre, fai cru voir les habitaîits d'une 
île de la mer du Sud, dansant autour d'un prisonnier 
qu'ils vont dévorer. Combien de nuits n'avez-vous pas 
passées durant mes maladies/ Vous seul, parlez et écrivez 
V anglais.... Si vous parvenez jusqu'à l'Impératrice et à 
mon fils, dites-leur qu'on n'a même pas laissé pénétrer 
jusqu'à moi une famille de Vienne qui les avait vus. » 

L'Empereur fait ensuite de grands éloges de Las 
Cases. Il semble que ce soit un martyr. Après la lec- 
ture, Sa Majesté me demande ce que j'en pense. Je 

SAI.NTE-HÉLÈXB. — T. I. 27 



314. GÉNÉRAL BAROIS' GOURGAUD 

donne franchement mon opinion, c'est que ce style 
louangeur et tendre ne convient pas à l'Empereur 
envers M. de Las Cases qu'il ne connaît que depuis 
un an ou dix-huit mois et qui ne lui a fait aucun 
sacrifice, ni donné de grandes preuves de dévoue- 
r.icnt; j'appelle ainsi celles qu'il y a un danger réel à 
donner, et que jamais Sa Majesté n'avait écrit une 
lettre pareille à un ancien et meilleur ami, tel que 
Duroc ou Lannes. 

L'Empereur se fâche, me dit que je suis un enfant, 
qu'il ne me demande pas conseil sur ce qu'il doit faire, 
mais seulement si je pense qu'une telle lettre fera 
quelque effet sur Hudson Lowe. Il se lève. M™^ de 
Montholon, les coudes sur la table, coupe la conver- 
sation, dit que cette lettre est fort bien, que j'ai tort 
d'objecter telle ou telle chose! Je lui observe que 
quand Sa Majesté me fait l'honneur de me parler, je 
prie M™® de Montholon de ne pas m'interrompre dans 
ma réponse. Elle continue néanmoins. Et je suis obligé 
de me taire pour ne pas amener une scène peu res- 
pectueuse devant Sa Majesté. Sa Majesté fait lire la 
lettre par Montholon, c'est le valet de chambre Mar- 
chand qui l'a écrite, avec des fautes d'orthographe. Je 
ne souffle plus mot, puisque tout le monde approuve, 
L'Empereur étant entré un instant dans son cabinet, 
Montholon me dit : « Tant mieux que la lettre soit 
ainsi, cela prouve que Sa Majesté nous en écrira de 
semblables. » 



I 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 315 

L'Empereur, toujours en colère, se promène dans 
ie salon, puis s'assied, demande une plume et signe 
[a lettre en la terminant par ces mots : « Votre dé- 
voué. » Las Cases me doit, dans le fait, des remercie- 
ments, car, de sang-froid, jamais Sa Majesté n'aurait 
dgné ainsi; la lettre est datée d'hier. Montholon est 
iliargè de la porter à Poppleton en lui disant que Ber- 
trand devait la lui remettre hier, mais qu'étant tou- 
ours malade, il l'a chargé de la commission. Dans le 
3as où Poppleton voudrait lire la lettre, Montholon doit 
'ouvrir et écrire dessus : « Ouverte par ordre de M. le 
)omte Bertrand. » Je garde toujours le silence. Montho- 
on sort et ne tarde pas à rentrer; Poppleton dormait si 
profondément qu'il n'a pas pu le réveiller, et qu'il lui 
émettra la lettre le lendemain. 
L'Empereur passe au salon ; il est dix heures et on 
}ue aux échecs avec Montholon. Il me parle, étant 
)UJours agité : « Allons, Gourgaud, jouez une partie, 
3la vous remettra. Pourquoi paraissez-vous toujours 
îehé? — Sire, j'ai un trop grand défaut, c'est d'être trop 
taché à Yotre Majesté! Ce que j'ai dit ne m'est pas 
icté, comme on le suppose, par la jalousie, car je ne 
lurais être jaloux d'un homme qui n'a rendu aucun 
rvice à Votre Majesté, mais j'ai cru de mon devoir de 
)us dire que cette lettre n'était pas digne de vous. Il 
mble que vous soyez abandonné ici et que nous soyons 
us des zéros. Quelles nuits a donc passées M. de Las 
ises dans vos maladies ? Il n'est pas de soldat qui n'en 



.^16 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ait passé mille fois plus au bivouac, au danger! Eh 
grand Dieu ! mon pauvre pèi*e était un bien trop bon 
note homme; il m'a élevé dans des principes par tro] 
sévères d'honneur et de vertu. Je vois bien que, dan 
ce monde, il ne faut jamais dire la vérité aux souverain 
et que les intrigants et les flatteurs sont ceux qui réus 
sissent le mieux.... » L'Empereur m'interrompt : « J 
veux quun jour Las Cases soit votre meilleur ami. — 
Jamais, je le déteste! — Ah! Gourgaud, cela nest pa 
généreux/ — Je ne lui fais pas de mal, ni ne cherchi 
à lui en faire, à présent qu'il est éloigné; mais dan 
toute autre circonstance, je me vengerais de sa con 
duite à mon égard, c'est Tartufe ! Un jour, Votre Majesti 
elle-même le reconnaîtra. — Eh/ que voulez-vous? qu'i 
me trahisse? quil dise d/u mal de moi? Eh/ mon Dieu 
Berthier, Marmont, que f avais comblés, comment s 
sont-ils conduits? Je défie aucun individu de m,' attraper 
Il faudrait que les hommes fussent bien scélérats pou 
Vêtre autant que je le suppose/ » 

Selon moi. Las Cases ne trahira pas, mais il n' 
accompli aucun sacrifice en accompagnant l'Empe 
reur. S'il est venu avec nous, ce n'est pas par attache 
ment, mais pour faire parler de lui, écrire des anecj 
dotes et gagner de l'argent. Sa Majesté me réponds 
(( Eh/ croyez-vous que Drouot, qui voulait toujours êt^ 
aux batteries les plus exposées^ le faisait par attach 
chement pour moi? Il agissait pour faire parler 
lui.,.. » 



J 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 317 

Vendredi^ 13. — J'apprends de Bertrand que plu- 
eurs passagers venant de Flnde viendront aujour- 
'hui à Longwood. Ce sont : le juge Strange et sa 
>mme, M. et M™^ Gasamajor. Montholon, qui a vu Sa 
[ajesté, vient chez Bertrand lui porter la lettre pour 
as Cases; M. et M™® Bertrand trouvent, comme moi, 
3tte lettre exagérée. L'Empereur n'en pourrait pas 
prire davantage à l'un de ses anciens amis, qui aurait 
Imt perdu à son service. Il n'y a qu'un an que Sa 
lajesté connaît Las Cases, et, pendant ce temps, qu'a- 
il fait? Quelle preuve de dévouement a-t-il donnée? 
acune! C'est un simple intrigant, un peureux, un 
jrpocrite, qui n'a commis que des sottises, en exci- 
nt l'Empereur à se créer des illusions sur tout. Et 
ipendant, par la lettre qu'on lui adresse, c'est un 
ieu, il doit embrasser l'Impératrice et son fils ; c'est lui 
il est cause des humiliations que nous éprouvons. 
Montholon a remis à Bertrand la minute des res- 
ictions auxquelles nous sommes obligés. 
Vers deux heures, l'Empereur me fait appeler : 
Eh bien! voilà du nouveau! le gouverneur et sa femme 
nt chez Bertrand; ils viennent pour négocier. — Sire, 
ne puis le croire. — C'est Marchand qui les a vus. — 
crains bien qu'il ne se soit trompé et que ce ne soient 
Le les étrangers. » Sa Majesté m'ordonne de vérifier; 
*sont bien les étrangers. « Il paraît que ces femmes., 
nt une est la sœur .de lord Melvil, ont la tête toute 
miée du désir de me voir et quelles auront obtenu du 

27. 



318 GÉNÉRAL BARON GOUi.GAUD 

gouverneur la permission de venir; il naura pas p\ 
les en empêcher. » 

On annonce O'Méara. L'Empereur m'ordonne d'aile 
voir ce que désirent les étrangers. Je sors par le cabi 
net et vais chez Bertrand. Les étrangers sont à si 
promener dans le jardin. M™^ Bertrand les a reçu; 
seule, son mari étant malade : ils n'ont ouvert L 
bouche sur l'Empereur en aucune manière; ils n'on 
iparlé que de lieux communs ; ils n'ont pas laissé parai 
^tre le moindre désir de voir Sa Majesté. M™* Strangi 
n'est pas la sœur de lord Melvil; le frère di 
M. Strange, seulement, a épousé la sœur de Melvil 
Je m'en retourne ; les étrangers vont chez O'Méara e 
ne le trouvent pas ; ils se rendent chez M™® de Mon 
tholon. Je rentre chez l'Empereur, qui est à s'habiller 
et lui raconte ce que m'a dit M""^ Bertrand; cela L 
peine quelque peu. Nous passons à la salle de billard 
il fait appeler M""® Bertrand et les Montholon. M. Strangi 
a témoigné à Montholon le désir de voir Sa Majesté 
Celle-ci observe qu'on aurait du répondre que c'étai 
à cause des restrictions qu'Elle ne recevait plus pei 
sonne. Montholon répond que ces messieurs sont ai 
courant de tout ce qu'on nous fait souffrir. 

L'Empereur pense que de ne recevoir personn 
produira un bon effet : cela a l'air sombre et sinistrCj 

Montholon ajoute qu'il a dit à ces Anglais qu( 
depuis trois mois, le gouverneur n'avait pas vu I'Eie 
pereur. Enfin, Montholon remonte un peu Sa Majej 



eg 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE "^lO 

qui plaisante M"^ Bertrand et fait venir des oranges. 
A six heures, on joue aux échecs. A sept, on vient me 
demander au salon, de la part de Bertrand, et l'Em- 
pereur m'ordonne d'y aller. 

Le grand maréchal, alors, me montre deux lettres 
qu'il vient de recevoir d'Hudson Lowe. L'une, du 12, 
lui rend compte de l'examen des papiers de Las Cases, 
qu'on avait redemandés : le gouverneur refuse de 
rendre le Journal^ son auteur l'ayant déclaré être 
sa propriété particulière et de sa composition. L'autre 
lettre, datée du 13, contient celle que l'Empereur avait 
adressée à Las Cases; Hudson Lowe la renvoie, en 
disant qu'il ne peut y avoir de correspondance avec 
Las Cases que par lettre ouverte; il informe, en outre, 
qu'il en ferait autant de toute lettre ouverte qu'il ne 
jugerait pas à propos de communiquer à Las Cases. 

Bertrand me confie ces papiers en me recomman- 
dant de ne les remettre que demain à l'Empereur, 
parce que cela lui ferait passer une mauvaise nuit. Je 
promets de me taire, à moins que Sa Majesté ne me 
presse par trop. 

Je rentre alors au salon; l'Empereur quitte le jeu 
d'échecs, me demande ce qu'il y a de nouveau, enfin, 
il insiste tant pour savoir ce qu'on me voulait que je 
Ihiis par lui dire : « C'est ce que Votre Majesté avait 
prévu; le gouverneur renvoie votre lettre à Las Cases, 
parce qu'elle est cachetée! » L'Empereur est agité, se 
promène à grands pas : « Le gouverneur Vaura sûre" 



m GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ment lue, cest 2^ourquoi il Va reiivoyée. Il en a craint 
V effet. Retournez chez Bertrand, quHl fasse venir Popple- 
ton, ouvre le cachet devant lui et lui dise de la ren- 
voyer ainsi ouverte. » Je parle à l'Empereur du con- 
tenu de l'autre lettre, il la lira demain. Je vais chez 
Bertrand, mais Poppleton n'est pas à Longwood. Re- 
venu au salon, je trouve l'Empereur très agité : « Le 
h... sbire de Sicile,... Reade est le frère Ambrosio de 
Gil Blasf » Dîner. Sa Majesté ne dit pas un mot, mange 
vite, renvoie les gens. On parle de l'affaire de Las 
Cases, du journal, etc. J'ai le malheur de m'écrier : 
« Il est à craindre que ce journal ne contienne.... » 
L'Empereur ne me laisse pas achever et dit : « Ali, 
qui Va écrit, ma assuré quil n'y avait dedans rien 
contre moi. Vous êtes toujours un enfant. » 

Un valet peut bien prendre pour des louanges des 
choses qui, rapportées et mal interprétées, amènent 
de terribles représailles. J'ai bientôt trente-quatre ans, 
et depuis quelque temps Sa Majesté semble prendre 
plaisir à me dire les choses les plus dures. M'appeler 
enfant, c'est me dire que je suis une bête. Où sont 
donc les actions d'enfant que j'ai commises? « Ai-je 
donc compromis ou fait humilier Votre Majesté? J'ai 
dix-huit ans de services, treize campagnes, trois bles- 
sures, et il m'est bien dur, après tout ce que j'ai fait uni- 
quement par attachement, d'être ainsi traité, de n'étr- 
qu'un souÛre-douleur ! » Enfin, je suis très en colère. 

L'Empereur cherche à me calmer, je me tais; nous 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 321 

passons au salon. Sa Majesté veut jouer aux échecs, 
mais elle pose les pièces tout de travers ; Elle me parle 
avec douceur : « Je sais bien que vous avez commandé 
des batteries^ des troupes, mais vous êtes encore bien 
jeune. » Je ne réponds que par un silence triste. 
L'Empereur me fait jouer avec lui aux échecs.... A dix 
heures, coucher. 

Samedi^ 14. —J'écris à M. de Montholon pour deman- 
der à lui parler seul. Il vient chez moi et dit que, 
naturellement, il doit prendre parti pour sa femme, 
quoiqu'elle ait commencé avant-hier les hostilités en 
se mettant contre moi avec l'Empereur. Celui-ci est 
assez fort tout seul sans qu'on se joigne à lui pour 
m'écraser. Les égards que j'aurais pour Sa Majesté, 
je ne les aurais point pour d'autres; je né me laisserai 
insulter ni humilier par personne ; je suis poussé au 
désespoir et capable de tout : je l'en préviens, pour 
qu'il en parle a sa femme, car je craindrais d'en venir 
à une dispute, qui pourrait être fort sérieuse, ce qui 
me causerait une vive peine, car je me sens un faible 
pour lui. Montholon me répond qu'il est bien fâché 
de ce qui s'est passé avant-hier, car il avait cru que 
c'était moi qui avais attaqué sa femme (il était absent 
au moment de la querelle). Nous devrions tous vivre 
en paix et nous soutenir les uns les autres. Sa femme 
avait été effrayée de la dureté avec laquelle Sa Majesté 
m'avait parlé. Il me renouvelle sa parole d'honpeur 



3'i<i GÉNÉRAL HArvOiN GOUUGAUD 






de ne rien dire contre moi à Sa Majesté. Sa femme 
estime qu'il y a dans la lettre des choses indignes de 
l'Empereur. Le matin, celui-ci lui ayant ordonné de 
porter la lettre à Bertrand, sa femme lui avait con- 
seillé de faire supprimer ces phrases, mais qu'il n'avait 
pas osé en parler à l'Empereur qui, bien sûrement, 
n'aurait pas signé : « dévoué Napoléon », si je n'avais 
pas parlé contre la lettre. La meilleure manière d'em- 
pêcher Las Cases de prendre tant d'empire sur Sa 
Majesté est d'en faire toujours l'éloge. 

L'Empereur est, intérieurement, bien fâché de la 
prise du journal. S'il fait semblant de n'en rien croire, 
c'est parce que j'attaque ce journal. C'est pour cela 
qu'il a pris si facilement feu hier. Il doit y avoir 
là-dedans l'histoire du duc d'Enghien, celle des 
princes, celle des assassins, car Las Cases m'en a 
souvent parlé ; enfin on doit y parler de la conspira- 
tion pour le retour : trois ou quatre personnes sont 
nommées et compromises. « Sa Majesté craint, j'en 
suis convaincu, tout cela, dit Moïitholon. C'est ce qui 
la rend de mauvaise humeur, parce qu'en même 
temps. Elle ne veut pas souffrir qu'on attaque Las 
Cases, son journal ou ses opinions. L'affaire du jour- 
nal réclamé comme propriété particulière doit cepen- 
dant lui ouvrir les yeux! » 

Je monte à cheval, les factionnaires de Hut'sgate 
m'arrêtent ; je vais me plaindre àHarrisson de ce que 
cela arrive tous les jonrs. Celui de l'Alarm-House 



JOURNAL irsEDIT DE SAINTE- HELENE 323 

vtni aussi m'empêcher de passer. Je ne tiens pas 
compte de ses observations et vais au camp voir 
j'erzen, qui surveille les manœuvres. 
Rentré à Longwood, on dîne à sept heures. 

15 décembre 1816. — J'écris à ma mère et m'efforce 

e lui donner un courage que je n'ai pas. On dit que 

eux bâtiments du Gap viennent d'arriver, dont l'un 

st la malle. L'Empereur est, parait-il, de fort mauvaise 

lumeur. Sa Majesté ne s'habillant pas, et dinant chez 

]]lle, M""^ Bertrand ne vient pas à Longwood. 

Gipriani a reçu une lettre de Santini qui lui annonce 
[u'ils vont partir pour l'Europe, sur la frégate VOroyite. 
iontkowski n'a pas vu le gouverneur du Gap : 
Is demandent tous qu'on leur envoie des couverts, 
omme souvenirs. A huit heures, je passe au salon 
m M. de Montholon me raconte que l'Empereur est 
ie mauvaise humeur au sujet du Journal que 
jas Gases a réclamé comme son propre ouvrage et sa 
propriété. Le diner terminé, je vais porter au grand 
naréchal les deux lettres du gouverneur, du 12 et 
lu 13, que j'ai traduites. Coucher à dix heures. 

Lundi ^ 16. — Grand ennui. Conversation avec Ber- 
rand. A-t-on bien fait, ou non, pendant la traversée, 
le diner avec Gockburn? Sa Majesté se l'était acquis 
ît je suis sûr que si l'on avait su s'y prendre, on 
'aurait gagné tout à fait. Mais le lendemain de notre 
irrivée dans l'île, l'Empereur va visiter Longwood 



324 GÉiNÉRAL BAROiN GOURGAUD 

et demande même une tente pour y loger, jusqu'à ce 
que tout soit prêt pour le recevoir. En revenant, il 
voit les Briars et témoigne le désir d'y loger en 
attendant. Gockburn répond qu'il comptait louer cette 
maison pour lui, mais qu'il la met à la disposition de 
Sa Majesté, qui s'y établit. Un officier anglais, qui 
parlait bien le français, est désigné pour accompagner, 
dans ses promenades à cheval, l'Empereur qui trouve 
cela commode et des sergents de planton ont ordre 
de surveiller la maison sans se laisser voir : eh bienl 
au bout de quelques jours. Sa Majesté se plaint. A 
Longwood, il est convenu que quand Elle sortira, ul 
officier suivra en bourgeois; nous allons nous pro- 
mener et par un grand temps de galop nous perdons 
l'officier! Celui-ci se rend tout effrayé chez Gockburn 
Ensuite on n'a plus voulu que l'officier restât ei 
arrière et l'Empereur n'est plus sorti. Sa Majest( 
voulait écrire une longue plainte, mais ayant appri.v 
que nous aurions à signer des 'restrictions, ce proje 
fut ajourné. 

Je trouve que le seul système que l'Empereu 
puisse suivre est non pas d'injurier Hudson Lowe 
mais de ne pas se lier avec lui. Il ne serait pas dign^ 
à Sa Majesté d'être à tu et à toi avec ce personnage 
La position de l'Empereur est si affreuse que le seu 
moyen de soutenir sa dignité est de paraître résign 
et de ne pas faire un pas pour obtenir tel ou t( 
changement dans les restrictions; il nous faut toi 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 325 

supporter avec résignation. Sa Majesté aurait toute l'île 
à Elle que ce ne serait rie*n à côté de ce qu'elle a perdu 

A trois heures et demie, l'Empereur demande Ber- 
trand et moi. Nous le trouvons au salon, où il reste 
jusqu'à cinq heures et demie, jouant avec les billes 
du billard. Il joue aux échecs, mais l'ennui le prend, 
il ne peut plus faire marcher ses pièces et il aban- 
donne la partie ; il se promène dans la salle et rentre 
chez lui à six heures. Il plaint ce pauvre Las Cases qui 
doit bien s'ennuyer. Bertrand ajoute : « Hudson Lowe 
ne s'attendait pas à ce que je renverrais la lettre ou- 
verte ; il va l'envoyer en Angleterre, car il juge Las 
Cases des plus coupables. » 

L'Empereur reprend : « C'est par peur que le gou- 
verneur dit tout cela, mais ce sera bien autre chose, 
quand il verra ma note au prince-régent. Il n'y a que 
quelques lignes, mais elles font connaître toute sa 
conduite. » 

A huit heures et demie, nous passons à table et y 
restons jusqu'à minuit. « La constitution de r Assemblée 
constituante, dit l'Empereur, n'avait pas le sens corn- 
mun; mais je suis d'avis quHl ne faut pas de constitu- 
tion à la France : c'est un pays essentiellement monar- 
chique. Je veux dire pas de corps délibérants, quoiqu'il 
il en ait toujours eu, états de provinces, états généraux, 
"parlements. Pas de corps législatif. Si Von veut faire une 
révolution dans un pays, il faut y former une assem- 
blée ; il s'y crée aussitôt deux par lis , il s^ établit des 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 28 



326 GENERAL BARON GOUUGAUD 

haines et des passions. En Autriche^ fai été au moment 
de révolutionner Vienne; si 'je V avais voulu, f aurais 
appelé une assemblée avec des députés de tous les ordres. 
Je ne crois pas qu^en France la constitution actuelle 
puisse se maintenir, car ceux qui sont les plus puis- 
sants et qui devraient en être les plus fermes soutiens, 
je veux dire les pairs, sont les premiers intéressés à son 
renversement, à cause des privilèges de la noblesse. Si, 
comme en Angleterre, c^ était la nation qui eût accepté 
son roi, à condition quHl suivrait la constitution, ce 
serait différent. Lors du serment du Jeu de Paume, je 
crois que Louis XVI aurait pu arrêter la Révolution, 
mais il avait beaucoup d'audace en arrière et il man- 
quait de fermeté au moment de V action. Il avait plus 
d'esprit que la masse des hommes; il le savait, et c'est 
'pourquoi il voulait régner lui-même. Il eût dû, comme 
Louis XIII, prendre un bon premier ministre et lui 
laisser tout faire. Peut-être que si M. de Montmorin eût 
gouverné, la Révolution ne serait pas arrivée. V Assem- 
blée constituante aurait bien fait de prendre le duc 
d'Orléans pour roi et de changer tout d^ abord V ordre 
de la dynastie. Les puissances étrangères ne s'en seraient 
pas mêlées. Il y a des gens qui au/raient prétendu que le 
duc d'Orléans en aurait été déshonoré, mais les vête- 
ments royaux couvrent tout de leur éclat. Certes, je crois 
bien que si Louis XVI se fût échappé à Varennes, le duc 
d'Orléans eût été élu roi et alors la Révolution prenait 
un tout autre cours. 



JOURTS'AL INÉDIT DE SAIINTE-HE LÈNE 327 

La campagne de Dumouriez en Champagne est très 
belle et très audacieuse; cest le seul homme que la 
noblesse ait produit. Il pouvait être ministre^ il avait 
beaucoup de tête et d'esprit. Dans ses mémoires, il 
énonce une bêtise^ quand il prétend qu'il aurait pu être 
duc de Brabant, alors que toute sa carrière militaire 
n'a duré que huit ou dix mois. Il est probable que s'il 
eût continué huit ou dix ans, il fût devenu un homme 
du plus grand renom. C'était bien autre chose que 
Lafayette. Tous les généraux d'alors, Kellermann, Beur- 
nonvillCj Valence, étaient des imbéciles, nous les avons 
vus depuis! Brunswick s'est conduit fort sottement 
dans cette campagne de Champagne. Quand on veut 
envahir un pays, il ne faut pas craindre de livrer 
bataille et de chercher partout son ennemi pour le com- 
battre. Il ne fallait pas donner aux Français le temps 
ie respirer et on aurait dû marcher droit sur Paris. Qui 
lurait pu arrêter le général prussien? 

Je crois que les massacres de Septembre ont fait un 
^on effet sur V esprit des envahisseurs. Ils n'ont plus vu 
u'une population entière soulevée contre eux; partout 
lu sang, des assassinats. On a prétendu que pendant 
Révolution l'honneur s'était réfugié aux armées; 
affirme, moi, que les massacreurs de Septembre étaient 
resque tous des anciens militaires, qui, avant d'aller 
la frontièî^e, ne voulaient pas laisser d^ennemis der- 
1ère eux. C'est Danton qui avait conçu ce projet ; c'était 
n homme bien extraordinaire, fait pour tout; on ne 



328 GÉNÉRAL BAROîS GOURGAUD 

co7iooit pas pourquoi il s'est séparé de Robespierre et 
s est laissé guillotiner. Il paraît que les deux mHlio7is 
qu'il avait pris en Belgique avaient altéré son caractère. 
C'est lui qui disait : De l'audace, puis de l'audace 

ET ENCORE DE l' AUDACE ! 

Marat avait de l'esprit^ mais était un peu fou. Ce 
qui lui a donné une grande popularité^ cest qu'en 
1790, il annonçait ce qui arriverait en i792 ; il luttait 
seul contre tous. C'était un homme bien singulier : ces 
personnages-là sont du domaine de Vhistoire. Ils n'ont 
point., quoi qu'on en dise^ le caractère méprisable; peu 
d'hommes ont marqué comme eux. 

Robespierre ne sera jamais bien connu par r his- 
toire. Il est certain que Carrier., Fréron, Tallien étaient 
bien plus sanguinaires que lui. Danton a laissé beaucoup 
d'amis, parmi lesquels Talleyrand et Sémonville. C'était 
un vrai chef de parti qui se faisait aimer de ses 
sectaires. Robespierre aurait dû se faire nommer dicta- 
teur, mais cela ne lui était pas aussi facile qu'à un 
général. Les soldats ne sont pas républicains; accou- 
tumés à obéir, ils sont contents de voir les bourgeois 
soumis comme eux. 

Au camp de Boulogne, tous les soldats désiraient 
me voir empereur. Les armées sont essentiellement 
monarchiques et vous verrez cet esprit gagner V Angle- 
terre. Au 18 fructidor, si le Directoire avait été renou- 
velé, j'arrivais sur Lyon avec 15 000 hommes et jt 
me- mettais, dès lors, à la tête du gouvernement sar^ 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 329 

obstacle. J'aurais su rallier près de moi tous les partis. 
Dans les premiers temps du Consulat ^ Sieyès disait : 
Je ne vous verrai jamais d'aplomb que vos anti- 
chambres NE SOIENT REMPLIES DE l'aNCIENNE NOBLESSE. 

Les femmes d'avocats qui feraient, a présent, les 

DÉDAIGNEUSES d'ÊTRE DAMES DU PALAIS, EN MOUR- 
RAIENT d'envie, SI ELLES VOYAIENT LES GRANDS NOMS 

l'Être! Le fait est que fêtais mieux servi, f entends 
service, par M"^" de Montmorency^ M""' de Mortemart, que 
par les bourgeoises. Ces dernières craignaient de passer 
pour des femmes de chambre. La duchesse de Montebello 
était comme cela, elle n'aurait pas ramassé la jarretière 
de rimpératrice. Tout en m'entourant de la vieille 
noblesse, qui est la vraie aristocratie, je donnais la 
première place, le commandement des armées à des 
plébéiens, tels que Duroc. Les nobles étaient flattés et les 
plébéiens voyaient bien que je considérais les premiers 
par politique. 

Dans un voyage que je fis en Italie, en montant la 
côte de Tarare à pied avec Duroc, nou^ rencontrâmes 
v/ne vieille femme qui nous dit qu'elle voudrait voir le 
Premier Consul. Je lui répondis : « Bah! tyran pour 
tyran, c'est la même chose. » Ce n'est pas cela, inter- 
rompit-elle, LOUIS XVI [était le roi des nobles et 
Bonaparte est le roi du peuple. Une aristocratie 
M nécessaire à un grand empire. Les Bourbons cherchent 
i se rattacher la nation en nommant pairs les fils de 
Ouroc et de Bessières. Ils auraient bien fait d'avoir une 

28. 



330 GKISÉIIAL BAKON GUUKGAUD 

Chambre des pairs composée des hommes de la Révolu^ 
tion, qui auraient été les premiers intéressés à conserver 
une constitution. » 

Montholon assure quils seront bientôt culbutés; Sa 
Majesté répond : « Ils ont détruit tous les points de 
ralliement, et puis, pour le peuple, les cours prévôtales 
font très bien; s'il arrivait une révolution, ce ne serait 
que par un mouvement de Paris. Paris est la France. 
Paris me remplace à présent. » 

Mardi, 17 décembre. — A deux heures, je vais chez 
Bertrand : il vient de Longwood. L'Empereur n'avait 
encore sonné personne, à une heure et demie. On 
apporte des oranges à M™'' Bertrand de la part de lady 
Malcolm. 

Les Montholon ont engagé M™* Bertrand à deman- 
der à Sa Majesté le collier : elle leur a répondu que 
si, par un événement quelconque. Sa Majesté venait 
à mourir, le collier appartiendrait de droit à la reine 
Hortense ou au roi de Rome. 

Bertrand m'avertit que l'Empereur se plaint de ce 
que j'en veux trop à Las Cases, qui est son affection, 
que je lui fais toujours des scènes et que si cela 
continuait, il ne sortirait plus de sa chambre. 

A cela, j'ai répondu que ce que je disais dernière- 
ment à Sa Majesté était pour Elle et non pour moi et 
qu'après m'avoir fait lire la lettre. Elle m'avait obligé 
à lui dire ce que j'en pensais. Le grand maréchal 



JOURNAL INÉDIT DE SAlNTE-HÉLÊNE 331 

in'interrompl : a Et comment, vous qui avez lu Gil Blas, 
ne vous souvenez-vous plus de l'archevêque de Grenade 
avee ses homélies ! Quand l'Empereur demande à quel- 
qu'un son opinion, c'est pour qu'on soit de la sienne. » 

Mardi, 18 décembre. — Je suis bien malheureux et 
ne sors que pour aller dîner. Après le repas, les 
Montholon vont chez Sa Majesté et moi, dans ma 
tannière. L'Oronte arrive, le soir, du Gap. 

Jeudi, 19 décembre. — A onze heures et demie, Gentili 
vient m'avertir que je dînerai dans ma chambre, que 
l'Empereur dîne dans son particulier et que chacun 
doit manger chez soi. Je lui demande qui l'a chargé 
de cette commission, il me répond Cipriani. Je fais 
venir ce dernier qui me raconte que c'est M. de Mon- 
tholon qui est l'auteur de la chose. Je m'emporte et 
'écris à M. de Montholon pour lui demander à lui 
)arler; il vient, je lui reproche sa conduite et lui 
rappelle que je l'ai prévenu, il y a deux jours, d'avertir 
sa femme que si elle cherchait à me nuire, je m'en 
)rendrais à lui. Gela me coûte, car j'ai de l'attache- 
oaent pour lui, mais que mon honneur en est affecté 
et que je lui en demande raison. Il m'assure que sa 
emme n'a rien dit à l'Empereur. « Mais alors, dis-je, 
îomment se fait-il que sa Majesté le jour de la querelle 
i encore joué aux échecs avec moi ? qu'Elle m'a quitté 
le bonne humeur et depuis ce moment Elle ne m'a pas 
m, ni parlé ! » Je lui fais souvenir qu'avant hier, à 



332 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

7 heures l/2,M"Me Montholon est allée chez Sa Majesté 
qui n'était même pas habillée ; il fallait donc que sa 
témme eût de graves raisons pour cela. Il me répond 
que c'est vrai, qu'elle y était allée, mais que l'Empe- 
reur ne l'avait pas reçue; c'est pourquoi il avait été 
tout troublé quand je l'avais poliment avisé qu'elle 
y était. 

Hier, l'Empereur Ta demandé, lui Montholon, et 
sur ce que les gens avaient rapporté que je n'avais 
pas prononcé un seul mot. Sa Majesté lui avait déclaré 
que chacun devait diner chez soi. Je lui répète ce que 
je lui avais précédemment dit en lui demandant 
raison, et ajoute : « Demain, si vous voulez, avec vos 
pistolets, au coin du champ labouré ; je prendrai 
Bertrand pour témoin. » 

Je raconte tout cela à Bertrand en le priant de 
m'assister, mais de n'en rien dire à l'Empereur. Vers 
quatre heures, Noverraz vient me chercher; je trouve 
Sa Majesté dans la salle de billard avec Montholon et 
Bertrand. On raconte qu'Archambault est allé en ville 
pour voir son frère qui a passé la veille à bord de 
ÏOronte, mais qu'Hudson Lowe n'a pas autorisé cette 
entrevue. Quelle férocité ! 

L'Empereur me dit, enfin, en sortant pour se pro- 
mener au jardin, à quatre heures : « Ah/ Gourgaudf )> 
Sa Majesté va plus loin que l'enceinte, voit des fac- 
tionnaires, revient sur ses pas, rentre dans la salle 
de billard et enfin chez Elle à 6 heures. 



J 



OURNAL INÉDIT DE SA INTE- Il É LÊNE 333 

Bertrand m'avertit alors que l'Empereur était in- 
struit de tout, qu'il n'avait pas dit que chacun dînerait 
chez soi tous les jours, mais seulement quand Sa Ma- 
jesté dînerait chez Elle; Sa Majesté est de mauvaise 
humeur à cause de nouvelles lettres d'Hudson Lowe 
qui propose de rendre Las Cases à des conditions 
inacceptables. L'Empereur veut que nous partions 
tous et que nous adressions au gouverneur une 
demande dans ce sens, motivée sur ce que Sa Majestej 
ne peut garder près d'EUe des généraux qui servent 
humiliés. Je ne signerai jamais cela. Je viendrai 
prendre Bertrand le lendemain malin, car il faut que 
cela finisse et l'Empereur verra ainsi qu'au moins 
je suis susceptible sur le point d'honneur. A huit 
heures, l'Empereur me demande; il est au salon 
jouant au^x échecs avec Montholon, il m'adresse 
quelques mots. On parle d'une gazette que le docteur 
a apportée; des Anglais ont été insultés à Paris; le 
prince régent a été malade, on raconte qu'il voudrait 
divorcer et se remarier, pour avoir un fils : ce serait 
un grand malheur pour l'Angleterre. 

Après le diner, l'Empereur lit Cinna, m'adresse 
deux ou trois mots, et rentre chez lui à dix heures et 
demie. 

Samedi, 21 décembre. — Montholon écrit au gouver- 
neur pour qu'Archambault puisse voir son frère; 
Hudson Lowe fait dire qu'il autorise cette entevue 
pour demain. 



334 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Je ne puis m' empêcher de répéter à Bertrand que 
ma situation devient trop pénible pour que je la puisse 
supporter plus longtemps. C'est le premier inspecteur 
d'artillerie, Lariboisière, qui m'a placé près de 
l'Empereur. Sa Majesté a ensuite distingué ma manière 
de servir, mon activité, mes connaissances en artil- 
lerie, et mes camarades ayant reçu des grades, 
l'Empereur m'en a accordé aussi et m'a gardé près de 
lui comme premier officier d'ordonnance. Ma mémoire, 
ma connaissance des détails militaires lui étant néces- 
saires, toute la campagne de Russie, j'ai été nuit et 
jour sur pied jusqu'au dernier moment. A Moscou, 
c'est moi qui ai trouvé les magasins où se trouf aient 
trois cent mille kilogrammes de poudre. A la Béré- 
zina, Sa Majesté m'a fait traverser à la nage, afin de 
trouver au delà du fleuve un passage pour l'artillerie. 
A Dresde, c'est sur mon rapport et à mes risques que 
l'Empereur a changé son plan d'opérations qui était 
de se porter de Bautzen sur Kœnigstein, pensant que 
la capitale de la Saxe pourrait tenir encore sept ou 
huit jours. Moi seul avais jugé que l'armée était 
perdue si elle restait devant cette ville et que cette 
place serait enlevée le lendemain, si Sa Majesté, 
avec le reste de ses troupes, n'accourait pas à son 
secours. L'Empereur, sur mon rapport et sur mes 
instances, se décida, de Stolpen, à arrêter son mouve- 
ment, qui était déjà dessiné sur Kœnigstein et à venir 
en toute hâte sur Dresde, ettout le monde sait qu'ilétait 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 335 

temps. A Brienne, j'ai tué un cosaque qui se précipi- 
tait pour percer Sa Majesté de sa lance. A Laon, j'ai 
réussi dans la mission que m'avait confiée l'Empereur 
pour piquer Ney, qui avait jugé la chose impossible. 
A Reims, j'ai forcé la ville. Ainsi donc, je ne vois 
pas que Sa Majesté m'ait trop récompensé. Elle n'a 
parlé de moi que dans un de ses derniers bulletins. 
J'ai même eu le désagrément de voir M. de Bussy 
passer aide de camp de l'Empereur. Je n'ai jamais 
reçu de gratification autre que celles accordées à 
mes camarades et quant à mon avancement, la plu- 
part de mes cadets étaient majors et même M. Boileau 
colonel, avant moi. Il n'y a donc eu rien d'extraordi- 
naire dans les faveurs que j'ai reçues. Si les Flahaut, 
les (illisible) étaient venus, c'eût été tout naturel, ils 
avaient été accablés de grades, d'honneurs et d'ar- 
gent. Mais moi, pauvre malheureux, j'ai encore des 
dettes contractées pour mes équipages de guerre. 

Bertrand m'assure que je n'y perdrai rien, que je 
dois rester tranquille et que l'Empereur reviendra 
à Paris. 

Enfin, je vais me promener, pour me distraire, au 
camp, où je vois Fitz-Gérald. J'y apprends que le 
gouverneur du Gap a renvoyé les prisonniers et 
^iontkowski, en déclarant qu'il n'était pas le geôlier 
le sir HudsonLowe. Piontkowski raconte qu'il a voulu 
l.onner des» coups de fouet à M. Reade, que l'Empe- 



336 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

jours sans pain, et que lui Piontkowskiest allé en acheter 
à un Chinois. Il se vante encore d'être le meilleur 
ami de Sa Majesté. On dit au Gap que [Las Cases va y 
arriver. 

Je rencontre Miss Mason. Elle ne vient pas à Long- 
wood parce que l'Empereur ne veut recevoir personm . 
Elle m'invite à aller dimanche chez elle. Je rentre à 
Longwood où Bertrand m'invite à dîner chez lui. Le 
grand maréchal m'annonce que les demoiselles Bal- 
combe doivent venir dîner demain chez lui. « En ce 
cas, dis-je, Sa Majesté s'habillera et sortira. » Je 
rentre à 10 heures chez moi. 

22, dimanche. — Archambault va voir son frère. A 
trois heures, l'Empereur me fait appeler; il est au 
billard avec le grand maréchal et me demande pour- 
quoi je suis triste, ce àquoi je réponds : « Votre Majesté 
connaît trop bien les hommes et le cœur humain, 
pour ne pas savoir la cause de mes chagrins et je n'ai 
pas sujet d'être gai. » 

L'Empereur s'impatiente de ne pas voir arriver les 
demoiselles Balcombe et regarde souvent sur la route 
avec sa lorgnette. La conversation roule sur les 
douaires et les dots : « Une femme ne doit pas s'engager 
pour son mari si elle a des enfants. En tout, il faut 
suivre les règles de la justice. C'est moi qui suis cauM 
de l'introduction des hypothèques légales (^ans le code 
Un père ne doit jamais donner, de so7i vivant, son bieri 



À 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 337 

à ses enfants^ c'est se mettre dans leur dépendance^ 
et les enfants sont toujours ingrats; au lieu quen gar- 
dant la disposition de son bien, le père est sûr que ses 
enfants ne lui maiiqueront pas. » L'Empereur déclare 
qu'on peut donner de gros revenus, des pensions à 
ses enfants-, mais qu'il ne faut pas aliéner son capital. 

A 5 heures, l'Empereur rentre, ennuyé de ne 
pas voir arriver ces dames. Je monte à cheval, passe 
au camp et y vois Fechter. Le colonel Mansel donne 
un grand dîner pour ses adieux; je rencontre Bingham 
avec Wygniard qui y va. Bingham me demande 
comment se porte « tout le monde ». 

Le matin, Sa Majesté m'avait envoyé voir ce que 
disait Archambault de son entrevue. Il est allé à bord 
et n'a fait qu'apercevoir Santini. Il a pu parler à son 
frère sur le pont, dont on avait éloigné tous les offi- 
ciers. Ce frère lui a raconté qu'au Gap, on avait été 
obligé de serrer Piontkowski. Sur leur refus, le gouver- 
neur s'était écrié : « S'ils ne veulent pas, il n'y a qu'à 
les mettre au cachot, jusqu'à ce que leur maître vienne 
les délivrer. » Ils se plaignent de la nourriture du bord. 
En passant sous la porte de la ville, Archambault a 
observé : « Je ne croyais pas passer ici de si tôt », le 
commissaire a répondu : « Vous pourriez bien y 
repasser bientôt. » 

Bertrand et moi trouvons l'Empereur au salon, con- 
versation sur la duchesse de Montebello, à cause de 
son procès. 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. J. 29 



338 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

« La noblesse peut parler de ses ancêtres^ cest cela 
qui a toujours existé. Les Bourbons, les Montmorency 
disent aussi quils sont d'un autre sang que le commun 
des hommes. Voilà pourquoi, autrefois, les bâtards des 
souverains étaient plus considérés qu'aujourd'hui, cest 
parce quils avaient du sang. 

V impératrice Marie-Louise a plus d'esprit que son père. 
Elle ne pouvait pas sentir l'impératrice Béatrix, qui lui 
écrivait de longues lettres, de huit à dix pages, comme 
d'une vieille femme à une jeune. C'était de la préteiition, 
de la pédanterie. Béatrix avait, d'autre part, trop d'intel- 
ligence pour l'Empereur François; 07i sera content du 
mariage de^V Empereur avec la princesse Auguste, parce 
qu'on craignait l'influence de Marie-Louise sur son 
père. 

J'ai eu bien tort, après Tilsitt, d'avoir refusé au 
bon roi de Saxe mon consentement au mariage de la 
princesse Auguste avec l'Empereur d'Autriche; peut-être 
que bien des choses ne seraient pas arrivées. Le roi de 
Saxe tenait beaucoup à la Pologne. A Leipzig, après la 
bataille, il m'engageait à ne pas abandonner les Polo- 
nais. Il n'aime ni Alexandre, ni les Russes. Je suis con- 
tent de ce mariage; l'Empereur Fi^ançois ne peut mieux 
choisir. L'impératrice Marie-Louise n'aura pas été fâchée 
de la mort de Béatrix; celle-ci avait plus d'esprit que 
d'instruction, il y avait beaucoup de choses qu'elle com- 
prenait. Elle était bien différente de la reine de Prusse 
qui était d'une instruction et d'une tête rares. » 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 339 

M""^ de Montholon assure qu'Archambault, en pas- 
sant sous la porte, a dit ce matin : « Je ne m'atten- 
dais à passer ici qu'avec mon maître » et que le 
commissaire de police a répondu : « Vous y passerez, 
avec lui, plus tôt que vous ne le pensez. » 

C'est ainsi qu'on trompe l'Empereur pour se faire 
bien venir de lui ! Heureusement, cela ne tire pas à 
conséquence et cela donne quelques consolations et 
espérances. A 11 heures. Sa Majesté rentre et nous 
allons nous coucher. 

Lundis 23 décembre. — Miss Jenny et mistress Bal- 
ïombe déjeunent chez Bertrand, chez qui vient plus 
ard Hudson Lowe, qui lui dit être fâché de tout ce 
ui est arrivé ; il propose de rendre Las Cases et de 
estituer sa correspondance. Le grand maréchal lui 
ait sentir la violence de sa conduite. M. Balcombe 
st allé voir l'Empereur, est resté une heure avec lui, 
l'a trouvé fort changé ; sa femme et Jenny sont 
ichées de n'être pas reçues. 

Je retourne à Longwood avec le quartier-maître du 
régiment, on m'y apprend qu'Hudson Lowe a 
rit avoir proposé à Las Cases de revenir à Long- 
ood, et que celui-ci a répondu que son sort était 
cidé et qu'il s'y soumettait; sa lettre est en fran- 
iâ et très honnête. Il attend des ordres d'Angleterre 
ur changer les limites. 



340 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

que Las Cases allait revenir, M. de Montholon avait 
été sur le point de se trouver mal de rage. Je vais au 
salon à 7 heures et demie, l'Empereur joue aux échecs. 
Il parle du gouverneur et de sa lettre. Je dis que, 
pendant que j'étais chez Bertrand, un dragon est venu 
demander la réponse. Sa Majesté m'ordonne de faire 
savoir au grand maréchal de ne pas écrire la lettre 
qu'il lui a dictée pour Hudson Lowe, avant de la lui 
montrer encore; il doit attendre au lendemain pour 
répondre ; il peut, dès ce soir, faire savoir que l'Empe- 
reur désire revoir Las Cases ; puis il me rappelle : « non, 
qu'on attende à demain \ » Bertrand m'avoue qu'il n'a 
pas été pressé pour mettre au net ce que l'Empereur 
lui a dicté; je pense qu'il n'y a dedans que des vio- 
lences adressées au gouverneur. 

Sa Majesté fait envoyer des vivres frais aux domes- 
tiques qui sont à bord de YOronte afin de leur mon- 
trer qu'on pense à eux. 

Puis, Elle s'écrie que le gouverneur est un b... ur 
argousin et qu'il faut qu'il ait peur pour agir ainsi 

Lecture du Cid : voilà d'admirables sentiments 
C'est un soliveau que le roi. Coucher à 10 heures e 
demie. 

Mardi, 24 décembre, — Je demande deux certificat 
de vie à Hudson Lowe, qui me répond fort honnête 
ment, en me présentant ses respects. Je raconte 
Bertrand que je voudrais bien donner des être] 



)nm 



OURNAL INÉDIT DE SAlNTE-HÊLÈNE 341 

aux domestiques, mais que je me trouve sans un 
sou. Il me rend alors les sept livres sterling que je 
lui ai prêtées. 

Lady Lowe envoie un cadeau à M"® Bertrand, des 
bonnets et des robes d'enfants ; celle-ci me consulte 
et je lui conseille de prendre l'avis de son mari. 
Quant à moi, il me semble qu'elle peut accepter un 
semblable don que son peu de conséquence rend 
acceptable. 

Me promenant à cheval avec Fitz-Gérald, nous ren- 
controns deux voitures chargées des effets de Las Cases 
et j'apprends qu'il est passé une demi-heure aupa- 
ravant, pour se rendre en ville. Je retourne à Longwood 
en rendre compte à Bertrand qui entre chez l'Empe- 
reur au bout de quelque temps et en sort fort préoc- 
cupé. Sa Majesté veut qu'il écrive au sujet de Las Cases. 
3a position est des plus embarrassantes; d'un côté, 
56 sachant proscrit, il craint d'irriter le gouverneur; 
e l'autre, en se refusant à obéir, l'Empereur lui dira 
certainement : « Vous ne m'êtes bon àrienl » Je lui con- 
eille de se faire adresser des instructions écrites 
ignées de Sa Majesté et de les envoyer à Hudson 
owe. Il me répond que l'Empereur n'y consent pas. 
ivant lui, Las Cases ne voulant plus revenir aura 
nsé que, dans quatre mois, on le ferait partir et 
ju'ayant pris son parti, il préfère s'en aller de suite, 
trouve cette conduite contradictoire avec tout ce 
e Las Cases avait déclaré jusqu'alors, que son sort 

"29. 



342 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

était lié au nôtre et que les Anglais étaient maîtres de 
son corps, mais non de son âme. J'estime que l'on ne 
manquera pas de dire que toute son affaire avait été 
menée pour avoir un prétexte de nous quitter. 

Je fais voir à l'Empereur la lettre que j'ai reçue du 
gouverneur. « Il faut quil y ait quelque chose/ » Dîner. 
Après dîner, jeu d'échecs. 

Sa Majesté demande seulement : « Quelle heure est- 
il? — 10 heures. — Comme les nuits sont longues/ 
— Et les journées, sire! » 

Le matin, j'ai lait un billet de 25 livres sterling à 
Marchand, car je n'avais plus un sol et j'ai donné 
pour étrennes de Ghristmass à Archambault 3 livres 
sterling, à l'écurie 3 et à mon domestique 2. 

Mercredi, 25. — L'Empereur prend un bain et 
nous dînons à 9 heures et demie; aussitôt que les 
domestiques se sont retirés, Sa Majesté parle long- 
temps de notre position. Ici, nous sommes très bien, 
très heureux, nous pouvons nous promener à cheval, 
accompagnés d'un officier. Nous avons une bonne table. 
Si l'on se plaint, c'est qu'il faut toujours se plaindre. 
Nous avons la liberté de nous en aller quand nous 
voudrons. Nous nous sommes couverts de gloire au- 
trefois, nous serons bien reçus partout, nous aurons 
des sujets de conversation pour le reste de notre vie. 
Il n'y a pas de puissance qui ne fût enchantée de 
nous employer dans notre grade. L'Empereur do 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 343 

Russie, celui d'Autriche, les Bourbons eux-mêmes nous 
accueilleraient favorablement; ils savent comment 
on doit apprécier ceux qui suivent les souverains mal- 
heureux! « Ils m'auraient do7iné des provinces à gou- 
verner, si je m'étais rendu à eux, au lieu de me fier 
aux Anglais! Ils auraient été trop heureux de m' avoir, 
m'ont dit les commissaires. Ainsi , nous sommes très 
heureux dans le présent, ayant devant nous un glo- 
rieux avenir, mais nous ne savons pas vivre ensemble. 
Il y a peu de campagnes où il y ait des joies com^ 
plètes. 

Vous pouvez faire des visites à Plantation-House, 
chez Bingham, et la seule personne malheureuse, c'est 
moi, d'abord d'être tombé de si haut, ensuite de ne pou- 
voir, comme vous, me promener escorté. Mais on espionne 
mes démarches : si une femme entre chez moi, on en est 
jaloux. Toujours des duels sous jeu! » (Ici, l'Empereur 
s'échauffe beaucoup). « Ce sont des fanfaronnades, on 
n'a aucun égard pour moi. Quel droit a-t-on sur moi 
pour m' empêcher de voir telle ou telle personne? Pourquoi 
s'immiscer dans mes affaires? » 

Jusque-là, tout le monde attendait pour savoir sur 
qui tomberait l'orage, je ne disais rien, mais sentant 
que c'est à moi que l'Empereur en veut, je romps le 
silence au sujet du duel; j'assure que c'est la pre- 
mière fois que j'ai provoqué quelqu'un, mais que l'on 
m'avait tellement réduit au désespoir que j'avais été 
forcé à cette démarche, que j'en avais parlé à Ber 



3i4 GÉNÉHAL BARON GOURGAUD 

trand, parce que je ne pouvais faire autrement, et je 
l'avais prié de n'en rien dire. 

Sa Majesté s'échauffe de plus en plus. J'ai beau 
conjurer Montholon de répéter textuellement mes 
paroles que l'Empereur dénature, il se montre peu 
généreux. Sa Majesté, toujours fâchée, dit que c'est 
moi qui suis cause que Las Cases ne veut pas revenir; 
Elle ne me connaissait pas auparavant. Je me suis 
perdu dans l'esprit de Bertrand ; un chambellan est 
plus que moi, mon avancement a été rapide, et on ne 
doit pas oublier que j'ai dit que j'étais malheureux 
d'avoir un père trop honnête homme et que je suis 
mal élevé, parce que je dis trop franchement mon 
opinion. 

« Ehj que m'importe que vous soyez honnête homme? 
Vous ne devez vous attacher qu'à chercher à me plaire. 
Vous avez des vertus sauvages, alors que Las Cases a un 
caractère de femme. Vous en étiez jaloux^ et vous avez 
eu l'impudeur de le lui montrer. » 

J'ai beaucoup de peine à répondre; l'Empereur 
m'interrompant à chaque phrase. 

(( Vou^ avez cru^ en venant ici, être mon camarade, 
je ne le suis de personne. Personne ne peut prendre 
d'empire sur moi. Vous voudriez être le centre de tout 
ici, comme le soleil au milieu des planètes. C'est moi 
qui dois être le centre. Vous m'avez causé tous mes 
soucis depuis que nous sommes ici ; si f avais su, je 
n'aurais amené que des domestiques ; je puis fort bien 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HELENE 343 

vivre tout seul et puis^ quand on est par trop las de la 
vit, an coup de poignard est vite donné. Si vous êtes si 
mal, plutôt que de chercher querelle à M. de Montholon^ 
vous pouvez nous quitter^. » 

Puis, Sa Majesté, après avoir assuré que Las Cases 
n'a jamais dit de mal de moi, ce dont je conviens, 
assure qu'Elle m'a offert une lettre au sujet d'une 
rente à servir à ma mère ; que rien ne me tranquil- 
lise, que je me forge des chimères, que je suis 
plein de prétentions et me crois supérieur à Bertrand. 
L'Empereur finit par s'adoucir. Je lui fais observer que 
je ne lui avais jamais rien demandé : j'avais été fort 
reconnaissant de ce qu'il m'avait promis de faire 
pour ma mère, mais que je croyais qu'il avait changé 
d'avis et je ne trouvais pas délicat de ma part de le 
lui rappeler. Sa Majesté me répond que c'est ma faute 
si ma mère n'a pas reçu la lettre qui l'en avisait, 
puisque je lui ai assuré que Piontkowski ne voulait 
pas s'en charger. « Je croyais que Votre Majesté était 
dans la même disposition. Elle aurait pu profiter de 
ce qu'écrivait Las Cases par Santini. » 

L'Empereur objecte : « Voyez Piontkowski, je l'ai 
nommé chef d'escadron/ » 

Je n'irai jamais quêter mon pain auprès des parents 
de Sa Majesté. Par la manière dont Elle me traite, 
je puis juger comme je le serais par des étrangers! 

1. Le commissaire fran(;ais marcjuis de Moiitchenu aconnu loule celle scène 
et l'a consignée dans un de ses rapports. 



346 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

J'aime mieux conserver mon âme indépendante et être 
soldat que de commettre des bassesses. N'ayant rien 
à me reprocher, je puis tout braver! 

L'Empereur déclare qu'il n'est pas bon de dire tout 
ce que l'on pense : il faut dissimuler et avoir l'art de 
vivre en société. Dans tout cela, Sa Majesté s'en est 
prise à moi, parce que je suis le souffre-douleurs, mais 
les Montholon ont pu prendre ce qui s'appliquait à 
eux. 

L'Empereur m'appelle ensuite avec bonté : 
« Enfantl » c'est une bonne leçon, car il désignait 
ainsi le prince Eugène. Il m'assure que je veux faire 
comme l'Impératrice et jeter sur lui le grappin. De sa 
part, à elle, cela lui a causé bien des tourments! 

On cause ensuite de la Révolution : « Marat... je 
Vaime, parce qu'il est sincère. Il dit toujours ce quil 
pense. C'est un caractère. Seul, il lutte contre tous. Mon 
opinion est que le duc d'Orléans ne conspirait pas. Il y 
a toujours eu un parti d'Orléans^ parce que les mécon- 
tents des familles royales tournent les yeux sur les bran- 
ches qui en approchent. Cest comme cela à présent. » Il 
est une heure du matin quand nous allons nous cou- 
cher. 

Jeudi, 26. — Bertrand me raconte qu'il avait préparé 
une lettre au gouverneur pour que Las Cases puisse 
au moins venir à Longwood faire ses adieux. L'Em- 
pereur n'a pas voulu se servir d'O'Méara pour cela! 
J'aurais auss* bien voulu écrire pour demander à voir 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 347 

Las Cases et lui dire que, quoiqu'il m'ait fait bien du 
mal, j'étais fâché de le voir partir et de ce qui lui 
arrive. 

Je vais au camp avec les enfants du grand maréchal ; 
il y a des courses en sacs et je cause avec les offi- 
ciers, Ferzen, Fitz-Gérald, le quartier-maître; ils me 
font les plus grandes amitiés. 

Bertrand envoie sa lettre à Hudson Lowe et l'Em- 
pereur nous fait tous demander au billard. 11 parle de 
MM"" de Genlis et de Valence. Nous dînons à 9 heures. 
La conversation tombe sur l'Egypte : « Si f avais eu 
quatre pièces de 24, fêtais maître de tout ! 

Les grands événements tiennent à de petites causes, 
fai perdu la bataille de Waterloo par la faute d'un 
fficier d'ordonnance qui a porté à Guyot Vordre d'en- 
gager les grenadiers à cheval. Sans cela, je les aurais 
eus en réserve et f aurais rétabli la bataille avec eux. 
Mortier m'a fait bien du mal en quittant le commande- 
ment de la garde à Beaumont; il connaissait tout ce 
orps. Si j'avais eu Lannes ou Bessières à la tête de la 
jarde, le malheur ne serait pas arrivé. Ce sera sûre^ 
ment la faute de Mortier, à qui l'on aura écrit de Paris 
jue le corps législatif conspirait. Le duc de Trévise est 
m brave homme, mais sa femme le mène. » 

Je me joins à l'Empereur, pour faire l'éloge de Mor- 
ler. 

« En Egypte, ce qui étonnait le plus les naturels était 
lotre costume j [nos chapeaux; j'avais déjà changé plu- 



318 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

sieurs parties du costume français. Les ScheicJcs me 
disaient toujours que si je voulais on établir patriarche^ 
il fallait que l'armée se fit musulmane et prit le tur- 
han. C'était bien mon intention, mais je ne voulais 
faire cette démarche ^ qu'étant sûr de réussir, sans quoi, 
je me serais, comme Menou, couvert de ridicule. J'au- 
rais fait de mon armée ce que j'aurais voulu, tant elle 
m'aimait. Tout autre général que moi, à la tête de 
troupes comme celles-là, accoutumées aux délices de 
l'Italie, aurait échoué dans l'expédition. Au bout de 
deux ou trois jours, l'armée se serait rembarquée. J'ai eu 
beaucoup de peine, à ce sujet, dans la route d'Alexan- 
drie au Caire. On manquait de pain, et le mécontente- 
ment était extrême. Des régiments refusèrent de mar- 
cher! Je me montrai ferme, je m'en pris à U7i général 
nègre, Dumas, que je menaçai de faire fusiller . Lannes, 
Berthier, Davout, étaient parmi les mécontents. Desaix, 
seul, pensait comme moi; Kléber n'était pas là, mais il 
l'aurait imité. Varmée en voulait surtout aux savants 
et à Caffarelli; elle disait que je m'étais laissé mettre 
dedans par le Directoire et que Caffarelli s'en moquait 
bien, car il avait une jambe en Fraîice. Par la suite, 
les soldats revinrent bien sur le compte des savants 
de Caffarelli, _ 

Crétin était un excellent officier du génie, un pc^ 
morose, disant librement sa façon de penser, cherchant , 
en causant avec moi, plutôt à élever des objections qu\ 
distribuer des louanges. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 349 

Peiit-êire la destruction de la flotte a-t-elle été avan- 
tageuse en ce quelle a ôté pour le moment à l'armée 
l'idée de retourner en France; mais^ cepe^idant, avec 
nos vaisseaux^ j'aurais été maître de tout. Les mame- 
lucJîs se seraient réunis à moi : la perte de la flotte a 
empêché tout cela ! Les Arabes n'attendaient quun 
homme, ils me regardaient comme un être extraordi- 
naire, surtout par l'obéissance absolue de mes généraux 
à mon égard. J'eus bien soin de leur persuader que si 
fêtais mort, un autre prendrait ma place et obtie7idrait 
la même obéissance, mais que, peut-être, cet autre géné- 
ral ne serait pas si bien disposé en leur faveur que 
moi. 

Cafl'arelli était un fort brave homme; au passage de 
la mer Rouge, je l'avais confié à deux guides, excellents 
nageurs; la nuit était obscure, la marée montait, nous 
%vions pris la lumière de la canonnière des savants pour 
a terre, nous étions perdus si nous ne retrouvions 
oromptement le rivage. J'entendis, à quatre-vingt toises, 
3n arrière, les cris de Caffarelli. Je crus qu'on l'avait 
ibandonné, j'y courus, il ne voulait plus suivre ses 
juides, il leur disait de le laisser mourir, qu'il était 
nutile de faire périr d'aussi braves gens queux. Je lui 
îonnai, de colère, un bon coup de cravache dans la 
igure. Sans moi, il était perdu. » 

Puis, en se mettant aux échecs, Sa Majesté dit 
lu'Hudson Lowe voulait se rapprocher de nous, qu'il 
ivait assuré au docteur qu'il allait tout rétablir 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 30 



350 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

comme au temps de l'amiral Gockburn ; l'Empereur 
me demande si je crois que cela peut venir de ce 
qu'avait dit Malcolm. Je crois plutôt que c'est par 
crainte d'être blâmé de son gouvernement. Sa Majesté 
pense de même : « Ce qui effraye sir'Hudson Lowe^ c'est 
de me voir toujours rester dans ma chambre. » 

Ce jour-là, l'Empereur a été pour moi ce qu'il 
était autrefois. Coucher à 11 heures. Le matin, 
j'avais remis à Bertrand mes états de service, ainsi 
que le règlement et l'attribution de la place de pre- 
mier officier d'ordonnance. 

Vendredi j 27. — Un dragon vient chercher Tépée de 
Las Cases chez Poppleton qui croit savoir que notre 
compagnon s'embarquera aujourd'hui et partira de- 
main pour le Cap. Bertrand a travaillé avec Sa Majesté 
de midi à 3 heures; il me parle des restrictions, 
des observations écrites en marge à l'encre rouge par 
TEmpereur, des nouveaux changements qu'on veut 
nous imposer. Il ne croit pas que Las Cases parte 
demain. 

Je vais au salon à 8 heures; l'Empereur ne me 
dit rien, mais paraît de mauvaise humeur. Le dîner 
est triste, la conversation roule sur les nouvelles qui 
se trouvent dans les gazettes du mois d'août. Les 
cours prévôtales font crier en France; le Roi semble 
faibUr à ce sujet. 

« Les cours prévôtales sont ce qu'il y a de mieux pour 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 351 

contenir le petit peuple et la canaille. C'est par la ter- 
reur seulement que les Bourbons pourront se maintenir 
en France; s'ils faiblissent^ ils sont perdus. Plus ils en 
feront contre les Français et mieux ils agiront. Pendre^ 
exiler^ chasser^ voilà ce quils doivent faire. En 1814, 
ils n'avaient agi qu'à Veau de rose, aussi, ils ont été 
culbutés. La nation française n'a pas de caractère, elle 
ne fait tout que par mode. Aujourd'hui, ils sont d'un 
parti et demain d'un autre, en disant qu'ils ont toujours 
été de ce dernier. Quand à Vienne, à Berlin, je voyais 
les bourgeois monter la garde à l'arsenal dont nous 
allions nous emparer, je m'indignais. Je ne me doutais 
pas alors que je verrais des Français faire de même 
envers des Anglais et des Russes et que l'Institut vien- 
drait en corps féliciter l'empereur Alexandre. 

Les Bourbons devraient envoyer à Saint-Domingue 
100000 vieux soldats et les faire périr par le climat et les 
noirs, se débarrasser ainsi des uns et des autres. Il leur 
faut chasser tous les maréchaux et généraux qui ne sont 
pas de sang bleu et n'employer que des généraux nobles. 
Montesquiou, Caraman, Carignan seraient d'aussi bons 
maréchaux que d'autres. » 

M™'' de Montholon avance que les Français ne sont 
que des girouettes, moi, je déclare que le Roi réussi- 
rait plutôt par la douceur que par les cours prévôtales, 
qu'il ne fait qu'exaspérer ses sujets sans étouffer le 
mal. C'est le despotisme de la minorité contre la majo- 
rité, et pour réussir avec un pareil plan, il faudrait 



352 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

un véritable massacre, car quelques têtes coupées 
raniment plus le feu qu'elles ne l'éteignent. 
Coucher à 10 heures et demie. 

Samedi. 28 décembre. — Le matin, je vais à la chasse 
aux tourterelles. L'amiral et sa femme viennent à 
Longwood et font visite à Bertrand et à Montholon; 
Sa Majesté fait dire qu'Elle ne peut recevoir, étant 
indisposée. 

Hudson Lowe a fait savoir qu'il était bien fâché de 
ne pouvoir répondre aux désirs de l'Empereur, rela- 
tivement à son désir de voir Las Cases, à moins qu'il 
n'y ait un officier anglais présent à l'entrevue. Sa Ma- 
jesté en est affectée et dicte à Bertrand une lettre 
pour le gouverneur : « Monsieur, fai mis sous les yeux 
de Sa Majesté votre refus de lui laisser voir M. de La^ 
Cases. L'Empereur n'y voit que la suite des traitements 
barbares qu'on lui fait éprouver. Il proteste contre ce 
refus contraire à Vhumanité et désire que cette lettre 
soit mise sous les yeux du prince régent. » 

Bertrand n'est pas content d'avoir cela à écrire et 
sa femme m'assure que l'amiral se montre bien 
étonné que M. de Las Cases ait refusé de venir à 
Longwood, lui qui, d'après sa déclaration, avait dit 
qu'il partagerait le sort de l'Empereur, quelqu'affreux 
qu'il fût, lui qui... Ils ne peuvent deviner le motif de 
sa conduite. Il paraît même que Las Cases presse 
pour partir et ne veut plus revenir à Longwood. O 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 353 

matin, l'Empereur a dit à Bertrand que Las Cases était 
ni homme au-dessous du médiocre et qu'il le recon- 
naissait bien là. Je trouve, moi, que le gouverneur 
agit comme un sot en refusant de laisser venir Las 
Cases, puisque, s'il demandait à. se rendre à Long- 
wood, on le lui accorderait, et que, le lendemain, 
s'il voulait s'en aller, on le lui accorderait encore : on 
ne peut donc concevoir le motif du gouverneur. 
Sa Majesté, indisposée, dîne chez Elle, moi chez 
moi. 

A neuf heures et demie, Bertrand vînt chez moi me 
raconter que Sa Majesté lui a bien recommandé de ne 
pas écrire la lettre et qu'il valait mieux aller voir le 
gouverneur à ce sujet. Le grand maréchal me donne 
quelques notes à copier, ce sont des réclamations sur 
les restrictions. On d.emande celles qu'on avait 
établie^ du temps de l'amiral; le matin, je me suis 
promené à cheval et ai rencontré miss Mason et 
miss Ketty qui sont de johes personnes. Je reçois les 
certificats de vie que j'ai demandés au gouverneur. 

Dimanche, 29 décembre. — J'écris à ma mère, en lui 
envoyant les certificats de vie et vais chez Bertrand 
lui déclarer que je ne saurais écrire ce qu'il m'a 
laissé hier à copier, parce qu'il y est marqué que 
M. de Las Cases a refusé un domestique que lui don- 
nait le gouverneur, préférant se servir lui-même, et 
que le mien n'a pas ma confiance et que c'est un 

30. 



354 GÉNÉRAL B/ RON GOURGAUD 

espion. Je fais observer au grand maréchal qu'il était 
facile à Las Cases de refuser un domestique anglais, 
puisque l'Empereur lui donnait un des siens, Gentili, 
et que mon domestique, à moi, est en partie payé par 
le gouverneur, à qui il lui sera facile de me l'ôter, si 
je dis qu'il ne me convient pas, et je serais cependant 
fort gêné d'en trouver un autre. Bertrand m'assure 
que je serai libre de prendre qui je voudrai dans l'île, 
mais je crois qu'ils sont tous de même. 

Le grand maréchal écrit, dit-il, une lettre qui l'em- 
barrasse. 11 va chez l'Empereur et ne tarde pas à venir 
me retrouver. Après la dictée de l'Empereur, il a 
répondu au gouverneur qu'il n'a pas voulu mettre son 
refus sous les yeux de Sa Majesté, espérant qu'il 
changerait d'avis et permettrait à Las Cases de venir 
nous dire adieu. M™^ Bertrand me montre un per- 
roquet qu'elle vient de recevoir de Lady Malcolm. 

Nous voyons passer le régiment qui revient de 
l'ofBce, Bingham l'accompagnait; il descend de cheval 
et nous fait mille politesses. Le colonel Mansel nous 
avait adressé ses adieux un instant auparavant. Sur 
les 3 heures, arrive à Poppleton, qui est avec nous, 
une ordonnance qui lui remet la lettre du gouverneur, 
en contenant une autre adressée à Bertrand. Sir Hud- 
son Lowe mande qu'il persiste dans son refus et 
attend la réponse positive du grand maréchal pour 
faire embarquer Las Cases. Bertrand entre chez 
l'Empereur et en sort une demi-heure après, demande 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 355 

son cheval pour aller en ville et part avec Poppleton, 
Sa Majesté l'ayant chargé de voir Las Cases. 

Je me promène à cheval et trouve Ferzen qui 
revient de la ville et raconte que le brick de croisière 
avait rencontré le capitaine d'un navire marchand, 
qui lui avait assuré que l'expédition d'Alger 
était terminée, que les Anglais avaient perdu 
deux mille hommes et les Algériens huit mille, tant 
tués que blessés. Le dey payera 48 millions de 
contribution et livre sa marine aux Anglais, etc. 
Ferzen se plaint que le gouverneur laisse le camp 
manquer d'eau. 

Je rentre à Longwood; l'Empereur est au billard 
avec les Montholon, parait agité et me demande des 
nouvelles : je lui rapporte ce que j'en sais. Suivant 
lui, le dey ne saurait payer une telle somme; il vau- 
drait mieux laisser constamment devant Alger plu- 
sieurs vaisseaux de guerre pour le bloquer complète- 
ment; il déclare, en résumé, que c'est bien fait. Sa 
Majesté se met aux échecs et me dit de jouer avec 
Elle, puisque je lui ai apporté des nouvelles : Elle 
;emble plus gaie et me traite avec douceur. Dîner à 
d heures. 

A 10 heures, arrive Bertrand, qui raconte avoir 
;rouvé Las Cases extrêmement changé au physique 
3t au moral. 11 n'a rien pu couler à fond avec lui et 
1 lui croit la tête perdue. Croyant être embarqué à 
)i?ze heures du niatin et ayant attendu jusqu'à 



356 GÉrsÉRAL BARON GOURGAUD 

six heures du soir sans connaître le motif de ce 
retard, il s'était exalté à ce point, que lui, Bertrand, 
pensait que si lui-même avait passé la tête dans un 
tel état d'incertitude, il en aurait eu le délire. 

Las Cases avait proposé à Hudson Lowe de recon- 
naître un écrit de lui, en faisant promettre de lui en 
renvoyer l'original; mais dont une copie, prise parle 
gouverneur, nous serait communiquée. Cet écrit 
serait avantageux aux deux parties. En entendant ces 
mots, l'Empereur s'écrie : « Ah/ il a perdu la tête, il 
va commettre quelque sottise!... Ils V auront tellement 
tenu au secret qu'ils l'auront rendu fou. » Je suis très 
affecté de ce récit de Bertrand, qui se montre très 
peiné et nous fait partager son inquiétude. Il retour- 
nera le voir le lendemain à 9 heures et espère le 
trouver plus calme. Sa Majesté rentre chez Elle à 
10 heures et demie avec Bertrand et je me couche. 

Lundi, 30 décembre. — Je prie Bertrand de demander 
à l'Empereur s'il veut me permettre d'aller en ville, 
car je serais content de dire adieu à Las Cases avant 
son départ. Bertrand ressort de chez Sa Majesté cl 
m'annonce que je puis y aller. Par contre, Popplelon 
craint que cela ne le compromette et que le gouver- 
neur sera fâché qu'il me conduise à James-Town sans 
avoir demandé s'il lui convenait que je visse Las Cases ; 
je lui fais observer qu'il n'a qu'à dire que je vais en 
ville afin d'acheter diverses choses à l'occasion du 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 357 

premier jour de l'an. J'allais renvoyer mon cheval, 
lorsqu'il se décide; je pars donc avec eux. Bertrand 
descend en ville chez M. Reade, où vient d'arriver sir 
Hudson Lowe et je le prie de solliciter pour moi l'au- 
torisation de visiter Las Cases. 

Je me promène en ville avec Poppleton, qui me fait 
mille politesses et se donne l'air d'un bon homme. 
M'°^ Malcolm ne peut comprendre pourquoi Las Cases 
ne veut plus retourner à Longwood, ni moi non plus. 
L'amiral l'a vu ce matin et l'a trouvé mieux de beau- 
coup que le grand maréchal hier. 

Je rencontre le gouverneur et le remercie des cer- 
tificats de vie : « Je n'ai point à élever d'objection à 
ce que vous puissiez voir M. de Las Cases. » Il 
charge, en conséquence, Poppleton, de me conduire 
au château où est notre compagnon. 

Je trouve Las Cases dans un salon avec Bertrand ; 
devant les fenêtres, sont Gorrequer etWygniard; je 
l'embrasse. 11 m'assure que son motif de partir est la 
pensée qu'il nous sera plus utile en Europe qu'à Long- 
wood, la preuve en est dans le désir extrême qu'a 
Hudson Lowe de le voir rester dans l'île. Il souffre 
beaucoup du combat qui se livre dans son cœur, et, 
comme il l'a déclaré hier à Bertrand, il a plus besoin 
d'être soutenu que conquis. Depuis qu'il sait que 
l'Empereur a déclaré que s'il revenait à Longwood, 
cela lui ferait plaisir, mais que s'il partait, cela lui 
ferait plaisir aussi, il se montre très heureux. Emma- 



358 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

nuel arrive, je l'embrasse et lui donne les adresses 
de ma mère, du banquier Goldschmidt, de la sœur de 
M™^ de Montholon. Gomme son père, il est très exalté. 
« Vous entendrez parler de nous; le gouverneur du 
Gap nous donnera des passe-ports. Si nous repassons 
par ici, nous ne serons plus sous la coupe d'Hudson 
Lowe. » 

Las Gases a été bien traité par le gouverneur, qui 
n'a lu que le titre de ses papiers. Son journal ne com- 
promet personne et chacun de nous n'y est cité que 
comme un accessoire tendant au même but. Il désire- 
rait ravoir les dictées sur la campagne d'Egypte et me 
recommande de rappeler à l'Empereur les quatorze 
paragraphes. 

Je lui expose franchement ce que j 'avais contre lui 
et il me répond qu'il a toujours apprécié mon bon 
cœur. Il ne m'a jamais nui et a été très sensible aux 
signes que je lui avais fait, lorsqu'il était à Hut'sgate 
et à Rose Gottage. Il me juge bien et me plaisante de 
ce que j'avais avancé que je rirais si je le voyais 
pendre.... « G'est vrai, interrompis-je, mais c'était 
dans l'hypothèse où j'aurais éprouvé le même sort. » 
Enfin, lui et son fils se conduisent fort bien envers 
moi. J'oublie toute ma haine et les vois partir avec 
peine. 

Je raconte à Las Gases que, depuis son départ, 
l'Empereur me traite fort mal et lui demande s'il est 
vrai qu'il ait fait entrer ma présence à Longwood pour 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 359 

quelque chose dans le refus qu'il a fait d'y revenir, il 
me donne sa parole d'honneur que non et s'étonne de 
ma question. Il craint de ne pas partir et base son 
appréhension sur l'extrême liberté qu'on nous laisse 
de causer ensemble. 

Le gouverneur nous permet de déjeuner ensemble 
avec Poppleton, mais nous faisons un exécrable repas. 
Las Cases assure que ce que l'on a saisi n'était qu'une 
lettre à Lucien et une à un ami ; il remet, du consen- 
tement d'Hudson Lowe, des lettres de change contre 
un billet d'égale somme signé du grand maréchal. 
Après le déjeuner, nous rentrons au salon, causons 
encore un peu, puis nous nous faisons nos adieux, en 
déclarant que toutes nos tracasseries sont oubliées...; 
je les embrasse tous les deux, les larmes aux yeux. 

Nous passons devant Portons. Montchenu , à sa 

fenêtre, salue le grand maréchal, qui lui répond : 

« Comment vous portez-vous, monsieur le marquis? » 

m M. de Gors est aussi à sa fenêtre; je lui demande de 

ses nouvelles et lui exprime la part que j'ai prise à 

I son malheureux accident. Il redoute de rester estropié 

' et semble reconnaître mon honnêteté. 

Bertrand et moi courons les boutiques faire nos 
acquisitions de jour de l'an et je dépense 7 à 8 livres, 
sterling. Nous rencontrons Balcombe, Hudson*, Rose 
Boutonneuse et chacun semble nous voir avec plaisir. 

Nous repassons chez l'amiral où nous prenons du 

1. Le major. 



360 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

vin. Il nous montre sa bibliothèque, sa basse-cour, ses 
autruches ; survient Hudson Lowe qui cause avec moi 
un certain temps pendant lequel le grand maréchal 
reste immobile. A trois heures, on vient annoncer que 
Las Cases est parti!... 

A 4 heures et demie, nous repartons et entrons 
quelques instants aux Briars, où nous mangeons des 
pêches avec Betzy et Jenny. 

Retour à 6 heures à Longwood. L'Empereur est 
au billard, cause avec Bertrand, puis me fait entrer. 
Il est agité, me bourre de questions et déclare que 
Las Cases a bien fait de s'en aller. Il me dit qu'il faut 
avoir de l'empire sur soi-même, et, si l'on veut, on 
peut devenir amoureux d'un chien ou d'une chèvre. 
Puis, il me demande : « Et M. de Montchenu? » Je 
raconte ses honnêtetés, ses paroles. 

Dîner à 9 heures. Je répète à l'Empereur que 
Las Cases m'a assuré qu'il avait été très bien traité par 
sir Hudson Lowe. Cela fâche Sa Majesté, qui, après 
avoir laissé M""® de Montholon se lancer sur le gou- 
verneur, assure qu'il faut que ce dernier ait reçu de 
mauvaises nouvelles pour qu'il se soit opéré un aussi 
grand changement en lui. En effet, Hudson Lowe 
avait dit, le matin, à Cipriani, qui était allé à James 
Town vendre de l'argenterie : « Mais pourquoi vend-on 
cette argenterie ? » et sur sa réponse que c'était pour 
avoir de quoi vivre , le gouverneur avait ajouté : 
« J'espère que les prochaines nouvelles d'Angleterre 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 361 

seront favorables. » M™® Balcombe avait voulu ache- 
ter cette argenterie, qui était brisée. 

L'Empereur nous raconte ensuite, qu'étant lieute- 
nant d'artillerie, en garnison à Valence, et étant à se 
promener hors la ville, il voit venir à lui un homme 
qui lui demanda le lieutenant Bonaparte, puis, qui, 
l'ayant dévisagé, lui sauta au col : alors, il avait 
reconnu un moine de l'École de Brienne qui l'avait tou- 
jours traité avec distinction et bonté. Sur la demande 
du jeune officier sur ce qu'il désirait lui dire, le frère 
Elle — ainsi se nommait le minime — lui avait répondu 
qu'il le lui ferait savoir dans quelque temps. Napoléon 
l'avait bien traité à Valence et, au bout de trois jours, 
le religieux lui raconta qu'il avait partagé, avec ses col- 
lègues, la masse du couvent, et qu'il possédait, de ce 
chef, 30000 francs en or. Ne sachant à qui les confier, 
il avait songé à son ancien élève, dont il connaissait la 
sagesse et la famille; il le conjurait de les prendre et 
les lui redemanderait quand il en aurait besoin. Après 
bien des hésitations, Bonaparte avait accepté cette 
somme, qui était énorme pour un lieutenant; il 
n'avait plus entendu parler de frère Élie, jusqu'à la 
campagne d'Italie, où il était venu le voir, à Milan, 
non pour reprendre ses 30000 francs, mais pour em- 
brasser celui qu'il avait distingué. Bonaparte lui avait 
fait compter beaucoup plus que la première somme 
et n'en avait plus jamais entendu parler. 

Il y avait aussi, à Brienne, un autre minime, Pa- 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 31 



362 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

trault*, grand mathématicien; il avait élevé Pichegru 
et avait la confiance entière des Brienne; c'était lui 
qui avait donné le poison au Cardinal quand il fut con- 
damné ! Ce minime se trouvait tuteur des demoiselles 
de Brienne. On lui avait remis- 300 000 francs poul- 
ies élever comme des paysannes et, avec cette somme, 
leur faire épouser des rustres : lui, voulait leur faire 
épouser ses neveux. « M, de Brienne, lorsque je fus 
consul, voulait ravoir ces demoiselles. PatrauU n'y con- 
sentait pas. Enfin, f intervins et les rendis à M. de 
Brienne; Vune d'elles, qui, sans moi, allait prendre un 
paysan pour mari, devint M"" de Canisy et plus tard, la 
duchesse de Vicence. Je plaçai PatrauU dans les subsis- 
tances et les fournitures, il y gagna 500000 francs en 
Italie. Je Vavais passablement oublié, lorsqu'une fois, 
à Malmaison, je vis arriver une lettre d'audience de 
lui. Comme je le connaissais pour intrigant je crus 
d'abord à quelque conspiration, mais je n'eus de tran- 
quillité que quand je l'eus reçu. Il se déclara ruiné et me 
demanda une place. Je lui répondis de revenir deux jours 
après. J'écrivis à Dubois pour avoir des renseignements 
et j'appris qu'il avait mangé sa fortune en prêtant 
à la petite semaine. Lorsqu'il revint chez moi, je le lui 
reprochai, lui dis que j' avais déjà fait une fois sa fortune 
et que c'était à lui à la conserver. Je ne le revis plus, 
i4w 13 vendémiaire, je craignais que les bourgeois 
ne s'emparassent du Louvre, Aussitôt que j'eus le com- 

l. Goui»éaud écrit Patreau. 



JOUUISAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 36) 

mandement^ je demandai où était V artillerie; j'appris 
qu'elle était au parc des Sablons^ sous la garde de 
quinze hommes. Je demandai un officier au 21® chas- 
seurs; Murât se présenta^ et je V envoyai au galop enle- 
ver ce parc. Il n'était que temps, les sections arrivaient 
pour s'en emparer, il en chargea la tête : cest ainsi que 
je rencontrai Murât. C'est là aussi que j'ai vu Lemar- 
rois. Muiron m'était connu du siège de Toulon. A 
Paris, il commandait au cul-de-sac Dauphin. J'avais 
5 000 hommes avec moi, mais les troupes dans un pareil 
moment^ sont sujettes à tourner. J'étais au Conseil des 
quarante, présidé par Cambacérès, lorsqu'on vint 
annoncer les dispositions des sections. Tout le monde 
tremblait et penchait pour la douceur. Sieyès s'approcha 
de moi et me dit : « Pendant qu'ils sont en délibéra- 
it tion, les sections vont tout enfoncer, allez, généml, 
« agissez d'après votre tête et tirez hardiment. » J'avais 
fait donner des fusils aux représentants; ils deman- 
daient pourquoi faire? Quand je leu/r eus dit que c'était 
pour se défendre, qu'ils donnaient ainsi 150 hommes 
de plus à la défense, ils comprirent qu'ils étaient en 
danger. Ce mouvement du iS vendémia're était conduit 
par des meneurs royalistes. Danican en était un; il 
nous envoya un parlementaire, à qui on débanda les 
yeux dans- l'assemblée des quarante, mais tous les 
membres le prièrent de recommander la république à 
son général. Le plan était, si nous étions vaincus, de 
nous retirer sur Tours. 



364 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Rœderer m'a souvent dit que la reine avait perdu 
la tête au Dix Août. Il n^y avait aux Tuileries quun 
bataillon suisse; des sections venant au secours du roi 
furent malencontreusement attaquées par ce bataillon^ 
et alors l'affaire s'engagea. 

Au 13 vendémiaire, le général Dupont, frère du 
ministre, commandait à Vhôtel de Noailles, il ouvrip le 
passage aux sections et les terroristes se conduisirent en 
héros/ Après le 13 vendémiaire, il y eut des échauf- 
fourées pour le pain. Dans une de ces émeutes, fêtais 
avec mon état-major; passant dans une rue, v/ne énorme 
femme s avança en m'injuriant et en m'a/ppelant 
« épaulettier ». Je m- adressai au peuple et demandai : 
« Quel est le plus maigre de nous deux pour se plaindre 
« de la famine? y* Cette parole fit partir d'un grand 
éclat de rire la foule, qui se dissipa. 

C'est un singulier peuple que celui de Paris/ Je ne 
voulais pas créer de garde nationale; je ne Vai levée 
que forcément. Paris fait la loi à la France; on ne 
connaît pas l'audace des Girondins, qui voulaient mater 
Paris et n'appelaient pas de forces pour cela. 

Marat était un singulier homme ; à la tribune, il sou- 
tenait les choses dont les autres s'excusaient. Charlotte 
Corday a fait une belle œuvre de défense sociale. » ' 

L'Empereur ajoute qu'au 13 vendémiaire la plupart 
des généraux qui étaient auprès de lui étaient déjà 
à ses côtés à Toulon, que, là, ils avaient eu une 
entière confiance en lui et étaient incapables de rien 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 365 

par eux-mêmes, comme Garteaux. Junot, fourrier 
du bataillon' de la Gôte-d'Or, écrivait sous sa dictée, 
lorsqu'un boulet le couvrit de terre : « Tiens, ils 
mettent de la poussière ! » s'écria-t-il. 

J'écris les notes que demande Sa Majesté, jusqu'à 
une heure et demie où je me couche. 

Mardis 31 décembre. — Fitz-Gérald déjeune avec 
moi. Sa Majesté, très accablée, dîne chez Elle. Le 
matin, je vais chez Bertrand lui porter mes notes, 
auxquelles j'ai fait des changements. Le grand maré- 
chal se rend chez Sa Majesté, à qui nous l'avions prié 
de demander si nous serions reçus comme le l*"" jan- 
vier 1816. Le soir, Bertrand nous rapporte que l'Em- 
pereur ne déjeunera pas demain avec nous : il se 
trouve comme dans un tombeau ; mais il nous recevra, 
à 4 heures, au salon. Je dine seul dans ma chambre, 
bien triste et bien ennuyé. 



CHAPITRE VIT 



Lg 1 janvier 1817. — Les cadeaux de l'Empereur. — îifapoléon raconte le pro- 
cès de Marie-Antoinette. — II préconise l'alliance russe. — Récit détaillé, 
par l'Enipcrcur, du retour de l'île d'Elbe. — Lady Malcolm. — Le gâteau 
des rois à Loiigwood. — Sur Robespierre, Collot d'Herbois, Carrier. — 
Napoléon et le féminisme. — Le général Moreau et sa femme. — Napoléon 
raconte la conspiration de Moreau, Picliegru et Georges Cadoudal. — L'af- 
faire du collier, — Sur la police et le cabinet noir. — Saint Domingue : 
comment Napoléon juge l'expédition. — Des maîtresses des rois. — La Du- 
barry. — Sur la religion chrétienne. — Sur Figaro de Beaumarchais. — 
Le comte de Balmain. — Sur Carrier, Marat, Fréron, Barras. — Sur la 
dignité maternelle. — Analyse complète de la Mè?'e coupable de Beaumar- 
chais. — Naissance d'Arthur Bertrand. — Nouvelles de France. 



Mercredi, l^"" janvier 1817. — Les petits enfants 
viennent me souhaiter la bonne année et je leur 
distribue les jouets que j'ai achetés pour eux. A 
10 heures je vois Bertrand sur ma porte et il me 
souhaite, lui aussi, une meilleure année. Montholon 
m'adresse les mêmes vœux; ils me disent : « Allons, 
du courage, plus de chagrin. » Il porte pour étrennes 
au docteur une pierre gravée ; j'offre à M"* Bertrand 
une boîte à thé de la Chine, sur laquelle est son chiffre 
et j'écris dans l'intérieur : « Puissent ses années 
égaler ses vertus et devenir plus nombreuses que ces 
feuilles de thé. » Nous allons nous promener et ren- 
controns Miss Robinson, qui va chez le capitaine Fer- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 367 

nandez, où il y a dîner et bal; M™** Bertrand me fait 
beaucoup d'amitiés. 

Vers 5 heures et demie, Sa Majesté me fait de- 
mander au salon ; Elle est avec Bertrand et les enfants 
qui jouent avec les boales du billard. En entrant, 
l'Empereur me dit : « Eh bien, Gourgaud, qu'est-ce 
que vous m offrez pour mes étrennes? On me dit que 
vous en distribuez à tout le monde? — Sire, je ne puis 
que donner de nouveau à Votre Majesté, ce que je lui 
ai toujours voué : mon existence! » 

L'Empereur demande une boîte à bonbons que lui 
a jadis donnée Pauline et l'offre à Hortense Bertrand; 
il assure que cette boîte a coûté cinquante louis. Il 
fait ensuite venir une autre boîte, me demande ce 
qu'elle peut valoir, la croyant d'un très grand prix. 
Je lui réponds que ce bijou est assurément joli, mais 
qu'il n'est que de l'or, et la pierre de dessus n'est 
qu'une agathe. 

Sa Majesté assure que c'est très beau, demande 
toutes ses tabatières et nous les montre en les esti- 
mant. Il fait venir une lorgnette, qui lui vient de 
la reine de Naples, et me dit : « Gourgaud je vous 
la donne, c'est une bonne lorgnette. » Ensuite, il fait 
venir la malle donnée par M. Elphinstone et distribue 
à ces dames tout ce qu'elle renferme, schalls, robes, 
thé, etc. A Bertrand, le jeu d'échecs; à Montholon, 
une croix en mosaïque; à Tristan et à Napoléon, 
phacun une timbale, > 



368 GÉNÉRAL BARON GOIIRGAUD 

Sa Majesté joue aux échecs avec Bertrand. Le matin, 
l'Empereur avait envoyé à MM*""' de Montholon et 
Bertrand une assiette et une tasse de belle porcelaine ; 
il dîne à 9 heures avec nous et, après le repas, il 
cause un moment des cadeaux qu'il nous a faits. Mon- 
tholon porte à la boutonnière la croix qu'on lui a 
donnée. Sa Majesté se retire à 10 heures. Bon com- 
mencement d'année. 

Jeudi, 2 janvier 1817. — Après le dîner, Sa Ma- 
jesté me dit que beaucoup de femmes, en France, 
conserveront toujours un tendre souvenir d'Elle. « Je 
veux parler des jeunes filles j qui, dans les villes , étaient 
choisies pour me présenter des fleurs. L'Impératrice leur 
offrait toujours quelque cadeau, et moi, je leur adressais 
des compliments, dont elles étaient extrêmement flattées 
et leur petite tête se montait pou/r moi. A Amiens, une de 
ces demoiselles qui, à un autre voyage, m'avait porté 
des fleurs, se précipita sur moi en s'écriant : « Ah! sire, 
COMME JE vous AIME ! » Le préfet, que je consultai ensuite 
sur cette jeune personne, m'assura que sa tête s était 
montée à ce point, depuis mon dernier passage. Pour 
donner le change oaix habitants, je dis au père et à la 
mère que j'étais fort sensible à V amour quils me por- 
taient et que les enfants faisaient toujours ce que leurs 
parents leur montraient. Toutes ces petites filles m'au- 
raient facilement formé un joli sérail, si j'en avais eu le 
goût. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 369 

Le lendemain du \% vendémiaire^ je trouvai^ aux 
Tuileries^ Tallien et ses amis, ils faisaient de beaux dis- 
cours. Je leur dis : Messieurs, hier, vous étiez des 

COQUINS, et aujourd'hui, VOUS ÊTES LES SAUVEURS 
DE LA RÉPUBLIQUE. Et QUE DITES-VOUS DE CES QUARANTE 
MILLE GARDES NATIONAUX QUI, HIER, VOULAIENT VOUS 
MASSACRER, ET AUJOURD'HUI, CRIENT Qu'iLS SONT POUR 

VOUS. Ainsi sont les Français, de vraies girouettes. » 

Vendredi, S janvier. — UOronte part avec Piontkowsld 
et le colonel Mansel. Je m'ennuie et vais à la chasse ; 
je devais me rendre le matin avec Fitz-Gérald, à 
Sandy Bay, mais je ne me sentais pas bien disposé. Je 
monte à cheval et Ferzen m'apprend que deux bâti- 
ments sont en vue et que le croiseur, entré hier, a 
annoncé qu'il était arrivé au Gap une malle d'Angle- 
terre. Tout le monde attend des nouvelles. Le bal 
chez Fernandez a été fort joli et Miss Robinson a été 
la mieux de la fête. Sa Majesté dîne chez Elle. 

Samedi, 4 janvier. — Je tire à la cible sur un cerf 
volant, travaille et souffre jusqu'à quatre heures. 
M™* Bertrand me conseille de réclamer les meubles 
qui m'ont été promis et qui, sans cela, ne me seront 
jamais donnés ; on me les prendra. 

L'Empereur nous fait demander. Il joue au billard 
avec M™* de Montholon, puis fait venir des oranges et 
nous en donne ; il fait beaucoup d'amitiés à M™^ Ber- 
trand, en montre peu à M"'® de Montholon. 



370 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

O'Méara revient de la ville et demande l'Empereur 
qui nous quitte. Je rentre chez moi jusqu'à huit 
heures et demie où l'on vient me dire que Sa Majesté 
est au salon. Elle paraît triste et de mauvaise humeur: 
nous passons dans la salle à manger. 

Le docteur a donné quelques nouvelles apportées par 
les bâtiments qui viennent d'arriver. L'affaire d'Alger 
est confirmée : « // parait que ces bêtes de musulmans ont 
laissé approcher les vaisseaux anglais au mouillage ^ 
à mi-portée de canon, sans tirer, et je ne puis croire que 
les Anglais aient tué ou blessé huit mille Algériens. 
La marine britannique a dû perdre beaucoup d'hommes, 
tandis qu'un vaisseau, deux frégates et sept à huit bricks, 
stationnés devant Alger et le bloquant exactement, auraient 
.produit le même effet. Je ne comprends pas comment le 
roi de Naples ne s'est pas chargé de cela, quoique sa ma- 
rine soit pitoyable. Quant à Gênes, ce n'est pas pardon- 
nable, la rivière contenant plus de trente mille excellents 
matelots. 

A San Miniato, un de mes parents, qui était capucin, 
frère Boni face Bonaparte, est mort en odeur de sainteté! 
Il a été déclaré bienheureux. Lors de mon entrée en Italie , 
les capucins me prièrent avec instances de le faire re- 
connaître saint : cela coûtait un million , Lorsque, 
depuis, le pape vint à Paris, il me proposa de le faire 
sanctifier : cela pouvait me concilier beaucoup de moines 
et de prêtres. Je consultai néanmoins le conseil là dessus 
et Von pensa que cela prêterait au ridicule, tout comme 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 371 

de certaines généalogies... et le bienheureux Boni face 
na pas été nommé saint. 

Je lis le procès de la Reine; Chauveau-Lagarde aurait 
mieux fait de ne pas répliquer et elle a fait une belle 
réponse au sujet de son fils! Il paraît réellement que l'on 
perdait V esprit de cet enfant^ car il parlait lui-même 
contre sa mère : les agents de la cour lui avaient gâté 
le cœur. 

Rœderer m'a assuré que tout ce quon avait dit de la 
fermeté de la Reine, au Dix Août, était faux. Elle était 
comme toutes les femmes; dans le cabinet du roi, elle 
pleurait à chaudes larmes, paraissait craintive et de- 
mandait à Rœderer que faire; elle pressait pour que Von 
se rendît à rassemblée. Quand elle sortit du cabinet, ses 
larmes se séchaient à Vinstant, et tous ceux qui la 
voyaient la trouvaient fière et courageuse. Quant à 
^"® Elisabeth, je pense comme Las Caàes, quand il dit 
que c était un diable, comme Vest à présent la duchesse 
d'Angoulême, que, dans les jou/rnaux et en province, 
on appelle un ange de bonté. 

Le corps législatif est dissous; il paraît que le roi 
est obligé de faiblir : tant pis pour lui s'il ne peut sou- 
tenir les cours prévôtales, car je les considère comme le 
seul moyen de comprimer le peuple. Il paraît qu'il existe 
une fermentation sourde et je crains bien que cela ne se 
termine par le partage de la France. V Angleterre ne de- 
vait pas sortir victorietcse de sa lutte avec nous; nous 
voyons par nous-mêmes combien les Français sont supé- 



372 GÉNÉRAI BARON GOUUGAUD 

rieurs en tout aux Anglais^. Le sort Va favorisée, elle 
doit en profiter pou/r anéantir la France qui par sa popu- 
lation, son immense étendue de côtes, est, pour elle, une 
rivale dangereuse. En la diminuant de profondeur, en 
donnant aux peuples voisins V Alsace, la Lorraine, la 
Bourgogne, une partie de la Flandre, l'Angleterre dimi-- 
nuera le danger de notre voisinage. 

La Russie devrait pourtant faire cause commune 
avec notre pays; le gouvernement russe est bien plus 
grand et plus libéral que le gouvernement autrichien. 
Rostopchine, qui a brûlé Moscou, a laissé dans son palais 
de cette ville des papiers qui prouvent que la Russi» 
en voulait, au moins, autant à l'Angleterre que la France. 
V Autriche n'a pas de marine. 

La reine Caroline de Naples aimait beaucoup le Roi 
de Rome; fai eu avec elle quelque correspondance; je 
lui ai donné le conseil que, dans sa position, elle devait, 
comme tout souverain d'un état faible, tâcher de conser- 
ser son indépendance, en ne se mettant d'aucun parti et 
en les ménageant tous. Elle m'écrivait qu'une puissance 
qui a trente mille hommes sous les armes peut, dans une 
circonstance donnée, être d'un grand poids dans les 
affaires d'Europe. Je lui répondis : « Oui, trenti 

MILLE SOLDATS, MAIS PAS TRENTE MILLE HOMMES, ET 
VOUS n'avez pas un seul SOLDAT. 

Six mille français suffiront toujours pour conquérir 
le royaume de Naples, livré à ses propres forces. Quand 

1. On a vu, plus haut, que Napoléon n'était pas toujours de cet avis 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 373 

Murât crut avoir une armée et pouvoir agir à mon 
retour de Vile d'Elbe, il s écria : «Ah! l'ancien Ror, 
IL verra! il croit que les napolitains sont des 

SOLDATS, EH BIEN, ILS l'aBANDONNERONT COMME ILS 
m'ont DEUX FOIS ABANDONNÉ! c'eST DE LA PURE CA- 
NAILLE! » Murât, cependant, était parvenu à n'avoir 
pas besoin d'une armée française dans ses États pour 
se maintenir, et cest beaucoup ; mais c'est de la pure 
folie d^ avoir cru pouvoir combattre l'Autriche et relever 
le royawfne d'Italie. Il est vrai qu'il avait une telle opi- 
nion de moi qu'aussitôt qu'il apprit mon arrivée en 
France^ il crut que f allais être aussi puissant qu'autre- 
fois, que je le chasserais peut-être! Il voulait tout de suite 
s emparer de l'Italie jusqu'au Pô. Colonna, que je lui avais 
envoyé de l'île d'Elbe pour lui recommander de ne pas 
agir contre l'Autriche, l'en conjura à genoux. Il crut que 
je craignais quHl ne se rendit maître de la Péninsule 
et il se hâta d'agir. C'est cette rupture de sa part avec 
l'Autriche qui m'a perdu, parce que cette puissance crut 
qu'il marchait sur mon ordre et il devint impossible de 
traiter avec elle, d'autant qu'il lui sembla voir là le 
commencement d'un nouveau plan de conquêtes. Murât 
m'a perdu deux fois ; sa mort a été un assassinat^ car il 
^.tait bien roi, ayant été reconnu par toutes les puissances. 
J'aurais dû, en quittant l'île d'Elbe^, emporter une 



1. Ici commence une relation du retour de l'Ile d'Elbe qu'il est intéressant 
le comparer à celle que Montholon donne dans les Récits de la captivité 
ît à ceHe que Napoléon lui-même a difclé« et qui figure dans ses œuvres. 

"ïMNTE- AgLÈNE. — T. «- 32 



374 GÉNÉRAL BARON GOUHGAÎJD 

imprimerie portative: on fit, à la main^ cent copies de 
mes proclamations^ mais de semblables écrits font plus 
d'effet sur le peuple quand ils sont imprimés. Cela leur 
donne un grand cachet d'authenticité. 

Arrivé à 4 heures au golfe Jouan, je plaçai des 
postes sur les chemins pour arrêter tout ce qui passe- 
rait et f envoyai vingt-cinq hommes en détachement 
vers Aiitibes. Il survint bientôt une grande foule de genSj 
étonnés de notre apparition et de notre petite force. Un 
maire, entre autres, voyant la faiblesse de mes moyens, 
me dit : « Nous commencions a devenir heureux et 

TRANQUILLES, VOUS ALLEZ TOUT TROUBLER. y> . Je ne 

saurais exprimer combien ce propos me remua, ni le 
mal qu'il me fit. 

On m'amena bientôt un courrier du prince de Mo- 
naco, tout galonné. Il avait été autrefois à Paris aux 
écuries de l'Impératrice. Il me reconnut. Je lui demandai 
des nouvelles. Il m'assura que les troupes et le peuple 
étaient pour moi et que de Paris à Montélimart, il avait 
entendu crier : « Yive l'empereur ! » mais qu'en 
revanche, la Provence n'était pas aussi bonne. Les détails 
qu'il nous donna compensèrent dans nos imaginatioîis 
le chagrin que nous causait la non réussite de la pointe 
sur Antibes. On amena bientôt le prince de Monaco lui^ 
même; il avait été un peu malmeîié par Cambronne ; je 
le rassurai, lui annonçai qu'il pourrait se rend/i^e dans 
sa principauté après mon départ. Il me déclara qu'il 
doutait du succès de mon entreptrise, vu le peu de monde 



/OURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 375 

que f avais avec moi. Il parlait d'après les salons; so7i 
courrier, d'après le.peuple. 

Au lever de la lune, je me suis mis en route, sentant 
toute V importance de marcher avec célérité. Personne^ 
pas même Bertrand, ne savait la route que je voulais 
prendre. Au moment du départ, il y eut jusqu'auprès 
de moi quelques murmures parce que je ne marchais pas 
surAntibes, pour me faire rendre mes vingt-cinq hommes. 
Quelques obus, disait-on, suffiraient pour cela. Je cal- 
culai qu'il me fallait deux heures pour arriver devant 
Antibes, et deux pour revenir, et au moins trois ou 
quatre devant, que c'était une demi-journée de perdue. 
Si je réussissais, c'était peu de chose; si j'échouais, ce qui 
était probable, ce premier échec donnait confiance à mes 
ennemis, ils auraient le temps de s'organiser, etc. Mon 
plan était de gagner Grenoble, centre de la province, oii 
il y avait une nombreuse garnison, un arsenal, des 
canons; enfin, des moyens en tous genres. Le succès de 
7non entreprise consistait donc à m'emparer rapidement 
de Grenoble et à m' assurer des troupes, et surtout à ne 
pas perdre de temps. Je composai une avant-garde de 
cent hommes, commandée par Cambronne, et, arrivé à 
l'embranchement des routes d'Avignon et de Grasse, je 
commandai « a droite » et, alors seulement, je commu- 
niquai mon projet de gagner Grenoble. Je ne voulus 
point me reposer dans Grasse, qui a dix mille âmes de 
population, je m'arrêtai seulement sur une hauteur au- 
delà et fis déjeuner ma troupe. Quelques oâiciens terro- 



376 GÊNl'i'AL DARON GOURGAUD 

ristes me proposèrent de révolutionner Grasse, je leur 
prescrivis de ne pas bouger, de laisser même bien tran- 
quilles les porteurs de cocardes blanches, leur déclaranl 
que pour 50 millions on ne m'arrêterait pas. A Digne, 
on témoigna plus de joie à nous voir. Des Michels et sa 
femme vinrent à notre rencontre, f avais laissé à Grasse 
mes deux pièces de canon et ma voiture, en intimant au 
maire V ordre de les envoyer à V arsenal d'Antibes. f avais 
aussi déposé quinze cents fusils que j'avais apportés et 
qui m'étaient inutiles : partout, on nous voyait passer 
avec surprise. A Gap, je fus environné par une grande 
multitude, lorsque j'étais au bivouac. Je parlai à tout le 
monde, comme au grand cercle des Tuileries. Les paysans 
étaient dans la joie, et disaient, en parlant des nobles : 
« Ils voulaient nous atteler a nos charrues. » 
Les soldats retirés venaient à la tête des habitants de 
leurs villages et assuraient à leu/rs concitoyens que 
j'étais bien Bonaparte. Des paysans tiraient de leurs 
poches des pièces de 5 francs à mon effigie et criaient : 
« C'est bien lui ! » Tout nous assurait que le peuple 
et les troupes étaient pour nous, et que les Bourbons 
étaient détestés. Cependant, nous ne rencontrions aucune 
troupe, nous trouvions Sisteron évacué et Lover do 
emmenait avec lui toutes ses forces. Garan, qui est de 
ces pays, s'était caché; nos imaginations travaillaient, 
mais tous, jusqu'au dernier soldat, nous étions décides 
à mourir pour notre cause, celle de la nation française. 
Nous marchions avec la plus grande rapidité, l'avant- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 37T 

garde à 8 lieues en avant, Varmée ensuite, et Varrière- 
garde, à 2 lieues, avec le trésor; les gendarmes que nous 
rencontrions nous vendaient leurs chevaux pour remon- 
ter nos cent lanciers. Arrivé à [ûo), je trouvai Cambronne 
qui me raconta qu'il avait dû battre en retraite devant 
un bataillon du 5°. Je le grondai, lui dis qu'il fallait 
rentrer en ville et payer d'audace. Les paysans nous 
assuraient toujours que les soldats seraient pour nous, 
et, cependant, le bataillon du 5^ faisait bonne conte- 
nance et ne voulait pas laisser approcher les parlemen- 
taires. Je le fis tourner par la cavalerie, tandis que je 
m'avançais avec Vavani-garde, l'arme sous le bras. Je 
gagnai ainsi cette troupe, mais cela ne nous remontait 
pas beaucoup les imaginations parce qu avant de nous 
V avoir ramenée, le commandant voulait faire tirer sur 
nous; mais les soldats n'avaient pas chargé leurs armes. 
Je haranguai ce bataillon, demandai au chef sHl me 
demeurerait fidèle^ il me répondit que jusqu'alors il 
avait cru faire son devoir, mais qu'à présent, il me 
suivrait partout. Il me prêta serment, ainsi que ses 
hommes, et je marchai avec eux. Un aide-de-camp de 
Marchand avait voulu faire commencer le feu; les lan^ 
ciers l'avaient poursuivi. Il répandit, dans sa fuite, le 
bruit que j'avais avec moi une armée et beaucoup de 
cavalerie. Je bourrai ensuite plusieurs vieux soldats en 
leur disant : « Gomment, vous auriez tiré sur votre 
Empereur ! » Ils mirent leurs baguettes da/ns leurs fusils 
en s* écriant : « Regardez si nos armes sont ghab- 

3-2. 



GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

GÉES ! » Plus loin, nous rencontrâmes le chef de batail- 
lon d'artillerie Rey qui nous tranquillisa entièrement. Il 
était très ardent et nous assura que nous n'avions 
besoin que de fouets pour chasser ceux qui se montre- 
raient devant nous et que la garnison de Grenoble nous 
était favorable. Nous étions précédés et suivis par des 
milliers de paysans, qui étaient dans le ravissement 
et chantaient : « Les Bourbons ne font pas le 
bonheur! » Plu^ loin, V adjudant de La Bédoyère et, 
enfin, le 7® de ligne se joignirent à nous; alors il n^y eut 
plus de doute en moi sur le succès de l'entreprise. 

Arrivés devant Grenoble d 10 heures du soir, nous 
en trouvâmes les portes fermées et les remparts étaient 
couverts de soldats criant: « Vive l'Empereur! » et qui, 
cependant, refusaient de nous ouvrir, assurant que tel 
était V ordre du général Marchand. Je fis exécuter un 
roulement et assurai que, dès à présent, le général Mar- 
chand était destitué. Alors on dit : « S'il est destitué, 
c'est différent », et on ouvrit. Je demandai au colo- 
nel qui défendait la porte pourquoi il ne l'avait pas 
ouverte plus tôt, il me répondit quil avait donné sa 
parole d'honneur à Marchand de lui laisser le temps de 
s'en aller avec ce quil pourrait emmener de troupes. 

De Cannes à Grenoble, j'étais un aventurier. Dans 
cette dernière ville, je redevins un souverain. Je reçus 
un aide-de-camp de Brayer, Saint- Yon qui m'apprit les 
disposa ions de Lyon et le séjour des princes dans cette 
ville, sur laquelle je me dirigeai. Les habitants des cam- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 379 

peignes accouraient de partout au devant de moi. Ils 
m'offraient de faire passer le Rhône à toutes mes troupes, 
là où je voudrais, f allais manœuvrer pour couper la 
retraite aux princes^ lorsque f appris qu'ils avaient 
quitté la ville et que toutes les troupes s'étaient déclarées 
pour moi. Si f avais pris les princes^ j'en aurais été fort 
embarrassé^ car peu d'instants auparavant^ ils étaient 
encore obéis. Il eût été préférable qu'un gouvernement 
populaire les eût fait périr. 

Lorsque Louis XVIII avait appris mon débarquement^ 
Soult s'était rendu aux Tuileries et lui avait déclaré 
que ce ne serait qu'une question de gendarmerie, mais le 
Roi lui avait répliqué : « Tout dépend des premiers 

RÉGIMENTS, c'eST UNE BIEN MAUVAISE AFFAIRE ! )) Le 

duc de Dalmatie me Va raconté depuis en m' avouant 

franchement qu'il croyait que ma tentative n'était rien. 

Ce maréchal n'a pas trahi le roij mais tant de faits 

déposent contre lui que si je n'étais pas au courant de ce 

■ 
qui s'est passé, comme je le suis, je n'hésiterais pas à le 

déclarer traître. 

« On avait envoyé à Lyon Girard et Brayer. 

« Brayer est un homme vigoureux. Sur la route de 
\yon à Paris, lorqu'on racontait qu'il s'y réunissait une 
vrmée, qu'on s'y battait même, il me disait toujours : 
Laissez-les clabauder, vous ne vous battrez pas, 
TOUTES LES TROUPES SONT POUR VOUS. » V enthousiasme 
les paysans était tel, que si j'avais voulu, je serais 
irrlvc devant la capitale avec cinq cent mille hommes, » 



380 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

L'Empereur me demande ensuite combien nous 
étions sous Paris. Je lui assure que nous avions de 
quinze à dix-huit mille hommes, avec une nombreuse 
cavalerie et une bonne artillerie. Lui, Napoléon savait 
que nous pouvions mettre en ligne plus de quarante 
pièces de canon, mais que six mille hommes, animés 
comme l'était son armée, nous auraient battus, chacun 
voulant mourir pour cette cause. Je lui déclarai qu'il 
était heureux pour lui que le roi et les princes s'en 
fussent allés, car, en supposant qu'il fût vainqueur, 
ce qui n'aurait lieu qu'après beaucoup de sang versé, 
Qu'auriez-vous fait de la famille royale? Sa Majesté 
répondit : « S'ils avaient péri dans un mouvement popu- 
laire, cela eût été heureux; mais, a/utrement je les 
aurais enfermés à Vincennes avec une garnison d'hommes 
comme ceux qui, garda^it le duc d'Angouléme^ voulaient 
lui mettre les menottes. 

Et puis, enfin, s'il y avait eu conspiration en leur 
faveur. ... » A mon avis, beaucoup de personnes auraient 
été pour eux, moi tout le premier. Ils n'avaient, au 
résumé, fait périr personne et l'opinion, en général, 
plaignait leur sort. A présent, il n'en est pas de même 
et nombre de gens se montreraient contre eux. « Oui, 
interrompit l'Empereur, le sang appelle le sang/ Ils 
n'avaient fait que des sottises en 1814. Réorganiser 
r armée comme elle était sous moi / m.ais c'était la prépa- 
rer pour moi! En revenant, je n'avais qu'à passer en revue 
les régiments qu'on envoyait contre moi. Je demandais 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 381 

sHl y avait des intrus dans les rangs et je confirmais 
les croix qui avaient été données sur la propo- 
sition des chefs; je vis bientôt que tout était établi 
comme il eût été par moi-même. Le jeune Moncey, qui 
commandait le troisième de ligne, me fit savoir qu'il ne 
pouvait m^anquer à son serment, mais qu'il ne com- 
battrait jamais son Empereur. Il dirigea son régiment 
sur les flancs de la route pour m' éviter. Plusieurs soldats 
et ofjiciers de son corps vinrent me rejoindre. Je ne pou- 
vais pas plus blâmer ces hommes de ce manque de disci- 
pline que leur chef de sa conduite. Les circonstances 
faisaient sortir la subordination de ses règles ordinaires. 
Cela ne se renouvellera jamais. Je ne le craignais pas, 
en plaçant dans ma garde ceux qui avaient abandonné 
leur colonel. Ney avait quitté Paris dans V intention de me 
combattre, il na pu résister à Vélan^de ses troupes vers 
moi, ni à la lecture de la lettre que je lui avais fait 
adresser. Bertrand écrivait en route des ordres aux régi- 
ments qu'on envoyait contre moi et les troupes rri obéis- 
saient. T avais calculé, en arrivant le 20 mars aux Tuile- 
ries, être maître de la capitale avant que les Anglais ne 
pussent agir, et je n'ai pas perdu un iiistant depuis mon 
débarquement jusqu à Paris, f ai parcouru en vingt jours 
une route qui en eût nécessité quarante, en temps ordi- 
naire.... Je croyais bien que les Anglais entreraient dans 

Lille Saurais tiré sur vous qui défendiez Paris comme 

sur des Autrichiens. 

A présent, je pense que les Anglais veulent se parla 



382 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ger le pays^ c'est pour cela qu'ils soutiennent tantôt un 
pays^ tantôt Vautre. Il n'y avait, pour sauvegœi^der V in- 
tégralité du pays que la chambre des députés, qui, tant 
bien que mal, réunissait les esprits. Elle est dissoute, les 
partis vont se déchirer entre eux et les étrangers en pro- 
fiteront. Les cours prévôtales étaient ce qu'il y avait 
de mieux. Les Bourbons sont détestés des Français.^ ils ne 
doivent donc pas craindre de les maltraiter. D'ailleurs, 
n'importe comment ni pourquoi ils les ont conquis, 
plus ils en feront mieux ils feront. » 

L'Empereur nous assure que lady Malcolm* est 
enchantée des notes qu'on lui a montrées et que son 
mari doit envoyer en Angleterre; elle trouve tout 
simple qu'on se conduise de façon qu'on n'ait rien à 
cacher. 

Lady Malcolm est bien avec les commissaires et 
cependant elle n'est pas venue aujourd'hui. Il 
paraît que M. de StUrmer a dit au gouverneur qu'il 
savait que l'Empereur s'était trouvé mal durant la 
nuit et qu'il demandait des explications. Coucher à 
2 heures. 

Dimanche^ 5 janvier. — Vers 2 heures, le gouver- 

t 

1, Lady Malcolm était née Elphinstone. Napoléon, le 23 juin 1817, lui donna 
une tasse de Sèvres qui représentait une vue d'Egypte, Quand elle quitta 
Sainte-Hièlène, le 4 juillet 1817, Slûrmer écrivit à Metlernich : « Bonaparte 
perd en elle une de ses plus grandes admiratrices. Attachée au parti de l'op- 
position par la faniillo de son père et ses opinions personnelles, elle était 
prévenue d'avance en sa faveur, et l'accueil qu'elle en reçut acheva de lui 
tourner la tôte. » 



JOURNAL INÉDIT I)E S AINTE-HÊLÊNE 383 

neur vient avec M. Wygniard; il entre chez O'Méara 
et cause longtemps avec lui. Bertrand, pour éviter de 
lui parler, vient chez moi. Plus tard, M™® Bertrand, 
sortant de che^; les Montholon, vient chercher son mari ; 
Hudson Lowe avait demandé à lui parler, mais ne le 
trouvant pas, il s'en est allé. Elle a vu chez les Mon- 
tholon l'écritoire que Sa Majesté lui a envoyée et qui 
était destinée à elle. M*"® Bertrand. Elle assure que si 
l'Empereur reste aussi longtemps à table c'est qu'il ne 
peut renoncer à l'étiquette et que si on se tenait dans 
le salon, il serait impossible de demeurer aussi 
longtemps debout. 

Vers 8 heures , l'Empereur me fait appeler et 
me demande si nous avons vu le gouverneur, ce 
méchant homme, cet être haineux? Le grand maré- 
chal interrompt ainsi : « Non, mais O'Méara m'a dit 
qu'il lui avait assuré que Votre Majesté pourrait aller 
dans la vallée quand Elle voudrait. » Et cependant 
moi-même j'ai été arrêté dans la journée par le fac- 
tionnaire de Sa Majesté. L'Empereur dit qu'il faut se 
plaindre : a Si Malcolm était gouverneur et si nous avions 
toute l'île à notre disposition^ nous n'en serions pas 
beaucoup mieux ». 

Nous dînons à 9 heures, conversation sur l'expé- 
diiion d'Alger détaillée dans une gazette qu'a remise 
O'Méara :^ « L'affaire^ dit l'Empereur, a été ce que 
f avais prédit. Je soutiens toujours que la meilleure 
manière dé mettre ces gens-là à la raison serait de les 



384 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

bloquer étroitement. » Je demande comment on a pu les 
souffrir aussi longtemps et l'Empereur dit que plu- 
sieurs expéditions ont échoué contre eux; c'est 
un mal comme certaines maladies qui fatiguent 
moins à supporter qu'à guérir. « Cette affaire a coûté 
beaucoup d'hommes et d'argent aux Anglais et les pira- 
teries recommenceront. Le Dey sait bien que de pareilles 
guerres sont rares, tandis que rien n'est plus facile que 
d'envoyer quelques bâtiments bloquer les ports. 

L'ordre de Malte était ridicule, les chevaliers ne 
songeaient qu'à jouir de leurs revenus, sans se battre. 
Un pape aurait pu, cependant, tirer parti de ces richesses 
pour détruire les pirates. Saint Louis s y est mal pris 
pour son expédition d'Egypte. J'aurais échoué, si f avais 
agi de même. » Coucher à 11 heures. 

Lundi, 6 janvier, — Je travaille les campagnes du 
Rhin jusqu'à 4 heures. Il y a spectacle en ville et 
O'Méara y va. J'attaque des perdrix que j'ai vues se 
reposer et en tue une. Le grand maréchal et sa femme 
dînent avec nous, pour tirer le gâteau des rois. L'Em- 
pereur joue aux échecs avec M"*® de Montholon et m< 
dit que, puisque j'ai tué une perdrix, je vais jouer 
avec lui. Nous dînons à 9 heures et Sa Majesté décide 
qu'il n'y aura pas de reine et que si la fève tombe à 
une dame, celle-ci sera roi. C'est le grand maréchal 
qui trouve la fève! 

Conversation sur Danton et Robespierre. « Ce der- 



JOURNAL IWÊDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 385 

nier a été culbuté parce qu'il voulait devenir modérateur 
et arrêter la Révolution, Cambacérès m'a raconté que, la 
veille de sa mort, il avait prononcé dans ce sens un ma- 
gnifique discours qui n'avait jamais été imprimé. BU- 
laudet d'autres terroristes, voyant qu'il faiblissait et ferait 
indubitablement tomber leurs têtes, se liguèrent contre 
lui, et excitèrent les honnêtes gens soi-disant à renverser 
le tyran, mais en réalité pour prendre ensuite sa place 
et faire, de plus belle, régner la terreur. Le peuple de 
Paris, en jetant Robespierre à bas, croyait détruire la 
tyrannie, tandis que ce n'était que pour la faire re- 
fleurir plus que jamais. Mais, une fois Robespierre par 
terre, l'explosion fut telle que, quelque tentative qu'ils 
aient faite, les terroristes ne purent jamais reprendre 
le dessus. 

Collot d'Herbois a commis des atrocités à Lyon; on ne 
conçoit pas comment il a pu faire fusiller cinq à six 
mille individus, et, certes, dans une pareille ville, l'exé- 
cution de cinquante ou soixante meneurs eût été au 
delà du nécessaire. 

Carrier écrivait à la Convention que la Loire était 
un beau gouffre révolutionnaire. Ces hommes-là étaient 
bien plus sanguinaires que Robespierre. Ce dernier était 
probe et avait des mœurs sévères. Il commit une grande 
faute en faisant périr Danton. Il aurait dû exiler Chau- 
mette, Hébert, etc., et non les eovvoyer à l'échafaud, 
mais, en ce temps-là, on ne connaissait que la guillotine. 
Le parti de Danton était très nombreux; il s'est vengé en 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 33 



386 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

renversant Robespierre. Tous ceux qui ont voulu o/rrêter 
la Révolution en ont été les victimes. Le duc d'Orléans 
ne pouvait pas se soutenir par la canaille qui a toujours 
eu pour adversaires ceux qui dînent à deux services. 
C'est comme les esclaves qui sont les ennemis déclarés de 

curs maîtres, quelque bons quils soient. Roustan m'a 

abandonné parce que je V avais acheté! 

Qii est-ce que l'électricité, le galvanisme, le magné- 
tisme? C'est là que gît le grand secret de la nature. Le 
galvanisme travaille en silence. Je crois, moi, que V homme 
est le produit de ces fluides et de V atmosphère, que la 
cervelle pompe ces fluides et donne la vie, que Vâme 
est composée de ces fluides et qu'après la mort ils re- 
tournent dans Véther, d'où ils sont pompés par d'autres 
cerveaux.... » 

Vers onze heures, M"^ Bertrand déclare qu'elle se 
sent indisposée. Sa Majesté se lève et nous regagnons 
nos chambres. 

Mardi, 1. — Je vais à la chasse et ne tue rien. L'Em- 
pereur ne s'habille pas, déjeune à cinq heures et 
demie, dîne chez lui et moi chez moi, sans avoir vu 
personne ni parlé à qui que ce soit. Voilà une belle 
journée ! 

Mercredi, 8. — Je travaille. A deux heures, étant 
chez Bertrand, je l'assure qu'il est bien dur d'être à 
Sainte-Hélène pour son propre compte et de ne plus 
même voir l'Empereur. Sa femme meurt d'ennui et 



JOURNAL] INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 387 

espère bien s'en aller en juin avec l'amiral. Je de- 
mande à Bertrand s'il pense que Sa Majesté désire que 
je m'en aille et qu'elle ne veuille pas me l'exprimer 
pour pouvoir assurer que je l'ai quittée. Bertrand me 
certifie que non; suivaiit lui, j'ai tort de me monter la 
tête, car Sa Majesté a adopté le système de rester chez 
elle et d'y dîner souvent, pensant que cela fera peut- 
être de l'effet sur le gouverneur. Je n'en crois rien ! 
Charles XII est bien resté dix-huit mois couché et a 
ensuite pris la poste : « Eh bien ! peut-être un jour 
Sa Majesté prendra-t-elle aussi la poste ! — Gourgaud : 
Oui, mais le roi de Suède pouvait la prendre dès 
le premier jour.... L'Impératrice aurait dû courir les 
Cours pour réclamer la liberté de son mari ou bien 
divorcer. Sa conduite est bizarre. En sollicitant les 
souverains pour Sa Majesté, elle se fût rendue célèbre 
dans la postérité et eût agi d'après les devoirs de la 
rehgion. » 

Bertrand pense que l'Empereur a de la religion. 

Depuis onze jours, on ne nous donne plus de lait en 
déjeunant. A six heures, Sa Majesté me fait demander; 
Elle s'est habillée et est au salon avec le grand maré- 
chal. Le matin, Elle était indisposée. Bertrand joue 
avec Elle aux échecs, puis vient mon tour. L'Empereur 
me traite avec amitié. Dîner à sept heures et demie. 
Le gouverneur est un cochon; il a des légumes à 
Plantation-House , du gibier, et il ne nous envoie 
rien! Il se moque bien que nous manquions de tout! 



388 GjÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Sa Majesté gronde Montholon de ce que nous sommes 
sans lait et ordonne d'acheter des vaches. 

Après le dîner, lecture de La mort de César, de 
Spartacus; de Philoctèle . . . avec peine, et, luttant contre 
le sommeil, on atteint minuit. 

Les Américains, paraît-il, veulent avoir une île dans 
la Méditerranée, quelle ambition! 

Jeudi ^ 9 janvier. — M. Mac Kiney déjeune avec 
moi et nous allons ensemble en ville. Je parcours diffé- 
rentes boutiques et n'y trouve presque rien; il faui 
attendre le storeship; je fais cependant pour sept louiî 
d'emplettes. Je passe chez l'amiral : sa femme et h 
sont fort polis; elle écrit des lettres d'invitation 
dîner demain à différentes personnes qui iront ensuit( 
au bal que donne Id. Kricket-Society. Elle invite devai 
moi M. Mac Kiney. L'amiral parle de l'expéditioi 
d'Alger. De loin, les vaisseaux souffrent des batteries 
de terre; de près, elles les détruisent. M. de Montchem 
vient se mêler à la conversation. 

En retournant, je m'arrête quelques moments au] 
BriarSy chez les Balcombe, dont j'avais rencontré 
père allant à Longwood. L'Empereur me fait venir 
cinq heures et demie au salon ; le grand maréchal lui 
rend compte que Bingham faisait recopier la lettre de 
médiation laissée par Las Cases et que cet officiel 
espère amener un rapprochement entre Sa Majesté et 
sir Hudson Lowe. L'Empereur déclare que Las Gaseî 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 389 

a une tête bien française, mais il craint que notre 
ancien compagnon n'ait écrit quatorze pages de bêtises. 
Il me parle ensuite de la ville, joue aux échecs avec 
Bertrand; j'en profite pour rentrer chez moi me re- 
poser, car je suis fatigué et ne pourrais rester debout 
de six à neuf heures. Je rentre, Sa Majesté joue avec 
M"*® de Montholon. Dîner. On parle de M. de Mont- 
chenu, il a l'air d'un bon homme, moins ridicule que 
les Anglais ne trouvent. 

icily a eu pendant la Révolution un moment où toutes les 
têtes étaient en vrai délire. On ne voulait plus de sciences , 
ni de savants. La commission des travaux pub lies ne devait 
plus s occuper, disait-on, que de chaumières et d'étables 
à vaches, et non d'architecture. C'était un vrai chaos. 
Je lisais ce matin qu'un officier de Vétat civil consultait 
la Convention pour savoir le nom à donner à un enfant 
dont la mère lui annonçait qu'il n était pas de son 
mari. La Convention décida qu'il s'appellerait comme 
l'époux légitime; elle eut tort en cela, elle aurait dû, 
puisqu'il y avait com^mencement de preuves, renvoyer 
les parties à un tribunal pour juger l'affaire. La loi, en 
général, reconnaît que les enfants, dans le mariage, 
appartiennent au mari. On évite ainsi les procès scan- 
daleux qui ne manqueraient pas de se produire si on 
admettait da/ns tous les cas les preuves du contraire. 
Elle ne reconnaît d'exception que pour les colonies et 
admet alors à prouver. Dans le cas que nous examinons, 
le tribunal œurait admis également à prouver. L'officier 

33. 



390 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

de Vétat civil ^ qui ne connaît que la lettre de, la 
loi, était obligé de renvoyer la question devant les 
juges. 

J'ai fait ce que fai pu pour améliorer le sort des 
bâtards, des malheureux bien innocents et qui sont pour- 
tant déshonorés, mais on ne saurait pas beaucoup tenter 
pour eux sans porter atteinte à l'institution du mariage. 
Peu de gens, alors, se marieraient. Autrefois, en même 
temps que sa femme, on avait des concubines et les 
bâtards n'étaient pas méprisés comme ils le s nt de nos 
jours. Je trouve ridicule qu'un homme ne puisse avoir 
légitimement qu'une seule femme. Quand elle est grosse, 
c'est comme s'il n'en avait plus. On n'a plus de concu- 
bines, c'est vrai, mais on a des maîtresses, ce qui dérange 
bien plus les fortunes. Je parle pour les gens aisés, car 
les pauvres n*en pourraient nourrir plus d'mfie. En 
France, les femmes sont trop considérées, elles ne doivent 
pas être regardées commue les égales des hommes, et ne 
sont, en réalité, que des machines à faire des enjants. 
Pendant la Révolution, elles s'insurgeaint, s'érigeaient 
en assemblées, voulaient même se former en bataillons : 
on fut obligé de réprimer cela. Le désordre se fût entiè- 
rement mis dans la société si les femmes étaient sorties 
de l'état de dépendance où elles doivent rester. C'eût été 
des luttes, des combats continuels. Un sexe doit être 
soumis à l'autre; on a vu des femmes faire la guerre 
comme soldats, alors, elles sont courageuses, susceptibles 
de beaucoup d'exaltation, et capables de commettre des 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉ LÈNE 3L'l 

atrocités inouïes. A Orgon^^ une jeune et jolie femme 
était si acharnée contre moi, qu'elle aurait, j'en suis 
sûr, bu mon sang. Si la lutte s'établissait entre les 
hommes et les femmes, ce serait bien autre chose que 
celle qu'on a vue entre les grands et les petits, les blancs 
et les noirs. Le divorce est entièrement au désavantage 
des femmes ; si un homme a eu plusieurs épouses, il n'y 
paraît pas, tandis quune femme qui a eu plusieurs 
ma7Hs est toute fanée. En cas de lutte, la grossesse est la 
seule chose qui pourrait donner de l'infériorité aux 
femmes. Les dames de la halle sont aussi robustes que 
la plupart des jeunes gens. 

On a, de tout temps, crié contre les filles publiques, 
et cependant, il en faut, prétend-on. Sans cela, les 
hommes s attaqueraient , dans la rue, aux femmes 
honnêtes. Quand on voit une jolie fille se prostituer, cela 
cause bien du tort à son sexe, le rabaisse, et surtout di- 
minue le charme que causerait dans la Société la pré- 
sence d'une belle personne . 

Le nombre des maisons de jeu pourrait être diminué 
aisément, mais elles sont utiles à la police et, en outre, 
retirent une grande quantité de fausse monnaie qui, sans 
cela, empoisonnerait la circulation. 

^rae jjforeau a causé la perte, de son mari, qui était 
bon, mais faible; elle poussa l'impertinence, dans le 
temps où j'étais Premier Consul, jusqu'à marcher effron- 
tément devant M""^ Bonaparte, à laquelle Talleyrand 

1. Au moment du départ pour l'ile d'Elbe. 



392 GÉNÉJRAL BARON GOURGAUD 

offrait la main dans une fête qu'il me donnait. Il lui 
allongea des coups de pied pour qu'elle se rangeât et fut 
obligé de la faire mettre de côté par quelques-un^ de ces 
jeunes gens qui, avec des rubans au bras, faisaient les 
honneu/rs de la fête. On ne peut concevoir l'impudence 
de cette dame. Un jour, elle alla chez l'Impératrice, et, 
comme celle-ci ne pouvait la recevoir de suite, elle s'en 
alla en fermant les portes avec violence et en criant 
qu'elle n'était pas faite pour attendre. Je savais que 
Moreau tenait de fâcheux propos contre moi, mais je le 
laissais bava/rder. J'avais beaucoup fait pour lui; je lui 
avais confié une armée magnifique, alors que je ne m' étais 
mis à la tête que de quelques conscrits. Je lui avais fait 
présent de pistolets superbes, enfin, je le traitais fort bien 
en tout. Je savais qu'il avait pris quatre millions, je n'en 
parlais jamais; lui-même m'avouait qu'il ne se sentait 
pas capable de gouverner et qu'il était plus heureux en 
second qu'en chef. Il venait souvent me voir et finissait 
par trouver que j'avais raison et que lui avait tort : nous 
dînions ensemble . 

Je lui avais déjà pardonné deux fois ses bavardages 
et ceux de M"^^ Moreau. Enfin, comme il continuait, 
poussé po/r sa femme, je dis à Lanjuinais que s'il ne 
m^odi fiait pas son attitude, je changerais à son égard, 
et que la loi était pour tous. « N'est-ce pas, Lanjuinais, 
LA LOI? — Oui, Premier Consul. Il n'y a rien a 
RÉPONDRE. » Enfin ^ ses actions, ses propos dans les 
assemblées d'hommes devinrent tels que je ne l'admis plus 



JOURNAL INËuii DE SAINTE-HÉLÈNE 393 

dans mon intimité, f empêchai Joséphine, qui avait peur 
de sa femme et de sa belle-mère, de les recevoir : je ne 
les rencontrai plus que dans les grands cercles, publi- 
quement. Il s'était posé tout à fait en hostilité contre 
moi. Je le laissai se perdre tout seul, je me retirai de 
cette affaire, pensant : « Moreau viendra briser sa 

TÈTE CONTRE LE PALAIS DES TuiLERIES ». Il Critiquait 

tout, et principalement ma garde, et, là- dessus il s'at- 
tira des querelles avec Bessières. 

Je laissai les partis se prononcer; cependant Lajo- 
lais, qui V avait entendu assurer que rien n était plus 
facile que de m^e renverser, de s'emparer du pouvoir, et 
dans sa mauvaise humeur tenir d'autres propos du même 
genre, en avait fait part à Pichegru et à Georges. On 
pourrait même dire que c'est Lajolais qui a engagé toute 
cette conspiration. Ils vinrent à Paris. Pichegru et Georges 
eurent une entrevue avec Moreau, le soir, sur la place 
de la Madeleine; Moreau venait par la rue Royale et 
Pichegru fut au-devant de lui par le boulevard, V embrassa 
et lui annonça qu'il venait dans la capitale pour ren- 
verser le Premier Consul. Georges restait à V écart ; Piche- 
gru fut le chercher et le présenta à Moreau. Celui-ci, qui 
ne s'attendait pas à ce que les propos tenus devant Lajo- 
lais fussent pris à la lettre, en était fort embarrassé. 
Georges lui demanda sur quoi il pouvait compter. Moreau 
lui répondit : « Renversons Bonaparte, et alors tout 

« LE MONDE est POUR MOI. Je SERAI NOMMÉ PREMIER 

« Consul avec Pichegru et on vous réhabilitera. » 



394 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Georges s'écria quil ne prétendait pas seulement à cela, 
qu'il voulait être troisième consul. A ces mots, Moreau 
lui déclara que si Von savait seulement que lui, Moreau, 
était d'intelligence avec un chouan, toute Varmée se 
lèverait contre lui et le coup manquerait. Il fallait 
d'abord tuer le Premier Consul, et alors tout le monde se 
déclarerait pour Moreau. Georges lui dit de choisir trois 
hommes décidés par m^i ceux qu'il croyait que lui, Moreau, 
avait à sa disposition. A quoi Moreau avait répondu : 
« Bonaparte vivant, je ne puis disposer de personne, 
mais une fois qu'il sera mort, j'aurai pour moi la France 
et l'armée! )> Des reproches furent alors échangés. « Vous 
« nous faites venir et vous ne pouvez rien! » Georges 
s'écria même : « Bleu pour hïeu, j'aime mieux que Bona 
parte règne que vous. » Là-dessus, ils se séparèrent. 

Cependant, Moreau avait dit à Pichegru qu'il le 
recevrait volontiers chez lui, et lui indiqua même les 
moyens de pénétrer jusqu'à lui, mais que,quam,t à Georges, 
il ne voulait plus le voir. Cependant Moreau reçut plu- 
sieurs fois Pichegru chez lui, dams sa bibliothèque. Il 
chercha à se former une trentaine d'amis décidés et se 
réconcilia avec Bernadotte, avec qui il était brouillé depuis 
une vingtaine de jours. J'en fus informé par Désirée^, qui 
me raconta que son mari ne dormait plus, rêvait et par- 
lait de Moreau et de conspirations. Ce dernier était venu 
trois fois la veille, elle craignait que son époux ne se 
mêlât à de mauvaises affaires. Elle avait consigné Moreau 

1. Fille de Clary, épouse de Bernadotte, belle-sœur de Joseph Bonaparte 



JOURNAL KNÉDIT DE SAINTE- U lii LÈNE 395 

a sa porte et venait m'en prévenir. Il m'était impossible 
d'avoir un meilleur espion. Enfin, arriva l'aventure de 
la querelle, la capture d'Hotier. 

Real voulait que je fisse emprisonner sur-le-champ 
Moreau. Je n'y consentispas avant de savoir positivement 
si Pichegru et Georges étaient encore à Paris. Il me vint à 
l'idée de faire prendre le frère de Pichegru, ancien moine, 
et d'en tirer quelques éclaircissements. Cela ne manqua 
pas. Il logeait à un quatrième étage sur la place Vendôme. 
Étonné d^être accusé, il dit : « Je n'ai rien fait. Est- 
ce 'donc UN grime de recevoir son FRÈRE/* )) Real 
l'interrogea et acquit l'entière conviction que Pichegru 
était à Paris et qu'il se tramait une vaste conspiration. 
Il accourut à Malmaison, me montra l'interrogatoire 
et me présenta le décret d'arrestation de Moreau : je le 
signai. Henri, de la gendarmerie^ Va/rrêta comme il 
revenait de Grosbois^. 

Moreau paraissait gai et riait le long de la route, 
mais, arrivé au Temple et apprenant qu'il était écroué 
pour intelligences avec Georges et Pichegru contre la Répu- 
blique, il s'assit et changea de couleur comme s'il se trou-- 
vadt mal. S'il m'eût écrit alors, tout aurait été oublié. Sa 
femme vint, et au lieu de se jeter à mes pieds, en me 
disant que coupable ou non, elle ms suppliait de remet- 
tre son mari en liberté, elle cria bien fort qu'il était inno- 
cent, que son arrestation était arbitraire^ que si on le 

1. Propriété de Barras, puis de Moreau et qui appartint plu» tard- au maré- 
chal Berthier, prince de Wagram. . . 



396 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

jugeait, son innocence serait reconnue. Enfin, au lieu 
de me calmer, cela ne fit que me pousser à bout. 

Je chargeai Régnier de voir Moreau, de le décider à 
m avouer ses relations avec Pichegru, à m'en exprimer 
ses regrets. Au lieu de cela, il persista à assurer qu'il ne 
savait pas du tout ce que cela voulait dire! 

Il était du plus grand intérêt pour moi de me saisir 
de Georges et de Pichegru. La police était sur les traces de 
ce dernier, lorsque son meilleur ami, qui avait été son 
aide de camp vint m' offrir de le livrer pour 300 000 francs. 
Il soupait chez lui ce soir-là, avec Rolland, frère d'un 
capitaine de vaisseau, ie promis les 300 000 francs en un 
bon n^ II, sur Estève, lequel ne serait payable qu'après 
l'arrestation. Pendant le souper, Pichegru dit: « Gomment ! 
Est-ce que Macdonald et moi, si nous nous pré- 
sentions A LA PARADE AVEC NOS PANACHES, NOUS N EN- 
LEVERIONS PAS LES TROUPES ? Cc à quoî le Judas répondit : 

« DÉTROMPEZ-VOUS, PAS UN CHAT NE BOUGERAIT ». A 

minuit, le traître remit à mes agents une clef de la cham- 
bre, dont il donna une description. Pichegru avait sur 
sa table de nuit une bougie et des pistolets. Comminge 
renversa la table. Le général voulut retrouver ses armes, 
il fut saisi par sept ou huit gendarmes d'élite; on fut 
obligé de le conduire nu et garotté à la préfecture. Real 
lui déclara quil devait voir que toute défense était inu- 
tile, que cela ne servirait qu'à le faire maltraiter, ce qui 
était indigne de lui. Enfin, il se décida à avouer : « C'est 
VRAI, JE VAIS M 'habiller! » 



JOURr^ÂL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 397 

Georges fut livré par Léridan pour 100 000 frcmcs. 
Il voulait quitter le faubourg Saint-Honoré, où il voyait 
qu*on le cherchait; Léridan avertit la police qu'il allait 
le conduire au faubourg Saint-Jacques dans un cabriolet 
dont il donna la description. Les agents se. mirent à ses 
trousses, et Cadoudal voyant quon venait de se saisir de 
plusieurs des siens dans ce dernier endroit voulut reve- 
nir sur ses pas pour regagner Chaillot. C'est alors qu'il 
fut arrêté/ 

Lors du concordat, Macdonald, Delmas y etc., conspi- 
rèrent contre moi parce que je rétablissais les prêtres. Il 
est étonnant combien ils les détestaient/ C'est V opération 
que fai trouvée la plus difficile à mener à bien. M^^ de 
Staël avait réuni les principaux généraux et leur avait 
raconté qu'ils n'avaient plus que vingt-quatre heures à 
être quelque chose, que si on me laissait faire f aurais 
bientôt 40 000 prêtres à mes ordres, que je me moque- 
rais des généraux et les ferais marcher, quil fallait me 
faire changer d'avis et me demander une audience à ce 
sujet. 

Je consultai pour savoir comment faire juger Moreau; 
Lebrun et Cambacérès étaient d'avis de le faire 
passer devant une commission militaire, composée 
d'officiers d^ réserve. Je ne le voulus pas et le fis traduire 
au tribunal criminel et j'eus bien sujet de m'enrepentir. 
Un juge, Lecourbe, poussa l'esprit de parti jusqu'à décla- 
rer qu'il ne croyait pas Georges coupable. Enfin, il n'a 
tenu qu'à une seule voix, celle d'un imbécile, Guillemin, 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 34 



398 GÉNÉRAL BARON GOURGAUû 

que Moreau ne fût acquitté. S'il Veut été, onme conseillait 
de le faire fusiller sur-le-champ., par des gendoA^mes à 
moi, pour éviter une révolution. Voilà à quoi m'expo- 
sait la folie de le faire juger ainsi. 

C'est comme pour Vaventure du collier, la reine 
était innocente, et, pour donner une plus grande publi- 
cité à son innocence, elle voulut que le Parlement jugeât . 
Le résultat fut que l'on crut que la reine était cou/pable. 
Cela causa du scandale et jeta du discrédit sur la 
cour. Peut-être la mort dAJb roi et de la reine date-t-elle 
de là? 

Les royalistes ont, de tous temps, exercé une grande 
influence sur V opinion publique. Dans V entrevue que 
j'eus avec Hyde de Neuville après le dix-huit brumaire, 
il me dit : « Voyez pighegru, nous en avons fait un 

GRAND GÉNÉRAL DEPUIS QU'iL EST DE NOTRE BORD. Si 
VOUS VOUS DÉCLAREZ POUR NOTRE CAUSE, d'iCI A 
QUELQUES JOURS, VOUS VERREZ QUELLE SERA l'oPINION 
DE LA CAPITALE ; NOS MOTS d'oRDRE, SEULEMENT, VOLS 
RATTACHERONT LES PLUS FERVENTS ROYALISTES. » 

La police de Paris fait plus de peur que de mal. Il 
y a chez elle beaucoup de charlatanisme. Il est très di/fl- 
cile de savoir ce qu'un homme fait chaque jour. Laposi 
donne d'excellents renseignements, mais je ne sais si le 
bien est compensé par le mal. Les Français sont si si7\- 
quliers qu'ils écrivent souvent des choses qu'ils ne pensent 
pas et ainsi on est induit en erreur; lorsqu'on viole le 
secret des lettres, cela donne de fausses préventions. 



JOURNAL INEDIT DE SAINTE-HÉLÈNE ^99 

La Valette convenait parfaitement à cett€ place^. f avais 
aussi La forêt, qui était l'homme de M. de Talleyrand^ 
On ne peut lire toutes les lettres^ mais on décachetait 
celles des personnes que j'indiquais et surtout celles des 
ministres qui m'entouraient. Fouché, Talleyrand n'écri- 
vaient paSj mais leurs amis, leurs gens écrivaient, et, 
par une lettre, on voyait ce que Talleyrand ou Fouché 
pensaient. M. Malouet rédigeait toutes les discussions 
qu'il avait avec Fouché et, par là, on connaissait les 
paroles de ce dernier. Les ministres ou envoyés diplo^ 
matiques étrangers^ sachant que c'' était à moi qu'étaient 
renvoyés les paquets, écrivaient souvent des lettres 
pensant que je les lirais; ils disaient ce qu'ils voulaient 
que je susse sur le compte de M. de Talleyrand. Un jour, 
M. de Luchesini écrivit en chiffres à son maître que 
fêtais convenu avec l'empereur de Russie de partager la 
Prusse : c'est ce qui a déterminé ce souverain à me décla- 
rer la guerre. Talleyrand faisait tout ce qu'il pouvait 
'pour faire croire que c'était à lui qu'étaient renvoyés les 
paquets, afin d'empêcher les ministres étrangers de dire 
du mal de sa personne. Un jour ^ M^^^ Raucourt écrivait 
de lui : « Quand on veut le faire parler, on n'y 

PEUT PAS PARVENIR, G'EST UNE VRAIE BOÎTE DE FER- 
BLANC, MAIS APRÈS LA SOIRÉE, DANS UN PETIT CERCLE 
DE CINQ OU SIX AMIS, ON n'a QU'a LE LAISSER ALLER, 
IL BAVA.RDE ALORS COMME UNE VIEILLE FEMME ». C'était 

exact, j'en plaisantai Talleyrand qui ne pouvait pas 

1. De directeur général des^ Postes. 



400 GÉNÉRAL BARON GOU GAUD 

comprendre d'où je connaissais le propos. Je lui causai 
une grande surprise en lui disant quHl était de Rau- 
court, dans un voyage à Fontainebleau. 

Si je m* étais méfié de l'Impératrice ou au prince 
Eugène, La Valette n'eût pas été bon powr les swrveiller, 
il ne me parlait pas d'eux, leu/r était tout acquis. 

M"^^ de Bouille était une de mes femmes de police, 
elle me faisait chaque jour des rapports. Elle est à pré- 
sent chez la d/uchesse de Berry, et je suis sûr qu'elle 
informe le roi de tout ce qui s y dit et s'y passe. De 
pareilles gens sont bien méprisables. 

Cette lecture des lettres à la poste exige un bureau 
particulier ; les gens qui y sont employés sont inconnus 
les uns aux autres, il y a un graveur qui y est attaché 
et il a sous la main toutes sortes de cachets tout prêts. 
Les lettres chiffrées, dans quelque langue qu'elles soient, 
sont déchiffrées; toutes les langues trùduites; il n'y a pas 
de chiffre introuvable, avec quarante pages de dépêches 
chiffrées. Cela me coûtait 600000 francs! 

C'est Louis XIV qui a imaginé ce système; Louis X\ 
s'en servait pour connaître les amourettes de ses sujets. 
Je ne saurais dire œu juste quels services cela m'a rendu, 
mais j^estims que cela nous aidait beaucoup; a/ussi, un 
jour où je reprochais à Fouché que sa police ne savait 
rien, il put me répond/re : «Ah! si Votre Majesté 

ME DONNAIT LE PAQUET DE LA POSTE, JE SAURAIS* 

tout! » 

J'appris de la sorte la sottise des intrigues de ï'abbé 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 401 

de Pradt; au Lever du lendemain, je le lui fis connaître, 
puis, je lui pardonnai, j^eus tort; mais Dieu le proté- 
geait; d'ailleurs, il me servait d'espion OAiprès du clergé. 
Néanmoins, j'aurais dû le chasser, il était trop 
intrigant. 

Un jov/r, ^"® Lannes vint me dire que son mari ne 
dormait pas, qu'il ne parlait que de république, de 
tyran, de consul, qu'il avait l'air agité et voyait fré^ 
quemment d'anciens jacobins. Je me hâtai de lui ôter le 
commandement de ma garde, c'était là la vraie raison 
de son délire, et non le déficit des 300 000 francs qui le 
troublait. Je l'envoyai en Portugal et nommai quatre 
capitaines des gardes. 

J'aurais à recommencer à gouverner que j'agirais 
encore de même. Je ne verrais que les affaires en masse , 
sans me laisser séduire par les détails. C'est pourquoi je 
répète que la lecture des lettres m'était moins utile qu'à 
tout autre souverain. C'est de m*être fait battre en Russie 
qui m'a perdu. C'est là une autre question, mais quant 
à ma manière de gouverner, je la trouve bonne, et la 
recommencerais encore si j'en avais le choix. 

Je regrette bien de n'être pas sorti plus souvent 
incognito dans Paris; on me reconnaissait facilement. 
J'aurais dû mettre une perruque. Un jour, je sortis avec 
Duroc, seul, à deux heures du matin, les réverbères de la 
grille étaient éteints. Au Lever, j'en fis des reproches au 
préfet de police, gui ne pouvait deviner comment je ie 
savais, » 

s A IN TE -HÉLÈNE. — T. I- ^* 



402 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Cette conversation nous a conduits jusqu'à trois 
heures du matin. 

Vendredi, 10 janvier. — Sa Majesté a, paraît-il, reçu 
hier Bingham, assis sur son sopha, néghgemment et 
avec un accueil des plus froids. Elle ne l'a gardé que 
sept à huit minutes et n'a parlé que de la pluie et du 
beau temps. 

Nous dînons à huit heures. 

« L'affaire de Saint-Domingue a été une grande sottise 
de ma part. Si elle eût réussi, elle n^aurait servi qu'à 
enrichir les Noailles et les La Rochefoucauld. Je crois que 
Joséphine, comme créole, a eu quelque influence sur cette 
expédition, non pas directement, mais une femme qui 
couche avec son mari exerce toujours une influence sur 
lui. Cest la plus grande faute que j'aie commise en 
administration. J'aurais dû traiter avec les chefs noirs 
comme avec les autorités d'une province, nommer des 
officiers nègres dans des régiments de leur race, laisser 
comme vice-roi Toussaint Louverture, ne point y 
envoyer de troupes, laisser tout aux noirs, si ce n'est 
quelques conseillers blancs, un trésorier, pa/r exemple; 
encore, j'aurais dû vouloir qu'ils épousassent des femm.es 
noires. Par là, les nègres, ne voyant autour d'eux 
aucune force blanche, auraient pris confiance dans mon 
système. La colonie aurait proclamé la liberté des 
esclaves. Il est vrai que j'aurais peràu la Martinique, 
car les noirs auraient été libres, mais cela se serait fait 



JOURNAL INÉDIT DE S A INTE-HÊLÊNE 403 

sans désordre. J'avais un plan pour cela, en attachant 
les esclaves au terrain. Le colonel du génie Vincent est 
le seul qui m'ait bien parlé a/u sujet de cette expédition 
et ait essayé de m'en détourner, en m'indiquant qu'il 
valait mieu^ traiter avec les nègres que de chercher à 
les détruire. Tout ce qu'il m'a annoncé s'est réalisé. Les 
Bourbons doivent faire tendre leurs efforts à rentrer en 
possession de cette belle colonie qui rapporte 180 mil- 
lions par an. Il faut qu'ils comptent y perdre cent mille 
hommes en 3 ans, mais, avec leur système actuel, ce sera 
bon. Ils se déferont de tous les officiers et soldats de 
l'ancienne armée et s'empareront à nouveau d'une bien 
belle colonie. Ce qui peut les arrêter, c'est l'argent. Il 
foAJit compter de première mise dehors 120 millions. 
Ensuite, pendant plusieurs années, 60 millions par an. 

Tout ce que je lis dans le Moniteur me confirme dams 
l'opinion que j'avais de Robespierre. L'Assemblée consti- 
tuante a rédigé une bien sotte constitution. Vouloir que 
le roi ne puisse disposer de sa gourde sans la permission 
de l'Assemblée était une absurdité. Un maire de village 
passait alors avant un maréchal de France. 

Les députés étaient couverts et le roi nu-tête. Lorsque 
Louis XVI vit cela, par un mouvement plein de noblesse^ 
il mit fièrement son chapeau; Cambacérès m'a dit, 
depuis, que ce geste du roi a/vait causé un grand plaisir 
et amené des bravos. 

Le préfet doit passer avant le général de brigade; j^ 
ne trouve pas nécessaire que les préfets donnent beaucowp 



404 ; GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

de hais et de^ fêtes. L'essentiel pour euw est d* avoir une 
femme qui sache bien faire les honneurs de chez elle et 
rallier tous les partis: f avais un défaut, celui de ne pas 
aimer à changer les préfets ^ les ministres yCe qui est bon 
jusqu'à un certain point; mais lorsqu'un homme s'endort 
dans un emploi, il faut Vy remplacer; cela donne une 
nouvelle vigueur à tous les ressorts. 

Les officiers généraux sont trop pa^és en France; on 
ne devrait pas leur donner d'indemnité. J'approuve fort 
la tenue des régiments anglais dont tous les officiers 
mangent ensemble et au même prix : chez les Romains, 
un général n'avait que quatre fois autant qu'un soldat. ». 
\^ Je tâche de faire voir à l'Empereur la différence des 
temps et des mœurs, et aussi rinsubordination qui 
peut naître de repas pris en commun. Sa Majesté se 
fâche, dit que les colonels de la Révolution ont voulu 
faire comme ceux de l'ancien régime, qu'on cherche 
à détruire les abus et qu'on les a tous maintenus. 

« Les soldats ne devraient devenir que difficilement 
officiers. Les jeunes gens sortant des écoles militaires et 
ayant des pensions de leur famille arriveraient seuls à 
Vépaulette. Aussi, en France, on ne considère pas les 
officiers. Ceux de ma garde n'étaient pas ce qu'il y avait 
dé mieucp comme éducation, mais ils convenaient à mon 
système, ils : étaient tous d'anciens soldats, issus de 
parents laboureurs ou artisans. La société de Paris 
n'avait aucune influence sur eux. Ils dépendaient entiè- 
rement de moi, je les tenais mieux et en étais plus sûr 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 405 

que je ne V eusse été de gens bien élevés. Dans un gouver- 
nement fortement établi j on doit tout au plus donner le 
quart ou le cinquième des places d'officiers à des hommes 
sortis du rang. 

En guerre, il n'y a pas de règlement pour faire 
vivre les officiers, ils sont à la merci de leurs troupes: 
tout devrait se faire avec ordre. Les officiers, en guerre 
comme en paix, devraient avoir leurs fournisseurs et 
manger ensemble. 

On donne trop de pain oai soldat, il faudrait rem- 
placer le pain par du riz, de la viande; il n\y a rien 
dont, avec le temps ^ on ne puisse faire prendre V habi- 
tude. » 

« Avec la manière dont nous faisions la guerre, 
objectai-je, cela était impossible, car les marches 
forcées amènent le pillage. » 

L'Empereur assure que ]es coups de bâton sont le 
seul moyen de retenir le soldat en guerre. Je cite les 
Allemands qui sont menés de la sorte et nos soldats 
en ont toujours triomphé. 

Sa Majesté veut qu'il y ait partout de l'ordre, de la 
subordination : « Voyez les Anglais ; oMssi ils nous ont 
vaincus; certes, cependant, ils sont loin de nous valoir! *> 

L'Empereur demande Zaïre à dix heures et lit jusqu'à 
minuit. Tous, nous combattons le sommeil et l'ennui. 

Samedi, il. — Je m'amuse à dessiner un Napoléon 
en pied. A deux heures, l'amiral Malcolm vient, accom- 



406 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

pagnê des capitaines du Newcastle et de V Eurydice, Ils 
rendent visite au grand maréchal, puis à Sa Majesté et 
enfin à moi. Ils me, racontent que M. et M™^ de StUr- 
mer ne sont pas allés au bal de la ville, auquel assis- 
tait Montchenu. 

Je parle à .l'Empereur de la visite de l'amiral, à qui 
j'ai montré ma chambre où il pleut. Sa Majesté m'in- 
terrompt ainsi : « Il paraît qu'ils attendent des ordres 
d'Angleterre,., fai causé trois heures avec V amiral et 
n'ai parlé que marine^ pensant que c'est ce qu'il connaît 
le mieux. Il est du même avis que moi sur V expédition 
d'Alger. » 

L'Empereur chante des airs de prisonnier, dîne, 
parle de ses lectures du Moniteur. « Quelles atroces gens 
que ces hommes de la Révolution ! Pour un rien, ils vous 
faisaient guillotiner. Je conçois la joie des Parisiens à 
la chute de Robespierre. 

M"^^ Dubarry... dès l'instant quelle était jolie, elle 
valait autant que M"^^ de Pompadour ou M""^ de Gramont, 
mais on lui en voulait parce qu'elle n'était pas noble. 
C'était ridicule de vouloir forcer le Roi à aimer telle 
maîtresse plutôt que telle autre! La Révolution com- 
mençait; Louis XV, qui avait de l'esprit, s'en apercevait 
bien, mais il pensait : « cela durera bien autant que 
MOI ! » Les ministres aimaient que les Rois eussent des 
maîtresses, afin de faire rendre des décisions que, sans 
elles, ils n'auraient pas obtenues. De tout temps, les 
Bourbons ont eu besoin de maîtresses ou de premiers 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 407 

ministres maîtres. La Reine était la maîtresse du roi 
Louis XVI, S'il s'était moins cru un homme capable de 
gouverner, il aurait pris un premier ministre^ et peut- 
être la Révolution n' eût-elle pas éclaté/ 

Lacretelle prenait un style ampoulé pour dire des 
niaiseries. 

Il n'y a pas de peuple qui ait eu plus de rois 
assassinés que les Français^ qui ne sont certes pas faciles 
a gouverner. Peu de Français, cependant , ont cherché à 
m' assassiner ] là où fai couru le plus de danger, c^est à 
Schoënbrûnn et par Staps, Je le fis venir : c'était un 
grand fa7iatique, il me déclara qu'il voulait me tuer 
pour empêcher le sang de couler davantage. Je lui 
demandai pourquoi il n'avait pas plutôt songé à assas- 
siner l'empereur François. Il me répondit que c était bien 
différent et que celui-là était une. bête à qui un autre 
succéderait; il mêlait à tout cela des citations de l'Écri- 
ture Sainte. Il était froidement fanatique et me parut 
ému lorsque je lui demandai s'il recommencerait si je 
lui faisais grâce. Il hésita et répondit : Non... je pense- 
rais QUE j'ai fait mon DEVOIR, MAIS QUE DiEU NA PAS 

VOULU ; mais en prononçant ces pa/roles, il n'avait pas 
l'air pénétré/ Je le fis jeûner vingt-quatre heures, et 
ensuite l'interrogeai à nouveau. C'était toujours le 
même homme. Il a été fusillé. 

J'ai craint souvent les fous. Un jour, je louai iine 
loge au théâtre, incognito avec Duroc ;. un homme s'ap- 
proche de moi, je croyais qu'il voulait me remettre une 



408 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

pétition, mais il s'écria : « Je suis amoureux de l'Impé- 
ratrice. » Je lui répondis : « Vous devriez choisir un 
AUTRE confident. » Duroc le reconnut pour s* être sauvé 
de Bicêtre et le fit arrêter. Les fous parlent toujours 
de Dieu et du souverain. » 

Coucher à 11 heures. 

Dimanche, 12 janvier 1817. — Pluie, ennui. A 
5 heures, je monte à cheval malgré le mauvais temps. 
Selon Bertrand, Murât est celui qui a le plus insisté 
pour la mort du duc d'Enghien. Il s'est dit : Si 
Napoléon tarde jusqu'à demain, il lui pardonnera, et, 
enfin, il a tellement tourmenté qu'il a réussi dans 
son désir. L'impératrice Joséphine a fait tout l'opposé. 
Sa Majesté, ensuite, s'en est bien repentie, et a été, 
plusieurs jours, d'une tristesse et d'un chagrin 
extrêmes. Selon moi, cela a fait bien du tort à l'Empe- 
reur, le prince étant en territoire étranger! 

Je rentre m'habiller, passe au salon, Sa Majesté me 
parle avec douceur, joue aux échecs avec Bertrand 
jusqu au dîner, où Bertrand reste. Conversation sur 
les panoramas, les petits théâtres, les faiseurs de 
tours, etc. L'Empereur assure que rien ne l'a tant 
surpris que le panorama de Tilsitt, il voulait en faire 
construire dans tous les bosquets de Versailles. 11 se 
promenait un soir sur les boulevards avec l'impéra- 
trice Marie-Louise; ils se mirent avec Berthier sous le 
rideau d'une optique où était déjà une jeune fille qui 
mourait de plaisir de ce qu'elle voyait. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 4C9 

(( La religion chrétienne offre aux yeux beaucoup de 
pompes, de spectacles, elle occupe tout le temps Vesprit. 
faime assez les couvents, je voudrais qu'on n'y pût 
faire de vœux qu'à cinquante ans. A présent, je vivrais 
jort bien retiré dans un couvent. Lorsque je rétablis et 
dotai de 40000 livres de rentes le couvent du Grand 
Saint^Bernard, cela fit grand plaisir au clergé. 

Le cardinal Caselli\ qui était le grand théologien 
du coârdinal Gonzalvi^, lors du Concordat, était en 
extase lorsque je lui parlais de V Egypte ou de la Judée. 
Il ne pouvait concevoir que le Jourdain n'eût qu'une 
soixantaine de pieds de large. Le résultat de toutes mes 
conversations fut qu'il assura au Saint'Père qu'il fal- 
lait m' accorder ce que je demandais^ que j'étais le seul 
homme qui pût rétablir la religion, 

Jésus exista-t'il ou non? Je crois qu'aucun histO' 
rien n'en fait mention, pas même Josèphe. Les ténèbres 
qui couvrirent la terre au moment de sa mort^ on n'en 
parle pas^. 

La morale de Jésus est celle de Platon. Il fœut u/ne 
religion pour consolider la réunion des hommes en 
société. Elle procure de bien grandes jouissances^ mais 
est'Ce un bien ou un mal de se laisser conduire par un 
directeur? Il y a tant de mauvais prêtres/ » 

1. a Le plus grand théologien de Rome », disait de lui l'Empereiir. 

2. « L'homme supérieur du Sacré Collège », d'après Napoléon. 

3. Pourtant Napoléon, une autre fois, à Sainte-Hélène, s'exprima ainsi : 
<i Je crois me connaître on hommes, et je vous dis, moi, que Jésus-Christ 
n'était pas un homme. ». 

SAINTE-IiÊLÛXE. — T. I. 35 



510 GÉNÉRAL BARON GOUKGAUD 

Couchera 11 heures. 

Lundis 13 janvier. — Orand ennui. Je vais me pro- 
mener à cheval et rentre à 6 heures et demie. Une 
heure après, Bertrand vient chez moi, et me dit que 
Sa Majesté est au salon, qu'elle m'a demandé à plu- 
sieurs reprises, qu'on lui a dit que j'étais sorti à 
cheval. 

En me voyant, Sa Majesté s'écrie : « Mon cher Gour- 
gaud^ mon petit Gourgaud! » Elle est très bien, dîner; 
le café est mauvais, on en peut demander d'autre à 
l'amiral : « Non^ il ne faut jamais abuser de la complai- 
sance- et de la bonne disposition des gens^ surtout pour 
si peu de chose, » - 

Conversation sur Cendrillon, le Dlable-à-Quatre. 
L'Empereur avait eu l'intention de mettre des ingé- 
nieurs dans les quatorze yillages^ de l'Ile d'Elbe, pour 
reconnaître les mines; on eut ainsi découvert celle 
d'argent, dont parlent les gazettes. Lecture de VArt 
d'aimer^ de Bernard. Rien encore de changé pour les 
limites. Sa Majesté croit que les. commissaires sont en 
brouille avec le gouverneur^ parce qu'ils savent bien 
que c'est lui qui les empêche de voir Sa Majesté. — 
Couchera 11 heures. 

Mardi, 14. — M"^ Bertrand me dit que l'Empereur 
m'a deraandé trois fois hier, et trouvera bon tout ce 
que je ferai! 

Je n'oublierai jamais les bontés que -^Behrand me 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 411 

témoigne. En vérité, Sa Majesté me traite mal et a 
grand tort, mais je suis trop honnête homme pour 
jamais chercher à lui nuire. 

Les Bingham demandent à voir l'Empereur; on leur 
répond qu'il est indisposé, pas habillé. Je passe au 
salon, Sa Majesté joue aux échecs avec M™® de Mon- 
tjiolon, et reste quelque temps avant de nous adresser 
la parole. L'Icarus, capitaine Devon, est arrivé ; 
Bingham était venu annoncer que le gouverneur 
n'enverrait pas la fameuse lettre de Las Cases de 
4 pages avant quinze ou vingt jours, parce qu'il 
préparait des réponses à plusieurs articles : « // 
attend pour y répondre d'avoir des nouvelles d'Angle-' 
terre. C'est une bête qui nous fait plus de tort qu'un 
homme d'esprit qui serait encore plus méchant que lui. » 
j'Empereur joue aux échecs avec Bertrand, et 
nsuite : « Voyons, que je joue avec ce fameux Gour- 
mand/ y) Sur cinq parties, j'en gagne trois. Dîner, 
conversation insignifiante sur les femmes grasses 
préférées aux maigres. Sa Majesté ne veut pas de 
iafé et demande du thé. 

Lecture de Beverley. « C'est une bonne pièce, mais ce 
l'est pas un joueur libre. Il s'est conduit comme un 
ripon. Sa femme est trop bonne. Cette pièce doit faire 
le l'effet à la scène. La police la défend peut-être à cause 
les jeux. » 

Lecture de Figaro. « Cette comédie est bien dans le 
ens de la Révolution; comme Beaumarchais cherche à 



412 GjÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

avilir les grands seigneurs/ Il y a des, choses trop immo- 
rales pour être dites au théâtre. » 
Coucher à neuf heures. Un bâtiment est en vue. 

Mercredi^ 15 janvier. — Bertrand m'envoie chercher 
pour le déjeuner, j*y vais. Il me recommande 
d'attendre, pour demander mes meubles, que les 
réponses soient venues d'Angleterre. M"' Bertrand 
s'ennuie cruellement. 

L'Empereur estime que la dépense que son séjour 
ici entraîne pourrait bien décider le gouvernement 
anglais à le laisser aller où il voudrait. 

Poppleton, puis O'Meara viennent. Je rentre chez 
moi et travaille jusqu'à sept heures; on me prévient 
que l'Empereur est au salon. Il est d'humeur bien- 
veillante et me demande ce que j'ai fait. J'ai été 
indisposé. Il faudra bientôt préparer un chapitre des 
dictées... Je prépare celui de Hohenlinden. 

M"*' de Montholon est triste, parce que, dit-elle, sa 

petite fille pleure. « Ce sont les dents. Il faut être gaie et 

chanter : 

Mon père est à la maison. 
Que voulez'vous faire ? 
Que voulez'vous donc ? » 

M"® de Stiirmer est superbe, mais bien grosse, au 
dire du docteur. Le Russe est venu se promener hier 
à cheval, dans nos parages. Je Tai souvent vu sans le 
connaître*. 

1. Voici comment de Stûrmer jugeait son collègwe russe (â septembn 

i 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 413 

Dîner, conversation sur l'Écriture Sainte. 

Sa Majesté dit qu'autrefois, dans la Judée, il parais- 
sait tous les ans des gens se disant prophètes, et qu'ils 
s'affirmaient presque tous en voulant marcher sur les 
eaux. 

Sa Majesté a lu la Genèse et assure que toutes les 
localités, les mœurs y sont peintes avec la plus 
grande vérité. Cette lecture a un grand charme sur 
les lieux qu'on reconnaît tous. 

Les croisés sont revenus d'Asie moins bons chré- 
tiens qu'en partant et la fréquentation des musul- 
mans a fait beaucoup de tort à la religion chrétienne 
dans l'esprit de ceux qui prirent part aux croisades. 

La Judée est un pauvre pays. 

J'observe à l'Empereur que ce qui a été annoncé 
sur le peuple juif s'est vérifié et continue toujours. Ils 
errent sur la terre, c'est un miracle constant. 

Sa Majesté remarque que c'est singulier, mais qu'il 
est également étonnant qu'il y ait en France 1 million 
de protestants, malgré les persécutions qu'ils ont 
éprouvées. Tous les hommes tiennent à leur religion. 
11 n'y a pas plus de 2 millions de juifs. 

1816) : « Le comte de Balmain s'est acquis ici l'estime générale. Sa oonduitc 
contraste d'une manière frappante avec celle de M. de Montchenu. Il est rempli 
de modestie et n'agit qu'avec beaucoup de circonspection, en évitant soigneu- 
sement tout ce qui pourrait donner ombrage au gouverneur. Obligeant par 
caractère et aimable sans prétentions, il sait se faire aimer par tous ceux qui 
se trouvent en rapports avec lui. Il fait fort peu de cas de M. de Montchenu 
et ne s'en cache pas vis-à-vis de moi. 11 a déjà eu lieu plus d'une fois de 
plaindre de son indiscrétion, j» 

35 



414 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

M"* de Montholon pense qu'ils devraient reconqué- 
rir leurs pays. L'Empereur reprend : 

« Les chrétiens sont bien plus nombreux et ils n'ont 
pas pu le faire ! Je regrette fort de n'avoir pas pu visiter 
Jérusalem^ mais cela eût retardé de deux ou trois jours 
mon expédition sur Acre et le temps était précieux, La 
favorite d/a pacha de Jérusalem était une ancienne 
cantinière française^ elle m'écrivit qu'elle nous favori- 
serait de tout son pouvoir, 

La sultane favorite de l'empereur du Maroc est 
Corse. Son frère, nommé Franceschi, vint à Paris pro- 
poser au ministre des Relations extérieures de se rendre 
à Maroc et d'intriguer en faveur des Français. Tout 
d'abord, je crus à une escroquerie^ mais le ministre 
reconnut la vérité et je donnai 30 000 francs pour cela. 
Cette négociation a réussi. L'empereur a toujours pro- 
tégé les Français et, pendant la guerre d'Espagne, il nous 
a rendu service. Je lui ai envoyé en sept ans pour 
500 000 francs de cadeaux. » 

Sa Majesté parle population. Nous discutons sur 
celle d'Amsterdam. Elle m'ordonne d'aller en vérilBer 
le chiffre dans la bibliothèque, d'où je rapporte 
VAlmanach impérial. L'Empereur regarde l'âge do 
ses frères. « Ma mère peut vivre longtemps encore, José- 
phine cachait son âge et Eugène devait, à son compte, 
être né à douze ans. 

La princesse Auguste de Saxe a trente-cinq ans. Elle 
donnera de nouveaux enfants à l'Em/pereur. d'Autriche, 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 415 

elle a été élevée dans Vidée d'être reine de Pologne, elle 
aime les Polonais et les Français. Ce sont de bonnes gens. » 

M. de Montholon espère que Marie-Louise et 
elle pourront influencer l'empereur François *et nous 
faire.... Sa Majesté l'interrompt vivement. « Ah/ ces 
gens-là ne sont conduits que par la peur. » 

Puis, prenant l'almanach, Elle regarde les noms 
des dames du palais et paraît émue. « C'était un bel 
empire/ f avais 83 000000 d'êtres humains à gouverner ^ 
plus que la moitié de la population de VEiirope 
entière. » 

L'Empereur chante, mais pour cacher son émotion, 
parcourt l'almanach, feuillette la liste des membres 
de l'Institut et s'affecte sensiblement, quoique ne 
voulant pas le paraître. Il lit plusieurs articles 
comme un particulier qui y serait absolument étran- 
ger. Quel homme, quel courage, quelle chute! Cou- 
cher à minuit. 

Jeudis \^ janvier 1817. — Je vais chez Bingham avec 
Poppleton. Il m'y laisse et va à Plantation-House 
Bingham et sa femme me reçoivent fort honnête^ 
ment, mais la conversation ne roule que sur des 
lieux communs. « Gomment se porte-t-on à Long- 
wood? » est la seule question que l'on m'adresse. 
Bingham me montre son jardin et sa maison. Nous 
allons ensemble chez la vieille dame Péri* qui se 

1 . M"* Péri avait à son service de jolies mulâtresses. C'est dans sa maison 
qu'habitait, en 1840, Doveton, alojrs âgé de 87 ans. 



416 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

montre enchantée de ma visite ; il y a huit mois que 
je ne l'avais vue. Je lui en explique les motifs. 
« Vous êtes donc de vrais prisonniers? » Elle me trouve 
,bien changé et me prie de venir dîner chez elle 
avec O'Méara et prétend que malgré ses quatre-vingt- 
deux ans elle se fera porter à Longwood pour voir 
M'"* Bertrand et, si elle peut, l'Empereur! 

En m'en retournant, je rencontre le docteur Baxter. 
Il a vu M™® Bertrand et croit qu'elle en a encore pour 
huit jours avant d'accoucher. 

A 7 heures, Sa Majesté me fait demander au salon. 
Elle joue avec Bertrand aux échecs, me demande où 
j'ai été. Des nouvelles? Aucune. Tout en me parlant, 
l'Empereur n'a pas l'air de bonne humeur; il me con- 
seille d'aller dîner chez la vieille dame, puis joue 
une partie avec M™® de Montholon. La nourrice est 
partie le matin, assurant qu'on lui donnerait vingt 
livres par an qu'elle ne voudrait pas rester. Propos 
de domestiques. Sa Majesté parle à M™* de Montholon 
pour la consoler et l'égayer ; Elle lui porte beaucoup 
d'intérêt. 

Dîner. L'Empereur me demande combien de temps 
il faut pour aller chez Bingham. Une heure, je crois. 
« Eh bien! une pour aller et une pour revenir font deux 
et vous êtes resté quatre heures et demie dehors. Qu'avez- 
vous donc fait? » Je donne l'emploi de mon temps. 

Après le dîner, je lis le procès de Carrier. « C'é- 
tait un vrai monstre^ dit l'Empereur, une bête féroce. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 417 

Que d'atrocités il a commises! comment ne Va-t-on 
pas assassiné/ Voilà ce que c'est que d'avoir fait un 
Dieu de Marat, qui était un fou, une méchante bête^ de 
lavoir mis cm Panthéon/ Ce que, dans ses feuilles, il 
engageait à faire, Carrier Va exécuté/ A Marseille, 
Fréron et Barras ont commis aussi des atrocités/ Ils 
ont arrêté un vieux négociant, qui était sourd et 
aveugle, comme conspirateur. Ce malheureux disait : 
« On veut ma fortune? Eh bien, qu'on m'accorde la 
VIE. J'ai 18 millions, je les abandonne, pourvu qu'on 
ME LAISSE 500000 FRANCS. » Et Hs Vont guillotiné/ 

« Aujourd'hui, on dînait avec les représentants, 
demain ils vous envoyaient à Véchafaud. Il y a une 
grande différence à prêcher Veffusion du sang et à le 
répandre. Tétais venu à Marseille pour les besoins de 
V artillerie et j'ai vu tout cela/ 

« A Nantes, il a péri 6000 personnes. A Lyon et à 
Marseille, autant. A Toulon, il n'y a presque rien eu, 
300 fusillés; c'étaient des malheureux qui avaient été 
employés sous les Anglais. Eh bien. Carrier, Fréron j 
Barrère, voilà ceux qui ont véritablement culbuté Bobes- 
pierre; Carrier, par ses crimes, a amené la révolte de 
la Vendée. Je conçois pourquoi on haïssait tant la Con~ 
vention! » 

Je répliquai à l'Empereur : « Aussi, sans Votre Ma- 
jesté, on les aurait écharpés au 13 vendémiaire. » 

Sa Majesté termina ainsi : « Quittons cette sinistre 
conversation, on n'a rien vu dans l'histoire de compor 



418 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

rcble en horreur. Tout le Comité de salut public méri- 
tait de périr. 

« Tout homme qui en condamne un autre sans le 
juger, sans Ventendre, mérite lui-même la mort. Ils 
ont condamné à la fois trente députés. Le sang appelle le 
sang... Prenons Figaro et terminons-en la lecture. » 

Sa Majesté désire que j'aille chercher la Mère cou- 
pable. M™® de Montholon fait tout ce qu'elle peut pour 
rempêcher, assurant que c'est ennuyeux. L'Empereur" 
ne cède pas; à l'article où Almaviva parle avec mé- 
pris des gens qui divorcent, cette dame parait beau- 
coup soufîrir et fait peine à voir. Sans commentaires, 
Sa Majesté trouve cette pièce là bien faite; cependant, 
le titre en est ridicule, une mère n'est jamais cou- 
pable. La maternité se révolte contre une telle 
expression. « Quelque chose que fasse une mère, ses 
enfants n'ont aucun droit à lui adresser des reproches. 
Lorsque Almaviva promet un million pour sauver la 
comtesse, il parle comme un banquier. Péjane est ridi- 
cule dans ses confidences à Suzanne. La scène des 
trois millions est aussi ridicule, il eût mieux valu que 
le notaire ne les ait pas livrés; la fin est une mauvaise 
copie du Tartufe. Celui-ci effraye réellement Orgon en 
lui parlant de Ses correspondances avec les calvinistes, 
ce qui, alors, était réellement un crime, au lieu que 
Péjane ne peut effrayer Almuviva en le menaçant de le 
dénoncer à Madrid. Il aurait mieux soutenu son carac- 
tère d- homme d'esprit et d'hypocrite en sortant et en 



JOLÎiWAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 419 

criant qu'il était homme de bien^ [que le comte recon- 
naîtrait bientôt son erreur/ La lettre interceptée de 
[Péjane est ridicule^ un homme semblable n'écrit pas, 
'Il aurait fallu supposer une lettre de sa femme. Malgré 
ces petits défauts, faciles à corriger, la pièce est bien, 
elle marche simplement. Cependant, par plusieurs côtés, 
elle est immorale et elle manque de gaî'té. Et puis, la 
naissance n'est pas assez constatée pour qu'on ne 
puisse craindre Vinceste. » 

J'observe que si Florestine était reconnue les lois 
s'opposeraient à ce mariage. Sa Majesté réplique que 
cette idée prouve qu'en conscience on ne doit pas 
toujours les suivre. 

Je cite l'anecdote du général Dejean père, pré- 
sentant à l'Empereur, pendant le déjeuner, à Paris, 
M. Dejean fils, à Sa Majesté qui leur dit : « Est-ce 
bien catholique, ce que vo'us avez fait là? car, le père 
et le fils, vous avez épousé les deux sœurs. — Oui, 
Sire, et d'ailleurs, nous avons suivi l'exemple de 
Votre Majesté! — Comment, comment? » Dejean 
explique que c'est la même chose que Joséphine 
et Hortense épousant Napoléon et Louis. L'Empereur 
comprend difficilement et dit : « Voilà, on glose 
souvent sur les autres et ce sont eux qui peuvent gloser 
sur vous! 

« Beaumarchais a fait tout <e qu'il a pu pour Triêtre 
présenté: Il voulait me vendre sa maison! » 

Coucher à minuit et demi. 



420 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Vendredi, 17 janvier. — A3 heures du matin, 
M""" Bertrand ressent des douleurs, on vient réveiller 
Poppleton et O'Méara, mais il faut deux heures avant 
qu'on puisse envoyer en ville chercher l'accoucheur 
Lewinston. A 6 heures 1/2, ils arrivent. M""* de Mon- 
tholon est déjà installée chez M"* Bertrand, qui est 
couchée, mais parle comme à l'ordinaire. 

A 1 heure 1/2, l'Empereur reçoit Balcombe, tandis 
qu'Hudson Lowe va parler à O'Méara. A 2 heures 1/2, 
M'"' Bertrand accouche d'un garçon : cela se passe trop 
rapidement, elle a une perte considérable, se trouve 
mal plusieurs fois, et est même en danger un moment. 
Je vois le petit enfant, qui est gentil et pèse une 
douzaine de livres. Je prête mon sopha au grand 
maréchal. 

A 7 heures, l'Empereur me demande au salon, est 
maussade et joue trois parties avec Montholon, à la 
femme duquel il fait un excellent accueil. « Comme 
vous êtes belle! Eh bien, pauvre dame, vmxs avez été la 
garde-malade de M'^^ Bertrand? C'est bien. Bt votre 
petite, crie-t-elle toujours? » M"® de Montholon parle 
de son enfant comme une bonne mère. 

« Et vous, monsieur Gourgaud, êtes-vous monté à che- 
val? — Non sire! — Pourquoi? — Parce que la route 
jusqu'à x\larm-House m'ennuie et qu'on est, sans 
cesse, observé par M. Harrisson et trois sergents. » 

. M""^ de Montholon prétend que Balcombe trouve que 
son mari entend mieux l'anglais que Bertrand. C'est 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 421 

une manœuvre pour être mise plus avant dans la 
confiance de Sa Majesté, 

L'Empereur lit VÉcole des femmes et se scanda- 
lise d'y voir les mots de « cornard, cocu ». Je lui 
fais observer qu*à mesure que les mœurs se corrom- 
pent, on devient plus difiBcile sur les mots. M"'' deMon- 
tholon déclare que Molière est du plus mauvais ton. 
Tout le monde tombe de sommeil, couchera 10 heures. 

Samedi j 18 janvier. — Je dis à Bertrand que j'ai 
déjà pour cent louis de dettes, mais que je ne puis en 
faire davantage, n'ayant que ma montre et mon épingle 
pour garantie. Je ne veux faire banqueroute à per- 
sonne. Le grand maréchal me répond : « Soyez tran- 
quille, on payerait vos dettes. » Je lui cite l'exemple 
de Piontkowski, à qui l'Empereur m'a dit de prêter de 
l'argent et qui, à présent, ne veut payer, ni à moi les 
quinze louis que je lui ai avancés, ni aux marchands 
de la ville ce qu'il leur doit. 

Bertrand me recommaade de paraître bien avec les 
Montholon. Une brouille entre nous semblerait singu- 
lière aux Anglais. « Je ne vous demande pas d'estimer 
les Montholon, mais imitez ma conduite. Est-ce que 
vous croyez que je ne soufi're pas et n'ai pas souffert 
de leurs intrigues? Songez que nous sommes ici en 
vue, que les Anglais ne manquent pas de nous sur- 
veiller. )) ■ 

Un bâtiment arrive du Gap, il porte des gazettes. 

SAIME-HÈLÈNE. — T. I. 36 



422 GÉNIiRAL BARON GOURGAUD 

A 7 heures, on me demande au salon; l'Empereur 
est avec O'Méara et me reçoit froidement. 

M"^ de Montholon raconte les nouvelles qu'elle a 
lues dans les gazettes que l'Empereur a envoyées à 
son mari. La Chambre des députés est dissoute. 

La comtesse Walewska épouse M. d'Ornano. Sa 
Majesté l'approuve. « Elle est riche et doit avoir mis de 
côté; ensuite^ fai beaucoup donné pour ses deux enfants. » 
Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à M""** Wa- 
lewska dix mille francs de pension par mois. » A ces 
mots, l'Empereur rougit : « Comment savez-vous cela? 
— Pardieu, sire, j'étais assez près de Votre Majesté 
pour ne pas l'ignorer; au cabinet, on savait tout. — 
Il n'y avait que de Dur oc que cela fût connu. » 

Après le dîner, nous lisons les gazettes. « Le Roi a 
tort de céder, cela ne lui réussira pas. Peut-être y est-il 
forcé par les puissances, mais il a tort de suivre la 
même route qu'en 1814. Ily a trop de distance entre lui 
et les Français pour qu'un rapprochemeyit sincère puisse 
s'opérer. Il ne peut pas faire comme moi : f accordais 
mon pardon à des gens qui se considéraient comme trop 
heureux de recevoir ce que je leur donnais. Mais, main- 
tenant, c'est bien différent. Le roi a tort et Chateaubriand 
doit avoir raison. » 

Nous nous étonnons de l'ordre donné aux troupes 
de ne pas crier aux parades : nous finissons par nous 
l'expliquer en songeant au peu d'acclamations qui 
devaient retentir. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 423 

M""^ de Montholon pense que Louis XVIII sera ren- 
versé! Le duc de Bourbon est déjà parti, il ne peut 
souffrir les Français. 

Oui, il serait possible que les Anglais voulussent 
protéger l'insurrection de l'Amérique espagnole. On 
iiaiie de cela à cause du roi Joseph. 

La manière dont l'anecdote du Roi de Rome est 
racontée est curieuse. On lui donne son titre de Roi 
et sa réponse est en français. « // est parent du Roi de 
NapleSj qui est aussi parent de V Empereur Alexandre et 
du prince régent par la princesse de Wurtemberg ^ épouse 
de Jérôme. Ma famille est alliée à celle de tous les souve- 
rains de V Europe. » 

On établit ensuite chaque parenté, y compris celle 
des duchesses de Berry et d'Angoulême. 

On parle ensuite du divorce de M™^ d'Arenberg. 
« C'est une créole, c'est tout dire. Elle avait émis la 
prétention d'hêtre reine d'Espagne , mais je n'aurais 
jamais consenti à donner une telle femme au Roi. Je 
tenais beaucoup aux d'Areiiherg qui sont comme les sou- 
verains de Bruxelles et de la Belgique. Eh bien., Madame 
ne faisait rien pour eux et avait de mauvaises mœurs; 
aussi je V avais remise à sa place et je ne la voyais plus. 
Lors de mon divorce, la fille de Lucien vint à Paris, elle 
logeait chez Madame et critiquait tout; elle a V esprit 
mordant. Je demandai à Caroline la raison de cette 
venue ^ je la pressai et j'appris que toute la famille intri- 
guait pour me la faire épouser. Je repoussai fortement 



♦24 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

cette idée; c'était ma nièce et il m'aurait semblé que je 
commettais un inceste/ 

« /avais, d'abord, eu l'idée de choisir une Parisienne 
pour femméj je vis une liste de cinq à six noms, mais 
presque tout le monde me conseilla Valliance avec V Au- 
triche, sauf Fouché et Cambacérès, qui avaient peur à 
cause de leur conduite au moment de la Révolution, 
mais qui, par la suite, ont bien reconnu qu'ils se trom- 
paient... » 

En résumé, l'Empereur n'a pas été de bonne hu- 
meur ; c'est à cause de ce que lui a dit le colonel Kea- 
ting, qui s'est établi le médiateur entre lui et Hudson 
Lowe. — Coucher à minuit. 

Dimanche, 19 janvier. — Le grand Maréchal me 
parle de ma brouille avec les Montholon, il me répète 
que cela déplaît à l'Empereur et que les Anglais ne 
sauraient manquer de remarquer que nous ne sommes 
ici que trois malheureux Français et que nous ne pou- 
vons vivre en bonne harmonie. 

Le grand maréchal ajoute : « Attendez encore, et 
puis, si cela continue, demandez conseil à Sa Majesté 
elle-même. Vous avez noblement agi en l'accompa- 
gnant ici, n'allez pas gâter votre belle action par un 
coup de tête, tout s'arrangera. » 

A 7 heures, Ali me prévient que l'Empereur me 
demande, on parle des gazettes. L'Empereur trouve 
humiliant que les Français fassent faire en Angleterre 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 425 

les tuyaux nécessaires au canal de l'Ourcq. C'est faire 
gagner des ouvriers étrangers au détriment des nôtres. 

M"® de Montholon s'étant écriée : « Ah ! on ne pourra 
jamais faire assez de mal aux Français, ils le méritent 
bien, » je ne me tiens plus et demande avec humeur : 
« Et pourquoi, s'il vous plaît, madame? » Elle ne me 
répond pas et l'Empereur coupe la conversation par 
ces mots : « Allons , Gourgaud , faisons une partie 
d'échecs. » Nous jouons jusqu'au dîner. 

Dans la soirée, Sa Majesté dit qu'il y a des choses 
bien fortes dans l'adresse de la Chambre. Paris fait la 
loi à la France ; si la capitale avait tenu bon après Wa- 
terloo, l'Empire aurait été sauvé. L'Assemblée s'était 
trompée en 1815; il aurait fallu la chasser, mais alors 
on aurait été contraint de gouverner avec la guillo- 
tine, principalement envers la classe moyenne et la 
noblesse, et encore était-ce bien chanceux. En France, 
il n'y a eu de vraies Assemblées que la Constituante, 
la Législative et la Convention (celle-ci jusqu'au 
9 thermidor). Le reste n'a été que canaille. 

O'Méara prétend que nous allons être mieux traités, 
que nous aurons l'île entière à notre disposition ; déjà 
Hudson Lowe s'est relâché sur plusieurs restrictions. 

Lecture du Barbier de Séville. Coucher à 11 heures. 



36. 



CHAPITRE VIIÎ 



iscussions entre Gourgaud et Montliolon. — L'Empereur cherche k toul 
arranger. — Napoléon parle de Montesquieu et de M""» de Tencin. — Il 
raconte la naissance du roi de Rome, — et parle de ses maladies. — Son 
opinion sur la médecine. — L'Empereur matérialiste. — Il se réfute lui- 
même. — La religion catholique supérieure à toutes les autres. — Sur 
Marmont. — Napoléon parle des couvents. — Il est opposé au mariage 
des prêtres. — L'Empereur raconte qu'il eut le projet de modifier l'ortho- 
graphe. — Sur le siège de Toulon. — Opinion de Napoléon sur Barras. 
— Les préliminaires du 18 brumaire. — Rôle de chacun. — Napoléon 
admirateur de la confession. — Son dédain pour l'humanité. — Le Journal 
l'Ambigu. — La scène du divorce racontée par Napoléon, à propos du 
rôle de Fouché. — Ce que l'Empereur pense de Louis XVIII. — Jugement 
sévère sur Talleyrand. — Nouveaux détails sur le retour de l'île d'Elbe. 



Lundi, W janvier. — A 10 heures et demie, l'Empe- 
reur me fait demander par Marchand, m'invite à 
m'asseoir. « Eh bien, dit-il, il est temps que vos contesta- 
tions avec les Montholon finissent. Voilà longtemps 
que je ne vous vois plus. Votre conduite me fait de la 
peine. Vous devez vivre^ au moins à Vextérieur, bien 
avec les Montholon, les voir et déjev/aer quelquefois 
chez eux. » 

i Moi : a II y a longtemps que j'avais un fonds de pen- 
chant pour M. de Montholon, mais depuis la scène 
que Votre Majesté m'a faite en sa présence, et où, au 
lieu de cherchera diminuer votre colère, il n'a fait, par 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 427 

les insinuations perfides et fausses, que dénaturer le 
ens de mes paroles, je ne puis m'empécher de trou- 
er qu'il a tenu envers moi la conduite d'un homme 
!eu généreux. J'ai eu beau lire l'Évangile, c'est plus' 
fort que moi, je ne puis souffrir de passer après les 
Montholon. Je ne saurais me vaincre là-dessus, et la 
plus grande preuve de dévouement à l'Empereur que 
je puisse lui donner est de me contenir. En d'autres 
circonstances, je n'aurais pas, sans me venger, souf- 
fert le mal qu'ils me font. » 

L'Empereur trouve qu'il est mal à moi de persécu- 
ter des personnes qu'il aime et que je n'aurais pas 
osé faire cela aux Tuileries. 

L'Empereur me fait observer que Montholon est 
chambellan et plus ancien général que moi; sous ces 
deux titres, il doit passer avant moi. 

Eh quoi! j'étais premier officier d'ordonnance, et 
mes attributions étaient superbes; je n'avais riisn de 
commun avec les chambellans, leur service était 
distinct du mien. « Que Votre Majesté fasse habiller 
M. de Montholon en rouge et si, moi, je conserve 
mes fonctions d'officier d'ordonnance, je n'en serai 
point jaloux. Dans l'armée, moi, général d'artillerie, 
ie n'aurais jamais obéi à M. de Montholon. » 

L'Empereur assure qu'un officier d'ordonnance 
n'est qu'un page renforcé. ^ 

Sa Majesté déclare qu'EUe avait, exprès, empêché 
que le premier officier d'ordonnance ne fût officier 



428 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

de la maison^ car alors, il eût été comme le major 
général, le connétable, puisqu'il en remplissait 
presque les fonctions. Il fallait donc mettre une bar- 
rière d'airain à son ambition. Certainement, mon 
privilège de travailler directement avec l'Empereur 
était magnifique, mais, en somme, on ne saurait trop 
le répéter, je n'étais pas officier de la maison. Tout 
cela, du reste, ne signifie rien à Sainte-Hélène et, si 
quelqu'un s'avisait d'écrire mes paroles, personne n'y 
ajouterait foi. 

L'Empereur avait déjà chargé le grand maréchal de 
me dire tout cela. Ici, je ne puis être utile à Sa 
Majesté par des rapports et des reconnaissances mili- 
taires, des exposés de finances; l'essentiel est donc 
de tâcher de la consoler, de l'égayer, et j'ai toujours 
l'air triste. Je suis constamment d'un avis contraire 
au sien : « Que m'importent les sentiments que Von 
éprowùej pourvu que Von me fasse bonne mine! Je 
n'entends que les pa/roles, je ne lis pas dans les cœurs ' » 

Je croyais que Sa Majesté devait plutôt aimer ceux 
qui lui étaient sincèrement attachés que ceux qui ne 
faisaient que le dire, et malheureusement, ici, on ne 
pouvait agir qu'en paroles. 

L'Empereur m'assure que je suis le plus heureux 
de tous ici ; dans deux ou trois ans, je serai fêté par- 
tout et il m'assurera mon existence. Quant à ma 
mère, c'est ma faute si elle n'a rien reçu. Je n'ai pas 
voulu faire la lettre qu'on m'avait commandée. Je 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÊLÈN E 429 

n'avais qu'à écrire : « Mon cher Eugène, je vous prie de 
faire toucher à J/"** Gourgaud 12000 francs par an à 
compter du \^^ janvier 1815. f aurais signé ^ je vous Vai 
dit. Vous n'avez pas voulu! 

Je pleure et je m'écrie : « Ah! si Votre Majesté me 
l'avait dit! comment aurais-je pu craindre de me 
compromettre pour ma mère? Votre Majesté m'en a 
parlé, et puis ne m'en a plus ouvert la bouche. 
Pouvais-je quêter l'Empereur? Il suffît que je sois 
sans fortune pour me montrer d'une grande délica- 
tesse sur ce sujet. » 

L'Empereur répète que c'est ma faute, mais, au 
reste, Las Cases va revenir et l'on pourra facilement 
réparer cela. 

« Vous ne devez pas m*en avoir même d'obligation^ ce 
nest rien pour moi. Oui, Gourgaud^ vous êtes le plus 
heureux de tous ici; ce serait à recommencer que vous 
devriez encore venir avec moi. Si je meurs à Sainte- 
Hélène^ quoique peu riche ^ j'ai encore quelques millions. 
Je n'ai plus d'autre famille à présent que vous autres. 
Mes ouvrages vous resteront et personne ne rend plus que 
moi justice à votre mérite et à vos talents. Mais, ici, c'est 
me plaire, c'est m' égayer qu'il faut! Vous êtes toujours 
triste. » 

(( Si Votre Majesté traitait les Montholon pendant 
trois ou quatre jours comme Elle me traite depuis un 
mois. Elle verrait s'ils le supporteraient patiemment! 
vuas versez le miel sur eux et l'absinthe sur moi. » 



430 GÉNÉRAL BARON GOURGAUb 

L'Empereur assure qu'il n'est pas juste que je sois 
payé autant que les deux Montholon réunis, ce à quoi 
je réponds que je ne demande rien. Je puis fort bien, 
en vendant ma montre et mon épingle, tenir encore- 
quelque temps. 

Sa Majesté me recommande d'avoir des attentions 
pour M"" de Montholon. 

Enfln, l'Empereur termine avec bonté et m'avertit 
([ue Bertrand doit me faire embrasser Montholon. 

(( Que tout soit fini/ Croyez-vous que lorsque je 
m'éveille, la nuit, je n'aie pas de mauvais moments, 
quand je me rappelle m que j^ étais et où je suis à pré- 
sentai En venant à Sainte- Hélène, je vous Œurais donné 
ma sœur ou M^' Walewska; à présent, non. Vous êtes 
trop soupçonneux, vous vous forgez trop facilement des 
chimères. Et vous croyez que Las Cases intriguait! » 

A cela, je réponds que je rendrais une femme bien 
heureuse, car personne plus que moi n'éprouve le 
besoin d'aimer. J'ai trop de richesse d'affection. Pour 
peu qu'on me témoigne d'amitié, ma reconnaissance 
est extrême. 

« Voyez le grand maréchal, c'est un fort honnête 
homme, il m'a témoigné de la sympathie, aussi me 
mettrais-je au feu pour lui. » 

Sa Majesté avoue qu'Elle avait souvent bien senti 
qu'Elle avait besoin de moi pour écrire sous sa dic- 
tée, que je suis le seul de nous tous qu'Elle ait élevé 
et qui l'ait suivi dans toutes ses batailles comme Em- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 431 

pereur. Si Elle ne m'aimait pas, Elle ne prendrait pas 
la peine de me parler ainsi. Je pleure. Elle me con- 
seille de changer de caractère. 

Je suis resté deuxheures et demie avec l'Empereur: 
je rentre déjeuner, j'ai mal à la tête de la secousse 
du matin. Je raconte tout à Bertrand qui m'assure que 
l'Empereur m'aime. A 6 heures, l'Empereur me 
demande au salon, est seul, et me fait jouer aux 
échecs. Mon mal de cœur et de tête est tel que je suis 
obligé de m'excuser et de rentrer chez moi : je vomis 
de la bile, ne dîne pas et me couche. A 11 heures, 
Ali vient savoir de mes nouvelles; j'ai envoyé ce 
matin un présent de vin à O'Méara; il me remercie. 

Mo/rdiy 21 janvier. — D'Empereur me fait demander 
à 11 heures et demie et déclare qu'il veut que ma 
querelle avec Montholon finisse. Il fait appeler celui- 
ci, lui dit la même chose et nous fait nous embrasser. 
Je promets à Sa Majesté de faire tout ce qu'Ello 
ordonnera, Elle n'est pas de bonne humeur et nous 
ne parlons que de pluie et de beau temps. Je raconte 
cela aux Bertrand. Le grand maréchal me promet 
d'être toujours mon ami et me recommande de n'être 
pas mélancolique. 

L'Empereur corrige mon chapitre, et travaille avec 
moi jusqu'à 7 heures; il désirerait, en vingt jours, 
finir le volume de 1800. - ; - . 

Al 7 heures et demie, je passe au salon, Sa Majesté 



432 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

est en train de lire devant O'Méara, Bertrand et sa 
femme les Amours secrètes de Bonaparte. Elle en rit 
beaucoup et ne connaît aucune des femmes citées. 
« Ils font de moi un hercule/ » 

Dîner, puis lecture de Pillet sur l'Angleterre*. C'est 
bien écrit et je ne m'étonne pas que les Anglais crient 
tant contre lui. Il y a là dedans quelques exagérations 
qui le déparent ; un ouvrage comme cela, tous les deux 
ou trois mois, en France, aurait produit un bon effet. 
A l'article des discussions sur l'échange des prison- 
niers, l'Empereur dit : « Voilà comment jugera la pos- 
térité^ il ne faut rien dire à O'Méa/ra de tout cela, » 

Coucher à minuit. C'est aujourd'hui l'anniversaire 
de la mort de l'infortuné Louis XVI. 

Mercredi, 22 janvier, — On prétend que sir Hudson 
Lowe va écrire au grand Maréchal que de nouvelles 
restrictions plus douces vont nous être accordées. A 
7 heures 1/2, au salon, l'Empereur me reçoit bien. 
Après dîner, lecture du Barbier de Séville et du 
Comte de Comminges. Sa Majesté dit que c'est une 
jolie nouvelle, mais qu'elle doit avoir été retouchée 
par Montesquieu. Ce n'est pas là le style de M""' de 
Tencin. Sa Majesté se rappelle cette nouvelle depuis 
l'école de Brienne; en la relisant, elle la compare avec 
le Siège de Calais. 

1. L'ouvrage de Pillet e^t intitulé Lettres sur la campagne d'Egypte; 
Napoléon disait de leur auteur : a Sa plume est ennemie et, cependant, e'est 
un bon ouvrage;. II y a beaucoup de vrai. » 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE i33 

Il y avait des Trappistes qui s'étaient installés au 
mont Valérien. Sa Majesté les en a fait partir; iU ont 
été s'établir dans un village de la rivière de Gênes et 
ont reconnu l'Empereur. Leur abbé était un intrigant. 

(c Je sens toute Vinjustice de V arrestation de Ceraœhi 
parce que les agents de la police de Sotin étaient ceux 
.qui m'avaient suivi en vendémiaire quand je comman- 
dais Paris, et ils m'en rendirent compte. C'était un essai 
d'assassinat, destiné à effrayer. Je fus au Directoire et 
reprochai à Sotin et aux Directeurs leur conduite. Je les 
étonnai fort, ils ne répliquèrent rien, mais, après, ils 
crièrent beaucoup contre moi. » 

Jeudi, 23 janvier. — Je travaille de 4 à 6 avec 
l'Empereur, et ensuite, joue aux échecs. Sa Majesté 
dîne à 7 heures ; lecture du Barbier de Séville. Coucher 
à 10 heures. 

Vendredi, 2^. —Je travaille chez moi, monte à che- 
val avant mon déjeuner et rencontre Porteus qui 
m'annonce que Vicarus arrive au port. Hudson Lowe 
vient dans la matinée voir M""^ Bertrand. A 4 heures 
et demie, l'Empereur me demande ; il vient de travailler 
avec M. de Montholon, joue avec moi au billard, puis 
aux échecs. Il s'ennuie beaucoup, quoi qu'il dise « Et 
cependant, les journées passent encore assez vite sans 
sortir. » A 6 heures et demie, arrivée des Montholon. 
Dîner. Lecture des Folies amoureuses. Coucher à 
10 heures. 

SAINTE-HÊLÈNB. — T. I. 37 



éU GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Samedi y 25. — Je monte à cheval le matin et ne ren- 
contre personne. Je traduis des articles sur la bataille 
de Copenhague et vais chez M™* Bertrand, qui me 
demande pourquoi l'Empereur ne vient pas la voir, 
ce que j'ignore, et ce à quoi je ne saurais trouver au- 
cune raison. Le grand maréchal se promène avec moi ; 
ie lui parle mariage et lui avoue l'ennui que j'éprouve. 
Sa Majesté a aussi bien l'air de s'ennuyer. M™° Wy- 
gniard est accouchée. A 6 heures et demie, je passe 
au salon, l'Empereur me traite bien; il est triste, dîne 
à 7 heures et me dit que je dois être un grand lecteur 
de l'Évangile. Il parle de Milton et croit qu'il ne faut 
pas approfondir ces choses-là, qui ne peuvent qu'exci- 
ter à commettre des crimes. 

Je trouve, moi, cette morale plus capable de calmer 
que d'exciter les passions. 

L'Empereur : « Si f avais à avoir une religion, f ado- 
rerais le soleil, car c'est lui qui féconde tout, c'est le 
vrai Dieu de la terre. » 

Sa Majesté lit Milton, le critique, l'abandonne, passe 
à 8 heures et demie au salon, joue avec moi jusqu'à 
11 heures. 

Dimanche^ 26 février, — Je broie du noir. Je raconte 
au grand Maréchal que Foster est venu me demander 
de l'argent, je dois aussi à Marchand; tout cela me 
fait plus de cent louis de dettes. C'est un souci de 
plus. Bertrand pense que c'est parce qu'il avait de- 
mandé son compte que Balcombe avait pu croire que 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 435 

nous avions tous reçu de l'argent. L'Empereur lui a 
donné une fois 150 napoléons. Depuis qu'il est ici, il 
a emprunté beaucoup d'argent, mais, à présent, il 
commence à craindre qu'on ne lui en prête plus. Sa 
Majesté me destine 6000 francs annuels. 

Je lui réponds ce que j'ai déjà dit à l'Empereur, que 
je l'en remercie, et, dans le fait, par les dépenses de 
l'année passée, j'ai la conviction que cette somme est 
bien loin de me suffire. Je saurai tout supporter si je 
-Sais que ma mère est bien : Sa Majesté me l'a promis. 
Je réitère à Bertrand la demande que je lui ai adressée 
de la somme nécessaire pour payer le mémoire du 
maréchal ferrant; si l'Empereur ne veut pas affecter 
de fonds au service de l'écurie, je le prie de me 
débarrasser de ce soin. 

Vers 4 heures. Sa Majesté fait enfin une visite à 
M™^ Bertrand. Elle me demande à 7, joue aux échecs, 
m'annonce qu'Elle travaillera demain avec moi. Dîner. 
Elle trouve fort beau le petit enfant de Bertrand et 
conçoit bien que le sentiment le plus vif dans la nature 
soit celui d'une mère pour son enfant. 

Bertrand dîne avec nous; on parle du cours des 
fleuves, du Danube, du livre de Pillet. « Quand 
vous Vaurez lu, il faudra le prêter à Gourgaud. Deux 
ouvrages comme celui-là auraient bien fait en France, 
La nation britannique serait bien loin de pouvoir lutter 
avec nous si nous avions seulement la moitié de V esprit 
national des Anglais. » 



436 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Il serait bien malheureux que, comme le bruit en 
court, l'amiral Otley remplaçât l'amiral Malcolm. 

Lundi^ 27. — M'""^ Bertrand est dans la joie que l'Em- 
pereur soit venu et qu'il ait trouvé beau son petit, 
quoiqu'il l'ait fait pleurer. 

Le grand Maréchal trouve de plus en plus affreuse 
la position de Sa Majesté, qui pense que tout ce que 
prétend le gouverneur, d'une prochaine amélioration 
de notre sort, n'est qu'un leurre et qu'on attend de 
mauvaises nouvelles d'Angleterre. 

Ali vient me chercher à 3 heures pour travailler. 

Si Nelson avait été rencontré en mer, il aurait été 
battu, peut-être Le général Bonaparte avait un vais- 
seau à trois ponts et les Anglais n'en possédaient pas. 
Ceux-ci, qui n'avaient pas non plus de frégates, 
n'auraient pas pu non plus poursuivre le convoi. 

« Nelson est un brave homme. Si Villeneuve, àAboukir, 
et Dumanoir, à Trafalgar, avaient eu un peu de son 
sang, les Français auraient été vainqueurs, J^ aurais dû 
faire couper le cou à Dumanoir. » 

Je lis à l'Empereur mes traductions sur la bataille 
de Copenhague ; puis il me dicte des notes et partage 
une orange avec moi; nous travaillons jusqu'à 6 heu- 
res 1/2. Puis, il fait appeler M"* de Montholon, chez 
qui M*' Devon était, tandis que le mari de cette der- 
nière était venu pour me voir. L'amiral Malcolm les 
avait mises au courant de tout ce dont nous sommes 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 437 

menacés, des restrictions, etc. Je joue cinq parties 
d'échecs avec Sa Majesté. Dîner. Lecture du Paradis 
perdu,, L'Empereur veut qu'on achète une vache, mais 
où la mettre? Discussion à ce sujet. — Coucher à 
10 heures. 

Mardi, 28. — Je m'ennuie, j'ai des idées noires, mal 
à la tête. Ne pouvant être reçu par M""® Bertrand qui 
est indisposée, je vais me promener à cheval et j'em- 
pêche Archambault d'envoyer deux hommes en ville 
chercher une vache. 

L'Empereur s'est baigné le matin, mais il parait de 
très mauvaise humeur, lorsqu'à 8 heures il me fait 
appeler pour dîner- 
ce Combien avez-vous payé V accoucheur?^ 

— Vingt-cinq louis et quinze pour le cheval. 

— Moi, fai donné 100.000 francs à Dubois. C'est 
Corvisart qui est cause que je Vai choisi, f aurais bien 
mieux- fait de prendre le premier accoucheur. Le jour où 
V Impératrice fut délivrée, elle se promena longtemps 
avec moi, elle avait déjà les petites douleurs. Ensuite, on 
crut que cela ne serait pas terminé avant quatre heures. 
Je me mis au bain. 

Bientôt Dubois accourut tout éperdu, pâle comme la 
mort et je lui criai : « Eh bien, est-ce qu'elle est 
MORTE? » Car, comme je suis habitué aux grands événe- 
ments, ce n est pas dans le moment où on me les annonce 

1. Lewip"i*cn. 

37. 



438 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

quHls me font de Veffet. Ce n'est qu ensuite. On vien- 
drait me dire je ne sais quoi que je n"^ éprouverais rien. 
Ce 71 est quune heure après que je ressens le mal. 

Dubois me répondit que non, mais que V enfant se 
présentait de travers. Cela était bien malheureux^ car 
cela n'arrive pas une fois sur deux mille. Je descendis 
vite chez V Impératrice ; il fallut la faire changer de lit, 
afin d^agir avec les fers; elle ne voulait pas y consentir. 
J/"^ de Montesquiou Vassura que cela lui était arrivé 
deux fois et V encouragea à se laisser opérer. Elle criait 
horriblement. Je ne suis pas tendre, et cependant, de la 
voir tant souffrir, cela m'émut. Dubois, ne sachant plus 
ce qu'il faisait, avait voulu attendre Corvisart, qui lui 
redonna du courage. La duchesse de Montebello était là 
comme une sotte. Ivan et Corvisart tenaient Vlmpéra- 
trice. 

Le roi de Rome resta au moins une miiiute sans 
crier; lorsque j'entrai, il gisait sur le tapis comme un 
mort. M"^' de Montebello voulait qu'on suivît Vétiquette. 
Corvisart Venvoya promener. Enfin, à force de frotter, 
V enfant revint à lui; il était seulement égratigné sur la 
tête par les fers. L'Impératrice s'était crue perdue, elle 
était persuadée qu'on la sacrifierait pour l'enfant, et 
cependant, c'était bien le contraire que j'avais recom- 
mandé. 

Quelle belle chose que la médecine! à Vienne, feus 
au col une dartre qui me gênait beaucoup, je fis venir 
Franck. Il m'assura que c'était dangereux [à faire ren* 



JOURNAL liNÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 439 

trer, que Vélecteur de Trêves était devenu fou à la suite 
d'une telle maladie. J'attendis Corvisart; quand il vint, 
il me dit : « Quoi, ce n'est cue pour cela que Votre 
« Majesté m'a fait appeler, un peu de soufre le 
« FERA PASSER. » Je lui répétai la consultation de Franck. 
(( Bah ! l'électeur de Trêves était un vieillard usé. 
C'est bien différent. En vous la nature se défend 
contre le mal. » Il est de fait qu'en quelques jours, 
je fus parfaitement guéri. 

La gale est une terrible maladie, je Vai gagnée au 
siège de Toulon, Deux canonniers, qui l'avaient, furent 
tués devant moi et leur sang me couvrit. Cela fut mal 
soigné et je l'avais encore en Italie et à l'armée d'Egvvte. 
A mon retour, Corvisart me l'a ôtée en m^e mettant 
trois vésicatoires à la^ poitrine, qui ont amené une crise 
salutaire. Auparavant, j'étais jaune et maigre, depuis, 
je me suis toujours bien porté. 

J'ai souvent plaisanté Corvisart en lui demandant 
combien il avait tué de gens et si, après leur mort, il 
n'aurait 'pas cru devoir, pour les sauver, traiter autre- 
ment leurs maladies. Il répondait : « Beaucoup. » Mais 
je ne pouvais le lui faire avouer qu'en le comparant au 
général qui, par telle ou telle disposition, fait périr 
trois ou quatre mille soldats. Corvisart doutait souvent 
et ne satisfaisait pas toujours à mes questions. Horeau^ 
ne doutait de rien et expliquait tout. Le premier était 
un savant médecin, le second un ignorant* 

1. Médecin par quartier de l'Impératrice Joséphine. 



4i0 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Monge, Berthollet, Laplace sont de vrais athées. Je 
crois que V homme a été produit par le limon de la terre ^ 
échauffé par le soleil et combiné avec les fluides élec- 
triques. Que sont les animaux, un bœuf, par exemple, 
sino:i de la matière organique ? Eh bien! quand on voit 
que nous avons une constitution à peu près semblable, 
n est-on pas autorisé à croire que l'homme nest que de 
la matière mieux organisée, et dont ce serait Vétat pres- 
que parfait? Peut-être un jour viendra-t-il des êtres dont 
la matière sera encore plus parfaite? 

Où est Vâme d'un enfant? d'un fou? l'âme suit le 
physique, elle croît avec l'enfant, décroît avec le vieil- 
lard. Si elle est immortelle, elle a donc existé avant nous, 
elle est donc privée de mémoire? D^un autre côté, com- 
ment expliquer la pensée? Tenez, en ce moment, tandis 
que je vous parle, je me reporte aux Tuileries, je les vois, 
je vois Paris,... C'est comme cela qu autrefois j'expli- 
quais les pressentiments. Je pensais que la main repro- 
chait à Vœil de mentir, quand celui-ci affirmait qu'il 
voyait à une lieue, La main objectait : Je ne vois qu'a 

DEUX PIEDS, COMMENT POUVEZ-VOUS VOIR A UNE LIEUE? 

De même, les pressentiments sont les yeux de Vâme. 

Néanmoins, Vidée d^un Dieu est la plus simple; qui 
a fait tout cela? Là est un voile que nous ne pouvons 
lever, c'est hors la perfection de notre âme et de oiotre 
entendement. C'est d'ordre supérieur. L'idée la plus 
simple est d'adorer le spleil, qui féconde tout. Je le 
répète, je pense que Vliomme a été fourni par Vatmo- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- U ÉLÈNE 441 

sphère échauffée par le soleil^ et qu'au bout d'un certain 
temps, cette faculté a cessé de se produire. 

Les soldats croient-ils en Dieu? Ils voyent tomber sî 
vite les morts autour d'eux! 

fai souvent su des discussions avec lévêque de Nan- 
tes *. Où vont les animaux après leur mort? Il me disait 
qu'ils ont une âme particulière et se rendent dans cer- 
tains limbes. Il m'accordait tout ce que je pensais sur 
les biens du clergé, mais il croyait en Jésus et parlait 
toujours comme un vrai fidèle. Le cardinal Casalle et le 
Pape croyaient aussi en Jésus. » 

Je cite Newton et Pascal, l'Empereur répond : 
(( Oui, mais on prétend qu'ils le disaient et ne le pen- 
saient pas. » 

La religion peut épurer les mœurs et les adoucir. 
Sa Majesté trouve que les pays les plus religieux sont 
ceux où l'on fait le plus de bien. 

« Toutes les religions, depuis Jupiter, prêchent la mo- 
rale. Je croirais à une religion si elle existait depuis le 
commencement du monde; mais quand je vois Socratc, 
Platon, Moïse, Mahomet, je n'y crois plus. Tout cela a 
été enfanté par les hommes. » 

L'Empereur m'accorde que la religion catholique est 
meilleure que la religion anglicane. Le peuple ne 
comprend pas ce qu'il chante à Yèpres, il no voit que 
le spectacle. Il ne faut pas chercher à éclaircir ces 
matières-là. 

1. Duvoisin. 



442 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Montholon voudrait qu'il y eût ici un aumônier, 
une chapelle; cela nous amuserait. Je rintêrromps.... 
C'est blasphémer que de trouver que cela nous diver- 
tirait. Mon interlocuteur trouve que nous aurions 
dû amener un aumônier. « f avais autre chose à 
penser^ » réplique l'Empereur, qui, en résumé, est 
de mauvaise humeur. Coucher à 11 heures. Je n'ai 
pas vu Bertrand. 

Mardis 29. — Nous jouons aux échecs avant dîner. 
Ensuite, l'Empereur nous parle d'un livre sur le tri- 
bunal révolutionnaire : « €es gens-là étaient de vrais 
' cannibales, se mangeant entre eux. Ils ne connaissaient 
que la guillotine^ c était une folie! J'écrirai V histoire de 
la Convention^ c'est une horrible chose que le 2 septem- 
h^e. DeforgueSj Vami de Savary, en était, c'est pourquoi 
je ne l'ai jamais employé. Il existe une haine excessive 
entre les valets et les maîtres, entre le peuple et ceux qui 
possèdent; les premiers disent : Pourquoi ont-ils tout 
ET MOI RIEN ? Aussi voit-on toujours la populace se ré- 
jouir en voyant périr ceux qui avaient plus qu'elle. 
L'esclave est l'ennemi le plus acharné de son maître. 
Eh! mon. Dieu! ici même, mes gens, sHl survenait un 
changement total dans ma position, me tourmenteraient 
pour avoir été mes valets. C'est dans le cœur humain. 
Les seigneurs qui traitaient le mieux leurs paysans en 
ont été les plus malmenés. Ces derniers disaient : Il ne 

PAIT QUE CE qu'il DOIT ET IL EST ENCORE BIEN PLUS 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 443 

HEUREUX QUE NOUS. POURQUOI A-T-ÏL DES TERRES ET 

NOUS PAS? Et cependant le ineilleur moyen de rendre 
tout le monde pauvre serait de décréter V égalité des 
fortunes. » Coucher à 10 heures. 

Mercredi^ 30. — Sa Majesté me fait demander à 
11 heures. Elle est à la salle de billard et cause avec 
moi de l'armée. « Les hommes braves doivent Vétre en 
toute circonstance, :» 

L'Empereur est indisposé à cause de l'odeur de la 
couleur que l'on a mise dans la maison, se met à table 
et me demande : « Avez-vous déjeuné? — Oui, sire. » 
Puis nous mangeons des oranges et jouons au bil- 
lard. Poppleton a prévenu le grand maréchal que la 
Julie arrive du Gap ; les gazettes annoncent que l'amir 
rai Otley doit venir remplacer Malcolm, que le roi 
Joseph a reçu une députation des insurgés espagnols 
lui demandant de se mettre à leur tête. « Cette nouvelle 
ne me fait pas plaisir. Joseph a de Vesprit, mais il 
n aime pas le travail, il ne connaît rien au métier mili- 
taire, quoiquen ayant la prétention. 

Il ne sait pas si une redoute est forte , ni comment 
l'attaquer. Il ne sait rien. Il aime jouir. Il a sûrement 
une grande fortune, peut-être 20 millions : il a donc 
bien tort de se mêler à une révolution; il faut, pour cela, 
être plus méchant que lui, avoir une meilleure cervelle 
et ne pas craindre de couper des têtes. Il est trop doux 
de caractère, mais, par ailleurs, il a beaucoup d'ambi- 



414 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

tion^ il croit en son esprit^ en ses moyens. Une couronne 
est un gros appât; ensuite^ il a une grande ressource 
dans les officiers français qui sont en Amériquej et peut- 
être convient-il à V Angleterre de séparer tout à fait les 
Espagnes ? 

Cependant^ un Français, là! Cela me paraît fort. Et 
cependant, si f apprenais qu'il a réussi, je répondrais que 
fen suis très content. On me fait savoir quil tente cette 
fortune, cela me fait de la peine. Au reste, ici, nous ne 
savons rien au vrai de ce qui se passe dans le reste du 
monde. » 

Sa Majesté demande ses cartes et ses livres sur 
rAmérique, fait venir les Montholon; nous plaisantons 
tous sur ceci : « Comme nous serions bien à Buenos- 
Ayres! » 

A 5 heures et demie, l'Empereur nous quitte pour 
aller au bain; moi, je monte à cheval et rencontre 
une esclave qui me parle d'une jolie miss qui vient de 
passer : je cours en vain après elle sur la montagne, 
c'est une bonne fortune manquée. 

Le docteur revient au galop de la ville, il porte des 
gazettes à l'Empereur. Il me crie, en me croisant, que 
la France est dans une grande détresse, les Anglais 
quittent notre territoire, Las Cases est arrivé au Gap 
après dix-sept jours de traversée. 

A 7 heures, Sa Majesté me demande, je la trouve 
au salon, lisant les gazettes avec les Montholon. « // y 
a de grosses nouvelles^ les alliés sont culbutés, le peuple 



JOURNAL INÉDIT DE S AIN TE- H EL ÈNE 443 

prend le dessus, et tout cela^ parce qu'on a voulu atta- 
quer les Mens nationaux/ » 

L'Empereur se promène vivement : « Eh bien, mal- 
gré tout cela, la route que suivait le roi était la bonne. 
Il faut en France un sceptre de fer, de la vigueur. » 

Gourgaud : « Il me semble qu'en pareille situation, 
revenir sur ses pas serait bien dangereux. » 

Sa Majesté pense comme moi, le courrier est plein 
d'Elle. Il me parle des d'Orléans. La garde, même, 
ne se recrute plus. On dîne. On fait venir le grand 
maréchal au salon. L'Empereur va au billard, qui est 
éclairé, et s'entretient des .nouvelles. « Je nai rieîi dit 
au colonel Kcating et on prétend que mon sort dépend du 
voile mystérieux qui couvre l'Europe^ et que Napoléon II 
régnerait ! Je n'ai jamais parlé de cela. Ce sont donc les 
Anglais qui le mettent en avant. » Puis, il cause en par- 
ticulier avec Bertrand de négociations à entamer 
auprès de l'amiral. 

Le malin. Sa Majesté avait montré ses jambes en- 
flées au docteur qui lui avait ordonné de reprendre 
l'exercice du cheval. Puis, Elle a chargé O'Méara dp 
répéter à Hudson Lowe qu'il justifie l'opinion que 
Sa Majesté avait de lui, qu'il a parlé de raccommode- 
ment pour laisser partir la frégate l'Oron^^*, qu'il est 
ridicule que nous ne puissions pas aller dans la vallée 
puisque cela lui est possible, à lui, et que nous 

1. Le vaisseau anglais qui ramena du Zulaland le corps du prince Impérial 
portait ce nom Oronte. 

SAINTE-IIÉLiÎNE. — T. I. 38 



446 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

avions tous signé les mêmes restrictions. Le gou- 
verneur est donc un homme sans foi. L'Empereur 
joue aux échecs, mais se sent fatigué et se couche à 
10 heures 1/2. 

3i janvier. — A 2 heures, l'Empereur me fait appe- 
ler au billard, puis va dormir une heure. L'amiral, sa 
femme et le capitaine Menler du Newcastle vont chez 
Bertrand, puis Sa Majesté les reçoit successiven^ent. 
Je me tiens au billard avec Montholon et le capitaine, 
je parle marine, Indes, etc. Celui-ci a Tair de s'impa- 
tienter de rester si longtemps sans pénétrer chez 
l'Empereur, qui finit par sortir du salon et lui parle 
quelques moments. Je reste ensuite avec Sa Majesté 
qui appelle Bertrand et lui demande s'il a trouvé sa 
conversation intéressante : « Que trop! J'aurais bien 
bien voulu avaler les trois quarts de ce que Votre 
Majesté a dit à l'amiral, ce sont d'excellents conseils 
pour l'Angleterre. Votre Majesté a trop parlé. » 

L'Empereur veut ensuite savoir si je considère 
l'amiral comme un honnête homme. Oui, certes. 

Nous allons, Sa Majesté, le grand maréchal et moi, 
voir M™** Bertrand; nous rentrons à 7 heures au salon, 
échecs, tristesse, malaise, dîner. Ensuite, l'Empereur 
s'écrie : « Voyons/ une partie avec i/"® de Montholon, 
ensuite une avec Gourgaud. » Il s'ennuie, ne finit pas 
sa première partie et se couche à 9 heures 1/4. 

jer f^r^^rier. — Sa Majesté me demande pour travail- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 447 

ler, à 3 heures; je l'attends au billard, Elle vient par- 
tager une orange avec moi, est maussade, me dicte sur 
Copenhague, me fait lire des choses officielles, s'en- 
dort, me prie de tout préparer pour que le chapitre soit 
fini demain. J'objecte qu'il y a trop de besogne, mais 
que tout sera terminé après-demain. L'Empereur joue 
avec moi aux échecs, et avoue qu'il s'est endormi. 
Dîner. On a apporté pendant le repas le plan de 
finance de Laffitte. Sa Majesté ne l'a pas lu et nous 
prie de le lui traduire. Conversation sur les premières 
années de service dans l'artillerie. 

(( fai logé chez le père de Marmont. C'était un bien 
brave homme ! Il serait mort de chagrin s il eût été 
vivant lors de la trahison de son fils. » 

Marmont est bien malheureux parce que c'est un 
homme de sentiments élevés. Il s'est trompé et a cru 
sauver son pays en se dévouant : il faut qu'il ait eu 
une absence. J'avoue que je l'aime et qu'il me fait 
peine, car bien d'autres sont plus mauvais que lui et 
n'ont pas la honte qu'il éprouve. 

« C^est un acccès de folie/ » Sa Majesté semble 
éprouver pour lui le même sentiment que moi et 
ajoute : « Sa vanité l'a perdu.... Et Talleyrand ?.... 
Vaubois n'a pas bien défendu Malte. Brocquart, qui a été 
tué en Russie j est le seul qui se soit bien conduit. Conver- 
sation sur Marmont, Vaubois, etc. Coucher à 10 heu- 
res. Le grand Bernard * veut s'en aller. 

1. Domestique- chez Bertrand. 



448 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Dimanche^ 2 février. — Le matin, j'ai vu le grand 
Bernard qui allait chez Poppleton demander à parler 
au gouverneur pour en obtenir la [permission de re- 
tourner chez lui. Je le prêche, lui démontre que c'est 
de l'ingratitude. Tout le monde le blâmera, il n'a 
aucune raison de s'en aller, il est bien avec sa femme 
et son fils ; en outre ce serait de la cruauté que d'en- 
lever à M™^ Bertrand qui n'est pas encore relevée 
de couches, sa femme de chambre. Gela peut faire 
passer son lait, tuer son enfant. Il ne peut ignorer les 
fohes qu'elle a commises pour l'enfant qu'elle a 
perdu à l'Ile d'Elbe. Si elle ne pouvait pas élever 
celui-ci, elle mourrait, ou deviendrait folle, et le grand 
maréchal serait l'homme le plus malheureux. Je le 
conjure d'attendre encore quelques mois avant de 
s'en aller. Je le convertis et il retourne chez le grand 
maréchal. 

Il y a eu hier et avant-hier de grandes conférences 
à Hut'sgale entre Hudson Lowe et O'Méara. Rien n'en 
a transpiré! A 7 heures, je vois Sa Majesté dans le bil- 
lard : Elle est occupée à lire le projet d'emprunt de 
Laffitte, a peine à le comprendre, mais enfin le saisit. 
Elle le compare à celui qu'Elle a fait Elle-même en 
1815 et le trouve onéreux et dangereux. 

« Les étrangers s'en mêleront ^plusieurs coquins comme 
Caslelreaghj Metternich, Talleyrand.^ achèteront des ins- 
criptions et comme leur gain sera d'autant plus grand 
que les rentes seront basses^ ils inventeront des combinai- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 449 

sons pour les faire tomber. Cela peut exciter des guerres 
et même la guerre civile. On voit bien que c'est le plan 
iVun banquier^ il prête par trop à V agiotage. » Dîner. 
Conversation sur l'emprunt; Sa Majesté s'en montre 
très préoccupée. Je lui fais observer que le gouver- 
nement actuel ne pouvait agir comme le sien. Lui, a 
vendu des rentes qui existaient déjà, au lieu que les 
Bourbons seraient obligés de les créer et sept cents 
millions d'emprunt feraient tomber la rente à zéro. 
Coucher à 10 heures. 

Lundis 3. — L'Empereur m'envoie chercher un 
livre d'algèbre pour établir un calcul d'annuités; je 
lui montre les progressions. Sa Majesté les applique à 
l'emprunt. Elle me dicte une note intéressante con- 
tenant son. opinion sur cette opération. Elle y traite 
la question d'État et la question de commerce; cet 
emprunt est fondé sur des bases mobiles, cela ne doit 
pas être. Pour un emprunt semblable, l'État et les 
particuliers doivent savoir positivement à quoi ils 
s'engagent. Cet emprunt est si onéreux à la France 
que le gouvernement ne tiendra pas sa parole, car il 
peut bouleverser tout le pays. 

Le matin, Montholonm'a apporté 1510 francs qui, dit- 
il, complètent mes appointements jusqu'au l^*" février, 
à raison de 500 francs par mois. Je réponds que je ne 
saurais recevoir un semblable salaire; je ne prends 
cette somme que pour payer les dettes que j'ai 

38. 



45y GÉNÉRAL BARON COURGAUD 

contractées ici, mais une fois mes dettes payées, je 
ne veux rien; j'aime mieux être tout à fait ici à mes 
frais. Je lui rends les cinquante louis que je lui devais 
et il me demande un reçu de la somme qu'il me 
donne. Les Montholon ont l'air de vouloir se rappro- 
cher. 

A sept heures, Sa Majesté me demande au salon, 
joue avec Montholon, puis avec moi, plaisante sur ce 
que l'on dit que VAdolphus a péri. « Pauvre Gourgaud 
qui a perdu cinq à six lettres de sa mère! w Dîner. 

On fonde partout des couvents en France. L'Empe- 
reur avait l'intention de créer quatre couvents sur 
quatre points de la France ; on n'y aurait reçu que des 
hommes âgés de plus de cinquante ans, ayant des 
motifs graves pour chercher la retraite, ou ayant 
éprouvé de grands malheurs. 

Les prêtres devraient pouvoir se marier, parce qu'il 
est difficile de se passer de femmes.... J'interromps en 
m'écriant : « Ils n'ont qu'à venir à Longwood, ils s'en 
passeraient bien. » 

Sa Majesté reprend : « Je crois que je n'aurais nulle 
envie de me confesser à un prêtre qui, ensuite, irait tout 
raconter à sa femme. Jadis les curés avaient tous des 
servantes et des nièces; au concile de Constance, les 
vieux opinaient pour le mariage, et les jeunes^ à cause 
de leur ambition, étaient contre cette institution. 

Recevoir tout le monde, dans les couvents est une 
absurdité. Avant la Révolution, fai vu des moines, qui 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 451 

n'auraient dû être que de simples laboureurs , vivre 
grassement dans l'oisiveté. Je pense que trois ou quatre 
couvents comme ceux que je proposais d'établir seraient 
des plus utiles. On ne peut pas créer de semblables réu- 
nions d'hommes ou de femmes^ si ce n'est par religion : 
cela seul sanctifie tout. 

Le meilleur et le plus instruit homme d'Église que 
faie connu était l'évêque de Nantes, Il avait été habitué 
aux chicanes des philosophes^ aussi, il ne défendait pas 
les ouvrages extérieurs, mais était inattaquable dans ses 
derniers retranchements. Tout en ayant un grand res- 
pect pour le Pape, il luttait contre lui; il culbutait tous 
les autres cardinaux. Il me disait, au sujet des indul- 
gences : (( Que voulez-vous, les Papes sont des hommes ! » 
C'était un excellent confesseur pour Marie-Louise, il lui 
donnait de bons conseils et la dirigeait bien, expliquait 
comment je pouvais faire gras les jours maigres, et quand 
je poussais à bout V Impératrice, elle me racontait tout ce 
qui se passait entre eux. Fèsch, lui, aurait dit : « S'il fait 
gras, jetez-lui votre assiette à la tête. » Aussi Fesch, 
comme Vévêque de Troyes, m'aurait rendu plutôt turc que 
chrétien et si j'avais eu à me convertir, je crois que 
Vévêque de Nantes est le seul homme qui aurait pu y 
réussir; mais je connais trop V histoire et ai, moi-même, 
issez manié les religions pour cela. Il y a des hommes 
Vun grand mérite qui ont cru : Newton, Leibnitê 
croyaient fermement; l'évêque de Nantes croyait aussi. 
C'est un saint homme : à sa mort, il m'écrivit une belle 

■ 



452 GÉNÉRAL BARON GOURCAUD 

lettre et m'envoya son anneau par une dame qui était 
son amie depuis longtemps. De semblables prêtres sont 
bien utiles dans un pays, dans une famille. Au conseil 
d'État, où il y avait bien des incrédules ., il demandait 
souve7it la parole pour leur répondre et les forçait de 
convenir qu'il avait raison. C'est lui qui me conseilla 
d'autoriser la prêtinse avant vingt et un ans : « Ou vous 
voulez des prêtres, ou vous* n'en voulez pas. Il faut 
les prendre jeunes, sans quoi vous n'en aurez pas. 
Les séminaires ne se recrutent pas sans cela. » 

L'Empereur nous dit ensuite qu'après Waterloo, 
bien des gens auraient pu faire leur fortune en ven- 
dant des rentes comme les dotations du Sénat : « Le 
duché de Guastalla était inscrit pour 400000 francs de 
rentes. Si on me l'avait proposé, je l'aurais fait, mais je 
n'y ai pas pensé. » 

Sa Majesté lit Rhadamiste, est maussade; je suis 
triste, les Montholon silencieux. Avecpeiiie, on atteint 
dix heures moins un quart. 

Mardi, 4. — Il y a quelques jours, sur la demande de 
Sa Majesté, M. Balcombe a envoyé une vache et son 
veau. On les a conduits à l'écurie sans m'en prévenir, 
en arguant de l'ordre de Sa Majesté. Apres bien des 
peines, la vache fut placée, mais, le soir, elle rompit 
ses liens et se sauva. Deux jours après, on la ramena, 
elle fut replacée à l'écurie. M. de Montholon annonça 
qu'on devait la nourrir aux dépens des chevaux, que 



i 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 453 

c'était la volonté de l'Empereur; mais soit hasard, soit 
que les palefreniers n'eussent pas envie de soigner 
cette vache, le soir, on trouva les liens rompus et la 
bête échappée. ' 

Le lendemain j'en avisai M. de Montholon, c'était 
hier. Aujourd'hui au matin, ce dernier a peint la chose 
sous de telles couleurs à l'Empereur qu'il s'est mis 
fort en colère, a fait demander Archambault, et comme 
il tardait à venir, lui a fait dire par Noverraz et Ali 
que si la vache n'était pas replacée à Técurie, il en 
retiendrait le prix sur ses gages et qu'il tuerait les 
poules, chèvres et chevreaux qui étaient à la maison. • 

L'Empereur veut faire une suppression au valet de 
chambre et nous savons tous qu'il a beaucoup d'argent. 
M. Fowler* devait remettre les fonds à Bertrand, mais 
M. de Montholon les a fait porter chez lui et distribuer 
par Marchand. Il est bien humiliant d'être ainsi traité ! 

Je monte à cheval, rencontre Binghametsa femme, 
qui vont rendre visite à M™° Bertrand, Fitz Gérald, 
encore malade de sa chute, Ferzen, qui n'ose plus 
venir depuis les changements. Rentré à sept heures, 
je lis; Bertrand vient chez moi; l'Empereur est très 
en colère, a beaucoup parlé de la vache; il me recom- 
mande de n'en pas souffler mot, car Sa Majesté est 
encore fâchée sui' un autre sujet. Il croit même qu'EUe 
dînera chez Elle. 

Je promets à Bertrand de n'en rien dire, je ne me 

1. Agent de la maison Balcombe et pourvoyeur en moutons de Longwood, 



I 



454 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

mêle pas des affaires de vache; il m'est tout à fait 
indifférent qu'il y ait à Longwood une vache de plus 
' ou de moins. J'endurerai ceci comme le reste. 

A sept heures et demie, on m'avertit que l'Empereur 
est au salon, j'y vais; il est seul et paraît de mauvaise 
humeur. Il lit le voyage d'Aly-Bey, me demande le 
temps qu'il fait, et au dîner, demande à Archambault : 
« Eh bien/ tu laisses échapper ma vache? Si on la perdj 
tu la paieras, polisson ! » Archambault assure qu'il l'a 
rattrapée au bout du parc, qu'elle a cassé deux fois 
des cordes, qu'elle ne donne pas de lait. Je ne souffle 
mot de tout le repas, où Sa Majesté déclare qu'Aly-Bey 
était un agent du prince de la Paix. 

Ensuite, l'Empereur reprend l'ouvrage, le lit tout 
bas et déclare que la religion de Mahomet est la plus 
belle. En Egypte, les scheicks l'embarrassaient beau- 
coup, en lui demandant ce que c'était que le fils de 
Dieu. Nous avions donc trois dieux, nous étions donc 
païens ! 

Sa Majesté, de très mauvaise humeur, concentrée, 
se retire à dix heures et demie en grommelant : « Mos- 
kowaj cinq cent mille hommes. » 

Mercredi, 5 février. — Sa Majesté me fait avertir de 
ne pas sortir, me demande à une heure et me démon- 
tre que les puissances commencent à voir quels étaient 
les avantages du système continental. A cinq heures. 
Elle fait demander Bertrand, regarde plusieurs fois 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 4S5 

par la fenêtre s'il vient. Enfin, Elle le voit et me dit 
d'emporter mes papiers. 

Bertrand entre, ilaTair très froid : « Eh bien, Mon^ 
sieur le grand maréchal^ qu'y a-t-il de neuf? » Je me 
retire et vais chez M™^ Bertrand, où j'apprends que son 
mari a déclaré hier à Sa Majesté qu'il n'était pas fait 
pour demander de l'argent à un valet, sur quoi l'Em- 
pereur s'est fâché. 

Vers le soir, je rencontre Wygniard seul et lui 
demande pourquoi il ne veut pas m'envoyer mes meu- 
bles : il va chercher de très mauvaises raisons. Je lui 
répète que si c'est lui et non le gouvernement anglais 
qui donne les meubles, je n'ai rien à objecter, mais je 
trouve injuste que M. de Montholon ait tout et moi 
rien. Je le presse, il se débande. M. de Montholon a 
dit à Darling que Fintention de l'Empereur était que 
ses sept chambres fussent meublées, que moi, Gour- 
gaud, j'avais le meilleur lit de la maison, et tant de 
meubles que j'avais été obligé d'en céder à Poppleton, 
O'Méara, Bertrand.... Je réponds à cela que c'est une 
perfidie, que je vais dresser un procès-verbal de mon 
logement et de mes meubles, je me fâche. Wygniard 
me déclare que je suis bien malheureux que Sa Majesté 
se serve pour ses commissions d'un homme comme 
M. de Montholon, il promet de m'envoyer un lit et des 
chaises. Rentré à Longwood, je trouve l'Empereur 
jouant au salon avec le grand maréchal, il me demande 
qui j'ai vu. Je lui réponds que je suis bien heureux; 



456 GÉNÉRAL BARON GOURCAUD 

j'avais préparé une lettre pour M. Wygniard, au sujet 
de mes meubles, que j'allais la lui envoyer, mais que 
je viens de le rencontrer, et il m'a avoué des choses 
fort singulières. Ce n'est certes pas sa faute si je n'ai 
pas obtenu satisfaction. Sa Majesté voit que je m'anime 
et change de conversation. M""^ de Montholon rougit, 
et, après Bertrand, son mari fait une partie d'échecs. 
Je suis triste, l'Empereur s'en aperçoit. M'^Me Monlho- 
lon fait la piquée de ce que Sa Majesté ne la demande 
plus autant; elle raconte qu'elle a eu mal à la tête 
toute la journée et paraît au moment de pleurer : 
« Mais aussi ^ pourquoi ne faites-vous pas accorder le 
piano? » Après avoir fini avec Montholon, Sa Majesté 
s'adresse à moi : « Allons^ vous êtes de mauvaise humeur^ 
jouons ensemble. » Dîner, lecture à!Esther^ coucher à 
dix heures et demie. 

Jeudis 6. — Je vois Bertrand ; sa femme est malade de 
coliques. L'Empereur espère que la dépense de 300000 
à 400000 francs, que nous occasionnons au gouverne- 
ment britannique peut nous faire partir d'ici ; le grand 
maréchal n'y croit pas et cependant voici deux ans que 
les Bourbons régnent. M"^ Bertrand compte s'en aller 
bientôt, M"* Lowe lui fait visite. Son mari l'accompa- 
gne et il a une longue conférence g»vec O'Méara. 

Me promenant achevai, je rencontre le fermier, qui 
prétend que bientôt npus irons rejoindre les indépen- 
dants d'Amérique. Le soir, je reporte ces paroles à 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 457 

l'Empereur qui s'écrie: « Ah f voilà que cela perce. » Et 
nous disons tous : « Qu'importe où on nous enverra, 
nous serons bien contents de nous en aller! » Dîner, 
conversation sur la vache, le veau, le lait. Après dîner, 
nous nous entretenons sur la langue française. L'Empe- 
reur a lu les grammaires de Wailly, de Restent et trouve 
que là dedans il n'y a pas d'ordre, ni de méthode. Il se 
repent de n'avoir pas fait faire par les savants une 
réforme dans la grammaire pour diminuer les excep- 
tions. Pourquoi ne pas admettre que naval fait navaux 
au pluriel? Sa Majesté assure que lorsque deux sub- 
stantifs s'accordent avec un adjectif, celui-ci prend le 
.genre du dernier. Moi je prétends que non et je cite : 
« un homme et une femme bonne » on doit dire « un 
homme et une femme bons ». L'Empereur s'impatiente, 
trouve que M""^ de Sévigné a eu raison dé dire : « Je 
la suis. » Il travaille ces matières et ajoute : « La lan- 
gue française n'est pas une langue faite, f aurais bien 
dû la fixer. » 

W^ Lowe est, paraît-il, une bonne femme. Il faut 
-que M""^ de Montholon aille lui rendre sa visite. Elle 
est meilleure que son mari, celui-là mourrait que cela 
ne ferait pas de changement. On dit que M""^ Wilks 
est bien malade, et l'Empereur dit : « Elle aurait mieux 
fait d'épouser Gourgaud. Elle aurait été plus heureuse 
en faisant son bonheur. N'est-ce pas Gourgaud? — Oui, 
Sire, certainement. » 

Vendredi y 7. — Sa Majesté ne m'a pas demandé hier 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 39 



458 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

et ne me demande pas aujourd'hui. M°' Bertrand 
espère que nous ne resterons pas longtemps ici. elle 
n'y peut plus tenir, s'en ira en France, mais souffre 
trop d'être ainsi en prison. Son mari m'assure que je 
peinerais l'Empereur en allant, ainsi que je l'ai dit, 
chez le gouverneur réclamer pour mes meubles et 
mon logement. Je suis triste, travaille et ne sors pas. 
A sept heures et demie, l'Empereur me demande au 
salon et remarque ma tristesse. Il veut savoir pour- 
quoi je ne suis pas sorti. C'est que je suis las d'être 
ainsi suivi par des soldats. Il s'enquiert de son cheval. 
Depuis plusieurs jours je ne l'ai pas vu et le maréchal- 
ferrant me tourmente pour trois louis qu'on lui doit. 
L'Empereur ne répond rien. 

Après dîner, Sa Majesté nous assure qu'elle vivrait 
très bien en France pour 12 francs par jour, dîner à 
30 sols, fréquenter les cabinets littéraires, les biblio- 
thèques, aller au parterre au spectacle; un louis par 
mois pour une chambre : « Eh mais / il me faudrait 
un domestique, fen ai trop l'habitude, je ne sais pas 
m' habiller moi-même. Je m'amuserais beaucoup, en fré- 
quentant tout au plus des personnes de ma fortune. Eh! 
mon Dieu, tous les hommes ont la même dose de bon- 
heur. Certes, je n'étais pas né pour devenir ce que je 
suis. Eh bien! j'aurais été aussi heureux M. Bonaparte 
que l'empereur Napoléon. Les ouvriers sont aussi heureux 
que les autres, tout est relatif. Je n'ai jamais éprouvé 
le plaisir de la bonne chère, parce que j'ai toujours été 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 459 

bien servi, mais le petit particulier , qui ne dme pas si 
bien que moi, est aussi heureux que moi, et il est plus 
heureux quand il met un bon pot-au-feu ou une oie. 
Certainement, cette vie-là serait plus heureuse que celle 
que nous menons à Sainte- Hélène. 

f approuve fort cet homme qui, dans Gilles, met 
tout son argent dans un coffre et en dépense chaque jour 
une partie. Oui, avec un louis par jour, on doit être 
très heureux. Une s'agit que de savoir borner ses désirs. » 

Sa Majesté ajoute qu'après son départ d'Italie, Elle 
n'avait été dîner que chez les Directeurs, les minis- 
tres, à l'exception de chez Prony, chez qui Elle a 
dîné une fois avec Laplace. 

(( Eh bien! ces gens-là étaient heureux. Ils formaient 
entre eux une société de savants dont le plus riche avait 
à peine 1200 livres de rentes. 

Par exemple, si je pouvais me déguiser bien inco- 
gnito, je voyagerais en Fro/nce avec trois voitures atte- 
' lées chacune de six chevaux et avec quelques chevaux de 
mai7is. Tirais ainsi à petites journées, avec trois ou 
quatre amis et trois ou quatre femmes, m'arrêtant par- 
tout où je voudrais, visitant tout, causant avec les fer- 
miers, les laboureurs; cultiver la terre est le vrai état 
de V homme, f aurais des lettres de recommandations 
pour les principaux endroits. .. f aurais dû me mettre, 
étant Empereur, à parcourir ainsi la France, mais avec 
400 ou 500 chevaux et une partie de ma garde et 
erwoyant en avant un fourgon pour préparer partout 



460 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

la chambre du souverain. De la sorte ^ f aurais fait beau- 
coup de bien aux autres et rnen serais fait à moi-même. 
Rester quelques jours dans un lieu m'aurait suffi pour 
me faire aimer de tous les habitants. Si f avais été en 
Amérique, f aurais beaucoup voyagé avec trois ou quatre 
voitures et quelques amis. Si je vais jamais en Angle- 
terre, je la parcourrai comme cela; seulement il faudra 
nous résoudre à admettre un Anglais dans notre compa- 
gnie. Cette manière de voyager est digne. Il serait drôle 
d'arriver ainsi à Parme incognito et de surprendre V Im- 
pératrice à la messe! J'aurai toujours assez d'argent 
pour mener ce train-là^ et puis, d'ailleurs, comme je 
vous l'ai dit, avec un louis par jour, j'aurais assez pour 
vivre. Je me ferais des habitudes en conséquence. Il y a 
un moment où V homme est blasé sur tout; plus ou 
moins de richesse ne font rien à son bonheur^ pourvu 
qu'il ait un honnête nécessaire. Le prince Louis a 
200 000 livres de rentes, eh bien, en aumônes, en cha- 
rités, il en dépense plus de 150000. Ne croyez-vous pas 
que ce soit là une belle existence? Je le répète, l'argent, 
les honneurs, ne font pas le bonheur. 

La vie que je mène ici, si je n'étais pas esclave et 
que ce fût en Europe, me conviendrait très bien. J'ai- 
merais vivre à la campagne, voir valoir la terre, car je 
ne saurais pas assez entrer dans les détails pour la faire 
valoir moi-même. C'est la plus belle existence : un mou- 
ton malade fournit un sujet de conversation. On est 
heureux aussi à Paris, dans une société de personnes 



JOURNAL INI^DIT DE SAINTE-HÉLÈNE 461 

d'un rang pas plus élevé que le sien. On paye son écot 
671 conversation comme les autres. On acquiert de la con- 
sidération par son esprit. Je suis sûr que dans la classe 
moyenne, les notaires, etc., il y a plus de bonheur réel 
que dans les classes plus élevées. 

A nie d'Elbe.j avec de V argent, ayant une grande 
réception, vivant au milieu des savants de VEurope 
dont f aurais formé le centre, f aurais été très heureux, 
f aurais fait bâtir un palais pour loger les personnes qui 
seraie7it venues me visiter, fy aurais mené la vie de 
château, entouré de gens de mérite.... » 

Sa Majesté parle ensuite de femmes, d'enfants ; passé 
l'âge de trois ou quatre ans, Elle n'aime plus les 
enfants. Chaque ménage doit en avoir six; il en meurt 
trois et des trois qui restent, deux sont là pour rem- 
placer le père et la mère, le troisième pour parer aux 
accidents. 

De tout ce que l'on a dit de 24 francs par jour, c'est 
pour le budget d'un garçon, car, quand on est marié, 
c'est différent. Les enfants coûtent cher, quoique l'édu 
cation d'un jeune homme ne revienne qu'à 1000 francs 
par an. 

On pourrait aussi passer le carnaval à Venise. 

Coucher à 10 heures. 

Samedi, 8. — A midi, Sa Majesté me fait appeler au 
billard; Elle a l'air en colère et s'informe pourquoi je 
lui ai fait affront hier, en lui demandant de quoi payer 

39. 



462 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

le maréchal ferrant, je n'avais qu'à lui dire qu'il n'y 
avait plus d'argent pour l'écurie ; Elle était persuadée 
qu'il y en avait encore. A cela, je réponds que ne 
voyant pas souvent l'Empereur, j'avais chargé 
Bertrand, au moins dix fois, de le lui dire; je lui ai 
même envoyé le maréchal ferrant. Quant à M. de 
Montholon, je n'ai et n'aurai plus aucun rapport avec 
lui : je suis bien malheureux, puisque tout ce que je 
fais déplaît à l'Empereur. 

Sa Majesté m'ordonne de dresser un budget de 
dépense pour l'écurie, avec le compte de l'argent 
reçu, etc. Elle me fera appeler plus tard. 

On me raconte que la vache a produit une bouteille 
de lait et qu'elle va en fournir une seconde; No- 
verraz en fera du beurre. A 9 heures, nous sommes 
avertis que l'Empereur, indisposé après s'être baigné, 
dîne chez lui. Je mange dans ma chambre. 



Dimanche^ 9. — Deux bâtiments touchent à l'île, 
mais ils viennent de l'Inde. L'Empereur est toujours 
indisposé. 

Joséphine * a dit en pleine table de service que 
M™® Bertrand n'aurait plus de lait et perdrait son en- 
fant comme l'autre. Le bruit court que Montholon, 
Joséphine et Noverraz ont la gale. 

L'Empereur a parlé avec bienveillance de ma triste 
position à Bertrand qui lui a certifié qu'à 8 heures du 

1. Cuisinière de Bertrand. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 463 

soir, bien souvent, je n'ai pas encore dit un mot! 
Patience. C'est un bien excellent homme que le grand 
maréchal. ' [ 

Sa Majesté dîne chez elle, triste et absorbée; Ber- 
trand m'emmène dîner. 

Lundi, 10. — Beaucoup d'ennui. Je fais le tour du 
parc, malgré la chaleur. Balcombe a déjeuné chez 
jyjine Bertrand qui s'ennuie et me raconte que M. de 
Montholon, le jour où il est allé en ville, a beaucoup 
dépensé. Où trouve-t-il l'argent? Il faut qu'il en fasse 
demander par Marchand à l'Empereur, qui, comme je 
l'ai toujours entendu dire à l'impératrice Joséphine, 
ne cède qu'à une ^eule chose : à l'importunité. Pen- 
dant cette course en ville, Montholon a fait une scène 
publique au marchand Salomon* sur ce qu'il avait 
envoyé divers effets de femme à M"® Bertrand, disant 
que M"^ de Montholon devait en recevoir avant la 
femme du grand maréchal. M. de Montholon en a 
informé l'amiral, toute la ville en est instruite. 

A 6 heures, je monte à cheval, rencontre miss Mason 
et rentre dans ma chambre. A 8 heures, on me pré- 
vient que le dîner est servi : j'y vais. Sa Majesté tra- 
vaillait avec Bertrand; en rentrant au salon. Elle dit à 
M""^ de Montholon : « Eh! madame, vous faites la bou- 
deuse/ » et à moi : «: Bonjour, Gourgaud. » 

A table, l'Empereur, que nous sommes tristes de 



i 



i. Juif, propriétaire du bazar de James-Towa. 



464 GÉiNÉUAL BAUON GOURGAUD 

n'avoir pas vu depuis deux jours, fait des frais d'ama- 
bilité. Il me fait observer qu'il m'a fait demander le 
matin, mais que j'étais ab'sent. Je réponds que je ne 
suis sorti de ma prison qu'une demi-heure et qu'on 
ne m'en a rien dit. 

On parle du siège de Toulon. Si les Français avaient 
été maîtres de la mer, comme les Anglais, ils leur 
auraient donné bien de la tablature. Qui empêchait 
les Anglais d'avoir 5 à 6000 hommes prêts à débar- 
quer, et de s'emparer de Nice, quand l'armée fran- 
çaise marcherait en avant et de lever des contri- 
butions jusqu'à Bordeaux? 

Je lui fais remarquer qu'ils n'ont pas même réussi 
sur Anvers, et que, d'ailleurs, ils ne voulaient pas, 
pour quelques contributions, indisposer contre eux 
les habitants des côtes. Gela n'aurait pas amené un 
grand résultat, et souvent le débarquement aurait 
été difficile. 

Sa Majesté croit qu'en pareille circonstance les sol-j 
dats sont moins braves que d'habitude et approuva 
les raisons que je donne pour excuser les Anglai^ 
d'avoir ménagé les côtes de France. 

Lors du siège de Toulon, pour venger la mort d( 
Bassville, on voulait envoyer dans le golfe de Piora 
bino une escadre qui aurait débarqué 10000 homm( 
pour s'emparer de Rome. Bonaparte s'était opposé m 
projet, en démontrant que le roi de Naples réunissai 
60 000 hommes à deux pas de là, qu'on n'avait pas d< 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 465 

cavalerie, et que le meilleur point de débarquement 
était le mont Argentario pour s'établir à Orbitello \ Il 
demanda: « Comment vengerez-vous Bassvilk? Le Pape, 
les cardmaux se seront sauvés; si vous pillez ou violez, 
vous effrayerez les partisans que nous avons dans ces 
pays. Ensuite, les hommes sont des hommes, et une 
population de 200000 âmes n'est pas à dédaigner. » 
Malgré cela, Letourneur, représentant du peuple, pous- 
sait; il voulait aller à Rome, ses collègues brûlaient 
de Ty suivre ! 

« Le vieux Thénard, aristocrate enragé, mais plus peu- 
reux encore, s adressait aux rc^ résentants et les excitait 
à cette expédition, croyant bien qu'elle ne réussirait pas. 
Je ne pus m'y opposer quen demaulant aux marins 
s ils aimaient mieux se battre contr. les Anglais avec ou 
sans le convoi. Ils dirent tous : « Sa.ns le convoi. » — 
Eh bien, alors battez-les et ensuite quand vous serez 
maîtres de la mer vous viendrez prendre le convoi des 
troupes. » Ce conseil l'emporta, mais l'escadre des 
quinze vaisseaux français fut repoussée par les Anglais 
et r expédition ne put avoir lieu. 

Maignet, représentant du peuple à Marseille m'avait 
demandé un plan pour mettre l'arsenal à l'abri d'un 
coup de main et je dessinai un projet de mur crénelé. 
Mais bientôt, survint une dénonciation contre la corn- 



I, Le port le plus près de Monte Argentario était San Stcfano qui se dresse 
s V une péninsule, en face d'Orlobello. -- Quant à Orbitello, ce village est 
situe tout près de Monte Argentario. 



466 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

mission d'artillerie de Marseille, qui voulait, dit-on, 
construire une bastille contre les patriotes. Un décret de 
la Convention la somma de paraître à sa barre, Sugny, 
qui commandait à Marseille, vint m'avertir que cest 
moi qui étais en cause et que c'était à moi à partir. Je 
lui répondis que le décret concernait le commandant 
d'artillerie de Marseille et non pas moi; il devait donc 
se rendre à Paris et affirmer que le dessin n'était pas de 
lui; c'est ce quil fit. Un autre décret fut rendu contre 
moi, mais Robespierre jeune écrivit en ma faveur à son 
frère et on me laissa tranquille. 

Barras, gentilhomme provençal, s était fait connaître 
par sa forte voix dans les discussions; il ne prononçait 
quune ou deux phrases, mais elles éclataient comme 
des coups de tonnerre. Il avait toutes les habitudes d'un 
maître d'armes, crâne et fanfaron : il était précieux 
dans un mouvement populaire. Au 13 Vendémiaire, 
cependant, feus toutes les peines du monde à lui arra- 
cher V ordre de tirer sur les émeutiers, et je tenais beau- 
coup à avoir cet ordre. 

Barras était de la plus grande immoralité, débauché, 
déhonté. Il volait ouvertement. Je croirais volontiers 
qu'il avait, ainsi qu'on le lui a reproché, le vice des 
hommes. Il était le seul du Directoire qui possédât des 
manières distinguées, qui sût recevoir et traiter. Il 
avait adopté la manière de ne rien discuter, de ne mon- 
trer aucune opinion, de sorte qu'ensuite il pouvait 
critiquer tout ce que ses collègues faisaient. Il avait une 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 467 

certaine finesse révolutionnaire, ne faisant connaître 
son opinion qu après V événement. Il était extrêmement 
faux^ serrant la main à des gens qu'il aurait volontiers 
poignardés. Il parait que cette fausseté est bien utile 
dans les factions. Il était très ignorant et ne connaissait 
dans Vhistoire que le nom de Brutus qu'il entendait 
retentir à la Convention. Il m'avait toujours témoigné 
de V amitié j quoique, pour se défaire de moi^ il m'eût 
fait partir pour V Egypte. 

Fréron était bien différent, c'était un homme des plus 
audacieux. Au 13 Vendémiaire, c'est lui qui avait été 
cause du désarmement des faubourgs. En prairial, il 
osa me proposer d'aller à la section des Quinze- Vingts, 
me chercher des braves. Je cherchai à Ven dissuader, en 
V assurant que le faubourg Saint- Antoine le massacrerait. 
Il y fut pourtant, et me ramena deux cents hommes. 
C'est là de la vraie bravoure. 

Quand j'étais à la tête de V armée d'Italie, le Directoire 
y envoya deux faiseurs d'affaires, Flachat et * 
Ils vinrent me trouver, et pendant que je marchais sur 
Léoben, on m'apprit qu'ils s'étaient fait remettre une 
contribution de 6 millions, que j'avais imposée. Aussi^ 
tôt, je mis à l'ordre que deux hommes, munis de fausses 
lettres du Directoire, avaient enlevé 6 millions destinée 
à la solde, et je prescrivis de les faire arrêter et traduira 
devant une commission militaire. Ils étaient déjà 
partis. Arrivés à Paris, comme ils apportaient beaucoup 

1 Le second nom n'est pas donné dans le manuscrit. 



b 



468 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

de diamants^ ils avaient été bien traités par Barras et 
avaient diné chez lui. Lorsque mon ordre du jour fut 
connu au Luxembourg, La Réveillière , qui était un très 
honnête homme j décida le Directoire à les faire arrêter^ 
Usant que l'honneur de ses membres était compromis. 

A Rastadtj Merlin et Jean de Bry n avaient que 
cinquante mille francs, et à peine s ils pouvaient vivre. 
Lorsque fy arrivai, le grand duc me fit donner le meilleur 
appartement, quoique Metternich le réclamât comme 
réprésentant de VEmpereur. Chevaux, voitures, tout 
était à ma disposition. Je distribuai des présents, car 
f avais apporté beaucoup d'argent d'Italie. Les deux 
pauvres représentants, étaient tout ébahis de ce que f en 
avais tant, alors queux étaient si à court. Le grand duc 
m'avait distingué; c'est peut-être à cause de cela que je 
l'ai, depuis, si bien traité. Je compris vite que je ne 
pourrais voir à la fois les princes et les représentants du 
peuple et je m'en fus, laissant aux deux pauvres pléni- 
potentiaires la plus grande part de mes débris, ce dont 
ils furent enchantés. 

La femme de Merlin était tout ce qu'il y avait de plus 
bourgeoise; lorsque je dinai chez le Directeur, elle ne me 
parla que de ses assiettes, appelant son mari « chou- 
chou, goguet ». C'était une vraie Madame Angot. Barras 
était le seul qui recevait bien; on voyait bien qu'il avait 
été élevé à un train de quatre-vingt mille livres de rentes. 
Peu après mon retour d'Egypte, il m'invita à dîner en 
petit particulier, nous n'étions que quatre : le duc de 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 469 



LauraguaiSj qui était là comme un bouffon^ une es} 
de préfet du palais et moi. Au milieu du repas. Barras 
me dit : « La République va mal, je suis vieux, je 
ne suis plus bon a rien, je veux me retirer des 
affaires. vous, général, vous êtes heureux de 
n'y Être pas. Votre lot, c'est le militaire. Vous 

ALLEZ vous METTRE A LA TÊTE DE l'arMÉE dItALIE 
ET RÉPARER NOS REVERS. La RÉPUBLIQUE EST EN SI 
MAUVAIS ÉTAT Qu'iL N*Y A Qu'UN PRÉSIDENT QUI 
PUISSE LA SAUVER, ET JE NE VOIS QUE LE GÉNÉRAL 
HÉDOUVILLE qui PUISSE NOUS CONVENIR. Qu'eN PEN- 
SEZ-VOUS? » 

Je lui répondis d'un air qui lui fit bien comprendre 
que je n étais pas sa dupe. Il baissa les yeux, balbutia 
ses raisonnements, cela me décida tout à fait. De là, je 
descendis chez Sieyès, qui me dit que la République 
périssait, quil fallait un changement. Je l'assurai que 
j'étais décidé à marcher avec lui; le même soir, en ren- 
trant chez moi, je trouvai Fouché, Real, Rœderer, et leur 
racontai mon dîner, la conversation de Barras; Real 
s'écria : « Ah! la bête! la bête! » Fouché qui était 
attaché à Barras courut lui en faire des reproches, et le 
lendemain, 8, comme j'étais encore au lit on m'annonça 
Barras, qui avait quelque chose d'important à m' annon- 
cer. Je le fis entrer ; il me dit qu'il venait me parler de 
la conversation de la veille, qu'il y avait bien réfléchi et 
qiC Hédouville n'était pas susceptible d'être élu président 
et quil ny avait que moi à qui cela corvnnt. Je dissi- 

SAINÏE-HÊLÈNE. — T. 1 . 40 



470 GÉNÉRAL BARON GOLRGAUD 

mulai à mon tour, V assurai que f obéirais à celui que la 
nation choisirait^ que quant à moi, fêtais, comme il le 
voyait, au lit, souffrant de la différence d'un climat sec 
à un climat humide, et, comme il le disait hier, mon 
rôle était tout tracé : je me bornerais à me mettre à la 
tête de V armée d'Italie. Il chercha encore à me mettre de 
son bord, disant : « Voyez-vous, je serai ce que 

vous DÉCIDEREZ, BLANC SI VOUS VOULEZ, NOIR SI 

VOUS LE DÉSIREZ. » Mais fêtais engagé avec Sieyès, il 
était trop tard. Peut-être, sans cette sotte finesse de son 
diner, aurais- je peut-être ma/rché avec Barras. Dans le 
fait, il m'avait toujours témoigné de V amitié. 

Gohier, assez bon vivant, mais un imbécile d'ailleurs, 
venait souvent chez moi. Je ne sais s'il était mon parti- 
san, mais, a/u moins, il faisait la cour à ma femme. 
Tous les jours, à 4 heures, il venait à la maison. Lorsque 
feus fixé la date du 18, je voulus lui tendre un guet- 
apens. En. fait de conspiration, tout est permis. Je 
voulais que Joséphine, n'importe comment, l'invitât à 
venir à 8 heures, déjeuner avec elle. Je l'aurais alors, 
bo7i gré, mal gré, fait monter à cheval avec moi. Il était 
président du Directoire, sa présence pouvait faire beau- 
coup, mais il me fit savoir qu'à cause du mouvement 
qui s'annonçait il lui fallait siéger au Directoire et qu'il 
viendrait, si c'était pour déjeuner, à 1 1 heures. 

Loi'sque Bandas vit monter Sieyès à cheval, il le plai- 
santa à ce sujet : « u/n abbé à cheval/ » Une demi- heure. 
O/près, on vint lui annoncer que les Conseils étaient 



/OURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE *7l 

assemblés, que Sieyès était avec moi. Il jura que s'il 
l'avait vu, il lui aurait tiré un coup de pistolet par la 
feîiêtre. Peu après , j'envoyai Talleyrand lui demander sa 
démission. 

Moulin était un bon homme. Il venait aussi tous les 
jours chez moi. Il trouvait que tout allait mal, que cela 
ne pouvait pas durer et il me demanda des plans de 
campagne. Gohier, lui, trouvait que tout était bien, il 
avait bonne table et se moquait du reste. 

Carnot a fait de bien vilaines choses dans la Révolu- 
tion, il était membre du Comité de salut public. On voit 
9on nom au bas de tous les ordres de sang. Il montra 
beaucoup de courage lors du 9 thermidor en défendant 
Billaud'Varennes et Collot d'Herbois. Lorsqu'il vit com- 
bien il était en horreur pour s'être mis du Comité de 
salut public, il se jeta dans le parti opposé jusqu'au 
18 fructidor. Barras le détestait; il lui disait en plein 
Directoire qu'il le tuerait, lui jetterait son écritoire a la 
tête. En résumé, c'est un homme de o(ien peu de moyens, 
mais il est honnête. Son ouvrage sur la défense des 
places * est une absurdité. Cela même nous fera un grand 
tort, les étrangers ne pourront croire que cet homme a 
joué un grand rôle chez nous. » 

L'Empereur nous parle de Letourneur : « C'était une 
bête. » Je lui raconte qu'il a traduit les Nuits de Young. 
Gela étonne l'Empereur : « Chacun est propre à une 
chose '.pour bien régner, il ne faut que bien juger à quoi 

1. Paru en juillet 1897, dans la Revue du Génie. 



472 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

chacun est apte et Vy employer. Il n'y a point d'homme 
qui ne soit bon à une certaine besogne, fax eu pour 
ministre du trésor M, de Fresnes; il était comme stupide 
sur toute autre matière que les finances, mais là, il excel- 
lait. Ses nerfs saisissaient de suite la question la plus 
embrouillée. Gaudin était parfait pour les contributions, 
mais peut-être que Mollien a eu plus de moyens comme 
ministre du trésor. Gaudin est très honnête et très aimé 
de ses subalternes. Son principe est que les gens de finance 
doivent être riches, il les protège toujours et cherche à 
leur faire gagner de Vargent. Ce système est peut-être 
bon, il accrédite le gouvernement et fournit souvent des 
ressources. Un ministre qui ne convient pas à son 
département fait souvent le plus grand mal en ce qu'il 
emploie beaucoup de gens voyant et pensant comme lui. » 
Coucher à dix heures. 

Mardi, 11. — A sept heures, l'Empereur me fait 
demander au salon : je suis tout triste. Sa Majesté prie 
M"* de Montholon de passer dans la salle de billard 
et de lui faire un peu de musique. Elle y va et y reste 
sans lumière pendant que je cause grammaire avec 
l'Empereur. Dîner à huit heures, lecture de Phèdre. 

Sa Majesté passe ensuite au billard et lit un recueil 
de lettres d'Elle, alors qu'Elle était en Egypte : « Il 
n'y a d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète! 
Je disais cela pour me faire bien venir des Orientaux. . . . 
Lors du couronnement^ dans le programme de la céré- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 473 

monie, on avait onarqué que je communierais : lorsqu'on 
montra cela au Pape, il déclara que je ne pouvais pas 
communier, il m'était loisible de m'y préparer, de me 
confesser même, mais qu'il ne me le conseillait pas. Cette 
cérémonie n'étant pas indispensable, il valait mieux ne 
pas encore communier. Il ajouta à ce sujet : « Avec de la 
douceur et de la patience, nous ramènerons à être un 
bon catholique. 

Lorsqu il recevait tout Paris, le Saint-Père fut étonné 
de voir M^*^ Hamelin, Tallien, etc., femmes qui avaient 
beaucoup fait parler d'elles, venir lui demander sa béné- 
diction. Il s'en entretint avec moi, car il croyait que c'était 
pour se moquer de lui, je l'assurai que non, mais ces 
dames avaient le cœur tendre, et comme la femme adultère, 
on devait beaucoup leur pardonner, parce quelles avaient 
beaucoup aimé. Le Saint-Père approuva mon idée / 

Mon père mourut à Montpellier, âgé de trente-quatre 
ans ; il avait toujours vécu en homme déplaisir, mais à 
ses derniers moments, il n'y avait pas assez de prêtres, 
de capucins pour lui. Il fit une fin si dévote que tout le 
monde à Montpellier prétendait que c'était un saint. 

En revanche, un oncle que j'avais et qui mourut à 
quatre-vingt-quatre ans^, homme de tête et d'esprit, ne 
consentit pas à voir de prêtres'. Fesch, qui fut le visiter, 
voulut passer une étole, mais Vautre, dès qu'il la vit, lui 
cria, tout colère, de le laisser mourir en paix. Il nous 
parla jusqu'à la fin sur la religion. 

1. L'archidiacre Lucien. 



GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Les ecclésiastiques i lorsque les femmes s'en font 
aimer, leur sont d'une grande ressource^ en ce quHls 
prennent leurs défauts. C'est une bien belle idée que celle 
de la rémission des péchés^ voilà pourquoi la religion 
est belle et ne périra 'pas. Personne ne peut dire quil n'y 
croit pas, n'y croira pas un jour. » Coucher à dix 
heures. 

Mercredi^ 12 février. — A une heure et demie, FEm- 
pereur me fait appeler au salon, me traite bien, 
demande du vin de Champagne et m'en donne un 
verre pour boire à la santé de mes maîtresses en 
France. 

Sa Majesté se plaint de ce que les Bertrand 
agissent mal en vivant sévèrement chez eux; à Paris, 
M™^ Bertrand serait plutôt venue sur les genoux, 
mais, à présent que Sa Majesté est malheureuse, elle 
reste chez elle, tandis qu'elle aurait dû redoubler de 
soins et d'attentions. 

« N'allez pas dire tout cela à Bertrand, cela lui ferait 
de la peine et c'est sa femme qui est cause qu'il ne vit 
pas avec nous! » 

Je promets à l'Empereur de ne rien dire, et lui 
donne l'état des dépenses de l'écurie ; il le parcourt 
et ne se soucie pas de me rendre les quinze louis 
que j'ai comptés àPiontkowski; il y a là, évidemment, 
un peu d'avarice; il assure que Bertrand a eu tort 
de se piquer pour de l'argent, qu'il en a souvent 
demandé. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 475 

Sa Majesté m'annonce ensuite qu'EUe veut finir 
avec moi le chapitre de Waterloo et m'ordonne de 
demander à Bingham la relation anglaise de cette 
bataille. 

Je quitte l'Empereur à 5 heures, moitié content, 
moitié triste; il m'a parlé avec bonté, mais il n'appré- 
cie pas l'attachement réel des gens, il ne considère 
que les démonstrations extérieures, et quand je lui 
ai exposé qu'il jugeait l'espèce humaine bien perfide, 
il m'a répondu : ^ Je ne suis pas payé pour la trouver 
meilleure. » 

Le gouverneur est venu et a longtemps causé avec 
le docteur, il est ensuite allé chez le grand maréchal. 
L'Empereur pense qu'il craint le passage d'une flotte 
de l'Inde et que Sa Majesté ne veuille recevoir per- 
sonne de ses passagers et il voudrait se raccommo- 
der avec nous de peur de perdre sa place. 

A 7 heures, Bertrand vient me chercher, il sort de 
chez l'Empereur et est de très bonne humeur. Les 
demoiselles Balcombe sont chez lui, il me parle beau- 
coup de Betzy. « Il vous en faudrait une comme cela; 
elle est très jolie. » A 8 heures et demie, on vient 
m'avertir que l'Empereur est à table, j'y cours; Sa 
Majesté me demande si je dormais. Je lui réponds que 
j'étais chez le grand maréchal avec ces demoiselles. 
Sa Majesté m'envoie les chercher, je les amène, elles 
nous font rire avec leur naïveté, elles disent toujours 
« Monsieur » à Sa Majesté qui s'égaye un peu. Nous 



476 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

passons au salon ; Belzy y fait des folies, je veille avec 
eux; à 10 heures et demie, coucher. Je reconduis les 
Balcombe chez M""^ Bertrand, où elles passeront la 
nuit. 

Jeudis 13. — Je déjeune chez Bertrand avec les 
Balcombe; on prétend que Betzy épousera M. Reade\ 
Je joue avec cette folle et, à 1 heure, je rentre chez 
moi et travaille; je donne ensuite une leçon d'équita- 
tion à Napoléon^ Je vois de loin M. Reade bras dessus, 
bras dessous, avec son amoureuse, qu'il était venu 
chercher. 

L'Empereur, puis Ferzen, vont aussi chez M"* Ber- 
trand : Betzy fait courir tout le monde. 

A 7 heures, Sa Majesté me fait demander au salon. 
Elle est extrêmement triste et abattue ; Elle veut jouer 
aux échecs, mais ne peut continuer, tant elle est absor- 
bée. Elle prie M™'' de Montholon d'aller faire une visite 
à la gouvernante et le dîner est très triste. L'Empe- 
reur demande si les Balcombe viendront, Montholon 
répond : « Votre Majesté leur a dit de venir. » On 
passe au salon, où se trouvent ces demoiselles avec 
le grand maréchal. Sa Majesté prie W" de Montholon 
de les inviter à déjeuner pour demain avec elle, mais 
ces demoiselles refusent. 

L'Empereur a l'air très sérieux, s'entretient un 

1. On sait qu'il n'en fut rien. Sir Thomas Reade était le bras droit 
d'Hudson Lowe. le sous-geôlier de Napoléon. 

2. Fils de Montholon 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 477 

momer.t avec Betzy, et puis, passe dans l'autre salon 
avec Bertrand, cause longtemps séparément avec lui, 
et rentre dans sa chambre à 10 heures. Je reconduis 
les dames avec Bertrand. Les factionnaires nous 
arrêtent. 

M""* Bertrand me raconte que l'Empereur a visité 
toute sa maison et mené grand tapage de ce que les 
Ali, Marchand, Gipriani, etc., prenaient tous les 
meubles. 

Vendredi, 14. — Les demoiselles Balcombe déjeunent 
chez le grand maréchal, où arrivent leur père et Fer- 
zen, à qui Betzy fait mille avances. Pauvre Reade! 
Ferzen est aimable pour moi, il m'invite à des parties 
de chasse et de courses. Il trouve l'Empereur bien 
changé. O'Méara se vante d'avoir déjeuné chez l'Em- 
pereur; il conduit M"*® de Montholon chez M"^ Lowe, 
tandis que la famille Balcombe s'en retourne aux 
Briars. Je rentre chez moi bien triste, bien ennuyé de 
ce sot genre de vie. 

A 7 heures. Sa Majesté me demande; Bertrand sort 
de chez Elle, il est tout préoccupé; l'Empereur est 
triste et interroge M""^ de Montholon sur sa visite; 
elle lui répond qu'Hudson Lowe a été enchanté 
quand elle a caressé le petit enfant. Sa Majesté croit 
que les Balcombe sont gagnés par le gouverneur et 
déclare que ce sont des contes quand je lui rapporte 
que Ferzen m'a assuré qu'on allait enfin élargir nos 



478 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

limites. Il me conseille d'aller tous les jours à Sandy- 
Bay*. Dîner. 

L'Empereur me recommande de paraître plus gai et 
me fait lire le chapitre V^ du retour de l'île d'Elbe. On 
y fait diverses corrections, je critique quelques points. 
Je ferais mieux de louer que de critiquer. Coucher à 
11 heures. 

Samedi, 15 février. — Je lis les journaux de V Am- 
bigu^. Vers 4 heures, le grand maréchal se rend chez 
l'Empereur et, à 5, tous les deux viennent chez 
M"* Bertrand. Sa Majesté a l'air de mauvaise humeur 
et ne dit rien. Je m'en vais, je suis noir et ennuyé de 
ce genre de vie. A 7 heures, au salon. Sa Majesté dit 
que les journaux de V Ambigu, d'août et septembre, 
font de Paris une peinture bien plus embrouillée que 
les derniers journaux anglais. 

J'émets l'opinion que le Roi semble vouloir revenir 
à la douceur, l'Empereur m'interrompt vivement : 
« Alors il est perdu... oui, s'il quitte son, système de 
cours prévôtales, de parlements, s'il revient aux erre- 
ments de 1815, il est perdu/ Qui sait ce qui arriverait 
en ce cas ? Le présent est gros de V avenir. » 

1. Au sud de l'île et fort loin de Longwood. 

2. « Ce journal intéresse l'Empereur. 11 est rempli de faits qui parlent à 
ses souvenirs. » Montholon, t. II, p. 84. L'Ambigu parut à Londres pendant 
le Consulat, l'Empire et de 1817 à 1825. Peltier, son directeur, y traitait 
Napoléon avec une violence qui faisait le bonheur des Anglais. Le journal 
paraissait tous les dix jours; il contenait tous les documents du parti de 
l'émigration et les bulletins des armées coalisées contre la France. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 479 

A Tarticle où un colonel anglais fait * mettre les 
pouces à un Français, Sa Majesté s'écrie : « Allons, les 
voilà àprésentj qui veulent faire croire que nous sommes 
des lâches/ » Dîner lugubre, ensuite lecture de 
Phèdre.... Tout d'un coup, l'Empereur sort de son 
abattement et interrompt la lecture : « Quelle heure ? 
— 9 heures, sire. — Allons nous coucher. » Yoilà plu- 
sieurs jours que Sa Majesté est bien triste. Elle a 
demandé à plusieurs reprises si le docteur est de 
retour de Plantation, où il a été dîner. 

Dimanche, 16. — Je me plains à Bertrand, je n'ai 
rien fait ni rien dit contre Sa Majesté et je suis mal 
traité par Elle. 

Je reste chez moi jusqu'à 7 heures où l'on m'avise 
que l'Empereur est au salon. « Ah! Gourgaud, qu'il fait 
chaud! » Napoléon joue aux échecs avec Bertrand, les 
Montholon viennent ; Sa Majesté ne leur dit rien, mais 
Elle les avait appelés à 6 heures. Conversation sur les 
gazettes : les ennemis veulent le partage de la France. 

L'Empereur parle de l'ouvrage de Chateaubriand : 
« Cet homme n'a pas assez de logique pour rédiger un 
bon ouvrage politique. Il y mettra bien des fleurs, mais 
les fleurs ne suffisent pas; il faut de la logique serrée : 
de la logique ! 

Fouché va écrire des mémoires, à ce qu'il prétend. 
Il n'en fera rien ; il n'en est pas capable ! Il peut, en 
limant bien, tourner une lettre comme celle qu'il u 



k 



480 GÉNÉRAL BARON GOUUGAUD 

adressée à Wellington^ mais il ne pourra pas écrire un 
ouvrage historique. Il n'a pas, non plus, assez de logi- 
que. C'est un homme à basses intrigues. Il m'a souvent 
répété que les petits moyens n'étaient pas à dédaigner. 
Il avait soutenu la réputation de Murât, même après 
qu'il eut déclaré la guerre à la France, en faisant don- 
ner par ce prince 3 000 francs par mois à Montrond et 
à beaucoup d'autres, ce qui coûtait au roi de Naples 
300 000 francs par an. Pendant les élections, le duc 
d' Otrante envoyait des agents dans les départements pour 
se faire ■ donner des voix. Après avoir commis toutes 
sortes d'horreurs pendant la Révolution, il voulait les 
faire oublier en ménageant les divers partis. 

Il m'a bien tourmenté pour être duc, il voulait être 
prince, parce que Talleyrand l'était. C'est pour le devenir 
quil s'avisa d'entamer, par le moyen d'Ouvrard, et à 
mon insu, des négociations avec l'Angleterre. Il désirait 
pouvoir me dire un beau matin : « Vous vouliez cela, 
EH bien! je l'ai obtenu sans vous en rien dire. » 

Il s'avisa, par lui-même, de parler de divorce à José- 
phine , comme si j'avais eu besoin de son secours. C'était 
pour faire l'important. Lorsque je fus déterminé, je dis 
à r Impératrice : « Vous avez des enfants, je n'en 
ai pas. Vous devez sentir la nécessité ou je me 

TROUVE DE SONGER A CONSOLIDER MA DYNASTIE; POUR 
CELA, IL FAUT QUE JE DIVORCE ET ME REMARIE. CeLA 
SERA AVANTAGEUX A VOS ENFANTS. VOUS AVEZ BEAU 
PLEURER, LA RAISON d'ÉTAT EST LA PLUS FORTE ; IL 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE iSi 

FAUT VOUS Y SOUMETTRE DE BONNE GRACE, CAR, BON 

GRÉ, MAL GRÉ, j'y SUIS RÉSOLU. » Je uavais pas 
besoin de Fouché : il se donne comme ayant toujours 
lutté contre moi, tandis que de tous les ministres, c'était 
le moins opposé à mes volontés! Il ne parlait presque 
pas au conseil; c'est un homme de peu de moyens, d'une 
parfaite immoralité, qui n'est bon qu'à tramer de pe- 
tites intrigues. Il possède une grosse fortune et ce qui 
peut lui arriver de plus heureux, c'est qu'on ne parle 
pas de lui. Louis XVIII a sagement fait de le chasser. » 

Bertrand objecte : « Oui, sire, mais il l'avait choisi 
comme ministre, et le remercier pour des événements 
passés depuis quinze ans, et que l'on connaissait fort 
bien, c'est là un trait des plus noirs ! » 

Sa Majesté continue : « Le Roi Va pris alors parce 
que telle était sa politique, et qu'il en avait besoin; il 
aurait dû, ensuite, le faire pendre. Voilà la politique/ 
Les gouvernements ne tiennent leur parole que quand ils 
y sont forcés, ou que cela leur est avantageux, 

— Sire, c'est là chose bien méprisable ! 

— Je n^ avais pas lu dans le Moniteur tout ce qu'il a 
fait quand je l'ai pris comme ministre. En 1815, j'avais 
besoin de donner une garantie aux jacobins; c'est Maret, 
Caulaincourt et Davout qui m^'en ont fait un si grand 
éloge que je l ai employé. Et puis, il n'y avait pas beau» 
coup à choisir et les événements allaient vite. J'ai bien 
mal fait. Je ne suis pas Louis XVIII, mais il m'a 
toujours répugné d" avoir affaire à un semblable homme, 

«AINTE-HÊLÈNE. — T. I. 41 



482 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Le Roi aurait dû le faire pendre. Talleyrand est 
bien aussi un mauvais sujet, mais c'est un tout autre 
homme que Fouché! Longtemps^ il a voulu être T^iinistre 
des finances. Il connaissait bien l'agiotage^ mais il 
n'aurait pas réussi à ce département^ il est trop pares- 
seux; il faut, dans cette partie, un grand travailleur 
commue Mollien. » 

Nous passons au salon; l'Empereur est agité par les 
nouvelles de France ; Bertrand remarque qu'elles nous 
causent toujours de la peine. Puis, Sa Majesté re- 
prend : 

« Les étrangers, s'ils ne se brouillent pas entre eux, 
voudront le partage de la France, ou au moins la 
réduire à presque rien. La Chambre des députés pouvait 
sauver le Roi; il a commis une lourde faute en la dis- 
solvant : souvenez-vous de ce que je vous prédis, il verra 
ce que c'est que d'avoir une chambre divisée. Le pouvoir 
de la tribune est très grand. Il avait une si bonne 
chambre, si unie, et il a commis une grosse faute! Ce 
sera là un point capital dans l'histoire de France et aura 
une gra/nde influence sur le siècle et le monde. Il parait 
que Louis XVIII craignait trop les princes; il est impo- 
tent, et dès lors obligé de s'en rapporter à ses entours. 
Cette dissolution de la Chambre est peut-être le résultat de 
quelques intrigues intérieures du palais"^ Le Roi n'est 
pourtant pas bête, et nous ne savons pourquoi il a com- 
mis cette sottise, à moins qu'il n'y ait été forcé par la 
Russie, ou par toute autre puissance. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 483 

// n'y aura plus de grandes insurrections en France. 
Ce pays a perdu le sentiment de son indépendance 
nationale^ et tout le monde sait que Cambrai^ où cam- 
pent encore les alliés^ ne se trouve quà quatre jour ne ee 
de Paris; et puis, avec quelques troupes on dissipera 
toujours une sédition qui ne saurait avoir de résultats. 
Ah! si les alliés n'étaient pas su/r notre territoire^ ce 
serait bien différent/ J'ai lu les interrogatoires de 
Wilson^ ils sont bien forts et, cependant, c était mon 
ennemi acharné. Voilà bien les hommes! Il écrit que ce 
qui se passe en France amènera l'indépendance de son 
pays! Ah! si cela pouvait faire effet! » Coucher à 
10 heures et demie. 

Lundi, 17 février. — Je lis les journaux et V Ambigu^ 
qui sont chez Bertrand. A 1 heure et demie, l'Em- 
pereur me fait demander au billard et me prie de lui 
faire la lecture d'une relation de la bataille de Water- 
loo qui se trouve dans V Ambigu. Cette relation me 
semble bien rédigée. Je me demande si elle est de 
Bernard, d'Haxo, ou de Guilleminot. 11 me semble 
qu'il y a des points traités par quelqu'un qui s'y trou- 
vait et d'autres par des gens qui n'y assistaient cer- 
tainement pas. Je témoigne mon étonnement de tous 
les points de Ressemblance qui existent entre cette 
relation et la mienne, car, réellement, c'est si éton- 
nant que je croirais qu'on a pris dans mon travail les 
renseignements qui y sont compris. Il est vrai que 



484 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

j'ai donné à Warden* des notes à ce sujet : c'est peut- 
être bien lui qui les aura fait imprimer. 

Sa Majesté me dit alors qu'elle veut bien rédiger 
un récit de la bataille, mais qu'il me faudra lui lire et 
lui traduire la relation anglaise en deux volumes. Je 
reste à parler bataille jusqu'à 5 heures et demie, où 
l'Empereur fait demander le grand maréchal. Je 
rentre alors chez moi, où Poppleton m'apporte de la 
ville des gazettes qui ne contiennent rien. O'Méara les 
donne à Sa Majesté qui, de 6 à 7 heures, est allée 
chez M"^ Bertrand. 

A 7 heures et demie, dîner, échecs, lecture des 
gazettes. Sa Majesté parle politique. 

Mardi, 18. — Je travaille chez moi jusqu'à deux 
heures, où je vais chez M"^ Bertrand. L'Empereur est 
venu la voir hier. 

J'entretiens Bertrand de la relation de la bataille de 
Waterloo qui se trouve dans V Ambigu. Elle est d'un 
grand partisan de l'Empereur, mais la vérité s'y trouve 
souvent altérée. Le grand maréchal se fâche et parle 
du mémoire du maréchal Soult, qu'il trouve fort bien. 
Louis XVIII finira par le rappeler. 

L'Empereur gronde Montholon d'avoir été demander 
en son nom des livres à Hudson Lowe ; il le bourre. 
II me semble qu'il y a du froid entre l'Empereur et les 
Montholon. 

1. Chirurgien du Northumberîand, auteur de lettres dont nous avons 
déjà parlé. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 485 

Conversation sur l'évasion de La Valette. Il n'avait 
pas mérité la mort, mais peut-être avait-il trop parlé 
en 1814. Dîner à 8 heures. Ensuite, au salon. 

« Z'Ambigu suppose des millions à tous les maré- 
chaux et à ceux qui furent mes conseillers, Soult doit 
être, à mon avis^ le plus riche. Masséna a bien volé et 
bien fait crier. Talleyrand faisait argent de tout et a 
réellement un grand talent pour V agiotage. Je suis 
certain qu'il vendait certaines pièces aux Anglais, pas 
les choses essentielles, mais les lettres secondaires, qu'il 
envoyait à Pitt. On lui avait fait savoir que chacun de 
ces docu/ments lui serait payé 1000 louis. Le prince de 
Bénévent n'est pas un homme d'un mérite transcendant; 
il a le travail en horreur, mais il possède le talent de 
ne pas parler, de ne pas donner de conseils et de faire 
causer les autres. Pour prodiguer des avis à son pro- 
chain, il faut avoir de l'attachement pour lui; or, Tal- 
leyrand ne pense qu'à son intérêt personnel. La chose 
qui serait la plus utile à l'état, si elle ne doit rien lui 
rapporter, est mise de côté. Onpeut dire que cet homme est 
l'immoralité personnifiée ; je n'ai jamais connu d'être 
plus profondément immoral. Il a le don de ne rien 
laisser voir sur son visage et de savoir se taire. Le 
prince de Bénévent a un autre avantage, celui de pou- 
voir veiller jusqu'à 3 heures du matin, ce qui est 
bien utile à un homme d'affaires. Il peut, à cette heure- 
là, donner des rendez-vous et causer avec bien des gens 
sans qu'on en sache rien. Talleyrand a fait le rapport 

41. 



486 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

de la situation de la République en Van VIII. Ce rapport 
est bien rédigé et bon pour diriger un ouvrage d'histoire. 
Je croiSy en résumé^ que Talleyrand est le meilleur 
homme qu'il y ait pour être ministre des relations 
extérieures. Il tient longtemps salon et fait beaucoup 
causer; il est fier comme tous les Périgord; il lui aurait 
seulement fallu une femme plus spirituelle que celle 
qu'il a épousée^, 

Maret était un peu niais pour les affaires étran- 
gères et vain. Caulaincourt n écrit pas assez bien..., Oui^ 
Talleyrand est y sans contredit, ce qu'il y a de mieux. 
Nos conversations à Sainte-Hélène lui auront fait du 
tort; on raconte dans les gazettes anglaises que M'^^ Ber- 
trand a assuré que c'était lui qui était cause de la mort 
du duc d'Enghien ». 

Sa Majesté bat froid aux Montholon et me traite 
favorablement. Je fais l'éloge de la conduite de Wil- 
son, de Bruce et de M^Me La Valette. De quelque opi- 
nion que serait un homme qui viendrait me demander 
asile, je n'aurais pas la cruauté de le lui refuser; à la 
place de Wilson, j'aurais même demandé au Président 
ce qu'il aurait fait en pareilles circonstances.... L'Em- 
pereur pense qu'il y aura bientôt des catastrophes en 
France. Coucher à 10 heures. 

Mercredi^ 19. — A midi, Sa Majesté me fait appeler; 
Elle est au billard et cause avec moi sur les affaires de 

1. M"" Grant. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 487 

France et sur Waterloo ; Elle paraît bientôt fatiguée et 
rentre se reposer un peu. 

A 7 heures, Sa Majesté me redemande, parle des 
gazettes, joue aux échecs. 

Après dîner : « Que lire? » Je commence l'épisode 
dos Catacombes dans le poème de V Imagination^ . 

A 9 heures, l'Empereur, fatigué, se retire : il n'avait 
pas voulu lire l'histoire de l'évasion de La Valette, 
assurant que cela l'attristait trop. A 6 heures, il a été 
faire visite à M"® Bertrand. J'ai un lit neuf! 

Jeudi, 20. — Le grand maréchal vient chez moi; 
mon vieux lit a été partagé, sans que je le sache, 
entre le cuisinier et Marchand. Bertrand en est con- 
trarié, car il avait retenu la literie pour ses enfants. 
Après déjeuner, je passe chez lui et y trouve le capi- 
taine de la Julie*', lequel nous confirme que le com- 
missaire russe Balmain a demandé miss Bruck en 
mariage et qu'il a été refusé. M""* Bertrand me dit 
alors : « Si vous tenez un journal, écrivez-y les mé- 
chancetés de M"^ de Montholon; cette vilaine femme 
n'a-t-elle pas dit hier que mon enfant maigrissait et 
que mon lait ne valait rien. J'ai fait venir le docteur 
Elphinstone, qui a trouvé mon petit superbe et mon 
lait excellent. Cette iemme est d'une rare méchanceté, 
elle est toujours occupée à me faire de la peine. » 
Chorus. 

1. Par rabbé Delille. 

2. Brick, capitaine Daubry. 



488 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Je rentre travailler. Bertrand entre chez moi a 
7 heures, il ne peut même plus entendre prononcer 
le nom de Waterloo. Sa Majesté ne me demande pas 
et dîne chez Elle; moi, tout seul dans ma chambre. 

Vendredi^ 21. — Il vient d'arriver du Gap un bâti- 
ment avec une malle. Je vois Bertrand à midi; peu 
après, survient Hudson Lowe. Balcombe entre d'un 
air triste, il vient chercher O'Méara parce que Betzy 
est malade; le gouverneur a reçu des dépêches, il 
est avec Reade. 

Sa Majesté me demande au salon, et s'informe de 
ce qu'il y a de nouveau, de ce que vient faire le gou- 
verneur. Celui-ci fait le tour du parc et quand je 
rentre, il me salue; peu après, il m'envoie dire qu'il 
y avait une lettre pour moi. 

A 6 heures et demie, nous étions au salon; Sa 
Majesté joue aux échecs avec moi, Montholon, sa 
femme, l'un après l'autre. Elle a été chez M™* Ber- 
trand, ce dont M"' de Montholon se montre jalouse : 
aussi, pour la consoler, l'Empereur lui promet-il de 
l'aller visiter demain. 

On m'apporte bientôt une lettre de ma mère et de 
ma sœur, elle est du 13 août. M. Daubry, capitaine de 
la Julie, y a dîné. L'Empereur craint qu'il n'ait trouvé 
chez nous un intérieur pauvre. Il me demande com- 
ment aura fait ma mère, où elle loge, si elle aura fait 
venir à dîner de chez le restaurateur; ma sœur est- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 489 

elle jolie? A cela je réponds que ma sœur est très 
bien et il n'aura pas été nécessaire de faire venir le 
repas de chez le restaurateur. Puis, Sa Majesté s'in- 
forme du nom des personnes que j'ai prié M. Daubry 
d'aller voir. 

Après dîner, l'Empereur passe au billard, et recom- 
mande à Montholon de ne pas parler politique : cela 
est ennuyeux et affligeant. « Ils ont assassiné Ney ! » 
Coucher à 9 heures et demie. 

Samedi^ 22. — Je travaille jusqu'à 2 heures. Ber- 
trand, qui est venu le matin voir ma lettre, déjeune 
ensuite avec Sa Majesté! Le gouverneur fait proposer 
de nous laisser aller dans la vallée, à condition que 
nous n'entrerons pas dans les habitations. Gela est 
ridicule ! 

L'Empereur va, vers 5 heures, ainsi qu'il l'avait pro- 
mis, faire visite à M"® de Montholon. Pendant ce 
temps, je vais au camp; Ferzen m'avise qu'à présent 
il est obligé de visiter les postes nuit et jour. 

Rentré à Longwood, je dis à l'Empereur que je suis 
convaincu que, parmi quatre personnes que je connais 
en France, doit se trouver celle qui a sauvé La Valette. 
A cela, Sa Majesté déclare qu'Elle n'aurait jamais 
pensé cela de sa femme; il croyait que c'était une 
niaise! Il l'avait empêchée de se marier avec Louis 
Bonaparte, parce qu'elle était fille d'émigrés*. Il apeut- 

1. Cousine et amie d'Hortcnse, elle avait été élevée avec elle à la pension 
de M""» Carapan, à Saint-Germain-en-Laye. 



490 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

être bien mal fait ; en effet il n'a marié Louis et Hor- 
tense que bien malgré lui, il aurait préféré que son 
frère épousât une demoiselle de la bonne société d( 
Paris, et sa belle-fille l'héritier d'une grande maison d( 
France. Gela eût bien mieux valu, mais à l'époque du' 
mariage, ils n'étaient pas encore assez grands seigneurs 
pour ne pas en être réduits à se marier entre soi. 

J'ai lu la défense de Soult. L'Empereur assure qu'il 
n'a pas trahi. La première fois qu'il le vit, le 
26 mars 1815, il avait l'air sérieux et avoua que le roi 
l'avait complètement gagné. Il avait toujours cru que 
l'expédition de Sa Majesté n'aurait pas de suite, que 
ce n'était qu'une affaire de gendarmerie. Il pensait 
que l'Empereur ne voulait que passer en Italie : H a pu 
se tromper ainsi, parce qu'il ne connaît pas bien les 
Alpes. Il estimait que le roi pouvait compter sur les 
troupes. Louis XVIII lui avait dit : « Ah! c'est là une 
terrible affaire! tout dépend des premiers régiments 
que rencontrera Bonaparte! » Le roi est le seul qui 
ait bien jugé l'affaire. Puis, l'Empereur ajoute que 
Soult ne connaît ni la France, ni las révolutions; il 
désire, à présent, se faire employer à nouveau et ne 
veut pas, surtout, que l'on puisse croire qu'il a trahi, 
à Waterloo. 

On parle ensuite de Ney. Sa Majesté dit qu'après les 
traités il a été vraiment assassiné; il s'est pourtant 
bien mal conduit. Il a déclaré à l'Empereur : « Votre 
Majesté a sans doute entendu dire que j'avais promis 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 491 

de la ramener dans une eage de fer! — Je ne le crois 
nullement! — Et cependant, sire, c'est vrai! » A 
ces mots, Napoléon éprouva un mouvement d'indigna- 
tion qu'il réprima et dissimula de suite. Il est faux 
que Bertrand lui ait écrit que l'Autriche était d'accord 
avec nous. Bien au contraire, l'Empereur affectait 
toujours de dire qu'il était seul contre tous. « Mais 
le fait est que Ney vit que les troupes et le peuple se 
déclaraient en ma faveur ^ et il voulut avoir l'air de se 
mettre de mon bord pour en profiter.... V ambition!... 
Il aurait dû s'en retourner à Paris, ce qui eût été bien 
plus noble. Sa proclamation qu'il m'envoya m'indigna. 
Il appartient bien à Ney de disposer des couronnes! Je 
dissimulai et fis à son officier d'ordonnance toutes les 
flagorneries possibles sur son maréchal, que je ne man- 
quai pas de désigner le brave des braves ! 

Son beau- frère Gamot^ se conduisit aussi comme 
un plat. Je n'aurais pas dû employer Ney. Beaucoup de 
gens, même, disent que je n'aurais pas dû V appeler à la 
Chambre des pairs. 

Bien différente est la conduite de Labédoyère. Pour 
celui-ci, tout était danger et il a agi d'une manière che- 
valeresquey tandis que Ney ne pouvait rien changer aux 
affaires. Chez Ney, c'était pur intérêt; chez Labédoyère, 
ce fut fanatisme. Ney me conseilla d'écrire à Lecourbe 
qu'il ne serait pas recherché. J'écrivis aussitôt. 

l. Préfet de l'Yonne, en mars 1816, au moment du retour de l'île 
d'Elbe. 



492 GÉNÉRAL BARON GOURGAU 

Suchet m'envoya un exprès^ ainsi que Gérard^ à 
Lijon. Cet homme avait pour instructions de se conduire 
suivant les circonstances ; aussi ^ voyant V enthousiasme 
qui éclatait à Lyon, Vagent ni assura que je pouvais 
compter sur le duc d'Alhufera; mais Suchet n'a pas 
lancé de proclamation comme Ney et na pas, comme 
celui-ci, joué le principal rôle en cherchant à faire 
accroire que tout était convenu entre moi et les maré- 
chaux. » 

Selon moi, Labédoyère était un braque, ses affaires 
dérangées; il avait besoin d'argent, et, à Paris, il criait 
partout qu'il n'avait pas été assez récompensé. Je ne 
trouve là rien de bien chevaleresque ! 

L'Empereur reprend : € Ah! il y a bien des choses à 
dire! Il a trahi, puisqu'il avait juré fidélité au Roi. 

En combinant l'expédition, j'en avais causé avec 
Bertrand et Drouot. Ils étaient d'avis de tâcher de s'as- 
surer Masséna à Toulon, Je m'y opposai; il fallait ga- 
gner un chef-lieu avant de rien faire, et j'étais sûr, avec 
mes 800 hommes, de pouvoir descendre en Provence et 
de marcher sur Grenoble. Alors, on ne savait pas le 
nombre d'hommes que j'avais avec moi, tandis qu'à 
Toulon, on aurait vite vu que je n'avais qu'un brick, 
ce qui ne pouvait pas en imposer. D'ailleurs, Flahaut 
m' avait prévenu que Labédoyère, chez la reine Hortense^ 
avait déclaré qu'il se tournerait vers moi. Aussi je 
demandais partout où était le V de ligne. L'affaire 
d'Antibes nous causa bien du souci, mais je désirais 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 493 

arriver le plus tôt possible à Grenoble. J'envoyai Pons ^ à 
Masséna. fai su depuis que ce dernier avait pleuré de 
joie en apprenant mon retour^ mais quil avait déclaré 
à mon émissaire que V esprit de Marseille était tellement 
mauvais qu'il ne 'pouvait se prononcer encore et que, 
même, pour le sauver des fureurs populaires^ il allait 
le faire arrêter. 

S'il avait voulu agir, Masséna aurait pu se rendre à 
Toulon, dont Vesprit était bon et y faire déclarer les 
troupes, ce qui aurait empêché les affaires du duc d'An- 
goulême dans le Midi; mais quoiqu'il fût attaché à son 
ancien drapeau ^ous lequel il avait combattu plus de 
vingt-cinq ans, il ne voulut rien faire à la légère. 

A Grenoble, le général Marchand me fit dire que ne 
pouvant trahir ses serments, il se retirait chez lui pour 
quelque temps. Il aurait dû, sHl y avait été bon jeu, bon 
argent, défendre la dernière place de sa division. 

Je vis aussi, à Grenoble, un officier qui arrivait de 
Lyon, et lui demandai qui il était. Il se prétendit aide- 
de-camp de Boyer et me raconta que son général l'en- 
voyait me prévenir qu'il était pour moi, ainsi que toute 
la garnison de Lyon, et que, même, si je le désirais, il 
m'amènerait les jjrinces prisonniers. Je crus qu'il me 
trompait; je ne coimaissais pas Boyer, et ce ne fut qu'au- 
près de Lyon que je fus certain que ce qu'il m'avait fait 

1. Pons de l'Hérault, directeur des raines de l'île d'Elbe, auteur de Mé- 
moires et souvenirs très intéressants que M. Pélissier, de Montpellier, vient 

(le !iu!)licr. 

SAINTE-HÉLÈNE, — T. I» 42 



494 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

savoir était vrai. Boyer est un homme des plus distin- 
gués. Il trompa le comte d'Artois jusqu'au dernier mo- 
ment, conserva sa confiance, lui prodigua les conseils et 
fit même courir a/près lui. Tout le long de la route, je 
dînai avec ce général, qui me disait toujours : Allez, 

NE CRAIGNEZ RIEN, JE CONNAIS BIEN LES TROUPES, ELLES 

SONT TOUTES POUR VOUS. Lorsquc j'apjjris Vaffaire d'Er- 
Ion, il s'écria : Allez toujours, ce sont des mala- 
droits, MAIS CELA NE FAîT RIEN ! Jamais je n'ai vu un 
homme aussi ancré dans son opinion/ J'aurais dû le 
nommer commandant de la Garde nationale de Paris, 
au lieu de ce lambin de Durosnel. 

Labédoyère, à Grenoble, en prenant le commandement 
de la division, a montré beaucoup de courage. Il est 
d'une des premières familles du Dauphiné, mais l'opi- 
nion chez les hommes/ l'opinion chez les hommes/ 

Ce qui empêcha le comte d'Artois de venir à ma ren- 
contre, c^est que j'avais avec moi trois régiments d'infan- 
terie, beaucoup de canons, deux régiments de cavalerie, 
et il n'avait à m'opposer que quelques fantassins, le 
13® dragons et pas d'artillerie. Boyer avait fait établir 
une sorte de tête de pont à Lyon. M. Roger de Damas, 
qui était un aigle parmi les voltigeurs, trouvait cela 
superbe, et Boyer en riait. » 

Coucher à 10 heures. 



CHAPITRE rX 



Opini.n de l'Empereur sur le duel. — Un duel de Napoléon. — Le procès 
de Noy. — Discussion critique de la bataille de Waterloo. — Récit du 
départ de l'île d'Elbe. — Vente de l'argenterie. — Ce que Napoléon pense 
des rêves. — « Schwarlzemberg a purgé la Fatalité. » — Projets de l'Em- 
pereur pour Paris. — L'ouvrage de Warden sur Sainte-Hélène fait l'objet 
de toutes les conversations — M""» de Montholon prédit la République. — 
Comment Gourgaud sauva la vie de l'Empereur en 1814. — Longue con- 
versation sur la religion. — Sur le suicide. — A propos de Clarisse 
Harlowe. — Sur Louis Bonaparte. — Idées économiques et commerciales 
de l'Empereur. — Napoléon parle de ses secrétaires Bourricnne, Méneval et 
Fain. — Les progrès de la Russie. — Divers partis à prendre en 1815. — 
Les demoiselles Churchill. — Du devoir d'un général en chef. 



Dimanche^ 23 février. — Grand ennui, pluie. Visite 
à Bertrand, comme à l'ordinaire; il me dit que Drouot, 
dans sa proclamation^, n'a pas voulu mettre de per- 
sonnalités contre M. de Viomenil, qui était de son pays. 
L'inquiétude de l'Empereur était de ne pas trouver 
de gens de la classe moyenne pour mettre en place. 
Sa Majesté craignait de n'avoir pour Elle que la 
canaille. Il n'y avait à craindre que la Provence. Le 
duc de Berry avait déclaré que si Bonaparte pouvait 
arriver à Paris dans un ballon, il réussirait dans son 
entreprise. La haute classe disait la même chose et le 

1. Au retour de l'Ile d'Elbe. 



496 GENERAL BAROiN GOUUGAUD 

peuple le répétait. Alors, Sa Majesté s'était décidée à 
franchir rapidement les départements du Midi et à 
gagner le Dauphiné, où l'esprit était excellent. 

A 7 heures, Sa Majesté me demande, joue aux 
échecs avec Bertrand, puis avec M""^ de Montholon. 
Diner^ conversation sur le duel. L'Empereur trouve 
qu'il est malheureux que souvent la mort en soit le 
résultat; sans cela, ils entretiendraient la politesse 
dans la société. Selon lui, le duel au pistolet est igno- 
ble, le combat à l'épée est celui dés braves. Étant 
lieutenant d'artillerie, il s'est battu avec un officier de 
Royal-vaisseau, qui, dans une réunion, avait déclaré 
que les officiers d'artillerie étaient tous des fesse- 
mathieu ^ 

Dans un bal, une femme devrait avoir le droit de 
danser avec qui lui plairait et de refuser qui elle vou- 
drait, sans que personne puisse y trouver à redire. 
Coucher à 10 heures. 

Le matin, Bertrand m'a invité ainsi que Montholon 
à déjeuner pour le lendemain, au Bastion. 

Lundi, 24 février. — Je vais donc déjeuner chez 
Bertrand. Le ministre Vernon s'y trouve pour baptiser 
le petit garçon; après avoir bien mangé et bu du 
Champagne, il passe dans la chambre voisine, récite 
une prière, à genoux sur un fauteuil, et met avec le 
pouce un peu d'eau sur le front de l'enfant en pro- 

1. Ce duel de la jeunesse de l'Empereur était inconnu. 



JOURNAL INÉDIT DE SAIN TE-IIK LE NE 497 

inonçant cette formule : « Je te baptise au nom du 
Père, du Fils et du Saint-Esprit» et lui impose le nom 
d'Arthur. Le parrain sera M. de la Touche et la mar- 
raine, l'Anglaise {sic). Aux registres de baptêmes 
anglais, on n'inscrit pas le nom de famille de la mère; 
le grand maréchal dresse un acte que je signe comme 
témoin, ainsi que Montholon. 

A 5 heures, Bingham fait la tournée des postes ; à 
7, je vais chez l'Empereur ; beaucoup d'ennui et de 
mauvaise humeur. Je lui rends compte que le 66® a 
fait ce matin le service de Longwood et le 53®, celui 
des postes avancés : j'ignore pourquoi. Sa Majesté me 
fait mille amitiés et passe au salon en nous promet- 
tant de nous faire la chouette aux échecs jusqu'au 
dîner : « Ney s'est mal défendu; il aurait dû mettre 
plus de noblesse dans ses ripostes, s'appuyer sur la con- 
vention de Paris. Il ne pouvait pas se justifier , il a été 
de bonne foi jusqu'au 14 mars, et je crois bien que tout 
le monde en est convaincu. Il est faux que je lui aie 
envoyé la proclamation. D'ailleurs, il serait tout aussi 
coupable. Que diable, un maréchal de France doit savoir 
"ie qu'il ditj ce quHl signe/ Ce Choiseul, qui n'a pas 
voulu voter, parce que la procédure n'était pas assez in- 
Uruite, est un naufragé de Calais. Je lui ai sauvé la vie, 
mais soyez persuadés que ce n' est pas par un sentiment de 
jénérosité qu'il a ainsi parlé, mais parce qu'il pense qu'il 
y a plus à redouter d'un retour de la réaction, en condam- 
y^antNey, que de crainte de déplaire au Roi en ne le con~ 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 42. 



498 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

damnant pas. Il sait bien que Louis XVIII lé boudera 
quelque temps, et voilà tout. D'un autre côté^il se ren- ■ 
contre qu'il s'est fait beaucoup de partisans. Il s'était 
trouvé tellement en misère sous moi qu'il en était arrivé 
à se faire espion. 

Joséphine voulait marier Hortense avec M. de Gon- 
taut-Biron, mais la famille de celui-ci craignait que les 
terroristes ne reprissent le dessus, et, comme alors ils 
étaient très animés contre moi, la famille Gontaut ne 
voulut pas risquer d'avoir de nouveau affaire à eux. 

Ney n'a eu que ce qu'il méritait. Je le regrette 
comme un homme précieux sur le champ de bataille, 
mais il était trop immoral et trop bête pour réussir ! Il 
a voulu faire croire qu'il était d'une conspiration et il 
l'a payé cher. C'est comme Murât, qui était, comme Ney, 
incomparable sur un champ de bataille, mais qui, ail- 
leurs, n'a commis que des bêtises. Je puis bien assu- 
rer que c'est lui qui est cause que nous sommes ici! 
Au lieu de rester tranquille, comme je l'en avais fait 
prier, il a attaqué les Autrichiens au moment où l'empe- 
reur François hésitait à se prononcer en ma faveur. 
Alors, il n'y a plus eu de remède, on a dit tout de suite : 
Napoléon va vouloir recommencer son système et 
RISQUER LE TOUT POUR LE TOUT. J'ai cu bcau déclo/rer 
que Murât attaquait malgré mes désirs, on crut que tout 
cela était concerté entre lui et moi : il n*y eut plus, dès 
lors, moyen de s'entendre. Peut-être aurais-je mieux fait, 
de mon côté, de différer l'attaque de quinze ou vingt jours i 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 499 

f entrevois, à présent, quelques nuances qui me font sup- 
poser que le Champ de Mai et l'enthousiasme en France, 
au moment de m^on retour, faisaient peu à peu revenir 
le Congrès à de m^eilleurs sentiments à mon égard. Je 
crois bien quon se serait borné à exiger que je n eusse 
que tant d'hommes sous les armes et que je ne fisse pas 
la guerre. Enfin, moîi grand tort a été de débarquer six 
mois trop tôt. J'aurais dû attendre que le Congrès fût 
dissous. Il eût fallu, en ce cas, que, pour s entendre, les 
cabinets s'envoyassent des cou/rriers, ce qui eût entraîné 
des pertes de temps et des difficultés, qui se levèrent de 
suite, puisque le Congrès était réuni. 

La canaille nest rien, ne peut rien, seule ; mais avec 
moi, cest différent : elle peut tout. Par ce qui se passe 
aujourd'hui en France, je vois bien qu'ils m'auraient 
fusillé, s'ils avaient pu ! 

Bertrand : — Eh bien, je ne l'aurais jamais cru. 

N. — Oui, ils m'auraient fusillé s'ils m'avaient 
pris ! 

Gourgaud : — Et bien certainement; c'est comme le 
jugement du roi de Naples ! » 

L'Empereur déplore que, dans ces derniers événe- 
ments, on n'ait pas vu chez les accusés ce fanatisme 
héroïque que l'on rencontre dans la Révolution d'An- 
gleterre et chez les Romains. Les défenses n'ont pas 
de caractère : il n'y a que Gambronne qui se soit bien 
montré. 

Gourgaud : « Cependant, Sire, la défense de Drouot 



500 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

me paraît des plus nobles ; il ne pouvait parler comme 
Gambronne, qui est un imbécile. 

N. — Drouot a raconté des choses quil n'cmrait 
po.s dû avouer : il a rédigé la proclamation lui- 
même. Il est faux quil ait voulu me détourner de 
V entreprise ; on sait bien que je ne me laisse pas 
mener par des conseils, » L'Empereur paraît un peu 
fâché. 

Gourgaud : « 11 a déclaré au tribunal qu'il recom- 
mencerait, si c'était à refaire. 

N. — Mais ce n est pas comme Cambronne / 

Gourgaud : — Gambronne a aussi dit des choses.... 

N. — Je ne vois rien à lui reprocher. Bourmont s est 
conduit bassement. Ney aurait pu lui reprocher sa con- 
duite d'avoir fait antichambre chez Bertrand pour se faire 
employer, et ensuite, quand il voit que les affaires tour- 
ne7it mal, il déserte/ Bourmont était connu pour être un 
des Vendéens les plus faux et les plus hypocrites : je 
n'aurais jamais dû l'employer. C'est Junot qui l'a fait 
entrer au service. Cet imbécile-là ne s'entourait que de 
gens à dix quartiers^ de noblesse. En dernier lieu, ce 
braque de Labédoyère a parlé pour lui : ûavout ne vou- 
lait pas le prendre. 

Si j'avais retardé mon attaque, j'aurais eu douze 
maille hommes de plus, tirés de la Vendée; mais qui 
aurait pu deviner que ce pays serait aussi vite pacifié? 
D'ailleurs, mon plan avait été bien exécuté. C'est l» 
fatalité qui m'a vaincu à Waterloo. La campagne devait 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 501 

réussir : les Anglais et les Prussiens avaient été surpris 
dans leurs cantonnements. » 

M. et M""^ de Montholon paraissent croire que, si 
l'Empereur débarquait à présent en France, il serait 
encore mieux accueilli qu'en 1815. 

N. — « iVoTi, non^ outre la volonté des puissances étran- 
gères^ V armée n'est plus la même. Et puis, la garde du 
Roi ne serait pas pour moi. Il faudrait.^ pour réussir^ 
que j'eusse avec moi une armée de vingt-cinq à trente 
mille hommes^ rien que pour commencer et donner aux 
mécontents le temps de me rejoindre et de nourrir la 
guerre. Il serait de toute nécessité^ en sus^ que les alliés 
ne fussent pas contraires à mon retour. Cela serait bien 
différent; sans cela, ce serait commettre la sottise de 
Murât qui, avec trente Corses, teut reconquérir un 
royaume quil n'a pas su conserver avec soixante mille 
soldats. On 7ie peut concevoir cette bêtise de Joachim de 
descendre en Calabre avec trente Corses! En Calabre, où 
les Corses ont commis mille horreurs! Si je n'avais eu 
avec moi que des Corses, an retour de Vile d'Elbe, je 
n'aurais certes pas réussi. Ce sont les bonnets à poil de 
ma garde qui ont le plus fait. Ils rappelaient tant de 
souvenirs... » 

Je pense comme Sa Majesté que les temps sont bien 
changés. Coucher à 10 heures et demie. 

Mardi, 25 février 1817. — A 2 heures, l'Empereur 
me demande au billard, s'informe si j'ai traduit la 



502 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

bataille de Waterloo. « C'est une grande faute que 
d'avoir employé Ney. Il avait la tête bouleversée. Sa con- 
duite passée lui ôtait toute énergie. Carnot ne voulait 
même pas que je le fisse pair, f aurais sagement agi. 
fautais d/â mettre Soult à la gauche, mais qui pouvait 
penser que Ney, qui me parla devant vous de Vimpor- 
ta/nce des Quatre-Bras, négligerait d' occuper cette position. 
J'étais bien .sûr, en attaquant les Prussiens les premiers, 
que les Anglais ne viendraient pas à leur aide, tandis 
que BliXcher, qui est un cerveau brûlé, serait accouru au 
secours de Wellington, neùt-il que deux bataillons! Le 
monde avait les yeux fixés sur lui ; il savait bien que les 
récompenses pleuvraient s il se sacrifiait pour les Anglais, 
f aurais dû, le 15, coucher à Fleurus, mais fêtais 
revenu à Charleroi, comme plus au centre des affaires. 
Après le résultat, on voit ce que Von aurait dû faire! Je 
n'ai jamais donné à Drouot V ordre de venir à Fleurus. 
On me reproche de n'avoir pas assez poussé lês Prus- 
siens, mais vous savez comme la bataille a été chaude 
jusqu'au dernier moment. Je n aurais pas dû employer 
Vandamme. J'aurais dû confier à Suchet le commande- 
ment que j'ai donné à Grouchy. Il fallait avoir là plus 
d'élan que ce dernier, qui n'était plus bon qu'à exécuter 
une belle charge de cavalerie, tandis que Suchet a plus 
de feu et connaît mieux ma manière de faire la guerre. 
Mortier^ en quittant le commandement de la garde à 
Beaumont, m'a causé bien du tort. J'aurais dû y mettre 
Lobau. Drouot^ avait trop d'affaires et n'entend pas bien 



JOURNAL INÉDIT DE SAlNTË-il É LÈNË 603 

le maniement des troupes. Il aurait^ cependant^ bien 
dirigé mon artillerie, 

Gourgaud : — Mais, Sire, toutes les relations étran- 
gères rapportent que l'artillerie française a causé les 
plus cruels ravages dans les rangs ennemis. 

N. — Oui, mais je n'avais pu retrouver mes batteries 
de douze. 

Gourgaud : — Une partie en fut envoyée contre les 
Prussiens. 

N. — Duhesme eût bien commandé le 6® corps. Priant 
n'était pas capable de tirer parti de la garde, cest un 
bon soldat, voilà tout. Un com,mandant de la cavalerie 
de la garde m'eût été des plus utiles. Je ne sais ce que 
sont devenus mes cavaliers, surtout mes grenadiers à 
cheval. Comment Guyot, qui était ma dernière réserve, 
a-t-il pu charger sans mon ordre? J'avais des officiers 
d'ordonnance trop jeunes. Montesquiou, Rey, Chiappe.... 
il faut qu'ils lui aient porté Vordre de s'engager. Ce sont 
de vrais aides de camp et je n'aurais dû avoir là que 
des officiers expérimentés. 

Si j'étais resté avec le bataillon de ma garde à la 
gauche dfi la route, j'aurais peut-être rallié la cavalerie. 
Il y avait encore un autre bataillon sur la droite, celui 
avec lequel nous avons marché. 

Gourgaud: — Ah! Sire, il n*est pas possible de 
rallier une cavalerie en déroute, à moins d'avoir 
sous la main deux ou trois régiments de cette arme 
en bon état. Et encore, il était bien tard. Je crains 



:jo4 général baron gourgaud 

que Votre Majesté n'ait pas bien suivi les détails de la 
bataille. 

N. — Mais, à Arcis, vous avez vu comme fai rallié la 
cavalerie. 

Gourgaud : — La situation n'était pas la même, c'était 
une seule charge ramenée, et non la suite d'une 
bataille suivie de sept à huit heures. D'ailleurs, à 
droite et à gauche d'Arcis, l'infanterie était rangée en 
bon ordre. 

N. — f aurais peut-être dû, envoyant V immense supé- 
riorité des Prussiens, battre plus tôt eh retraite. J'aurais 
perdu alors cinquante ou soixante pièces de canon. Mon 
flan avait réussi : f avais surpris les Prussiens et les 
Anglais, mais, que voulez-vous? une grande bataille est 
toujours une chose grave.... Si j'avais été vaincu à 
ïénaf... J'ai peut-être eu tort de ne pas faire renvoyer 
les Chambrés par les fédérés et de ne pas résister jusqu'au 
bout sous Paris.... 

Gourgaud : — Votre Majesté eût alors été abandonnée 
même par les troupes ! On ne s'attendait pas à ce qui 
est arrivé! Bien des gens qui étaient contre Votre 
Majesté, s'ils avaient su ce qui surviendrait, se 
seraient fait tuer plutôt que de l'abandonner; mais, 
ensuite, ils en ont jugé autrement et tout le monde 
s'est aveuglé! » 

L'Empereur estime ensuite que l'histoire lui repro- 
chera de n'avoir pas dissous lés Chambres ou de ne 
pas les avoir convoquées à Tours. « Peut-être eût-il 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 505 

mieux valu ne pas créer des Chambres ^ mais je voulais 
donner une garantie à la nation. D'ailleurs, les collèges 
d'arrondissement étant appelés, fêtais bien sûr d'avoir 
des députés patriotes. Tous, jusqu'à Cambon, ont jété 
contre moi. Il n'y a eu que Félix Lepelletier qui, 
quoiqu'il ait été autrefois maltraité par moi, ait senti 
la nécessité de se rallier à mon parti. Les députés 
doivent, à présent, se repentir de leur attitude d'alors. 
J'aurais dû me retirer chez l'empereur d'Autriche; c'est, 
au fonds f un brave homme, et au bout de quelque temps 
je me serais raccommodé avec lui. 

Beauvau, Praslin ne sont pas de la Chambre des pairs 
du roi, parce qu'ils étaient de la mienne, et Lanjuinais 
en est. Je suis sûr que ces grandes familles ne tiennent 
pas à la pairie. Elles n'ont rien à craindre si wie réac- 
tion avait lieu et elles savent que tôt ou tard elles ne 
peuvent manquer de se raccommoder avec les Bourbons! 
M^^ de Marmier m'a souvent ainsi parlé de son père! 

Soult ne m'a pas servi à Waterloo autant qu'il eût été 
nécessaire. Son état-major, malgré tous mes ordres, 
n'était pas bien organisé. Berthier eût mieux fait. 
Comment, pendant la bataille, n'avoir pas maintenu 
V ordre à Genappe! » 

A 5 heures, je quitte l'Empereur ; à 7, il me fait 
revenir. Il nous dit que nous devons nous promener 
tous les jours dans l'île, même avec un officier anglais, 
et que nous ne devons pas nous laisser resserrer 
ainsi. Je lui présente mes objections, puis nous 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 43 



506 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

parlons de l'île d'Elbe. « fy étais fort bien, f aurais 
fait venir des artistes d'Italie; fêtais plus indépendant 
qu'un prince d'Allemagne ; je pouvais tenir huit mois 
dans la forteresse, fy serais resté si le roi avait eu de 
bons minisires, mais on me craignait si peu qu'on 
n avait même pas accrédité un chargé d'affaires auprès 
de moi! On m'insultait dans tous les papiers publics. Ma 
foi! je suis homme, j'ai voulu faire voir que je n'étais 
pas encore mort. La France a/urait dû entretenir pour 
moi une croisière de deuœ frégates, Vune toujours dans 
le port, Vautre, sous voile, en vue. f avais encore à Vile 
d'Elbe une grande représentation. » 
Le soir, j'écris à ma mère. 

Mercredi, 26. — Après déjeuner, je vois Bertrand et 
le prie de tâcher d'éviter que Sa Majesté ne m'envoie 
des appointements. Je ne veux pas être avili ; il ne me 
reste que mon honneur, je désire le conserver pur. 
Bertrand finit par se rendre à mes raisons. 

A 7 heures, Sa Majesté me demande ; Elle est avec 
le grand maréchal et me fait mille amitiés, résultat 
probable de mes paroles du matin. Après dîner. Elle 
me demande : « Que lire? — Polyeucte? » Elle le lit. 
Coucher à 10 heures et demie. 

Jeudi, 27 février. — C'est l'anniversaire du fameux 
départ de l'île d'Elbe!... 

Depuis cinq à six jours, on s'occupait à mettre le 
projet à exécution. Bertrand va prévenir l'Empereur 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 507 

que le brick anglais arrive, qu'il est en vue.... L'Em- 
pereur, étonné, s'écrie : « Comment^ commeiit? » se 
jette sur les longues vues, et donne aussitôt l'ordre 
au brick français ^ de mettre à la voile et de se diri- 
ger sur Naples. Mais cela s'exécute avec tant de len- 
teur que la corvette anglaise entre dans le port avant 
que le brick ne fût paré. Le capitaine anglais va chez 
Bertrand; une espèce de consul de son pays l'avait 
prévenu que depuis deux jours on avait embarqué 
de l'eau et des vivres et que toute la ville racontait 
que l'Empereur allait partir avec sa garde. Le capitaine 
anglais parla de ces rumeurs; Bertrand lui répondit 
froidement que, depuis longtemps, à Porto-Ferrajo 
comme à Livourne, on faisait circuler toute espèce 
de nouvelles ridicules. Bien fous ceux qui y ajoutent 
foi! Le grand maréchal invita même le capitaine à 
dîner, mais celui-ci, peu tranquillisé, refusa et remit à 
la voile pour suivre le brick qui venait enfin d'appa- 
reiller. Il s'approcha même de Piombino, pour y remet- 
tre un billet adressé à Campbell et l'instruisant de ce 
qui se passait et continua à suivre le brick. Lorsqu'il 
vit que ce dernier se dirigeait réellement vers Naples, 
Use rendit à Livourne, pour y prendre Campbell, qui, 
depuis quelques jours, s'y trouvait, fort occupé de 
plaisirs et de bals. A peine eut-il pris cette direction 
que Napoléon envoya un bateau après le brick pour 
le faire revenir à Porto-Ferrajo, où il rentra le soir. 

1. L'Inconstant. 



508 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

Le lendemain 26, c'était im dimanche. Bertrand envoya 
chez Drouot savoir si le vent était bon et se rendit 
ensuite chez l'Empereur avertir que le vent était pas- 
sable. Sa Majesté fit dire la messe une heure plus tôt que 
d'habitude, à 11 heures; ensuite, les ordres dictés, les 
soldats accourent avec leurs bagages et l'embarque- 
ment est fini à 9 heures et demie du soir. A 10, on lève 
l'ancre. Le lendemain 27, on apercevait le brick 
anglais, qui revenait de Livourne. On crut d'abord 
qu'il connaissait l'expédition et cela causa quelques 
inquiétudes, mais non, il se dirigea sur Porto-Ferrajo. 
On distingue de loin une frégate. Le 28, on rencontra 
un brick français de Toulon.... C'était donc vers la 
France qu'on se dirigeait! Joie générale! 

Madame Mère et M™" Bertrand étaient restées à 
l'île d'Elbe. Le 27, on annonça la corvette anglaise. 
Madame Mère convint avec M"^ Bertrand de ce 
qu'elles devaient dire. La corvette mit en panne 
devant le port. •Campbell descendit dans un canot et 
courut chez M*"^ Bertrand lui demander à parler à son 
mari : « Il est parti. — Je vais chez le gouverneur. 
— Il est changé! — Quoi, ce n'est plus le général 
Drouot? — Non, il est parti; c'est le général Lapie. » 

Alors, Campbell s'écrie : « Votre mari est arrêté, 
l'Empereur aussi ! » Elle répondit d'un air inquiet : « Où 
cela? — Sur la route de Naples. — Alors je ne 
crains rien. » Il demande le gouverneur, craint que 
ce personnage ne se saisisse de sa personne, prie qu'on 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 509 

lui assure d'y aller sans avoir à redouter d'arrestation ; 
il perd la tête en un mot. 

Le docteur Monaco va voir Lapie à ce sujet et Camp- 
bell, rassuré, s'entretient avec lui et repart sur sa cor- 
vette. Lors de la première arrivée de ce bâtiment, le 
26, les avis avaient été partagés ; on disait qu'il fallait 
le prendre ; mais il eût été fort difficile de s'en empa- 
rer dans la rade, à Tabordage; c'était une petite fré- 
gate. D'ailleurs, c'eût été déclarer la guerre à l'Angle- 
terre. Le jour du départ, la maîtresse d'un grenadier 
qu'on n'avait pas voulu embarquer s'en fut, dans un 
canot à Piombino, annoncer l'événement, qu'on fit 
aussitôt connaître àLivourne. On arriva en France le 
l*"* mars à 5 heures, on resta au bivouac jusqu'à 
11 heures et on se mit alors en marche.... » 

k 8 heures, Sa Majesté me fait demander. Elle n'est 
pas habillée, se dit légèrement indisposée et craint un 
peu de diarrhée ou de dysenterie, quoiqu'Elle ait 
pris un bain et un lavement: « Le botaniste^ va partir. 
Il pourrait voir votre mère, — Ira-t-il à Paris ? — 
Certainement, » L'Empereur me traite bien. On dit 
le dîner servi. Je me retire et mange seul avec les 
Montholon dans nos salons ordinaires. Je cause un 
peu avec Montholon, et, après le repas, chacun rentre 
chez soi. 

Vendredi, 28 février. — Je vais au camp assister à 

1. Philippe Well, botaniste au service de l'Autriche, qui avait été chargé 
oar la mère de Marchand, alors à Vienne, de commissions pour Napoléon. 

43. 



510 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

des courses de chevaux. J'y trouve l'amiral, qui su 
montre des plus aimables pour moi. Sa femme n'est 
pas venue. J'y trouve l'aide de camp de Montchenu* ; 
c'est un bon jeune homme; j'aperçois le marquis et 
ne vais pas à lui, mais il s'avance vers moi, me 
demande de mes nouvelles, me parle chevaux et n 
prononce pas un mot de France ni de politique. 

Je gagne un pari contre le jeune Lisson, qui préten- 
dait n'en perdre jamais quand il court. Le major du 
génie Emmat s'entretient avec moi. Il m'assure que 
l'Empereur avait bien jugé son attaque, lors de 
Waterloo. 

Rentré à Longwood, Bertrand m'avertit qu'on lui 
avait déjà rapporté mon entretien avec M. de Mont- 
chenu. Balcombe cause avec l'Empereur et sort dan 
le jardin où nous les rejoignons et faisons des risettes 
à Balcombe. Aussitôt, Sa Majesté se retire et peu après 
nous fait demander, s'informe des nouvelles de la 
course et dit qu'Elle n'a pas pu me distinguer avec sa 
lunette parce que j'étais en chapeau rond, tandis que 
Montholon était en uniforme. Bertrand raconte les 
Balcomades. 

VAdolphus apporte une grande grille pour le jardin, 
cela est difficile à concevoir. <iPourquoij dit Sa Majesté, 
envoyer cela? On sait pourtant bien que la nouvelle 
maison n'est pas encore bâtie. » Bertrand croit savoir 

1. M. de Gors qui a laissé des méiroires qui se trouvent aux Archives du 
niiiustcre des Affaires étrangères. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 511 

que Gockburn a eu une entrevue de plus de deux 
heures avec le roi de France : l'histoire de la vente 
de l'argenterie est dans les gazettes anglaises et le 
gouverneur a témoigné à Balcombe son inquiétude à 
ce sujet. Reade a minutieusement questionné Betzy et 
Jenny sur ce que leur avait dit l'Empereur, quand, 
dernièrement, elles étaient venues à Longwood. 

A 7 heures, l'Empereur me fait demander au salon, 
joue aux échecs avec Bertrand, s'attriste de la grille. 
Quand les Montholon sont arrivés, il demande si quel- 
qu'un des gens, Gentili, par exemple, ne serait pas 
vendu aux Anglais. Reade assure qu'il sait tout ce qui 
se passe chez nous. Le docteur ne serait-il point l'es- 
pion du gouverneur ? Il en dit cependant bien du mal ! 
Sa Majesté a l'air inquiet et scrutant. Dîner, conver- 
sation sur les glaces. Elle me prie de lui en faire. Je 
lui demande de me fournir les sels dont j'ai besoin. 
Elle me répond : « Faites-en ^ cela ne me regarde pas! » 

Après le dîner, nous passons au salon. L'Empereur 
cause à part avec Bertrand. Je les entends dire que 
Fiévée et Ghauvelin étaient de ces préfets qui rece- 
vaient 12 000 francs par an pour établir une police, 
faire des rapports, etc. Sa Majesté se retire à 9 heures 
et demie. Je reconduis Bertrand chez lui. Il est arrivé 
un journal du 16 novembre. Les Constitutionnels 
ont pris le dessus en France; Marmont, Pastoret, 
Ghoiseul sont les secrétaires de la Ghambre des pairs. 
La vente de l'argenterie fait grand bruit. 



512 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

l^"" mars. — Je passe à 1 heure chez Bertrand ; con- 
versation sur le retour de l'île d'Elbe. 

Aussitôt débarqués, le 1" mars, on prit position. Il 
était 4 heures du soir. On arrêta tous les allants et 
venants. On envoya un détachement sur Antibes, où 
se trouvait un régiment que l'on espérait gagner, ce 
qui eût, de suite, doublé nos forces. On sut bientôt, 
par des gens sortis d' Antibes, que ce détachement y 
était retenu prisonnier. Gela mit beaucoup de mélan- 
colie parmi nous. La garde voulait aller délivrer ses 
camarades. 

On amena bientôt un courrier qui précédait le prince 
de Monaco, qui raconta que, jusqu'à Lyon, il avait 
remarqué partout le désir de voir revenir l'Empereur. 
Bertrand fat chargé d'interroger un voiturier, qui avait 
traversé toute la France. Cet homme répondit avec un 
gros bon sens : « Ah, monsieur, je sommes bien fâché 
de vous voir. Certainement, vous avez des amis, mais 
je commencions à être tranquilles et qui sait ce que 
tout cela va devenir? » Cette réponse nous mit encore 
du noir au cœur. 

Cependant, Sa Majesté était décidée; on partit. 
L'avant-garde, commandée par Cambronne, avait ar- 
rêté M. de Monaco lui-même. Bertrand l'interrogea. 
Il répondit que, certes, Napoléon avait des partisans, 
mais qu'il avait beaucoup d'ennemis. Le maire du 
premier village où nous entrâmes refusa de venir 
nous parler. A' Grasse, un morne silence nous accueil- 



JOURNAL l.NhDll DE SAINTE-HÉLÈNE 513 

lit. Sa Majesté prit position sur une hauteur, au deià 
de la ville, et, malgré l'envie qu'EUe avait de conserver 
ses deux pièces, Elle fut obligée, à cause des mauvais 
chemins, de les laisser à Digne. La mélancoHe conti- 
nuait. Partout, les soldats se retiraient devant nous! 
L'Empereur s'écria même : « Nous serions-nous trom- 
pés ^ les troupes ne seraient-elles pas pour nous ? » 

En quittant Digne, quelques petits enfants chan- 
taient des chansons pour l'Empereur contre les Bour- 
bons; cela nous remonta un peu. On pensa que c'était 
parce qu'il y avait eu de la troupe qu'on n'avait pas 
osé se prononcer; dés lors, on augura mieux de notre 
sort. 

Dans un village où Napoléon, Bertrand et Drouot 
étaient arrivés les premiers, ils demandèrent au maire 
ce qu'il y avait de nouveau; il répondit : « Que les 
brigands arrivent ». Bientôt, ayant reconnu son er- 
reur, il se crut perdu. On le tranquillisa. On faisait 
appel aux paysans, mais la plupart réppndaient qu'ils 
n'avaient pas de fusils; cependant, quelques-uns vin- 
rent à nous, avec des officiers à demi-solde. A Gap, 
la population parut bien disposée. Chacun harangua 
pendant le déjeuner. On avait pu procurer des che- 
vaux aux Polonais, mais nous n'avions pas encore 
rencontré de troupes qui, changeant de parti, se fus- 
sent jointes à nous. 

Regnault arriva bientôt, envoyé de Grenoble ; il ra- 
conta que la troupe était divisée et que l'on ne savait 



514 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

que faire. Tout cela ne nous rassurait toujours pas. 
Bientôt Gambronne fît savoir que ses fourriers avaient 
rencontré dans un village ceux d'un bataillon du 5* de 
ligne, et qu'il n'a pu communiquer avec eux. Cette 
troupe se garde militairement et ne laisse personne 
communiquer avec elle : il a donc dû se retirer avec 
son avant-garde de 50 grenadiers. 

L'Empereur ordonne de marcher; les quarante gen- 
darmes corses, d'abord; puis, les grenadiers en pelo- 
tons, à grande distance les uns des autres; on presse 
l'arrivée des charrettes qui portent les sacs des gre- 
nadiers, les Polonais s'avancent sur le flanc. Le ba- 
taillon s'est retiré. On apprend bientôt qu'il a pris 
position plus loin, ayant un étang à dos, et qu'il a une 
pièce de canon... on marche... on le reconnaît... on 
prend -des dispositions pour paraître nombreux. On 
était bien inquiet, lorsqu'un chef de bataillon d'infan- 
terie vient nous rejoindre; il s'est sauvé de Grenoble, 
il certifie que toutes les troupes sont pour nous, que 
l'artillerie garde une des portes de la ville, mais qu'il 
est sûr de ses dispositions. Les troupes ne tireront 
certainement pas, mais il faut que l'Empereur marche 
en avant, avec les grenadiers, l'arme sous le bras. 
Cet ofiBcier remonte tout le monde. On arrive ainsi au 
bataillon, qui s'ouvre pour nous laisser passer. Sa Ma- 
jesté reproche à ces hommes de se conduire ainsi et 
enfin les enlève. Peu après, on trouve Delannay, ad- 
judant de Labédoyère, puis le 7^ de ligne tout entier.. . 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 515 

A 4 heures, l'Empereur me fait demander; il n'est 
pas habillé, me fait asseoir, cause de ma famille et 
espère que Gockburn lui aura porté de mes nouvelles. 
Il connaît à Paris quelqu'un qu'il ne veut pas nommer, 
qui, sachant que ma mère avait besoin de quoi que ce 
soit, lui aura envoyé ce qu'il lui fallait ; je dois donc 
être bien tranquille de ce côté. 11 me parle de mon 
père. S'il avait vécu, il lui aurait donné une belle 
place ; s'habille et passe au billard. 

Sa Majesté me traite avec beaucoup d'amitié, me 
conseille de terminer ma bataille de Waterloo et de 
la faire imprimer à Londres, sous mon nom. Ce n'est 
pas de la politique, on peut le faire ouvertement, 
même dans un journal. 

A 6 heures, l'Empereur demande Bertrand; je rentre 
chez moi. A 7 heures, il me fait revenir, me parle 
avec beaucoup de bonté, joue aux échecs, une partie 
avec Montholon et deux avec moi. Après le dîner, au 
salon, il se sent mal à l'aise. Le gouverneur est bien 
inquiet de l'affaire de l'argenterie * et est assez bête 
pour croire que cela ne se saura pas en Angleterre. Sa 
Majesté, fatiguée, rentre chez Elle à 9 heures et demie. 

Dimanche, 2 mars. — Les Bernard veulent partir, 
les autres femmes s'en vont aussi; M""® Bertrand se 
trouve mal après déjeuner. 

l. Hudson Lowe ne subvenant pas aux besoins de Napoléon et de ses 
compagnons, l'Empereur avait donné l'ordre de briser une partie de son 
argenterie et de la vendre pour se procurer quelques ressources. 



516 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

A 7 heures, l'Empereur me demande, joue aux 
échecs avec Bertrand jusqu'au dîner. Nous nous 
entretenons de l'organisation rêvée par l'Empereur 
d'une armée de 485 000 hommes, avec 45 légions; 
chaque légion composée de 12 bataillons, chaque ba- 
taillon de 900 hommes (six compagnies à 150 hommes). 
Un administrateur dans chaque légion. Les colonels 
n'auraient plus à se mêler d'habillement," ni de 
remontes. Nous dînons; Bertrand y est, je présente 
mes objections. Je suis pour l'administration laissée 
aux colonels. Les colonels, même de la garde, volaient, 
c'est vrai, mais c'était parce que le gouvernement ne 
les payait pas assez, ne donnait pas suffisamment pour 
l'habillement. L'Empereur se fâche, je me tais. Il me 
dit que c'est pour la même raison qu'il n'avait pas 
voulu donner les hôpitaux aux médecins, afin que 
ceux-ci puissent toujours se plaindre des mauvais 
médicaments et que le soldat vît en eux des gens qui 
prenaient leur défense. « Les colonels sont à présent 
de vrais despotes. Quand je passais des revues, ils me 
présentaient des jeunes gens pour officiers et je ne man- 
quais pas de répondre : Gomme Monsieur est jeune, 

EST-CE QUE NOUS n'aVONS PAS DE VIEILLES MOUSTA- 
CHES? Les soldats qui entendaient cela en étaient 
enchantés. C'est comme cela que je m'en suis fait tant 
aimer. » 

M. de Mo.ntholon trouve très bien tout ce que dil 
l'Empereur. Il est facile de trouver 45 administra 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 517 

teurs honnêtes et d'avoir des colonels à la fois probes 
et braves. 

Quand en passant des revues et qu'il avait à se 
plaindre du colonel, il le faisait appeler, on lui répon- 
dait : a II a été tué.,, il a été nommé général.... » L'Em- 
pereur ne pouvait s'en prendre à personne, tandis 
que l'administrateur sera un fonctionnaire fixe. Il me 
semble que ce dernier sera toujours en discussion 
avec les colonels. Alors, à qui s'en rapporter? « Au 
ministre! » Sa Majesté blâme beaucoup Lacuée qui 
faisait de vraies économies de bouts de chandelles. 
Il était impossible au ministre de suivre l'organi- 
sation de 300 corps! Dans les derniers temps, des 
régiments de cavalerie avaient des chevaux et pas de 
selles, d'autres des selles et pas de chevaux. Dans la 
légion, ça ne se serait point passé ainsi. D'ailleurs, 
cela se pratique ainsi dans le Wurtemberg et dans 
d'autres petits pays. Tout se réduirait beaucoup si 
l'on administrait ainsi en France : le soldat y gagne- 
rait fort. 

Après dîner, échecs. Le matin, j'avais rencontré 
Balcombe entre Hut'sgate et l'Alarm-house, avec Gor- 
requer, le commissaire de police; il s'en est montré 
contrarié. Le soir, j'en parlai à Sa Majesté, qui en 
parut contrariée. Coucher à 10 heures. 

3 mars. — L'Empereur me fait demander à 5 heures 
au billard et me fait beaucoup d'amitiés. Il me 

«AINTE-HBLÈNE. — T. I. -^ 



518 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

charge de défendre à Archambault de monter ses 
chevaux avec sa selle et de répondre malhonnête- 
ment, comme il l'a fait, au domestique de Montchenu 
qui demandait si son maître pourrait avoir une selle 
aussi belle que celle de l'Empereur, et surtout de ne 
pas mêler Louis XVIII à ses réponses. On passe au 
salon. Sa Majesté joue avec Bertrand, puis avec moi 
jusqu'au dîner. La viande est mauvaise. 

L'Empereur nous raconte qu'il a rêvé qu'il se trou- 
vait près de Malmaison et qu'il tuait un houzard an- 
glais qui le chargeait. Je crois qu'il y a des rêves fort 
singuliers; des 'choses auxquelles on n'a pas pensé 
dans l'état de veille se présentent ainsi. Sa Majesté 
pense que, de tous temps, les rêves ont eu grande 
influence sur les peuples, car il y a force choses 
qu'on ignore et bien d'autres qu'on ne saurait expli- 
quer. 

L'âme existe-t-elle avant l'enfant qui vient de 
naître? Il le faut bien, puisqu'on assure qu'elle est 
immortelle, et ôe qui a un commencement doit avoir 
une fin. Si l'âme existait avant notre corps, on se 
souviendrait du passé. Si l'on ne se souvient pas, c'est 
comme si elle n'existait pas. Les matérialistes n'affir- 
ment pas que l'âme n'est que matière, mais bien une 
f propriété de la matière organisée, de même que 
l'aimant, l'électricité ont leurs propriétés. 

Sa Majesté nous raconte ensuite que~le jour de 
l'incendie, au bal Schwartzemberg, Elle fut frappée de 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 519 

l'idée que c*était d'un mauvais augure pour Elle. 
« Aussi, vous savez, Gourgaùd, le lendemain de la bataillfi 
de Dresde, quand on m'annonça que ,Schwartzemherg 
était tué, j'en fu^ enchanté, non pas que je souhaitasse 
la mort de ce pauvre homme, m^ais parce que j'avais un 
poids de moins sur la poitrine, pensant que son malheur- 
reux incendie avait présagé le malheur pour lui et non 
pour moi ^. 

Il est, dans le fait, bien singulier qu'au mariage de 
Louis XVI la fête fut funeste au peuple et que ce souve- 
rain fut, longtemps après, mis à mort par ce même 
peuple. La fête de Schwartzemberg, lors de mon mariage, 
fut funeste cmx diplomates, et longtemps après, je fus- 
renversé par des diplomates. Aussi, si j'étais roi de 
France, je n^ épouserais pas une Autrichienne. Cette mai- 
son-là est funeste à notre pays. » 

Sa Majesté passe ensuite au billard, cause, se plaint 
de pesanteurs de tête. L'Empereur s'entretient du 
départ des Bernard qu'il ne voudrait pas voir s'en 
aller. Coucher à 10 heures. 

Mardi, 4 mars. — A 8 heures et demie du matin, 
Marchand m'apporte un rouleau de 500 francs; j'étais 
encore couché. Dans mon embarras pour refuser, je 
e prie de remettre cette somme à Bertrand, qui saura 

1. Napoléon dit même, ce jour-là et à ce propos, ce mot bien curieux : 
hI Schwartzemberg a purgé la Fatalité! > Le général autrichien n'avait pas 
Hé tué; c'était Morcau dont la mort avait causé un mouvement parmi les 
illiés. 



520 GÉNÉRAL BARON GOCRGAUD 

ce que cela veut dire. Il remporte son rouleau et ne 
tarde pas à revenir; l'Empereur lui a demandé ce 
qu'il allait faire chez le grand maréchal et lui a 
ordonné de m'appeler. 

Je m'habille et entre dans la chambre de l'Empe- 
reur qui me parle de lieux communs et me fait por- 
ter au billard mon travail sur Waterloo. Bientôt, il 
m'y rejoint en robe de chambre, me parle du départ 
des Bernard, qui lui ont dit, hier, qu'ils mouraient de 
faim. Selon moi, les Bernard sont jaloux de voir que 
les domestiques de Longwood vendent leur vin, alors 
qu'eux n'en ont pas assez. Explications à ce sujet. 
.Gipriani et Montholon sont maudits par les domes- 
tiques. C'est le gouverneur qui a fixé lui-même la 
quantité de vin destinée à chaque maison. L'Empe- 
reur voudrait qu'on achetât davantage de viande, 
mais les Bertrand devraient manger avec lui; ils 
seraient bien mieux et la soirée plus agréable. Il 
me recommande de ne pas parler de ce désir au 
grand maréchal. 

Enfin, nous travaillons sur Waterloo; à midi, Sa 
Majesté me fait travailler avec Elle; nous nous remet- 
tons ensuite à l'ouvrage jusqu'à 2 heures et demie. 
Elle m'a bien traité et n'a pas fait allusion à mon 
refus de recevoir l'argent. 

Je passe chez Bertrand, il était déjà allé chez moi. 
Je lui répète que je l'avais souvent prié de dire à Sa 
Majesté que mon intention était de ne rien recevoir 



i 



\ 
JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 521 

et je lui en expliquai de nouveau les raisons. Je 
rentre faire des expériences sur la glace. A 5 heures, 
je monte à. cheval, rentre et trouve l'Empereur dans le 
parc, se promenant avec ces dames et leurs maris. Sa 
Majesté m'appelle, visite le jardin de Noverraz, fait 
mesurer plusieurs arpents et, rencontrant les langes 
de la petite Montholon étalés sur l'herbe, s'écrie : 
« Ah/ c'est trop bourgeois, trop petite ville ». La mère 
en est fort contrariée. 

Le nouveau piano est arrivé le matin chez M""* Ber- 
trand. 

Sa Majesté nous parle de Paris, de ses embellisse- 
ments et des travaux qu'il projetait. « Ils auront beau 
faire, on parlera toujours de moi, /aurais voulu avoir 
ma capitale à Lyon, mais tout y était à créer, tandis que 
Paris est au-dessus des autres villes de France. Je 
voulais que cette capitale écrasât par sa splendeur toutes 
celles de V Univers : fai tout fait et désirais tout faire 
pour Paris. Je me suis brouillé avec le Pape, parce que 
je désirais qu'il résidât à Paris; j'avais fait arranger 
Varchevêché pour cela.... Toutes les provinces de France 
sont agréables à habiter, mais je préférerais la Cham- 
pagne, le côté de Brienne; peut-être est-ce parce que j'y 
ai été élevé. Nice est aussi un charmant pays. J'aime fort 
les Lyonnais : ils me le rendent bien. Voisins de l'Italie, 
ils savaient que j'en avais éloigné les frontières de plus 
de 500 lieues, f avais acheté pour plus de 130 millions 
de soie, tant à Lyon qu'en Italie, et voulais faire repren 



44. 



522 GÉNÉRAL BARO.N GQURGAUD 

dre les soieries, fai souvent déchiré à Joséphine des 
robes brodées de plus de 150 et 200 louis f Ah! si f avais 
pu gouverner la France durant 40 ans^ fen eusse fait h 
plus bel empire qui eût jamais existé. » 

M""® de Montholon dit tout à coup : « Qui sait si 
Votre Majesté ne fondera pas un jour un vaste empire 
en Amérique ? 

N. — Ah! Je suis bien vieux! » 

Bertrand est entré, après dîner, avertir que le gou- 
verneur était venu le matin. N'ayant pas trouvé 
O'Méara, il a appelé Poppleton; il doit envoyer pour 
l'écurie tout ce qu'il y a de meilleur. Coucher à 
11 heures et demie. 

Mercredi., 5 Mars. — L'Empereur m'a demandé à 
9 heures. Il me montre ses notes sur les fortifica- 
tions et les camps retranchés, lit dans VAnnual Register 
de 1815 tout ce qui lui est relatif, me parle avec bonté, 
me fait boire de la limonade ; il rentre chez lui à midi 
et refuse de déjeuner. 

Il arrive un bâtiment, la Tortue., parti il y a neuf 
semaines d'Angleterre, qui m'apporte cinq, lettres de 
ma mère des 12 août, 28 octobre, 6 et 14 novembre, 
2 décembre : dans l'une, elle a vu M°*® Dillon, qui va 
mieux. Bertrand me prend cette lettre et la porte à sa 
femme; ils sont transportés de joie. 

L'Empereur est souffrant et dîne chez lui. 

O'Méara nous apprend que Warden vient de faire 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 623 

paraître en Angleterre sur nous un ouvrage* qui fait 
beaucoup de bruit. Je vais chez Bertrand lire les 
gazettes jusqu'à 11 heures; nous voyons les passa- 
ges de Warden sur Pichegru et Ney, ainsi que sur ma 
maladie. Bertrand sort avec moi se promener. Il était 
bien sûr que Warden écrirait cet ouvrage, qui est fort 
utile à la cause de l'Empereur. Pichegru n'a pas été 
assassiné. Pour moi, on a pu le faire périr en secret 
pour ne pas livrer au bourreau un tel général! 
« Non. Il était déshonoré, partant plus à craindre, sa 
trahison était claire, pourquoi l'aurait-on fait assas- 
siner? » 

Je crains, à première vue, que bien des détails ne 
choquent l'Empereur; Warden se pose comme son 
confident et le fait parler. 

' Je rentre chez moi, bien heureux d'avoir des lettres 
de ma mère. Coucher à minuit et demi. 

Jeudis 6 mars. •— Le gouverneur a envoyé l'ouvrage 
de Warden, qui n'a pas craint d'écrire qu'à l'île d'Aix 
tout le monde voulait que l'Empereur se mît à la tète 
de l'armée du Midi : ce qui n'est pas vrai. C'est proba- 
blement une partie du journal faux de Las Cases que 
Warden aura fait imprimer. 

Quand j'arrive chez l'Empereur, il me dit : « Ehbienf 
vous êtes content \ Votre mère se porte bien.... Vous 

1. Cet ouvrage, dont il a déjà été question dans ces notes, a fait l'objet, de 
U part de Gourgaud, d'une réfutation que Ton trouvera aux pièces annexes. 



524 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

voyez que f avais deviné que Cockbu/rn irait voir votre 
mère/ Je ne suis pas étonné que vous receviez tant de 
lettres; lord Bathurst vous aime, Montchenu Va dit, et 
c*est le sentiment que vous éprouvez pour votre mère qui 
en est cause. Cockhur^i aura parlé de vous en bons termes; 
dans le fait, il s'est bien montré dans votre maladie, 
mais 'V affaire de votre domestique est d'une barbarie sans 
exemple. » 

On parle de Warden, de Talleyrand; ce serait 
l'affaire du duc d'Enghien qui aurait amené la dis- 
grâce du prince de Bénévent. L'Empereur croit qu'il 
a dû se faire ultra, parce que les Bourbons le mépri- 
sent, mais Warden a tort de déclarer que c'est un 
génie et que nous le vantons. Gela n'est pas. Si 
Talleyrand était un homme transcendant, il ne se 
serait pas marié avec une pareille femme. « Lebrun 
m'a raconté dans le temps quHl la connaissait comme 
une fille entretenue, qui avait vécu avec Delessert, qu'on 
la payait... et tout cela pour n'avoir pas d'enfants! Je 
n'ai pas consenti à son mariage, et, encore, ne savais-je 
pas tout cela! Je voulais alors en faire un cardinal, ce 
qui lui eût admirablement convenu. Au moins, s'il 
tenait absolument à se marier, il pouvait prendre une 
femme honnête. Cependant, c'est un homme au-dessus 
de l'ordinaire : il sait bien virer de parti et, somme toute, 
je crois que Louis XVIII a mal fait de le renvoyer 
d'auprès de lui. Il connaît parfaitement la Révolution, 
et il était avantageux au Roi d'avoir près de lui un 



JOURNAL INÉDIT DE sa tNTE-HÊLÈNE 525 

grand chambellan qui pût répondre^ à cet égard, à toutes 
ses questions. Ce n'est pas Richelieu, qui ne connaît pas 
la France, qui pourra lui en parler. Talleyrand aura 
pensé que Vopinion était si forte contre lui qu'il ne 
pouvait se sauver quen se mettant avec les ultras. Je 
répète que le Roi a mal fait, » Nous jouons aux échecs; 
on cause des nouvelles apportées par les gazettes, 
mais, en résumé, l'Empereur est triste. 

Gourgaud : « Warden se vante d'avoir conservé son 
chapeau, quand nous l'avions bas. 

N. — Il fait aussi beaucoup parler if"® Rertrand et 
lui créera beaucoup d'ennemis. » 

Dîner. Conversation. Les commissaires ont reçu des 
dépêches. Gockburn reviendra.... 

N. — « Je le croirais assez : il n'a pas de fortune et 
aura fait l'entendu pour pouvoir bâtir sa maison. » 

En se levant de table pour passer au salon des 
échecs, l'Empereur continue : « La question est de 
savoir s'il est- avantageux pour nous que l* ouvrage de 
Warden ait paru ou non. J'y trouve beaucoup de choses 
ridicules. Puisque le Roi a disgracié Talleyrand, il doit 
l'éloigner de Paris. Il s'est opposé au licenciement de 
V armée et il a eu raison. Si l'armée n'eût pas été licen- 
ciée, on n'eût jamais pu imposer les contributions qu'on 
exige. Le prince de Bénévent est dans le vrai en décla- 
rant le budget imjoayable; ce n'est pas l'impôt sur les 
patentes, sur le mobilier, qui produira assez pour 
l'équilibrer; on s'esquivera. Inscrire 30 millions de 



5fi6 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

rentes au grand-livre cest contracter un emprunt 
QOO millions, sans consulter la nation. » 

M""^ de Montholon dit qu'au milieu de tout cela oi 
s'amuse à mettre en jugement diverses personnes. Jj 
ne crois pas qu'on condamne Decazes; il n'a pî 
trahi les Bourbons. 

N. — (( Non, mais il aurait peut-être pu faire miei 
qu'il n'a fait. Il est vrai que les troupes étaient déa 
dées. Ils ont jugé Marchand, parce qu'après mon arrive 
à Paris il avait demandé du service, je trouve de la bat 
sesse à cela. On peut dire que, d'abord, il ne s'est pc 
prononcé dans la crainte que mon entreprise ne réussisi 
pas; ensuite, il a voulu en profiter. » 

Il me semble qu'on ne peut juger que ceux qui oi 
trahi et non pas ceux qui ont pris du service aprè! 
l'arrivée de Sa Majesté à Paris. Louis XVIII avait même 
congédié sa maison. Si j'en avais été, j'aurais accom- 
pagné mon maître jusqu'au bout, parce que j'aurais 
alors pris l'engagement de le suivre, de partager son 
sort. Que serait-ce, si ses fidèles eussent abandonné 
le souverain au moment où il avait besoin d'eux ? 

L'Empereur trouve que, dans Warden, il y a bien 
des sottises de Las Cases. M"^ de Montholon croit que 
la nation française tombera en république. Sa Majesté 
estime qu'en France on est bien revenu de cette forme 
de gouvernement. « Oui, reprend la dame, mais on 
est bien las de voir des souverains qui ne peuvent se 
soutenir et sont culbutés ou changés à chaque in- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 52T 

S tant. » L'Empereur est de mauvaise humeur et joue 
avec Montholon ; il assure que le gouverneur a la face 
d'un galeux; son docteur doit l'abreuver de mercure 
et de soufre. Coucher à 10 heures. 

Vendredi, 7 mars. — Bertrand me répète qu'au total 
il pense que l'ouvrage de Warden sera avantageux, 
quoique les trois quarts de ce qu'il avance soient des 
bêtises. Il regrette ce qu'on lui fait dire sur Talley- 
rand, pour lequel il a un grand fonds d'amitié. C'était 
l'homme qui pouvait le plus servir l'Empereur. 

Selon moi, Sa Majesté a eu tort de le proscrire. Le 
grand maréchal m'assure que le décret, quoique daté 
de Lyon, n'a été promulgué qu'à Paris. Les autres, 
par exemple, sont bien de Lyon, mais celui-ci n'a été 
signé que quand on eut connu la déclaration du 
13 mars. 

Cette déclaration n'aurait pas eu lieu si le Congrès 
avait su Napoléon à Paris; on traitait même encore 
avec Talleyrand à Vienne, lorsque ce dernier décret 
de proscription lui parvint. Alors, tout fut rompu. Cela 
a dépendu des distances qui faisaient qu'on ne savait 
à Vienne ce qui se passait à Paris que six jours après, 
et vice versa. 

A 2 heures, l'Empereur me fait demander au billard, 
parle de Warden et trouve que son livre est écrit 
dans une bonne intention. En ce moment, un pareil 
ouvrage doit produire grand effet. Il est bon de faire 



528 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

parler de soi. Les Bourbons ont adopté envers nous 
même politique que l'Empereur suivait à leur égar( 
celle du silence. Sa Majesté me traite avec toul 
l'amitié possible et me donne, en jouant, des soufflel 
« Cet ouvrage fera grand bruit; on viendra nou^ demi 
der ce que nous en pensons^ il ne faudra rien dire, mais' 
faire comme si nous n'y attachions pas grande impor- 
ce.tan 

Warden parle de vous, Gourgaud; il invente - des 
discours que je vous aurais tenus pour vous faire 
prendre médecine, alors que je voulais que vous n'en 
prissiez pas. Il parle aussi de votre sabre, mais dans 
une bonne intention, » 

Pendant ce temps, l'amiral était venu. Bertrand le 
conduit au billard et l'Empereur me recommande de 
ne pas ouvrir qu'il ne soit rentré. J'ouvre en temps 
opportun; le grand maréchal et l'amiral entrent. Ber- 
trand passe chez Sa Majesté prendre ses ordres. En 
passant, je cause de ma mère avec l'amiral qui m'as- 
sure que Gockburn est allé la voir. 

A 7 heures, nous revenons au salon, où sont les 
Montholon. L'Empereur, selon son habitude, demande 
les nouvelles. Nous répondons que c'est lui qui doit 
en avoir. Il nous raconte que lui s'est tu, alors que 
l'amiral a beaucoup parlé. 

Sa Majesté me traite fort bien el; me parle comme à 
un favori. Échecs. Diner. Nous parlons gazettes. On 
ne saurait concevoir la conduite que tient Louis XVIII. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 529 

Se mettre avec les constitutionnels, c'est de la folie. 
Il est impossible que le Roi agisse de bonne foi; il 
fera comme Louis XVI, qui promettait tout et s'en- 
fuyait à Varennes. Un Bourbon constitutionnel ne 
peut être de bonne foi ! Les Chambres nous regardent 
tous comme des bestiaux. 

M"^ de Montholon assure que l'empereur Alexandre 
parle toujours religion. Sa Majesté l'interrompt : 
« Il peut en parler, mais il est bien matérialiste! A 
Jilsitt^fai eu bien des conversations avec lui là-dessus. » 
Coucher à 10 heures. 

Samedi^ 8 mars. — A 9 heures, l'Empereur me fait 
demander « Des nouvelles! — Je n'en sais pas! — Eh 
bien, travaillons Waterloo! y) Sa Majesté me fait déjeu- 
ner avec Elle, me traite fort bien, retravaille et dicte 
encore... « le sieur Gourgaud, mon officier d'ordonnance, 
a fait ceci, a fait cela,... » A 2 heures, l'Empereur 
rentre chez lui ; je vais chez Bertrand, où sont les 
Balcombe qui, ensuite, vont chez Sa Majesté qu'ils 
quittent à 5 heures et demie. M"° Bertrand est de 
mauvaise humeur, ses domestiques sont grossiers. Je 
demande à Montholon le livre de Warden, dont on 
fait mystère. 

A 7 heures, aux échecs, je Joue avec l'Empereur. 
Dîner. Je raconte que la mère de Betzy Balcombe a 
marché sur le pied de Betzy parce qu'elle disait que 
l'ouvrage de Warden était cause qu'on l'avait envoyé 

SAINTB-HÉLÊNE. — T. T. 45 



530 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

en croisière. Sa Majesté change brusquement de con- 
versation, rentre aux échecs. Coucher à 9 heures et 
demie. Je prends le fatal livre chez Montholon et le lis 
avant dem'endormir. J'en suis furieux. 

Dimanche, 9 mars. — Je suis bien en colère contre 
Warden, qui veut me faire passer pour un fanfaron et 
déclare au grand maréchal que je veux porter une 
plainte en calomnie au gouverneur : c'est Las Cases 
qui a fait tout le mal, je reconnais le journal de Las 
Cases, qu'en partie il m'avait communiqué. Il raconte 
un tas de niaiseries, veut faire l'important, et per- 
sonne ne croira les conversations qui sont rapportées 
dans cet ouvrage, car Warden ne parle pas un mot de 
français et Sa Majesté n'entend pas un mot d'anglais! 
Ce n'est qu'un prête-nom. Las Cases en est l'auteur; 
il nous a sacrifiés à son plan. 

Le grand maréchal voit que j'en ai la fièvre, il me 
promet d'en parler à l'Empereur, tâche de me calmer. 
Montholon lui-même trouve que j'ai raison d'être 
fâché, c'est un libelle. 11 a dit à Sa Majesté que s'il était 
sûr que ce fût Las Cases qui eût mis ce qu'il y a là- 
dedans contre sa femme, il lui en voudrait beaucoup. 

Avant dîner, l'Empereur me demande, me parle 
comme s'il ignorait mon chagrin et continue de jouer 
avec Bertrand. Je réponds à une première question et 
m'empresse, pendant que nous sommes seuls tous les 
trois, de lui demander la permission d'aller demain 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈNE 531 

chez Hudson Lowe. Il veut prendre ma colère en 
riant et soutient que l'article fait mon éloge. J'insiste, 
j'en pleure; Sa Majesté se fâche et s'écrie : « Eh bien/ 
vous me demandiez la permission/ C'est non, à présent. 
AJlcz-y par désobéissance^ si vous voulez: Vous êtes un 
m faut, il n'y a pas de quoi fouetter un chat/ » 

Je lui jure que je n'avais jamais parlé de l'affaire de 
Hrionne à personne qu'au petit Las Cases, qui se trou- 
vait chez moi le jour où l'on me. rendit mes fatals 
pistolets qui avaient tué le cosaque*. 

Gockburn avait raconté à l'Empereur, à bord, qu'il 
savait bien pourquoi il me portait intérêt, et que 
c'était parce que je lui avais sauvé la vie; ce que Sa 
Majesté avait nié. 

Gourgaud : — « Je n'ai point fait écrire sur mon sabre 
que je vous avais sauvé la vie et cependant j'ai tué 
un houzard qui se précipitait sur Votre Majesté! 

N. — Je ne m'en souviens pas, 

Gourgaud : — Les bras m'en tombent! Gomment, 
Votre Majesté ne se souvient pas! L'état-major en a été 
témoin, et, le soir même, M. Fain^ est venu me deman- 
der si c'était avec de petits pistolets que je portais 
habituellement dans ma poche où des pistolets 
d'arçon. Tout Paris s'en est entretenu. 

N. , — Il fallait m'en parler. 



1. A la bataille de Brienne, Gourgaud avait sauvé la vie de l'Empereur en 
ihattant, d'un coup de pistolet, un cosaque qui menaçait Napoléon. 

2, Secrétaire du cabinet de l'Empereur, successeur de Méncval. 



532 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Gourgaud : — Sire, j'étais convaincu que Votre Ma- 
jesté l'avait vu 'et je pensais que si je me vantais 
d'avoir rendu service à votre Majesté, Elle m'en vou- 
drait. D'ailleurs, je n'avais fait qu'une chose que, 
probablement, tout autre eût fait à ma place. 

N. — Je sais que vous êtes un brave jeune homme^ 
mais il est étonnant qu'avec votre esprit vous soyez aussi 
enfant. Lisons Varticle ensemble. » 

Après la lecture; N. — « Eh bien, mais c'est un bel 
éloge/ il est tout simple que vous parliez campagnes : 
c'est comme moi qui cause toujours de V Egypte. » 

Les sottises ne peuvent atteindre l'Empereur. 

N. — « Oui bien, quand on m'accuse de lâcheté, d'être 
un mauvais général; mais quand je suis mds en cause 
pour assassinat ou empoisonnement, cela devrait m'effa^ 
rer. » 

Sa Majesté me répète de ne pas aller chez le gouver- 
neur; je devrais remercier Warden : Las Cases n'y est 
pour rien. Je réplique par l'anecdote où Warden rap- 
porte une conversation que Las Cases, comme cham- 
bellan, aurait entendue en 1807 entre l'Empereur 
et un officier de marine, M. Tillieure, et j'ajoute : 
« Gomment cela se peut-il? M. de Las Cases n'était pas 
chambellan. Il n'a jamais fait ce service avant juin 
1815. » 

Sa Majesté se fâche et je me tais. Elle se reprend 
à jouer, et ensuite : « Allons, Gourgaud, jouez! 
cela vous remettra de bonne humeur. — Non, Sire. » 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 533 

L*Empereur croit que je lui refuse. « Mais c'est 
mon humeur qui ne se remettra pas! Je suis loin 
de refuser de jouer : c'est un trop grand honneur que 
Votre Majesté me fait là. » Je joue trois parties. 

L'Empereur tâche de me faire rire. Bertrand aurait 
dû me gronder; il espère m'avpir convaincu que j'ai 
tort. 

N. — ic Eh bien, vous avez passé une mauvaise nuit! 
Vous vous donnez la fièvre^ vous êtes furieux, tandis que 
vous devriez remercier Warden. » Nous passons dîner, 
ainsi que le grand maréchal. L'Empereur parle de 
lieux communs, de la qualité de la viande, et ensuite : 
« Gourgaud, je crois bien que c'est là, à Brienne, que 
fai vu l'ennemi de plus près! — Pardi! Sire, Votre Ma- 
jesté en a touché un avec sa main! C'étaient des hus- 
sards de Volk. Ils avaient des shakos blancs et tour- 
naient notre artillerie qui était arrêtée en colonne sur 
la route. C'est Dejean qui, le premier, les reconnut; 
j'étais prés de Votre Majesté, et venais lui rendre 
compte d'un mouvement. Votre Majesté tourna tout de 
suite à gauche, je me jetai sur sa droite, entre Elle et 
le cosaque qui se précipitait, la lance en avant, et 
rétendis raide d'un coup de pistolet, à brûle-pour- 
point. » 

L'Empereur parle de Brienne. Il ne s'y reconnais- 
sait plus en 1814; tout lui paraissait changé, les dis- 
tances plus petites; il reconnut cependant un arbre 
où, étant élève, il venait lire la Jérusalem délivrée. 

45. 



534 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

C'est là même qu'il manqua être tué. (Il y a quelques 
jours, il m'avait dit : par un cosaque; aujourd'hui, Sa 
Majesté croit que c'est par t^^ boulet,) 

Sa Majesté me parle avec douceur, me recommande 
d'être gai, cause de ses aventures et rentre à 
10 heures, après avoir joué quelques parties d'échecs, 
se plaignant d'être fatiguée. Je reconduis Bertrand 
et lui exprime la peine que me cause l'Empereur en 
m'empêchant d'aller demain chez le gouverneur. 

Lorsqu'on lut devant l'Empereur le paragraphe qui 
me concerne, les Montholon, et même Bertrand, 
assurèrent qu'il n'y avait là rien à dire. Tous les jour- 
naux français vont en parler. 

Lundis 10 mars, — Bertrand vient me voir pendant 
mon déjeuner; je lui montre ce que j'ai écrit sur les 
mensonges de Warden. Je suis de plus en plus en 
colère : il reconnaît que, dans le fonds, l'article est par 
trop ridicule. 

Il passe à midi chez Sa Majesté et en rapporte un 
papier qu'il me prie de mettre dans mon article. Je 
lui réponds que mon journal est dans une bouteille. Il 
me recommande de la cacher dans le jardin*. Son 
document y est mis à sa requête. Le grand maréchal 
rentre chez lui, où sont le docteur Lewinston et un 
étranger. 



1. En effet, le journal de Gourgaud est écrit sur du papier pelure. Les 
caractères sont très fins et très serrés. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 53S 

V 3 heures, chez Sa Majesté. Elle est de mauvaise 
humeur; si je veux lui plaire, je ne dois pas paraître 
morose. Elle me demande si j'ai travaillé : « Non, Sire, 
je suis trop triste, j'ai été malade. — Vous êtes un 
enfant. Vous devriez cependant finir Waterloo^ pendant 
que je suis en veine de travailler. Comment va Ber- 
trand?,.. C'est bien désagréable d'' avoir toujours des 
scènes : hier^ M""^ Bertrand en a encore fait une; elle a 
jeté les assiettes, s est trouvée mal, a crié qu'on nous 
laissait mourir de faim et s'est couchée sans souper. 

Gourgaud : — Je ne l'ai point vu et en doute fort. 

N. — J'en suis sûr, vous dis-je. 

Gourgaud. — Eh bien, c'est que ses gens lui auront 
manqué! » 

Je profite de l'occasion pour dire que Bertrand ne se 
plaint pas, mais que, réellement, ils n'ont pas de quoi 
vivre : il y a deux jours que le grand maréchal n'a 
pas dîné, pour laisser de quoi manger à ses domes- 
tiques. L'Empereur trouve que c'est ridicule de faire 
deux tables; à Paris, cela n'aurait pas eu lieu. « Ci- 
priani, qu'avez-vous envoyé au grand maréchal? — Sire, 
le quart de tout, hier. Il leur a cependant manqué 
beaucoup de choses. » 

Sa Majesté ordonne que l'office ne fournisse rien à 
Bertrand; quand son cuisinier sera malade, la Belge 
ira leur faire la cuisine, — proscription du grand Ber- 
nard, — puis gronde le grand maréchal d'avoir de- 
mandé une double liste des provisions : « Pourquoi 



536 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

mettre les Anglais dans la confidence de notre intérieur? 
L'Europe a toutes ses lunettes dirigées sur nous, le gou- 
verneur va le savoir : la nation française se déshonore 
de toute manière.' y^ Bertrand s'excuse avec beaucoup 
de douceur; il est désolé d'avoir déplu à l'Empereur, 
il a réfléchi; sa femme n'a pas fait de scène hier. Ils 
sortent tous les deux dans le jardin; Gipriani court, 
après moi pour s'excuser, je lui réponds que c'est 
inutile. Après une promenade à cheval, je rentre à 
6 heures et demie; l'Empereur mé recommande d'être 
gai, prétend que je suis un gros enfant. Pourquoi me 
chagriner? Je ne réponds pas. Il me fait jouer aux 
échecs, me traite avec beaucoup de douceur, dîner. 
Sa Majesté me parle souvent et, chose extraordinaire, 
fait pour moi ce qu'Elle n'avait fait encore qu'une fois, 
et encore pour le seul Las Cases, Elle met une cuiller 
dans lès macaronis, m'en offre : « Voulez-vous que je 
vous donne de ces macaronis? » Elle m'en sert deux 
fois, s'informe comment je les trouve. « Excellents, 
Sire, je n'en ai jamais mangé d'aussi bons. » Les gens 
sont stupéfaits; on a pour moi des attentions qu'on 
n'avait plus. 

L'Empereur renvoie les domestiques et lit Andâ^o- 
maque. Il critique le vers : 

Je viens chercher ou la vie, ou la mort. 

Il faudrait mettre « trouver » ; M"® de Montholon est 
de cet avis, je suis contre ; « chercher » laisse du vague. 
Coucher à 10 heures. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE -HÉLÈNE 537 

Mardis 11 mars. — Je passe à midi chez Bertrand; 
sa femme est indisposée, M™^ Dickson* va partir, et 
elle restera seule pour soigner son enfant. J'exprime 
au grand maréchal mon chagrin de ce que l'Empereur 
m'a dit dimanche. Il veut me faire passer pour un 
menteur; il nie maintenant ses paroles d'autrefois et 
dit le contraire de jadis. Il me témoigne beaucoup de 
bonté dans son intérieur, mais s'il est vrai qu'il ait 
raconté à Gockburn que je ne lui avais pas sauvé la 
vie, Sa Majesté me fait grand tort. 

Bertrand : — « L'Empereur est comme cela; il a été 
piqué ; plus tard, il conviendra de la vérité ; d'ailleurs, 
c'est un fait connu de tout l'état-major que vous avez 
tué un Cosaque devant Sa Majesté, mais Elle pense 
que cet homme ne savait pas qui c'était, et que, par 
conséquent, vous n'avez pas sauvé la vie à l'Empereur 
plutôt qu'à tout autre. 

Gourgaud : — Je sais bien que tous les coups de 
lance ne sont pas mortels, mais Sa Majesté étant en 
tête, c'est sur Elle que se jetait le Cosaque. D'ailleurs, 
je ne me suis jamais vanté de lui avoir sauvé la vie. 
Je savais bien qu'EUe m'en voudrait, si je parlais. » 

Rentré chez moi, je travaille et passe chez l'Empe- 
reur à 4 heures. Il me raconte que Bertrand a le tort 
de ne pas lui confier ses besoins; plutôt que de 

1. M'"^ Dickson, après la mort de son mari, se remaria avec un Anglais dii 
nom de Loudun ; elle en devint également veuve. Mère de huit entants, elle 
gardait, avec ceux-ci, le tombeau de l'Empereur, au moment où l'expédition de 
la Belle-Poule vint chercher les cendres de Napoléon. 



538 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

s'adresser à son cuisinier : un Anglais ! on aurait tro-uvc 
un moyen. On sait bien qu'il faut qu'il vive. Mais le 
grand maréchal est comme cela; ainsi, quand il avait 
besoin d'argent, il aimait mieux tirer sur lord Dillon, 
qui est un cousin éloigné de sa femme, que sur son 
père. Ce lord a beau avoir 10 000 louis de rentes, il 
n'en prêtera pas 300: il a des charges nombreuses. 
Bertrand voulait aussi emprunter à l'amiral Malcolm, 
un Ecossais! « /ignore sa métaphysique^ et ne sais pas 
pourquoi il ne tire pas sur son père ou pourquoi il ne 
me demande pas, à moi, dfi Vargent. On dit quHl a 
emprunté à Marchand/ 

Gourgaud : — Moi aussi, 'Sire, j'ai eu envie d'em-<^ 
prunter à l'amiral, mais je' n'ai pas osé, et, quant à 
Marchand, je conçois bien que Bertrand ne veuille pas 
y recourir. Je lui ai rendu ce que je lui devais et ne 
veux plus lui rien emprunter; cel^ me répugne par 
trop. » • J 

L'Empereur répète qu'il a appris la détresse de Ber- 
trand par hasard, en lui demandant comment il fai- 
sait; alors il lui avait donné 400 napoléons que le 
grand maréchal avait en dépôt et 300 autres qui pro- 
venaient d'un reliquat de comptes avec Balcombe. 

M™* Bertrand est désolée et pleure. Je tâche de la 
calmer; elle a reçu plusieurs lettres, dont une du duc 
de Fitz- James, qui lui explique sa conduite envers le 
grand maréchal et la plaisante sur sa grossesse : 
« Bertrand a donc voulu profiter des plaisirs de l'amour 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 539 

comme de ceux de la vertu ? » L'ensemble de cette 
lettre montre bien qu'il veut se faire prier pour solli- 
citer la grâce de Bertrand auprès du Roi ; « les plus 
courtes folies, ajoute-t-il, sont les meilleures! » 

Dans une autre lettre, le père de Bertrand semble 
craindre que nous ne puissions jamais revenir; aussi 
demande-t-il le petit Napoléon pour commencer son 
éducation; la pauvre mère en est toute tourmentée. 
. A 7 heures, je suis au salon; l'Empereur, très bien 
pour moi, m'assure que je suis fort heureux d'avoir 
reçu trois lettres de ma old mutter. Les Montholon 
n'ont rien eu, étonnement à ce sujet, échecs, dîner. 

Marchand a reçu une lettre de sa mère qui lui 
annonce l'acquisition d'une terre près d'Auxerre, que 
M. Gamot * avait payée 200 000 francs et qu'elle a eue 
pour 50000. 

Lecture d!Andromaque\ le temps me semble long. 
L'Empereur rentre à 9 heures et demie. Il avait reçu 
de son frère Joseph une lettre datée du mois de juillet, 
sans adresse. 

Jeudis 13. — La nuit, je suis indisposé; le matin, je 
suis triste. Le dépôt de Bertrand me préoccupe ; je le 
lui dis franchement. 11 est accablé, dit à sa femme 
qu'il ne se sent pas à son aise et se jette sur son 
sopha pour essayer d'y dormir. 

A son réveil, il me recommandé de toujours agir 

1. Beau'frère de Ncy, préfet de l'Yonne en mars 1815. 



540 GÉNÉRAL BARON GOURGADD 

comme lui, de toujours faire mon devoir; l'Empereur 
est juste, au fond, et si, parfois, les intrigues ont 
quelquefois le dessus, il revient toujours aux idées 
saines. Il sait fort bien que j'ai tué un Cosaque devant 
lui. 

A 5 heures et demie, l'Empereur me demande au 
jardin, où Montholon lui raconte que, dans les gazettes, 
on dit que, d'après une lettre de la mère de Marchand, 
on a fait une fête à Longwood. 

Nous travaillons ensemble jusqu'à 8 heures et demie ; 
dîner. L'intention de l'Empereur est de faire imprimer 
Waterloo sous mon nom*. Après dîner, échecs. Sa Ma- 
jesté me prie d'être gai et me parle du mouvement 
céleste. 

Gourgaud : — « Gela prouve combien nous sommes 
petits et Dieu grand ! 

N. — Comment se fait-il que Laplace soit athée? A 

VInstitut, ni lui, ni Monge, ni Berthollet, ni Lagrange 

ne croyaient en Dieu. Seulement, ils ne V avouaient pas ! y> 

Sa Majesté s'endort en jouant, demande l'heure, 

rentre à 9 heures et demie. 

Vendredi, 14. — Bertrand vient me voir le matin 
avant de déjeuner avec. Sa Majesté et me recommande 
toujours de rester tranquille et de ne rien écrire sur 
Warden. Je lui expose le malheur de ma position. 

\. Ce projet ne re(;ut pas d'exécution. 11 y a un Waterloo par Gourgaud 
et un récit de la campagne de 1815 dans les œuvres personnelles de l'Empereur. 



JOUR?<AL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 541 

« Mais songez, répond-il, que nous ne sommes que 
trois à Sainte-Hélène ! 

Gourgaud-: — Oui, mais on me met en cinquième! 
On compte M""® de Montholon pour un homme; on lui 
donne des appointements, à elle qui est riche et n'en 
a pas besoin. » Le grand maréchal me répète qu'il a 
pour moi 500 francs. « Je n'en veux pas, je vous prie 
de demander mes pistolets au gouverneur, je les ven- 
drai, je ne veux pas être humilié. Je saurai bien vivre 
sans un sou, je serai plus indépendant! » 

Je travaille et écris à ma mère. A 5 heures, j'étais 
chez Bertrand; Sa Majesté au jardin, avec les Mon- 
tholon. Elle m'appelle, me parle avec douceur, me 
prie d'aller chercher ma bataille ; je lui raconte que je 
viens d'avoir la visite de M. Grutly, qui m'a demandé 
si je voulais répondre, dans les gazettes à M. Warden, 
qu'il partait pour l'Angleterre dans deux jours et se 
chargeait de tout. Je refusai son offre. 

L'Empereur dit qu'il a toujours eu près de lui de 
mauvaises têtes, comme Lannes et Murât. On cause : 
pas de travail. Bertrand a eu plusieurs visites dont 
le major Hudson ; Bingham et sa femme sont chez lui, 
demandant à voir Sa Majesté, qui, au bout d'une 
demi-heure, consent à les recevoir; Elle n'adresse à 
l^me ^ingiiam que des questions frivoles. Son mari a 
l'air embarrassé ; au- bout d'une demi-heure, ils s'en 
vont. Grutly, assure Bingham, blâmait fortement^ 
irden d'avoir fait de tels rapports sur moi et Mon- 

SAIMTE-IIÉLKXK. — T I. 4G 



542 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

tholon s'écrie : « Esprit de corps! » Toute l'île est 
montée contre Warden, môme M. League qu'il fait 
s'exprimer ainsi : « Monsieur l'Empereur. » 

N. — « Ah! le gouverneur vous aurait reçu en 
triomphe si vous aviez été vous plaindre à lui de War- 
den. Il est furieux. La bataille de Waterloo^ si elle est 
imprimée sous votre 7iom^ vous rapportera au moins 
6 000 louis. Il faut la bien faire et y mettre des réflexions 
militaires. » 

Conversation sur ce que le grand maréchal devra 
répondre quand Hudson Lowe viendra, car on manque 
de tout ici; on n'a ni farine, ni beurre. Jeu d'échecs 
avec Bertrand. Sa Majesté me parle de ma mère avec 
bonté. Dîner. Gockburn a tenu un journal de tout ce 
que chacun de nous lui a dit : selon lui, M™^ Bertrand 
a le plus parlé de nous tous et l'Empereur n'a pas 
d'esprit. Dans une gazette, on rapporte que Montchenu, 
invité à dîner chez Sa Majesté, a répondu qu'il était 
ici pour le garder et non pour accepter ses repas. 

N. — (( Il est possible quHl ait répondu cela; ces gens-là 
sont comme cela^ disant du bien tout haut et du mal 
tout bas. » 

Jeu d'échecs après le dîner. Coucher à 9 heures 
et demie. 

Samedi, 15. — Bertrand prend la défense de War- 
den. Son livre fera bien en Angleterre pour Sa Ma- 
jesté; je combats son opinion. Il est de mauvaise 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 543 

humeur ; j'en ignore les causes. Le gouverneur se 
relâche ; les visites sont admises chez nous, et l'amiral 
lui-même délivre des passes! Deux capitaines de l'Inde 
se présentent, je me retire. M'"^ Bertrand est pâle et 
triste. Je vais à 5 heures à cheval au camp où l'on fait 
des préparatifs pour la course de là fin du mois. Ber- 
trand a reçu un gros paquet du gouverneur et fait 
mystère de tout. Sa Majesté se baigne, à 7 heures et 
demie me demande, et dans son intérieur, non habillée, 
triste, me fait asseoir, se sent indisposée, me prie 
d'aller aux courses; mais je n'ai pas assez . d'argent 
pour me mêler aux officiers du régiment, je pourrais 
m,e trouver engagé dans des paris, et j'ai bien envie 
de n'y pas aller. Conversation sur les bains de Paris. 
L'Empereur veut prendre une bavaroise, je le décide 
à prendre un potage. En résumé, il veut me bien 
traiter et Ine fait amitiés. A 8 heures, je rentre 
dîner dans ma chambre. 11 paraît que c'est le moment 
du passage de la flotte chinoise. 

Dimanche^ 16. — Je travaille le matin. A 1 heure, 
Ferzen porte au grand maréchal le programme des 
courses; il amène le capitaine Mansel et celui de la 
Hotte du Bengale. A 4 heures, l'Empereur, qui est de 
bonne humeur, me dicte sur Wright, sur la conspira- 
tion de Moreau. « Que le Moniteur de ce temps-là est 
beau à lire! » Il nous faut rédiger un récit de Waterloo; 
il a un moyen de l'envoyer en Angleterre ; on l'impri- 



544 GÉINÉUAL BARON GOUUGAUD 

mera en français et en anglais; cela me donnera un 
grand renom et me rapportera beaucoup d'argent, et, 
enfin, ma mère l'apprendra par cœur. Il me dicte ev- 
suite ses réflexions : il n'a pas pu bien voir la bataill 
il voulait faire, comme à Montmirail, une attaque per- 
pendiculaire et la conduire lui-même, mais rarrivée de 
Bulow l'a forcé de rester dans une position centrale ; 
Ney n'a pas pu comprendre cette attaque. 

Sa Majesté travaille jusqu'à 7 heures et demie, de- 
mande Bertrand et les Montholon, etjoue aux échecs. Le 
gouverneur est une béte ; il a envoyé un gros paquet 
de réponses à nos plaintes et reproche à Montholon 
de n'avoir pas répondu à deux gentlemen qui avaient 
demandé à voir l'Empereur; il permet d'aller sur la 
route de Miss Mason, mais pas dans la vallée. Mon- 
tholon doit écrire en Angleterre aux deux gentlemen 
pour leur expliquer pourquoi il ne leur a pas répondu. 

Sa Majesté a travaillé toute la matinée à faire une. 
réfutation de Warden, me demande à plusieurs re- 
prises pourquoi je suis triste, et me fait amitiés. Dîner 
avec Bertrand, ensuite échecs. Le capitaine du Ben- 
gale a dit, le matin, au grand maréchal qu'il avait 
rencontré sur la côte du Malabar le capitaine Philibert, 
commandant VAmphitrite, qui lui avait soutenu que 
je n'étais plus à Sainte-Hélène. « Ce sont sûrement des 
nouvelles de mer! » 

L'humeur de l'Empereur est gaie. Il pince Bertrand 
et moi aussi, mais, en parlant de M^"^ de Montholon, 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE &iS 

on seni qu'il a quelque chose contre elle. Il trouve 
qu'elle bavarde trop et qu'elle ferait mieux de ne pas 
recevoir les capitaines anglais. Lui, ne les recevant 
pas, donne à son séjour ici une teinte sombre .qui ne 
peut que produire un bon effet en Angleterre. Il plai- 
sante sur le journal que tient la dame*. Warden 
aurait voulu la présenter comme n'ayant pas de cou- 
rage, ce à quoi je réponds : « Non, mais pour elle cela 
vaudrait mieux que de passer pour une femme 
homme ! » Elle parle de l'amiral Gockburn, comme 
s'il ne lui avait pas fait un doigt de cour. Sa Majesté 
rentre à IQ heures. Gipriani a arrêté une assiette de 
crème que Lepage envoyait chez le grand maréchal. 

Lundis 17. — Bertrand vient me raconter comment 
on a empêché que la cuisine envoyât un plat de crème 
pour ses enfants. Il craint que cela ne fournisse aux 
gazettes un article. On prétendra que Sa Majesté laisse 
ses gens servir O'Méara et Poppleton et refuser le 
nécessaire à M™'' Bertrand. 

Je travaille jusqu'à 7 heures, où l'Empereur me fait 
demander ; nous jouons aux échecs. Il s'est occupé à 
réfuter plusieurs passages de l'ouvrage de Warden. 
Dîner. On parle d'un confesseur. Je n'ai jamais eu 
l'idée d'en demander un. Je n'ai aucun reproche à me 
faire. Je m^ fais do Dieu une telle idée que je puis 

1, Ce journal, extrêmement intéressant, a été publié dans les premiers 
mois de 1898 par le Carnet historique et littéraire. 



646 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

m'adresser à lui; j'ai une extrême confiance dans ses 
bontés : on croit que je lis toujours la Bible ! « Je ne 
sais pourquoi Votre Majesté veut me faire passer pour 
bigot? — Oui, je pense que vous Vêtes quelque peu! 
— J'avoue que je crois fermement en Dieu, et ne duie^ 
concevoir comment il y a des gens athées. C'est um 
vraie fanfaronnade d'esprit. — Bah/ Laplace est athée ^ 
Berthollet aussi; à Vlnstitut, tout le monde Vêtait, et 
cependant Newton et Leibnitz croyaient à Dieu! — 
J'avoue, Sire, que, ce soir même, je considérais les 
astres et je me demandais comment des gens avaient 
assez de prétention pour supposer que tout ce méca- 
nisme-là était tout naturellement un effet de la matière ! 
Qui donc Ta créée, la matière même, si ce n'est un 
être supérieur. Dieu ! Laplace lui-même ne sait pas ce 
que c'est que le soleil, les étoiles, les comètes, et il 
ose affirmer qu'il n'y a pas de Dieu! Je ne puis croire 
cela ! — Les athées comparent l'homme à une montre, 
V horloger est une intelligence supérieure ! Ils accorden 
que c'est V effet de la matière , comme V effet du feu est d 
chauffer^ Je crois aux intelligences. Je croirais aussi 
fermement au Christ que le pape Pie VII, si la religion 
chrétienne remontait au commencement du monde, si 
c était la religion universelle ; mais quand je vois les 
Mahométans suivre une religion plus simple, plus 
adaptée à leurs mœurs que la nôtre... et puis, Socrati 
Platon sont donc damnés : cest ce que je demandais 
toujours à Vévéque d'Évreux, et il m'assurait que non '. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 547 

Dieu ferait plutôt un miracle en leur faveur. Vous croyez 
donc que Dieu s occupe de toutes nos actions ? — Sire, si 
Votre Majesté se figure Dieu d'après les connaissances 
d'un homme, ce raisonnement serait bon; mais celui 
qui a su créer le soleil et une feuille d'arbre est d'une 
intelligence qui ne peut se comparer à la mienne ; il 
n'a aucun rapport avec moi. Si donc je compare Dieu 
à un homme, je parcours un cercle vicieux; mais, par 
le raisonnement, je ne puis comprendre comment le 
soleil existe, comment il est naturel de penser que 
c'est par la même raison que Dieu voit tout ce que je 
fais, car cette idée-là n'est pas plus difficile à concevoir 
que la formation des astres ou celle d'un brin de 
paille. Dieu n'a pas permis que notre intelligence 
s'étendit jusque-là. 

N. — Il est bien vrai que Vidée de Dieu est natu^ 
relie. Elle a existé dans tous les temps, chez tous les 
peuples. » 

L'Empereur continue : à la guerre, il a vu tant de 
gens disparaître tout d'un coup et passer si rapide^ 
ment de l'état de vie à celui de mort, que cela l'a 
familiarisé avec le trépas. « La matière^ la matière, » 
M. de Montholon se déclare matérialiste. 

N. — (.< Il y a de la lâcheté à se suicider; les Anglais 
se tuent souvent^ c'est une maladie causée par leur climat 
humide. De mon temps, à Paris, il y avait, chaque 
jour, une demi-douzaine de suicides. Au retour de Ha- 
reng o, plusieurs de mes grenadiers se sont suicidés 



548 GÉNÉHAL BAllON GOLUGAUI» 

pour de vrais souillons. Ils trouvaient que leur amour- 
propre était blessé ! » 

On passe au salon. L'Empereur déclare qu'il ne peut 
linir la lecture de Clarisse Harlowe^ et cependant il se 
souvient qu'à l'âge de dix-huit ans il l'avait dévorée. 
« Cela me met à ynême de juger le temps moral qui 
s'écoule entre, dix-huit et quarante-huit ans. C'est comme 
quand j'ai revu Brienne^ ce qui, autrefois, me paraissait 
grand et loin me sembla dernièrement petit et rapproché. 
Lovelace est un mauvais coquin qui parle toujours de 
faire la fortune de ceux qui le servent. Il na que 
2000 livres sterling de rentes; j'ai fait tout de suite son 
budget. Ce que je n avais pas vu à dix-huit ans, cest 
quil va même dans de mauvais lieux. » Sa Majesté 
joue un instant ensuite aux échecs, puis a envie de 
dormir et rentre à 9 heures et quart. 

Mardi, 18. — Je prie Bertrand de dire à l'Empereur 
que je voudrais qu'il me permît de reprendre mes 
pistolets chez le gouverneur : je les vendrai. Il me 
répond que j'ai tort. J'ai 500 francs à moi et l'Empe- 
reur ne m'enverra rien ce mois-ci. Il n'a que très peu 
d'argent et il n'y faut pas toucher. Je connais si bien 
la position que nous ne devrions rien recevoir, des 
appointements ou fractions d'appointements, ou rien. 
Je ne veux pas recevoir des gages comme un valet. 

(( Croyez-vous qu'il ne me soit pas bien dur de ne 
rien pouvoir envoyer à ma mèrr^? — Mais l'Em- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 549 

pereur vous a promis de lui servir une pension! — 
Oui, mais il ne m'en parle plus. Je ne puis, par déli- 
catesse, le lui rappeler. Il a eu des occasions pour 
faire passer des papiers et il n'a rien envoyé à ma 
mère. L'amiral va partir ce soir et ce serait une excel- 
lente occasion. Il ne s'en servira pas, j'en suis sûr. 
Gomment voulez-vous que j'aie confiance dans les 
promesses de Sa Majesté, quand Elle nie des choses 
qu'Elle avait avancées, même des faits. Si ma mère 
était heureuse, je ne demanderais rien; enfin, j'aime 
mieux porter des bottes déchirées que de recevoir des 
gages. Je tire alors vanité de ma misère et puis faire 
affront aux Montholon qui, eux, peuvent se procurer de 
l'argent. D'ailleurs, comment pourrai-je sortir d'em- 
barras, je dois 54 livres sterling au docteur, au mar- 
chand de drap, à mon domestique? » 

Le gouverneur vient à 4 heures. 

L'Empereur trouve qu'il y a des doubles emplois 
dans les dépenses de l'écurie ; sur le compte de Mon- 
tholon, on a porté quatre louis dépensés pour Pion- 
ikowski. C'est possible, mais, sur mes livres, il n'en est 
pas fait mention. Sa Majesté estime que 50 francs par 
mois suffisent pour l'écurie. Je lui certifie que c'est 
impossible; il n'y a pas une selle propre, ni de brides, 
ni de licols. Il vaut mieux, si on ne veut pas dépen- ' 
ser quelque argent, renvoyer une partie des chevaux. 
Ils font peine à voir. A 50 francs par mois pour 
douze chevauxj cela fait 4 francs par cheval, et le 



550 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

maréchal demande déjà cela pour les saignées et les 
médicaments. En outre, il faut 10 schellings pour 
soigner la vache. « Au moins donne-t-elle du lait? 
— Une bouteille. » L'Empereur me dit que ma selle 
est bonne, ne décide rien, regarde le gouverneur qui 
s'en va avec le docteur et espère savoir par ce der- 
nier de quoi on aura parlé. Il me dicte sur Waterloo, 
corrige ma rédaction, fait le calcul des forces anglaises, 
jusqu'à 8 heures. 

Pendant le dîner, on parle encore de Waterloo, de 
la fausse manœuvre de Grouchy. 

L'Empereur demande ensuite la Bible, qu'il croit être 
souvent chez moi, veut lire les livres de Saiil et de 
David pour connaître ce que les Écritures disent de la 
Légitimité ! 

c( // y a beaucoup de Napoléon en Corse. Je m'appelle 
Bonaparte, Bonaparte, cest la même chose que Bonarotti 
et Buenarotti.... J'ai mal fait de ne pas laisser nommer 
saint mon parent, le frère Bonaventure. » 

On passe au salon; l'Empereur, attristé, se met aux 
échecs avec M™^ de Montholon, s'ennuie, demande 
l'heure; à 9 heures, se retire. 

Mercredi , 19 mars. — Archambault me prévient que 

* Marchand lui a demandé hier soir les reçus de ses 

dépenses; je les ai remis à l'Empereur, il y a plus de 

quinze jours! Je me rends chez le grand maréchal; 

conversation sur vingt points et avis différents. Sa 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 551 

femme se meurt d'ennui et veut s'en aller. Elle ne 
peut pourtant tout sacrifier pour Sa Majesté qui ne lui 
témoigne aucun attachement. Bertrand fera ce qu'il 
voudra, mais elle quittera Sainte-Hélène. Montholon 
me montre un papier où est écrit que Sa Majesté ne 
veut pas a;voir de dettes à l'écurie; il payera 250 francs 
d'arriéré et 50 francs par mois. A cela, je réponds que 
n'ayant pas mon compte et ne pouvant faire le service 
avec 50 francs par mois, je ne veux rien recevoir : j'ai 
déjà refusé 500 francs par mois. Mon interlocuteur 
assure qu'il ne reçoit d'argent que comme fractions 
d'appointements. Tout cela me met en colère et je 
passe chez Bertrand pour lui en parler. Il est chez 
l'Empereur où l'on me demande à 7 heures. Je suis 
très triste. Sa Majesté s'en aperçoit : « Eh bien, Gour- 
gaudj toujours triste? Allons, qu'est-ce que vous avez? 
Pauvre Gourgaudf » Je me déclare un peu indisposé. 
Sa Majesté s'informe à Bertrand de ce que j'ai. Il 
répond que j'étais très gai le matin, quand il m'a vu. 
On me fait jouer aux échecs. Les Montholon dînent 
et l'Empereur demande pourquoi je ne joue pas. 
« Pauvre Gourgaud, il a la maladie du pays! » 

On parle du prince Louis. Montholon assure qu'en 
quittant Gratz il était fort regretté. Il y avait fait 
beaucoup de bien ; il avait donné ses deux maisons de 
campagne à des amis. « Cest un vrai benêt. C'est pour- 
tant moi qui Vai élevé! Il ne doit pas avoir plu^ que 
Gourgaud. Quand il était petit, il faisait des vers [il 



S52 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

aurait bien p.u tout aussi bien écrire de mauvais 
romans), mais, pour Dieu/ pourquoi les a-t-il fait im- 
primer, il faut avoir le diable dans le corps/ » 

Montliolon suppose qu'il doit avoir une belle for- 
tune, (c Je crois qu'il a prêté au roi de Prusse. Lucien c:U 
à Rome, il a de belles forges. Quand j'étais à VU. 
d'Elbe, il voulait que je lui donnasse mon minerez 
pour rien. » 

Lecture ù' Euripide, d'IJippolyte. Ennui, coucher à 
9 heures et demie. 

20 Ma7^s. — Malheureux de bonne heure ! A 8 heures 
et demie, Sa Majesté- me demande, dit qu'Elle veut 
travailler, mais s'informe des causes de ma tristesse. 
Je lui réponds franchement que 50 francs par mois, 
pour douze chevaux, sont insuffisants. On manque de 
selles et de licols. 

N. — « Cest assez, on n'a quà ne pas les soigner. 

Gourgaud : — Si Sa Majesté trouve mieux que M. de 
Montholon ait aussi l'écurie. Elle peut la lui donner. 
Il est bien étonnant que, pour ce service, Elle ne 
veuille pas fournir ce qu'il faut, tandis que, d'un autre 
côté, on jette l'argent par les fenêtres. Pour une mal- 
heureuse vache qui ne donne pas de lait, on a dépensé 
50 louis. )> 

Sa Majesté me répète que je lui manque en refusant 
les 500 francs. Que diable! je n'ai pas besoin de 
changer de chemise tous les jours! 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HE I.È NE 553 

Gourgaud : — « Je n'ai envoyé les 500 francs chez 
Bertrand que parce que, depuis un mois, je le conjure 
de faire en sorte que Votre Majesté ne me donne rien, 
mon opinion étant qu'aucun de nous ne devait rien 
recevoir, puisque l'Empereur était obligé de vendre 
son argenterie. De nous tous, j'étais le plus malheu- 
reux, puisque je n'avais pas, comme M. de Montho- 
lon, la facilité de tirer sur France. Il a beaucoup de 
fortune et moi pas du tout. Il est bien sûr, quelque 
chose qui arrive, de ne pas mourir de faim et sera 
fort riche. » 

L'Empereur me dit qu'il ne donne pas plus à Mon- 
tholon qu'à moi. Je lui réponds que tout le monde 
sait qu'il a plus du double. « Eh bien^ oui. Je donne 
autant à sa femme qu'à lui. » Je trouve cela bien in- 
luste envers moi, mes raisons. 

Sa Majesté se fâche, se déclare la maîtresse de son 
argent : « Aussi, j'avais prié le grand maréchal de faire 
en sorte que je ne reçusse rien, car me considérant 
comme autant que M. de Montholon, si ce sont des 
appointements, je dois en avoir comme lui, ou au 
moins que Votre Majesté me certifie que ma mère 
touchera le surplus. Si ce sont des gages, je ne veux, 
ni ne puis en recevoir. Étant sans fortune, je dois 
être plus susceptible qu'un autre à ce sujet. Je ne 
demande rien et je prie Votre Majesté de ne pas 
m'humilier= 

N. — Vous menacez de vendre vos pistolets. Faites ce 

SAINTE-HÉLÈNE. — T. I. 47 



i54 GÉNÉRAL BARON GOURGAUI) 



I 



que vous voudrez, vous ne recevrez plus rien. Je mettrai 
ces 500 francs-là de plus à la table. Vous voulez tout 
obtenir par force^ vous voulez faire comme moi! fai 
menacé, fai vendu mon argenterie, eh! bien, cela n'a rien 
fait; il m'est plus facile de vous assurer 300000 francs 
après moi que de tirer aujourd'hui de V argent d'Europe! 

Gourgaud : — Je ne demande qu'à ne pas être hu- 
milié ! 

N. — Mais il faut bien de l'argent! D'ailleurs, si vous 
ne voulez pas recevoir les 500 francs, je ne veux plus 
que vous restiez auprès de moi. 

Gourgaud. — Yotre Majesté est la maîtresse I » 

J'ai le calme de la résignation, mais l'Empereur se 
monte par degrés, me reproche de n'avoir pas con- 
fiance en lui; je ne veux pas signer une chose sans 
l'avoir rédigée. Je suis cause du départ de Las Cases. 
Avant l'arrivée à Sainte-Hélène, il m'aimait mieux que 
Montholon, c'est pour cela qu'il m'avait donné à porter 
la lettre au prince régent. Certes, je lui convenais 
mieux que Montholon; j'étais plus au fait de ses ma- 
nières, j'avais fait ses campagnes, mais j'ai un carac- 
tère sauvage : je ne veux pas plier. « Vous avez le 
caractère d'un vrai Corse. Quand ces hommes-là ont 
quelque chose en tête, ils ne cèdent jamais. Vous ne savez 
pas vous y prendre pour plaire. ,.. Si vous aviez des dettes, 
il fallait me demander de l'argent pour les payer! 

Gourgaud : — Yotre Majesté me refusant les choses 
nécessaires, si je lui avais demandé à payer mes dettes 



JOURNAL INEDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 555 

et qu'elle m'eût refusé, qu'aurais-je fait après avoir 
tenté une démarche si humiliante ? » 

L'Empereur me répond que je suis trop fier, qu'il 
est étonné qu'avec mon caractère je sois parvenu à 
quelque chose. Il faut être plus souple, et je devrais 
faire la cour aux Montholon. 

Gourgaud : — '« J'aime mieux rester dans ma 
chambre où il pleut ! 

N. — Ils disent de vous ce que vous dites d'eux. Je 
serais désolé que M^^ de Montholon partit. Vous menacez 
toujours son mari. Il devrait vous suffii^e que je les voie 
avec plaisir pour que vous ayez des attentions pour eux. 
Certainement, j'aimerais mieux vous voir vous en aller 
queux.... » 

Sa Majesté se monte de plus en plus. 

« Je préfère Montholon à vous! » s'écrie-t-elle. 

Les bras m'en tombent, les pleurs me suffoquent.... 
Je garde le plus profond silence, puis, je dis que 
'étais loin de m'attendre à cela! Il fallait que le ma- 
réchal Lannes, qui voulait me prendre pour aide de 
camp, fût insensé, ainsi que Mouton et Soult, ainsi 
que tous ceux qui m'ont témoigné de l'amitié, à moi 
pauvre plébéien ! Alors, pourquoi Sa Majesté m'a-t-elle 
mis au-des3us de mes camarades en créant une place 
Bxprès pour moi ? 

L'Empereur se radoucit : « Cest que Lannes et les 
i/atres vous ont vu brave et actif sur un champ de 
bataille. Les officiers d'artillerie vous aimaient; Lari- 



556 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

boisière vous a présenté à moi. Je vous ai trouvé actif, 
brave, ayant du imordant,... » 

On annonce que le déjeuner est servi : ' 

« Allons, venez déjeuner avec moi ». 

J'y vais, je mange peu et suis trop affecté. L'Empe- 
reur me pousse à être moins sobre. 

Après nous être levés de table," nous passons au 
billard; il me tape sur la joue, me dit que j'ai une 
mauvaise tète. Si je ne veux pas accepter les 500 francs, 
argent de l'écurie, ce sera un grave manque à l'Empe- 
reur ; je ne pourrai plus rester, il me faudra partir. 

Sa Majesté rentre chez Elle. Je cours chez Bertrand 
lui" demander si l'Empereur veut ou non que je m'en 
aille. Il n'aura jamais à craindre que je puisse répéter 
ce qui se passe ici. Je lui raconte qu'en 1815 le duc 
de Berry m'a témoigné mille bontés et, cependant, je 
ne lui avais rien sacrifié. 

Rentré chez moi pour faire ce qu'ordonne l'Empe- 
reur, j'envoie Archambault chercher chez Montholon 
les 250 francs nécessaires aux dettes de l'écurie, plus 
150 francs pour les trois mois écoulés. Montholon 
m'envoie cette somme avec un papier où il est écrit 
qu'il a retenu quatre livres sterling pour payer les dettes 
contractéespar Piontkowski. Je renvoie Archambault en 
écrivant sur le papier que l'Empereur m'a prévenu 
qu'il y avait 250 francs à ma disposition pour l'écurie 
et que c'était à Qioi à en faire ce que je voudrais. Je 
ne concevais pas pourquoi il me faisait cette retenue 



JOURNAL INÉDIT DE SAINÏE-IIÉI.ÈNE 557 

de quatre louis, puisqu'on no me payait pas ce que 
mè devait Piontkowski; il paraissait donc qu'on le con- 
sidérait comme en banqueroute. Archambault ne tarde 
pas à revenir avec toujours le même papier, où il est 
marqué que M. de Montholon aura l'honneur de pren- 
dre Ifts ordres de l'Empereur à ce sujet. Je me fâche 
et renvoie le tout en écrivant : « Est-ce M. de Mon- 
tholon ou l'Empereur qui commande ici ? » 

Peu de temps après, Sa Majesté demande Montholon 
qui, en sortant, fait appeler Archambault et lui remet 
tout, en déclarant que Sa Majesté a trouvé mon raison- 
nement juste. Je paye Archambault et fais de tristes 
réflexions jusqu'à 7 heures qu'on me dit Sa Majesté 
au salon. Elle est avec Bertrand, me déclare que je 
dois me montrer gai et comique. « Sire, vous me mé- 
priseriez avec raison, si je paraissais de bonne hu- 
meur après ce qui s'est passé. — Vous avez encore 
eu tort avec Montholon! — Ma foi, je n'y connais plus 
rien! » 

Après Bertrand, Elle me fait jouer avec Elle aux 
échecs. Les Montholon étaient là. Sa Majesté a hésité 
avec qui Elle jouerait. Montholon n'a pu trouver que 
ce fut durant le procès que Wright fût mort, il pensait 
que c'était dix-huit mois après. L'Empereur, étonné, 
fait rappeler les raisons qu'il donne. « Eh bien^ f au- 
rais mis nia main au feu que c'était.... Je n'ai plus de 
mémoire! Voyez' comme il faut faire attention à ce qu^07i 
dit! Ils vont crier ^ à présent, que je l'ai fait assassiner! 



558 GENERAL ËARON GOURGAtlD 

C'est le raisonnement qui m'a persuadé qu'il était mort 
pendant le procès, pour ne pas parler. Il faut que ces 
coquins de magistrats n'aient pas voulu le juger! Ma foi, 
il faudra dire que ce sont des bêtises. Sot Las Cases/ » 

Montholon s'écrie : « Mais c'est bien bête de se tuer, 
c'est comme Pichegru ! 

N. — Pichegru était un homme d'honneur; la colère ^ 
r ennui l'auront porté là. Je lui aurais fait grâce. Il 
a bien mal fait. Voyez Rivière^ les Polignac, je leur ai 
fait grâce. A présent, ce sont de grands seigneurs, bien 
heureux. Le temps amène bien des changements. Il n'y a 
que les sots qui se tuent. » ^ 

Sa Majesté envoie Montholon vérifier dans VAnnual 
Register s'il est vrai que Wright soit mort après le 
jugement. Montholon cherche et ne trouve pas. L'Em- 
pereur m'adresse souvent la parole, m'appelle « gour- 
ghetto ». Lecture de la fin d'IIippolyte d'Euripide; 
ennui. Je n'ai presque pas pu dîner, tant j'ai de cha- 
grin. Coucher à 9 heures. 

Vendredi, 21 mars. — M. Dickson vient de la ville 
pour placer une femme de chambre chez M™^ Bertrand. 

A 7 heures, on me dit que FEmpereur est au salon ; il 
joue avec Bertrand et ne me dit pas seulement : « Ah/ » 
Puis, il joue avec Montholon. Toujours même silence 
à mon égard. Dîner. Il ne m'adresse pas la parole, 
chante et témoigne à Montholon sa satisfaction d'avoir 
des haricots, demande au chassour Pdi Andromaque, 



Journal inédit de sainte-hélène 559 

le lit et regrette de ne pas l'avoir fait jouer, tant cela 
lui semble beau ! L'Empereur rentre à 9 heures. 

22 mars. — Bertrand me recommande d'aller droit 
mon chemin. Ma position ici est excellente. [ 

Bertrand cherche à me calmer. L'Empereur me 
dédommagera de mes sacrifices. 100 ou 200 000 francs 
valent mieux que d'être colonel. 

Sa Majesté ne me dit pas un seul mot, lit Andro- 
maque et rentre à 9 heures. 

Dimanche, 23 mars. — Fitz-Gérald est de garde; il 
déjeune avec moi, et s'ennuie beaucoup, ainsi que 
tous les officiers du 53^ Ils désirent tous passer dans 
l'Inde plutôt que de rester à Sainte-Hélène. 

J'entends les valets. Marchand et Gipriani, parler de 
ce que j'ai refusé de l'argent. Le grand maréchal me 
demande de patienter : « Vous ne devez pas discuter 
avec aigreur, ni contredire l'Empereur si souvent. 
Dites comme lui! » Selon lui. Sa Majesté m'en veut du 
refus des 500 francs; il finit par me persuader d'em- 
porter ce maudit argent. L'Empereur aurait voulu 
que je misse mon nom au travail sur Waterloo, ma 
mauvaise tête a tout changé, mais cela se calmera. 

O'Méara amène le capitaine de la Tortue, qui 
rapporte que l'affaire de l'argenterie a fait beaucoup 
de bruit en Angleterre. Amis et ennemis l'ont blâmée. 
Le Conqueror apportera beaucoup de nouvelles. A 
7 heures, on me dit l'Empereur au salon. Il joue 



560 GENERAL BARON GOURGAUD 

avec Bertrand. Sa Majesté fait la gaie, chante et dit 
que Louis XVIII ne l'appelle que : « M. de Buonaparte ». 
M"*" de Montholon en rit beaucoup et plaisante le Roi. 
relativement à la protestation qu'a faite autrefois h 
comte de Provence contre l'occupation du trôm 
de France par Napoléon. En résumé, aujourd'hui 
Louis XVIIÏ est aux Tuileries et Napoléon à Sainte- 
Hélène. 

L'Empereur lit l'ouvrage de Méhée et y a rencontré 
beaucoup de vérités. C'est lui, au reste, qui en a 
donné l'idée. 

Bertrand dîne avec nous : les haricots sont bons. 
Sa Majesté cause avec ses chasseurs, plaisante, parle 
de l'histoire de France. Il n'y a pas eu de bons 
historiens. Elle a .Ju, l'an passé, 72 volumes d' 
mémoires. 

L'Empereur est fâché de n'avoir pas fait établir de 
bonnes prisons à Paris. Il y aurait mis 5 à 6 000 
personnes, logées comme dans un hôtel garni, chacun, 
à son rang. Il ne sait pourquoi on l'en a dissuade, 
il s'en repent fort. Il vient de lire les observations 
d'un Anglais sur les prisons de Paris, demande Andro- 
onaque, en lit quelques morceaux, rentre à 8 heures et 
demie. 

24 mars. — Sa Majesté a dit à O'Méara qu'Ell 
méprisait la noblesse. 
' Au milieu du dîner, l'Empereur me demande i 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE Sbl 

'our OÙ les courses auront lieu. Je suis tout étcnne ae 
ces paroles dans les circonstances présentes et je les 
considère comme une faveur. 

Sa Majesté s'informe de ce qu'a dit le capitaine de la 
Tortue : s'il est vrai que l'Angleterre va se révolu- 
tionner. Cet officier aurait dit que nous ne resterions 
pas trois ans ici, tant l'opinion publique change. 

Selon l'amiral, le gouverneur est un sot qui croit 
que quelques caresses pourront effacer ses mauvais 
procédés. 

Lady Lowe et M™^ Bertrand auraient peut-être pu 
raccommoder les affaires, mais le gouverneur se 
conduirait-il bien aujourd'hui, que demain il ferait 
une nouvelle scène. Nous devons être honnêtes avec 
lui : il sait qu'il doit tout souffrir de l'Empereur; mais, 
vis-à-vis de nous, c'est l'agent du Roi. 

Quant au changement d'opinion qui a lieu en laveur 
de Sa Majesté, celle-ci l'attribue aux voyages des 
Anglais en France; ils peuvent se dire : « Nous 
l'avons échappé belle. » 

L'Empereur s'entretient ensuite des chantiers de 
construction, des manufactures. 

(( feus grand' peine à faire passer le décret sur la pro- 
hibition des cotons filés. Je tins conseil à ce sujet, et, à 
r exception de Chaptal, tout le monde était contre. On 
prétendait que nos manufactures d'impression allaient 
tomber et qu'il fallait faire cela petit à petit. Je pris la 
plume et signai le décret en m écriant : « C'est décidé ! » 



562 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

On crut que tout allait culbuter, et^ cependant, de là date 
rétablissement de 7ios manufactures. Je considérai cette 
affaire comme une bataille^ où on risque toujours beau- 
coup; mais en administration ^ comme en guerre, il faut 
souvent agir avec vigueur. 

Le commerce intérieur de la France est de plusieurs 
milliards, tandis que celui des colonies n'est que de deux 
à trois cents millions. Le commerce des blés, seul, est im- 
mense. Il est difficile d'établir des règlements fixes sur 
l'exportation. La mesure adoptée de V arrêter, lorsque le blé 
vaut tel prix, ne remplit pas le but. C est comme la goutte 
d'eau : quand on l'arrête, il n'est plus temps. On reçoit 
un jour une lettre du préfet de tel département qui 
assure qu'il a du blé poiir deux ans, et, par le courrier 
suivant, il n'y en a pas pour trois mois. Les uns sont 
pour le peuple qui ne veut pas souffrir l'exportation, 
les autres pour les gros propriétaires qui la désirent. Il 
faut une gravide habitude et un grand tact pour savoir 
quand on doit la permettre ou la défendre. Je possé" 
dais parfaitement ce tact-là. Il est injuste que le pain 
soit maintenu à bas prix à Paris, quand il est haut 
ailleurs, mais c'est que le gouvernement est là et les 
soldats n'aiment pas à tirer sur les femmes qui, avec 
des enfants sur le dos, viennent crier devant les boulan- 
geries. J'avais demandé à Va^iderberg un projet pour 
que le prix du pain de quatre livres fût maintenu 
toujours à douze sols. Les greniers d'abondance ont leurs 
avantages et leurs inconvénients : cependant, je voulais 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE- HÉLÈ NE 563 

en établir^ parce que, dans les disettes^ il meurt de faim 
beaucoup plus de monde qu'on ne croit. La mauvaise 
nourriture est fatale.... En France ^ sur six années^ il y 
en a une de disette. » 

Sa Majesté est bonne pour moi, ce soir. Je suis 
froid avec Elle, mais Elle me parle comme si Elle 
n'était pas fâchée. Elle rentre. à 9 heures et demie. 

Mardi, 25 mars. — Le matin, j'apprends à Bertrand 
que l'Empereur m'a enfin parlé et lui témoigne ma 
joie à ce sujet. Il me répond qu'il l'a vu le matin, que 
je ne lui fasse plus de scène, que je ne le contredise 
plus, et tout ira bien. Nous nous entretenons du Cabi- 
net. Ni pour or, ni pour argent, il n'a pu, à Fontaine- 
bleau, déterminer aucun de ses membres à suivre Sa 
Majesté à l'île d'Elbe. 

Gourgaud : « Ce que m'a dit alors M. Fain pour 
m'empêcher de partir s'est bien réalisé depuis. C'est 
un bien brave homme ! Bernard ^ et Drouot m'ont 
dernièrement donné les mêmes avertissements! » 

Peu après, le grand maréchal introduit auprès de 
l'Empereur l'amiral, sa femme et deux capitaines de 
vaisseau. Sa Majesté cause de l'Ecosse, des pairs de ce 
royaume, de l'habitude qu'ont les Anglais de boire, 
du nombre de chevaux que l'on peut embarquer 
(33 par bâtiment de 200 tonneaux), des régiments 

1. Colonel du génie, aide-de-camp de l'Empereur qui lui avait donné une 
de ses épées. 



o64 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

ramenés d'Amérique pour Waterloo (huit, dont quatre 
à Gand), et des ports de France (Le Havre, Boulogne, 
Dunkerque, Ostende). Ensuite, conversation insigni- 
fiante. Il les salue et nous ordonne de les reconduire. 
Venus à 2 heures et demie, ils s'en vont à 5 heures et 
quart. 

L'amiral me fait amitiés et me demande si ma 
santé est meilleure; il regrette de s'en aller d'ici où 
il est bien : il a un commandement, de bons appoin- 
tements. C'est un militaire qui doit s'ennuyer, quand 
il n'a pas ses matelots. Dans une métairie, que fera-t-il? 

L'Empereur me demande ensuite au jardin; nou- 
nous promenons dans le parc. M™^ de Montholon 
trouve que l'amiral a l'air d'un trognon, d'un magot 
tel qu'on les peint, en Chine, sur les éventails. Elk' 
écrit toutes ses conversations avec l'Empereur. 

Les petites du camp, Pauline, etc., viennent; l'Em- 
pereur leur parle, puis, fatigué, rentre. Joue aux 
échecs, dîner, rentre chez lui à 8 heures et demie. 

Le soir, Bertrand est en uniforme. Il me reprend 
les papiers qu'il m'a confiés. Le matin, je lui avais 
demandé si cela déplairait à Sa Majesté que j'aille 
chez Bingham; il m'avait assuré que non, et cepen- 
dant, durant la promenade, l'Empereur a répondu à 
Bertrand, qui proposait de lui présenter Lady Wyg- 
niard, qu'il ne voulait pas voir ses bourreaux et que 
tout l'état-maj or manquait absolument d'égards enverra 
sa personne. Je ne sais réellement que faire. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 565 

Mercredi^ 26. — Bertrand trouve que si je m'en 
allais, il ne serait pas prudent d'aller de suite en 
France. On ne me recevrait peut-être même pas en 
Angleterre. 

A 6 heures, l'Empereur me demande; il est au 
parc avec M. et M™^ Bertrand. Il me salue avec son 
chapeau, sans me dire un mot ; même salut à Mon- 
tholon. 

ce Las Cases est très libre ^ au Cap ; il cause beaucoup 
et peut écrire. Ah! nous allons avoir des articles dans 
les gazettes. » Lieux communs. 

A dîner, Sa Majesté ne me dit pas un mot ; Elle cause 
de Bourrienne : « Un jour, je le trouvai, pleurant à 
chaudes larmes, da^is mon cabinet et je le pressai de 
questions. Il finit par m'avouer qu'il avait fait une 
grosse perte d'' argent dans une grande banqueroute. Il 
s'était associé avec des fournisseurs, et il me pria de lui 
prêter un million. Je lui donnai sur-le-champ son congé. 
Ce serait à recommencer, que f agirais de même. 
Cet homme a des moyens, parle bien allemand, est 
intrigant, mais voleur. Voleur au point de prendre un 
écrin de diamants sur une cheminée. Vingt millio7is ne 
satisferaient pas son désir de voler. Quand je lui dictais 
des ordres où je parlais de millions, sa figure changeait, 
il jouissait. C'est malheureux, car il m'était utile; il 
avait une jolie main : il était actif, infatigable, était 
patriote et n aimait pas les Bourbons, mais il était trop 
voleur/ Il était devenu trop important, donnait des 

SAINTE-HÉLKNE. — T. I. 48 



566 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

soirées, jouait au premier ministre..., fai peut-être 
mal fait de ne pas donner à Bourrienne la croix qu'il 
désirait tant; il pouvait se faire proposer par un mi- 
nistre et il m'était facile de la lui octroyer comme à 
tant d'autres! 

Méneval était un commis qui à peine savait Vortho- 
graphe. Fain commençait à prendre de Vimportance^ 
mais il avait été élevé dans les bureaux. » 

L'Empereur, après dîner, joue avec le grand maré- 
chal, ne finit pas la partie, s'endort et rentre à 
9 heures et demie. 

Bertrand me prévient, en rentrant chez lui, que Sa 
Majesté est toujours de mauvaise humeur contre moi, 
mais que cela ne durera pas, car Elle veut absolument 
finir la bataille de Waterloo et la faire partir par 
l'amiral. L'Empereur, qui, par son caractère entêté, a 
deux fois perdu la couronne plutôt que de céder à ses 
ennemis, ne me cédera pas, à moi. 

Jeudis Ti mars. — A midi, je vais avec Poppleton 
chez Bingham, qui me reçoit sur le pas de sa porte. 
Je me rends de là chez M™® Wygniard que nous trou- 
vons seule avec M™® Bingham. La conversation est 
assez gaie. M. Wygniard, qui était chez Hudson Lowe, 
en revient assez content et nous annonce l'arrivée de 
la frégate la Favorite. 

Nous prenons congé et passons devant Plantation 
House, où Poppleton entre pour déposer une carte de 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 567 

visite ; ensuite nous revenons à Longwood , en 
souhaitant encore le bonjour à BinghB,m. Il est 4 heures, 
quand nous sommes de retour. A 6, Sa Majesté me 
fait dire de venir la joindre au parc et me demande 
des détails sur Bingham. Je réponds que Plantation 
est un lieu charmant. « Comment, est-ce que voies y 
êtes allé? — Pour aller chez Wygniard, on fait le tour 
de la maison du gouverneur. » 

L'Empereur parle de la Russie : « Cette puissance 
marche à la conquête de Vunivers : d'ici, on distingue 
cela très bien. Depuis Paul 7®'', ses progrès sont étonnants. 
Elle peut armer 300000 fantassins et 3 ou 400000 tatars 
ou cosaques, ce qui serait d'autant plus facile que ces 
derniers, qui ont fait les dernières campagnes, ont 
ramassé un grand butin et seraient fort excités à venir 
inonder nos pays. Est-ce la Prusse ou^ VAutriche qui 
pourraient opposer une digue à ce torrent? En outre, la 
religion favorise leurs conquêtes sur les Turcs. Tous les 
Grecs, et ils sont nombreux à Constantinople, sont pour 
les Russes. Andréossi m'a raconté que, lors de Vincendie 
de Moscou, les Grecs de Constantinople étaient plongés 
dans la plus grande tristesse. Cet incendie a, il est vrai, 
, retardé l'essor de la Russie. C'est, pour elle, une perte de 
plus d'un milliard. Si l'eynpereur Alexandre avait été 
présent à l'armée, il n'aurait pas laissé détruire son 
ancienne capitale, il aurait préféré conclure la paix. 
Il a même déclaré qu'il l'aurait faite si j'avais marché 
sur Pétersbourg. Cette dernière ville n'a pas été fâchée 



568 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

de voir périr Vautre. J'aurais peut-être mieux fait de 
prendre Pétershourg\ siège du gouvernement et des affaires/ 
Cependant Moscou est la vraie capitale de V empire russe, 
étant plus au centre des possessions russes que Péters- 
bourg, qui en est éloigné de 200 lieues; notre marche sur 
Moscou a pourtant fait bien du mal aux Russes ! Wiasma, 
Smolensk étaient de jolies villes; il y avait là des manu- 
factures qui ont été brûlées. 

Koutouzoff aurait mieux fait de prendre une position 
sur mon flanc droit ^ de ne pas brûler Moscou et de ne pas 
livrer la bataille; mais, après cette bataille, le mouve- 
ment n'était plus dangereux. 

Après tout, la Russie n'a rien à craindre de la Suède. 
Elle deviendra la maîtresse du monde. A Erfurth, fêtais 
convenu avec Alexandre du partage de la Turquie. Il me 
donnait V Egypte et la Syrie, il prenait la Roumélie. La 
difficulté était pour Constantinople. Le traité était 
rédigé; quand il fallut le signer, je ne voulus plus, 
f avais réfléchi que les Grecs, à Constantinople et en Rou- 
mélie, sont comme les Moscovites, et qu'en les armant, la 
Russie aurait assez d'un ou deux de ses régiments pour 
contenir Constantinople. t 

Quelle ville superbe que Moscou/ Ici, il n'y a que moi 
et Gourgaud qui y soyons allés. » 

A 7 heures, l'Empereur se met aux échecs avec Ber- 
trand, qui dîne avec nous. Après, il passe au billard, 
et à 9 heures et demie, se sentant fatigué, il rentre 
chez lui. 



l 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 569 

endredi^ 28. — Je vois Bertrand, le matin, chez moi ; 
il est triste et silencieux. Je lui chante mon refrain. Il 
me serre la main et m'assure que tout s'arrangera. 
Oui, mais en attendant, je souffre beaucoup et ne 
sais pas pourquoi. 

Le gouverneur est venu à Longwood, a causé avec 
Poppleton, O'Méara, le grand maréchal. A 4 heures, 
je vais avec Poppleton nous embusquer dans des 
arbres, pour tâcher de tirer des perdrix, mais nous 
n'en voyons pas. Mon compagnon m'avertit que sir 
Hudson Lowe s'est formalisé de ce qu'ayant été chez 
M. Wygniard, je ne sois pas entré à Plantation House 
et lui a demandé le motif de mon impolitesse. Popple- 
ton a répondu que c'était sans doute la crainte de 
déplaire à l'Empereur. 

A 7 heures et demie. Sa Majesté est au salon, joue 
aux échecs avec M"" de Montholon. « Avez-vous vu le 
gouverneur? — Oui, Sire. — Vous ne lui avez pas 
parlé? — Non, Sire, je ne l'ai vu que passer sous mes 
fenêtres! » L'Empereur joue avec Montholon, me fait 
asseoir. Dîner; conversation sur la bataille de Denain, 
qu'il a suivie, le matin, sur la carte. « On faisait alors 
la guerre différemment qit aujourd'hui. Les armées étaient 
autre'ïnent organisées. Elles n avaient pas autant d'artil- 
lerie. L'organisation actuelle en divisions est excellente^ 
chacune possédant ses organes complets. C'est comme la 
légion. Si Varmée française avait été ainsi à Fontenoy, 
ses manœuvres n'auraient pas été partielles^ ainsi Que 

4S. 



370 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

cela a eu lieu. Voltaire suppose que Richelieu a gagné la 
bataille! Sa description est absurde. Il ne cherche quà 
citer des noms de seigneurs et de régiments et ne fait pas 
connaître les principaux mouvemeiits. 
A Denain, j'aurais fait comme Villars. » 
On passe au billard. Sa Majesté suit, sur la carte, les 
batailles de Fleurus, celle de Luxembourg et celle de 
Jourdan. Le grand maréchal, qui vient d'arriver, les lit. 
L'Empereur s'étonne de la position des Français en 
1793. « On ne savait pas faire la guerre, dans ce temps- 
là! Desaix m'a souvent assuré en Egypte qu avant d'avoir 
servi sous moi, il n'avait aucune idée de la guerre. 
Lefebvre est cause de la victoire de Fleurus; c'est un 
bien brave homme qui ne s'occupe pas des grands mou- 
vements qui s'opèrent à sa droite et à sa gauche ; il ne 
songe qu'à se bien battre. Il n'a pas peur de mourir. 
C'est bien; mais, parfois, ces gens-là se trouvent dans 
une position aventurée, entourés de tous côtés. Alors, ils 
capitulent; et après, ils deviennent lâches pour tou- 
ours. » 

Quand un général fait un siège et que son adver- 
saire cherche à le faire lever, il faut laisser des troupes 
un peu plus nombreuses que celles qui sont dans la 
place, pour garder les tranchées, et ensuite on doit 
marcher à la rencontre de l'ennemi. Le siège ne sera 
considéré que comme l'accessoire et il ne faut dimi- 
nuer aucune des chances qu'on peut avoir pour 
détruire l'armée ennemie. « A Mantoue, j'ai abandonné 



JOURNAL INÉDIT DE SAlNTE-HÉLÊNE 571 

mon artillerie, parce que je n'avais que 30000 hommes à 
mes ordres et que j'allais en combattre 100000. » 

C'est à Wagram, reprend l'Empereur, qu'il avait le 
plus grand nombre de troupes réunies sous ses 
ordres, plus que dans tout autre bataille. 

Fatiguée, Sa Majesté rentre chez Elle à 10 heures; le 
grand maréchal l'accompagne. 

Samedi, 29. — Bertrand m'avertit que Fowler ira 
voir sa mère en Angleterre et qu'il doit partir avec 
l'amiral. Ce dernier lui a fait visite hier, a demandé 
à Fitz-Gérald ce que je lui avais dit de Warden et l'a 
ensuite emmené dîner chez lui. 

L'Empereur allait chez M"''' de Montholon quand, 
ayant su que le gouverneur se trouvait à Longwood, 
il est rentré de suite dans sa chambre. 

A 5 heures et demie, je vais à la chasse et distingue 
de loin Sa Majesté se promenant dans le parc avec 
les Montholon et les Bertrand. Rentré à 8 heures et 
demie, l'Empereur me demande si j'ai tué quelque 
chose, puis m'informe que les chevaux sont en liberté 
dans l'écurie. Dîner : Bertrand vient au dessert, on 
parle de Raguse et des Monténégrins. « J'aurais dû 
écraser leur évêque, mais je le ménageais en cas d'une 
rupture avec les Turcs. L'expédition de Molitor dans ce 
pays a été fort belle, Molitor est un brave homme. » 

On cause de l'agrément qu'il y a d'habiter l'Italie. 
« Je me plairais beaucoup à Pise, mais rien ne vaut la 



nn GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

France j le Lyonnais^ la Champagne. Il ny a rien au- 
dessus de cela. Je voudrais habiter la province avec 5 ou 
600 000 livres de rentes et avoir à Paris une maison 
dans le genre de celle que je possédais rue Chanter cinc. 
et une maison de campagne c?e 100 à 150000 francs c 
deux lieues de la capitale; je ne voudrais pas donner à 
manger^ avoir représentation à Paris : je suis de Vavis 
des Anglais qui vivent incognito dans Londres^ n'y oni 
pour ainsi dire, qu un pied-à-terre, et gardent leur luxe 
pour leurs châteaux, ayant dans leurs domaines des 
réceptions fastueuses. 

i4vec,300 000 livres de rentes, on nest rien à Paris, 
tandis que Von est le premier dans un département^ 
et le gouvernement a toujours intérêt à bien traiter 
les chefs de province. » 

Bertrand trouve qu'il est malheureux que les bell< 
fortunes se divisent lorsqu'on a plusieurs enfants. 

« L'essentiel, quand on a des fils, est de leur donner 
une bonne éducation; se priver de sa fortune pour ci- 
est une vraie folie. Vous aurez économisé toute votre r 
en leur faveur et deux beaux yeux de danseuse ou un 
coup de cornet dissipent votre fortune. Bah / l'essentiel est 
soi. Je voudrais, par exemple, mettre chaque année de côte 
le tiers de mon revenu. Je trouve les Hollandais tressages. 
La maison de quelqu'un qui, chez eux, a 200000 livr 
de rentes, a le train de quelqu'un qui, en France poss - 
derait de 20 à 30 000 livres de rentes. Chez nous, c'c t 
l'inverse : telle maison a Vair de celle d'un particulier 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 573 

deWOOOO livres de rentes, et il n'en possède pas plus 
de 30 à 40. Aussi, les Hollandais sont-ils vraiment 
riches, taiidis que les personnes qui, dans notre pays, 
passent pour riches sont gênées. Je n'aimerais pas 
occuper une place à la Cour, c'est pourquoi je voudrais 
cire le premier de ma province, au lieu .qu habitant 
Paris, il faut nécessairement être attaché au Souverain. 

J'avais forcé les ducs à posséder des hôtels à Paris, 
afin de m,' y assurer V opinion, tandis que moi, au 
contraire, je serais très heureux en vivant en badaud 
dans la capitale. Il n'y a rien au-dessus de Paris, de 
ses jardins publics, de ses bibliothèques. On va à tous les 
spectacles pour un petit écu. On peut même dire qu'à 
Paris, on ne s' aperçoit pas de la pluie ou de la neige. Il 
y fait toujours beau. » 

Sa Majesté rentre à 10 heures ; je reconduis Bertrand. 
L'Empereur m'avait fait demander pour la promenade. 
Il faut qu'on ne l'ait pas entendu. 

Dimanche, 30 mars. — A 6 heures du matin, Sa 
Majesté envoie chercher chez moi mon manuscrit de 
Waterloo. A 7 heures et demie, Elle me fait demander 
MU billard. « Allons, il faut finir cet ouvrage. » Elle lit 
01 dicte des corrections, jusqu'à 10 heures et demie, 
où je rentre. Je travaille jusqu'à 5 heures. 

Je vais chez Bertrand et y trouve l'Empereur. Je 
veux me retirer par discrétion, mais il me rappelle 
et m'assure que je suis le bienvenu. Il parle à 



574 GÉNÉRAL BAROiN GOUKGAUD 

M"' Bertrand de M. Reade, qui est venu le matin : on 
ignore le motif de cette visite. C'est un mielleux que 
Lady Lowe n'aime pas : « Elle a raison, il' fait faire 
de sottes choses à son mari et elle craint les quolibets. 
Reade est absolument don Ambroise de Lema. » 

Reade, étant gris, a, parait-il, lâché que les Bourbons 
ne se soutiendraient pas en France et que l'amiral 
Gockburn lui avait déclaré que Ton avait mal fait de 
ne pas tuer le petit Napoléon. 

Le commissaire de police se meurt, ce qui excite 
nos regrets unanimes. 

L'Empereur est beaucoup mieux pour moi : il me 
fait venir au salon à 7 heures. « Allons, faisons une 
partie, ce pauvre Gourgaud! » Sa Majesté est fatiguée, 
tousse beaucoup, lit le chapitre des moustiques dans 
l'histoire naturelle, passe au billard, commence une 
partie d'échecs, se retire bientôt. 

Lundi, 31 mars. — Bertrand me recommande encore 
de ne pas m'inquiéter de ma position. Je dois patienter. 
Sa Majesté me dédommagera de mes sacrifices; 2 ou 
300(300 francs ne sont rien pour Elle, mais je ne 
dois pas la contredire sans cesse et n'ai qu'à me mettre 
bien avec Elle. Je puis être mieux traité que les Mon- 
tholon, et même que lui, Bertrand, mais l'Empereur 
s'est fâché contre moi de ce que j'étais jadis monté 
contre Las Cases et qu'à présent, je suis en opposi- 
tion avec les Montholon! Sa Majesté a besoin que 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 575 

nous l'aimions et que nous ne lui causions pas de 
chagrin. 

« C'est vrai, répliquai-je, mais je ne saurais voir 
avec plaisir qu'autrefois, lorsqu'elle était toute-puis- 
sante, Sa Majesté me témoignait beaucoup d'amitié, et 
aujourd'hui Elle veut me faire passer après tout le 
monde! Je suis un homme comme un autre. Je suis 
celui qui est venu par pur dévouement, sans conven- 
tions. Je trouve le présent horrible et l'avenir ne me 
présage rien de bon. Je n'ai rien à attendre de l'Em- 
pereur. Maintenant que je ne lui suis plus utile, il 
m'oublie, et plus cela ira, plus cela augmentera! Il 
est temps que je prenne un parti. » 

Bertrand croit que si Napoléon II ou les d'Orléans 
régnaient jamais en France, je serais fort bien traité ^ 

« Gela m'est égal, j'aime mieux gratter la terre 
pouf vivre que de souffrir ce que j'endure ici. J'aurais 
dû faire comme Flahaut, Drouot et Bernard, ou au 
moins suivre leurs conseils. Et encore l'Empereur me 
laisse injurier par Warden; il m'en veut et ne revien- 
dra pas. » 

Je vais me promener .du côté des nouvelles limites 
de Miss Mason; le factionnaire du 66'' me salue. A 
7 heures et demie, l'Empereur me demande au salon, 
paraît fort triste et passe dîner. On parle du système 
du monde. Il est bien étonnant qu'un savant comme 
Laplace ait commis la platitude d'ôter le nom de 

1. Cette prédiction s'est réalisée. 



576 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

l'Empereur de la dédicace de sa Mécanique céleste. 
En 1814, n'a-t-H pas repris à Garnot l'exemplaire qu'il 
lui avait donné et ne l'a-t-il pas remplacé par un 
autre où la dédicace « à Napoléon )> ne se trouvait pas? 
« Je ne l'ai pas nommé pair en 1815, je lui ai toujours 
montré une figure souriante, mais, alors, j^étais obligé 
d'agir ai7isi avec tout le monde, f avais un visage de 
bois, fai même souri à Souham. Je suis fâché de n'avoir 
pas repris son fils, c'était un bon jeune homme. C'est 
sûrement à cause du père. » 

On parle du duc de Raguse. Je dis ce que j'en pense; 
il sera malheureux toute sa vie, avec le caractère que 
je lui connais. J'essaye de prendre sa défense sur cer- 
tains points, l'Empereur se fâche, me foudroie, et 
rentre chez lui à 10 heures. 

Mardi, 1" avril 1817. — Je trouve M. Fowler à dé- 
jeuner chez Bertrand; peu après, arrive M. Reade avec 
M. et M"® Churchill et leurs deux jolies demoiselles^, 
qui reviennent de l'Inde. Elles ne connaissent pas 
l'Angleterre et voudraient bien rester ici. O'Méara, 
Poppleton et moi accompagnons le palanquin de leur 
mère jusqu'auprès des Briars, et je reviens à Hut's- 
gate avec l'amiral et sa femme. 

M. Lesson me présente deux officiers qui arrivent 
de Calcutta. N'ayant pas de laissez-passer, il a le 
regret de ne pouvoir venir voir M""® Bertrand; en pas- 

1. La cadette, que tout le monde adorait, s'appelait Miss Amelia. 



JOUlîNAL liNKDlT DE SAINTE-HÉLÈNE 511 

..evant le camp, j'assiste aux courses d'essai. 

A 7 heures, au salon, l'Empereur est avec Bertrand 
aux échecs, et me cause avec bonté; je lui parle des 
demoiselles Churchill. « Nous vous marierons. Je ne 
compte pas rester ici plus de trois ans, je mourrai plutôt. 
Vous épouserez une Française ou une Anglaise. » Dîner. 

Nous parlons ensuite des événements de 1815. 
« f aurais peut-être mieux fait de ne pas appeler les 
Chambres, ou, au moins, j'aurais dû en nommer moi- 
même tous les membres, f aurais dû nommer Talbot 
préfet, avoir de bons maires, ne conserver que 4 000 hom- 
mes de garde nationale et donner des officiers de la 
ligne au reste. Il ne faut pas 30 000 hommes pour faire 
la police et maintenir Vordre dans Paris. La question 
est de savoir si je n'aurais pas mieux fait de concentrer 
toutes les troupes sous la capitale, au lieu d'aller chercher 
V ennemi. Peut-être que les Alliés ne m' auraient pas fait 
la guerre! Remarquez que les proclamations sont toutes 
datées d'après Waterloo. » 

Je fais observer que l'Empereur avait affaire à plus 
de 600 000 ennemis. Certainement, avec 200 000 hom- 
mes, il aurait pu leur causer le plus grand mal sous 
Paris, mais ils auraient fait des sièges, pris des places 
fortes, levé des contributions sur tout le territoire. Le 
Roi serait venu s'établir à Rouen ou à Amiens, aurait 
assemblé les Chambres et l'Empereur se serait vu 
abandonné de tous, au heu de voir réussir son plan. 

« Oui, mais si Wellington s'était retiré sur Anvers^ 

SAINTE-HÉI-ÈNK. — T. I. ^9 



578 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

pour attendre que les Russes fussent prêts, je n'aurais^ 
certes, pas été à mon aise /... 

J'ai eu tort de garder Fouché, j'aurais dû le chasser 
aussitôt que je m'aperçus quil n'allait pas franchement. 
Je lui dis même : Alors, vous faites repasser le 
DÉFILÉ A vos bagages. J'aurais dû prendre à sa place 
Real, qui m'était tout dévoué. 

Je suis bien tranquille sur ce que l'histoire dira de 
moi, étant revenu sans brûler une amorce. Je n'ai mis 
personne à la potence, ni le duc d'Angoulême, ni VitroU 
les. Je n'ai pas voulu tremper mes mains dans le sang 
d'un cochon, puisque j'avais précédemment pardonné au 
Prince. 

Je n'aurais pas dû nommer Labédoyère pair, ni 
même aide de camp. Excelmans.... le bête.... ne par- 
lait que de constitution. Oui, j'ai commis une sottise en 
en promulgant une! J'aurais dû former un conseil de 
dictature sous la présidence de Carnot : il a toujours 
été de bonne foi. J'aurais dû mettre Montalivet à l'inté- 
rieur. Les gens de la Révolution ne connaissaient plus les 
hommes; ils étaient tous usés. J'ai eu tort de prendre le 
petit Regnault * pour officier d'ordonnance. Il a dit à son 
père que tout était perdu et ce père m'a trahi un des 
premiers. Je pouvais jeter les Chambres dans la rivière, 
mais, alors, il fallait régner par la terreur et les étran- 
gers auraient pu, avec justice, déclarer qu'ils n'en vou- 
laient qu'à moi. J'aurais fait couler des ruisseaux ae 

a. lie Saitit-Jean-d'AiigcIy. 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 579 

sanq sans résultat, f aurais pu, par eœertiple, de Mai- 
maison, me remettre à la tête des troupes comme lieu- 
tenant général de Napoléon IL Elles n'avaient confiance 
qu'en moi. Blûcher et Wellington ne seraient pas venus 
si vite, mais il aurait toujours fallu finir par céder. 
Seul, f aurais pu signer une capitulation, mais quand 
fai vu que les Chambres, au lieu de se rallier à moi, se 
mettaient contre, alors j'ai compris que tout était perdu. 
D'ailleurs, en allant aux États-Unis, je pouvais, deux 
ou trois mois après, revenir. Certainement, j'aurais 
mieux fait de me rendre en Autriche, plutôt qu'en An- 
gleterre, mais c'est là une autre question. » 

Les étrangers reprochent à la nation d'avoir reçu 
Sa Majesté avec enthousiasme au retour de l'île d'Elbe 
et de l'avoir abandonnée de suite après Waterloo. 

« Dans le premier cas, .c'était l'armée; dans le second, 
la canaille; mais ce sujet est par trop mélancolique y 
allons nous coucher. » Il est 10 heures et demie. 

Mercredi, 2 avril. — Je trouve chez M™® Bertrand 
deux officiers de l'Inde, ainsi que le capitaine Goock,j 
de la Tortue, et un aspirant qui était sur la frégate 
qui a conduit l'Empereur à l'île d'Elbe. J'apprends là 
par O'Méara que M. Reade, qui courtise l'aînée des 
demoiselles Churchill, les a menées le matin à Roc 
Rose Hill et à Diana pic. Là-dessus, je monte à che- 
val, rencontre le major du génie Emmat, qui me 
témoigne le désir de voir l'Empereur. Les belles de- 



580 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

inoi?elles sont à un demi-mille derrière lui. Je vais à 
leur rencontre derrière Miss Mason. Là sont les Bal- 
combe, Reade, l'aînée Mary, la cadette Amélie, leur 
père. La seconde est charmante ; elle me raconte qu'elle 
a la cuisse écorchee, qu'elle aurait vivement souhaité 
d'être reçue par Sa Majesté, qu'elle me serait très 
reconnaissante de lui procurer un peu de son écri- 
ture. Je lui promets de faire tout mon possible pour 
la satisfaire. Je les conduis jusqu'à l'Alarm-House, 
car elles vont dîner chez l'amiral; puis je ren- 
contre M""^ Ramsay avec M"® Hope, qui vient de 
l'Inde. 

L'Empereur m'appelle dans le jardin; je lui raconte 
ma promenade, il m'autorise à donner de son écriture 
à ces dames; je le prie de vouloir bien les recevoir, 
il ne me dit pas non. Bientôt, nous voyons sur la 
route le capitaine Goock et l'aspirant. Sa Majesté me 
prie de les faire venir : ils sont très respectueux. 
L'Empereur dit à l'aspirant qu'il le reconnaît, mais 
qu'il à grandi; ils partent enchantés. 

L'Empereur, ensuite, avoue ne pas se souvenir 
avoir vu l'aspirant, mais qu'il lui a parlé de la sorte 
pour lui faire plaisir. C'est ainsi qu'on mène les 
hommes. 

Quand je demande un peu d'écriture, Sa Majesté 
vire de bord et refuse! Je lui propose alors de jouei 
la réception des demoiselles et un mot d'écrit : l'Em- 
pereur accepte contre quatre tourterelles; j'en promets 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE HÉLÈNE r^i 

huit. Je gagne les trois premières parties; c'était 
fini, mais mon adversaire déclare que c'était en cinq. 
Je joue encore et gagne la première et la seconde 
manche. Gomme on annonce le dîner, Sa Majesté se 
lève, me permet d'aller en ville, mais ne veut ni écrire 
un mot, ni s'engager à recevoir ces dames. Gela fera 
bien en Angleterre, quand on saura qu'il ne veut pas 
recevoir les étrangers, cela a un air sombre. Il me 
fait mille amitiés, m'assure que je suis fort heureux 
d'avoir des illusions : icNous vous marierons, nous vous 
marierons bien », et se retire à 10 heures. 

J'accompagne le grand maréchal chez lui. Il me pro- 
met quelques mots de la main de l'Empereur pour le 
cas où je n'en trouverais pas chez moi. 

Jeudi, 3 avril. — Le grand maréchal me donne 
deux mots de la main de l'Empereur : « Français.., 
disaient. » J'en découpe chez moi deux autres : « Corn-' 
battre... Lyon », et j'en fais un petit paquet. A 8 heures, 
je prie Poppleton de m'accompagner en ville*, mais 
M. et M™^ de Montholon l'avaient retenu dès la veille. 
J'en exprime mon étonnement à Bertrand, qui explique 
ainsi la chose : 

« L'Empereur les aura vus hier après nous et leur 
aura prescrit de se rendre en ville pour tâcher de 
nouer des relations avec M™" Sturmer. 



1. Les habitants de Longwood ne pouvaient aller à James-Town qii'tcccni. 
pagnôs par un officier, généralement Poppleton ou Fitz-Gérakl. 

49. 



582 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Moi : — M. de Montholon, qui ne plaît à personne, 
fera un joli ambassadeur! 

B. — M"*^ de Montholon ne cherche qu'à être agréa- 
ble à l'Empereur, qui ne pense qu'à ceux dont il 
attend quelque service. Enfin, s'ils peuvent nous faire 
sortir d'ici, ce sera très bien. » 

L'Empereur est comme cela! 

Poppleton, ne pouvant pas m'accompagner,ademandé 
Fitz-Gérald, qui vient déjeuner avec moi. Je charge 
Archambault de demander à M. de Montholon à quelle 
heure il va en ville; il répond qu'il n'y va pas. Je lui 
demande pardon, mais Poppleton n'a pas pu nous y 
accompagner, à cause de lui. Il donne sa parole 
d'honneur qu'il n'a même pas parlé à cet officier! 
Poppleton me le répète et m'affirme que O'Méara en 
était le témoin! Que penser? 

En ville, j'accompagne les demoiselles Churchill, 
qui vont s'embarquer; Miss Amélie me demande si je 
lui ai apporté ce qu'elle m'avait demandé. J'ouvre 
mon portefeuille et lui remets mon papier. Hudson 
Lowe, qui donnait le bras à la mère, se retourne et 
me salue. J'adresse un cordial adieu à ces charmantes 
personnes. Puisse-t-il ne pas être éternel! 

Chez Porteus, où je vais ensuite, je rencontre M. de 
Montchenu, qui me fait mille politesses : nous parlons 
de rinde, de M. de Sujffren, de M. de Gors. J'estime 
qo'i^ aurait fallu abandonner la Zélée. 

M : — « Pour cela, il fallait avoir une tête extraordi- 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 583 

naire! C'est la même chose que ce qu'a fait Napoléon 
au siège de Màntoue. » 

Puis, en souriant : « N'importe l'opinion à laquelle 
on appartient! 

Moi : — Parlons donc de ces événements comme 
s'ils S''étaient passés il y a deux siècles ! » 

II' me fait l'éloge de l'Empereur, mais n'aurait pas 
voulu le servir, parce qu'alors il se serait trouvé 
placé sous ses cadets. « Cependant, mon fils vous 
était destiné. » 

Montchenu déplore la conduite de Bourmont; il 
n'approuve pas que le Roi lui ait donné le commande- 
ment d'une division de la garde. « Les traîtres peuvent 
toujours être traîtres! » Il n'approuve pas non plus la 
conduite que l'on a tenue envers Ney et parle contre 
les Français qui, après avoir servi Louis XVIII, ont 
servi Napoléon. 

Moi : — ((Je suis dans cette catégorie ! 

M. — Ah! je croyais que vous aviez été à l'île d'Elbe? 

Moi : — Non, ma vieille mère m'en a empêché! Je 
suis resté avec l'Empereur jusqu'à son départ, ensuite, 
j'ai été mis en demi-solde. M. le duc de Berry m'a 
fait employer. 

Vous parlez, ajoutai-je, à un chevalier de Saint 
Louis, mais quelque attachement que j'eusse eu encore 
pour l'Empereur, rien ne m'aurait fait manquer à mon 
devoir envers le Roi et à ma reconnaissance envers 
M. le duc de Berry. La preuve en est que Lallemand, 



S8* GENERAL BARON GOURGAUD 

qui' était mon ami, me crut trop attaché à ce dernier 
prince pour me mettre dans la confidence de sa cons- 
piration! Apres le départ du Roi, sa maison licenciée, 
je tne suis rallié au chef des Français, car le pays était 
menacé d'une invasion. Je serais toujours demeuré 
fidèle au Roi, s'il fût resté avec l'armée, mais j'ai cru 
qu'il nous abandonnait. Le 3 avril, j'ai été nommé 
premier officier d'ordonnance de l'Empereur et c'est 
pour cela que je suis ici. » 

M. de Montchenu se montre très bien et me laisse 
de lui l'idée que c'est un bon et loyal militaire. Il 
espère me revoir lundi aux courses. 

Chez l'amiral, où je vais ensuite, et où je suis très 
aimablement accueilli, la conversation roule sur La- 
place, les paratonnerres, les longitudes. 

Je retourne à Longwood avec Fitz-Gérald et Pop- 
pleton, qui étaient venus en ville recueillir de l'argent 
pour les courses. Je rencontre le grand maréchal qui 
a l'air préoccupé. A 7 heures et demie. Sa Majesté me 
demande et a Fair contrarié. Je lui raconte que je 
suis allé en ville avec Fitz-Gérald, parce que M. de 
Montholon avait retenu Poppleton. Rertrand me fait 
signe de n'en plus parler. Sa Majesté change aussitôt 
de conversation et déclare s'ennuyer. Je lui raconte 
mon entrevue avec M. de Montchenu, qui disait savoir 
que l'Empereur s'était vanté d'avoir, à Waterloo, 
attaqué BlUcher le premier, parce qu'il était bien sûr 
que le général prussien, n'eùt-il que deux bataillons 



JOURNAL INÉDIT DE SAINTE-HÉLÈNE 585 

réunis, aurait marché à son secours et qu'il ne pensait 
pas que Wellington eût fait vice versa. 

On passe dîner; Bertrand reste. Conversation sur 
Frédéric de Prusse et ses campagnes, sur Jomini. 

« Les hommes sont comme des musiciens dans un con- 
cert; chacun fait sa partie. Ney était admirable pour sa 
bravoure j son opiniâtreté dans les retraites; il était bon 
pour co7iduire 10000 hommes, mais hors de là, c'était 
une vraie bête. Lannes était, je crois, comme lui, sur le 
champ de bataille. Pour le brillant au feu, on ne trouve, 
approchant ces deux hommes-là, que Rapp. Murât, lui 
aussi, était bien brave. 

Murât s entendait mieux que Ney à conduire une 
campagne, et encore c^était un bien pauvre général. Il 
faisait toujours la guerre sans cartes. Lors de Marengo, 
je V avais chargé de prendre Stradella. Il y avait bien 
envoyé son corps qui s'y battait déjà, mais il était resté 
à Pavie pour percevoir une malheureuse contribution de 
40000 francs! Je l'en fis partir de suite, mais cela nous 
coûta 600 hommes. Il fallut chasser Vennemi d'une 
position que nous aurions pu occuper avant lui. Corn- 
bien de fautes Murât n'a-t-il pas commises pour pouvoir 
établir son quartier général dans un château où il y eût 
des femmes/ Il lui en fallait tous les jours, aussi je 
tolérais assez volontiers qu'un général eût avec lui une 
catin, afin d'éviter cet inconvénient. 

Ma gravide réputation en Italie est, en partie, due à 
ce que je ne pillais pas et ne pensais qu'à mon armée. 



586 GÉNÉRAL BARON GOURGAUD 

Cest une bien grande fonction que celle de général en 
chef! la moindre faute peut coûter la vie à des milliers 
d'hommes. 

Dans tous les généraux qui étaient en Espagne^ on 
peut en prendre un certain nombre et les mettre à la 
potence. Dupont nous a fait perdre la Péninsule pour 
sauver ses fourgons. » 

Je me trouve mal à mon aise et sors un moment 
pour prendre l'air. On vient bientôt me prévenir que ^ 
Sa Majesté rentre. Il est 10 heures et demie. 



FIN DU PREMIER VOLUME 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



DES NOMS CITÉS DANS CE PREMIER VOLUME 



Abrantès (Junol, duc d'), 65, 500. 
Abrantès (duchesse d'), 65. 
Albert (M"' d'), 136. 
Alexandre I", 165, 199, 202 à 

204, 238, 338, 34*^, 351, 399, 

423, 529, 567 
Ali (Sainl-Denis, dit), 35, 112, 

114, 132,206, 210, 265,275, 

280, 304, 320, 424, 431, 436, 

453, 477, 558. 
Aly-Bey, 454. 
Amilhet, 28. 
Andréossi, 567. 

Angoulême (duc d'), 380,493,577. 
Angoulême (duchesse d'), 371, 

423. 
Arbuthnot, 179. 
Archambault, 137, 207, 242, 

252 à 254, 295, 332, 333, 336, 

337, 339, 342, 437, 453, 454, 

518, 550, 556, 557, 582. 
Arenberg (M™*' d'),423. 
Artois (comte d'), 494. 
Auguste de Saxe (princesse), 

230, 338, 414. 



Autichamps (d*), 193. 
Autric, 28. 

B 

Bagration, 199. 

Balcombe. 70, 79, 82, 85 à 87, 
92,94,105,113,118,126, 127, 
131, 133, 146, 172, 173, 175, 
182, 216, 226, 239, 255. 310, 
312, 339, 359, 388, 420, 434, 
452, 463, 475 à 477, 488, 510, 
511, 517, 529, 538, 580. 

Balconibe(Betzy), 71,74, 87, 183, 
336,339,360, 361, 475 à 477, 
488, 511,529, 580. 

Balcombe (Élisa), 71, 74, 87, 88, 
336, 339, 360, 361. 

Balmain (comte de), 51, 161, 175^ 
205, 413, 487. 

Balmain (comtesse de), 310. 

Barbaroux, 258. 

Barras, 395, 417, 466 à 471. 

Barrère, 417. 

Bassano (Maret, duc de), 29, 141, 
142, 198, 199, 481, 486. 

Bassville, 464, 465. 



58S 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



Balhurst, 244, 524. 

Baudin, 29. 

Baxter, 160, 290,416. 

Béatrix (l'Impératrice), 338. 

Beaumarchais, 233,411,418,419. 

Beauvau (de), 505. 

Beauvau .(M™" de), 182. 

Bedford (duc de), 86. 

Beker (général), 30 à 32, 39. 

Beiliard, 266. 

Bernadotle, 59, 394. 

Bernadotle (Désirée Clary, M'""), 
394. 

Bernard (Gentil), 410. 

Bernard (colonel), 483, 563, 575. 

Bernard (domestique), 53, 212, 
293, 447, 448, 515, 519, 520, 
535. 

Bernardin de Saint-Pierre, 173. 

Berry (duc de), 126, 495, 556,583. 

Berry (duchesse de), 400, 423. 

Berthier (maréchal), 132, 133, 
306 à 308, 316, 348, 395,408, 
505. 

Berthollet, 309, 440, 540, 546. 

Bertrand (le grand maréchal), 
28, 30 à 32, 35, 38 à 40, 48 à 
50,52,61,69à72,74à76, 80, 
82 à 85, 87, 89 à 92, 94, 96 à 
100, 102 à 105, 109, 113,115, 
117, 123, 124, 129 à 131, 147, 
150 à 155, 157 à 162, 166 à 
170, 172 à 174, 177 à 182,185, 
186, 188, 189, 194, 196, 200, 
201, 207, 210, 212 à 215, 221, 
223, 231 à 234, 236, 238 à 242, 
; 244 à 249, 251, 252, 254 à 262, 
265> 267, 269, 270, 273, 275 à 
278, 280, 282, 283, 284, 286, , 



287, 289, 290, 292, 293, 295, 
298, 30i, 310, 311, 313, 315, 
317 à 320, 322, 323, 325, 330, 
332 à 337, 339 à 341, 344 à 
347, 350, 352 à 357, 359, 360, 

365 à 368, 375, 381,383,384, 
386,387,389,406, 408, 410 à 
412,416, 420,421, 424,430 à 
432, 434, 435, 442, 445, 446, 
448, 453 à 456, 458, 462, 463, 
474 à 479, 481 à 484, 487 à 489, 
491, 492, 495 à 497, 500, 506 
à 508, 510à513,515, 516, 518 
à 520, 522, 523, 527 à 530, 533 
à542, 514,545, 548, 550, 551, 
553, 556 à 560, 563 à 566, 568 
à 577, 581, 584, 585. 

Bertrand (M"""), 29, 37, 43, 45, 
47, 49, 50, 57, 59, 69, 71, 72, 
76, 80, 81,84, 86 à 88, 91,92, 
95,97,100, 104, 107, 109, 110, 
114, 118, 121, 130, 131, 134, 
150, 152, 151, 156, 161, 164, 
167,169,171,179,208,210,212, 
219,240,241,249, 253, 254, 256, 
257, 25:), 271, 273, 274, 278, 
283, 287, 290, 291, 293 à 295, 
317 à 319, 323, 330, 341, 354, 

366 à 369, 383, 384, 386, 410, 
412, 416, 420, 432 à 437,446, 
448, 453, 455, 456, 458, 462, 
463, 474, 476 à 478, 484, 486 
à 488, 508, 515, 521,522,525, 
529, 535 à 539, 542, 543, 545, 
550, 551, 558, 561, 565, 571, 
574, 576, 579. 

Bertrand (Arthur), 220, 221,435, 

436, 497. 
Bertrand (Napoléon), 539. 



DES NOMS CITÉS. 



589 



Bertrand (Hortense), 367. 

Bertrand (père), 539. 

Bessières, 150, 196, 290, 329, 
347,393. 

Besson, 29, 34. 

Beurnonville, 327. 

Billaud-Varennes, 385, 471. 

Bingham, 51, 67 à 69, 71, 73 à 
75,87, 89 à 92, 99, 103, 111, 
114, 118, 122, 124, 125, 156 à 
158, 171, 185, 194, 209, 233, 
234, 258, 337, 343, 354, 388, 
402,411, 415, 416, 453,475, 
497,541, 564, 566, 567. 

Bingham (lady), 157, 185, 186, 
541,566. 

Blacas (de), 65, 308. 

Blacke, 143. 

Blakeney, 106. 

Blakeney (M'»'), 106. 

Blamire, 87. 

Blatton, 106. 

Blood, 204. 

Blûcher, 149, 197,502, 579,584. 

Boileau (colonel), 335. 

Bompars, 218. 

Bonaparte (famille), 550. 

Bonaparte (frère Boniface), 370, 
371. 

Bonaparte (Charles), 166, 473. 

Bonaparte (Joseph), 29, 125, 126, 
143, 198, 266, 292, 304, 394, 
423, 443, 444, 539. 

Bonaparte (pcesse Joseph), 296. 

Bonaparte (Lucien), 185, 228, 
359, 423, 552. 

Bonaparte (Louis), 166, 419, 460, 
489, 490, 551, 552. 

Bonaparte (Jérôme), 423. 

SAINTE-HÉLÈNE — T. I. 



Bonaparte (Caroline), 423. 
Bonaparte (Pauline), 189, 228, 

367. 
Bonnefoux (de), 27. 
Boos, 254. 

Bouille (M"" de), 400. 
Bourbon (duc de), 423. 
Bourmonl(de),500, 583. 
Bourrienne, 565, 566. 
Bowen, 178. 

Boyer (général), 493, 494. 
Brayer, 97, 378, 379. 
Brienne (de), 362. 
Brignole (M™" de), 305, 306. 
Brinvilliers (M'"'= de), 218. 
Brocquart, 447. 
Brooke, 67, 87. 
Brown, 140. 
Bruce, 486. 
Bruck (miss), 487. 
Brune, 94. 

Brunswick (duc de), 327. 
Brutus, 467. 
Bry (Jean de), 468. 
Bulow, 214, 544. 
Bunbury, 46, 49. 
Burough, 179. 
Bussy (de), 228, 335. 



Cadoudal (Georges), 85, 138, 190 

à 192, 393 à 397. 
Caffarelli, 348, 319. 
CafTarelli (comtesse), 72. 
Calas, 216. 

Calonne (de), 128, 267. 
Cambacérès, 216, 308, 363, 385, 

397, 403, 424. 

50 



590 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



Cambon, 505. 

Cambronne, 374, 375, 377, 499, 

500, 512, 514. 
Campan (M"'), 489. 
Campbell, 507 à 509. 
Canisy (M-^ de), 362. 
Capelle, 141. 
Caraman (de), 351. 
Carignan (de), 351. 
Carnot, 241, 284, 285, 287, 298, 

471, 502, 576, 578. 
Carrier, 328, 385, 416, 417. 
Carteaux, 365. 
Casalle, 441. 

Casamajor (M. et M"*'), 317. 
Caselli, 409. 
Castelreagh, 448. 
Catherine de Russie, 146. 
Caulaincourt, 133, 191,481,486. 
Ceracchi, 433. 
Chabrillan (M- de), 183. 
Champagny (de), 199. 
Chaplal, 561. 
Charles XII, 387. 
Charlotte (princesse), 82, 143. 
Chateaubriand, 422, 479. 
Châtillon, 193. 
Chaumette, 385. 
Chauveau-Lagarde, 371. 
Chauvelin, 511. 
Chiappe, 28, 503. 
Choiseul (de), 497, 511. 
Chucks, 171. 
Churchill (famille), 576,577, 579, 

580, 582. 
Cipriani, 80, 96, 292, 294, 323, 

331, 360, 477, 520, 535, 536, 

545,559. 
Clausel, 32, 59, 93 à 95. 



Clavering (Lady), 277, 278. 

Cobentzel, 146, 147. 

Cockburn, 49 à 51, 74, 114, 184, 
186, 193, 203, 205 à 207, 249* 
266,323, 324, 350, 511,515, 
524, 525, 528, 531, 537, 542, 
545, 574. 

Collot d'Herbois, 385,471. 

Colonna, 373. 

Comminge, 396. 

Constant, 97. 

Coock,.579, 580. 

Cooper, 204. 

Corday (Charlotte), 258, 364. 

Corvisart, 308, 309, 437 à 439. 

Crétin (général), 348. 

Cuvier, 310. 



Damas (Roger de), 494. 

Danican, 363 

Danton,327, 328, 384, 385. 

Darling, 255, 455. 

Daubray, 141. 

Daubry, 487 à 489. 

Davoul, 130, 199, 348, 481, 500 

Decazes, 526. 

Deforgues, 442. 

Dejean (généraO, 419, 533. 

Delaunay, 514. 

Delessert, 524. 

Deligand, 35. 

Delille, 487. 

Delmas, 397. 

Desaix, 59, 83, 348, 570. 

Desfontaines (M'"*), 87. 

Des Michels, 376. 

Devon, 129, 411. 



DES NOMS CITES. 



591 



Devon (M""), 436. 

Dewton, 114. 

Dickenson, 226. 

Dickson, 558. 

Dickson (M""*), 537. 

Diderot, 232. 

Dillon (lord), 538. 

Dillon (capitaine), 37, 255. 

Dillon (M"",, 277, 278, 283, 522. 

Djezzar-Pacha, 134. 

Dombrowski, 120. 

Doret, 29. 

Doveton, 87, 415. 

Drouet d'Erlon, 174, 494. 

Drouot, 28, 128, 130, 205, 206, 

223, 316, 492, 495, 499, 500, 

502, 508, 513, 563, 575. 
Dubarry (M""»), 406. 
Dubois (le préfet), 362. 
Dubois (l'accoucheur), 437, 438, 
Duhesme, 503. 
Dumanoir, 436. 
Dumas (général), 348. 
Dumoulin, 28. 
Dumouriez, 261, 327. 
Dupont (général), 364. 
Dupont (général, puis ministre), 

586. 
Duroc, 128, 202, 290, 314, 329, 

401, 407, 408, 422. 
Durosnel, 494. 
Duvoisin (évêque), 441, 451, 

452. 



Eamouth, 217. 

Eblé, 128. 

Elie (frère), 361. 



Elisabeth (M-), 371. 

Elphinstone (D""), 487. 

Elphinstone, 201, 367. 

Emmat, 160, 510, 579. 
I Enghien (duc d'), 63, 133, 191, 
I 192, 322, 408, 486, 524. 
! Estève, 396. 

Esther, 257. 

Eugène de Beauharnais (prince), 
I 28, 94, 188, 254, 260, 346, 
! 400, 414, 429. 

Évain, 300. 
I Excelmans, 578. 



Fabre d'Eglantine, 235. 

Fain (baron), 531, 563, 566. 

Fechter, 337. 

Ferdinand VII, 198. 

Fernandez, 367, 369. 

Fernandez (M'"'), 185. 

Ferzen, 77, 102, 108, 109, 112, 
114 à 116, 124, 181,234,258, 
262, 263, 271, 323, 347, 355, 
369, 453, 476, 477, 489, 543. 

Fesch, 189, 451, 473. 

Festel, 252. 

Fiévée, 511. 

Fischer, 241. 

Fitz-Gerald, 106, 195, 221, 226, 
241,255, 256, 258, 259, 262, 
274, 295, 335, 341, 347, 365, 
369, 453, 559, 571, 581, 582, 
584. 

Fitz-James (duc de), 37, 538. 

Flachat, 467. 

Flahaut, 210, 335, 492, 575. 

Florian, 173. 



592 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



Fontaine, 298. 

Foster, 434. 

Fouché, 93, 94,99, 108, 133, 151, 

399, 400, 424, 469, 479 à 482, 

578. 
Fowler, 453, 571, 576. 
Franceschi, 414. 
Franck, 438, 439. 
François (l'Empereur), 202, 238, 

338, 343, 407, 414, 415, 498, 

505. 
Frédéric le Grand, 585. 
Fréron, 328, 417, 467. 
Fresnes (de), 472. 
Friant, 503. 
Fritz, 68. 
Frûhl, 29. 



Gaivenot, 265. 

Gall, 146, 228. 

Gallieno (M"''), 81. 

Gambier, 40, 43. 

Gamot, 491, 539. 

Garan, 376. 

Gassendi, 261, 274. 

Gandin, 309, 472. 

Genjis (M™" de), 347. 

Gentili, 265, 267, 331, 354, 511. 

Genty, 29. 

Georges (M"«), 60. 

Gérard, 59, 492. 

Girard, 174, 379. 

Glower, 51, 52, 56, 72, 75 à 77, 

86, 89, 92, 106, 114, 154, 172, 

178. 
Gohier, 470, 471. 
Goldschmidt, 358. 



Gonlaut-Biron (de), 498. 

Gonzalvi, 409. 

Gorrequer, 160, 175, 276, 357, 

517. 
Gors (de), 205, 207, 270, 359, 

510, 582 
Gourgaud (M"''), 105, 106, 140, 

147, 188, 189, 238, 243, 249, 

353, 358, 429, 515, 523, 524, 

541, 542, 548, 549. 
Gourgaud (M'"'), 488, 489. 
Gramonl (M-^'de), 406. 
Grant (M-""), 486. 
Grassini (M""), 305. 
Greatly, 71. 

Grenville, 105, 122, 185. 
Grey, 122. 
Grouchy (maréchal de), 197, 502, 

550. * 
Grutly, 541. 
Guerry, 50. 
Guibert, 262. 
Guiche (M"« de), 230. 
Guillaume de Prusse, 238. 
Guillebeau (M"«), 201, 202. 
Guillemin, 397. 
Guilleminot, 483. 
Guyot, 197, 347, 503. 



H 



Hamelin (M-"), 473. 
Hamillon, 51,72, 110, 157, 161, 

164. 
Hanivent, 75. 
Hare, 100. 
Harrisson, 144, 256, 262, 279 à 

281, 284, 295,322, 420. 
Haxo, 298, 483. 



DES NOMS CITES, 



j93 



« Hébert, 385. 
Hédouville, 469. 
Henri, 395. 
Henri IV, 210, 231. 
Hodgson (M™^), 116. 
Holland (lord), 207, 253. 
Hope (M'"), 580. 
Horeau, 439. 
Hortense (reine), 136, 260, 330, 

419, 489, 490, 492, 498. 
Holham, 40, 42, 205. 
Hotier, 395. 

Hudson, 293,294, 296, 359, 541. 
Hull, 49. 
Hutchinson, 51. 
Hyde de Neuville, 398. 



Ivan (docteur), 438. 



Jackson, 160. 

James, 224, 225, 276, 278. 

Jésus-Christ, 409. 

John (le pasteur), 188. 

Jomini (général), 585. 

Josèphe, 409. 

Joséphine (Impératrice), 133, 
136, 144, 191, 201, 224, 230, 
260, 346, 391 à 393, 400, 402, 
408, 414, 419, 439, 463, 470, 
480, 498, 522. 

Jourdan (maréchal), 570. 

Jourdan de la Passardière, 31. 

JuIIien (de Bidon), 232. 



Keating, 231, 424, 445. 



Keith, 41, 44 à 46, 48, 49. 
Kellermann, 327. 
Ketly (miss), 353. 
Kiéber,59, 83, 318. 
Kneips (miss), 87, 110. 
Kosciusko, 136. 
Kourakine, 198, 199. 
Koutouzoff, 568. 
Krasinski, 204. 



La Bédoyère, 77, 94, 98, 136, 

138, 378, 491, 492, 494, 500, 

514, 578. 
Lacretelle, 407. 
Lacuée, 517. 
La Fayette, 327. 
Laffitte, 447, 448. 
La Fontaine, 217. 
La Forêt, 399. 
Lagrange, 540. 
La Harpe, 231. 
Lajolais, 393. 
Lallemand, 28, 30, 32, 34, 35, 

38, 43, 46, 47, 50, 288, 292, 583. 
Lamarque, 93. 
Lanchère, 128. 
Lanjuinais, 392, 505. 
Lannes, 59, 83, 196, 290, 314, 

347, 348, 401, 541, 555, 585. 
Lannoy (de), 28. 
Lapie (général), 508, 509. 
Laplace, 215, 440, 459, 540, 546, 

575, 576, 584. 
La Réveillère, 468. 
Lariboisière, 28, 128, 261, 334, 

556. 
La Rochefoucauld, 230, 402. 
50. 



594 



NDEX ALPHABÉTIQUE 



Las Cases, 28 à 30, 32, 38 à 40, 
43 à 45, 47, 49, 50, 52, 57, 62, 
63,65, 69, 71, 74, 78 à 81, 84, 
85, 87 à 90, 92, 93, 95, 96, 99, 
100, 102,111, 113 à 116, 118, 
120, 122 à 124, 127, 129, 131 à 
133, 140, 141, 146, 147, 150, 
154,155,158,159,162,163,167 
à 172, 175, 176, 179, 182, 184, 
193, 194, 196, 199, 200 à 202, 
204, 207, 209 à 216, 219, 220, 
222 à 228, 231, 232,235,236, 
238, 239, 241 à 247, 249,251, 
252, 254, 256 à 260, 262, 265 à 
271, 275 à 282, 284, 287 à 295, 
310 à 317, 319, 320, 322, 323, 
325, 330, 333, 336, 339 à 341, 
344 à 347, 350, 352 à 360, 371, 
388, 389, 411, 429, 430, 444, 
523, 526, 530, 532, 536, 554, 
558, 565, 574. 

Las Cases (Emmanuel de), 108, 
113, 119, 133, 203, 215, 231, 
235, 256, 265, 276, 278 à 281, 
357,358,531. 

Lauraguais (duc de), 469. 

Lauriston, 199. 

Lavalette, 36, 39, 138, 163, 201, 
278, 399, 400, 485, 489. 

Lavalette (M^^ de), 486, 489. 

La Vallière |M"« de), 211. 

Lavater, 146, 228. 

League, 542. 

Lebrun (consul), 168, 305, 308, 
397, 524. 

Lecourbe,397,491. 

Lefebvre (maréchal), 299, 570. 

Liebnitz, 451,546. 

Lemarois, 363. 



Lepage, 200, 545« 

Lepellelier, 505. 

Léridan, 397. 

Letizia (Madame mère), 166, 189, 
414,423,508. 

Letourneur (le Directeur), 465. 

Letourneur (traducteur d' Young, 
que Gourgaud confondait avec 
le Directeur), 471. 

Lewinston, 221, 420, 437, 534. 

Lillîcrap, 43. 

Lisson, 510, 576. 

Littleton, 51. 

Longepierre, 255 

Loudun, 537. 

Louis IX, 210, 384. 

Louis XIII, 326. 

Louis XIV, 197, 210, 218, 400. 

Louis XV, 400, 406. 

Louis XVI, 326, 403, 407, 432, 
519, 529. 

Louis XVIII, 99, 135, 137, 138, 
148, 155, 191, 192, 215, 229, 
230, 350, 371, 379, 400, 422, 
423, 445, 478, 481, 482, 484, 
490, 492, 497, 498, 501, 506, 
518, 524 à 526, 528, 539, 560, 
577, 583, 584. 

Louis (officier anglais), 240. 

Louise (la reine), 202, 203, 333. 

Louverture (Toussaint), 402. 

Loverdo (de), 376. 

Lowe (Hudson), 156 à 158, 16~\ 
166 à 168, 172, 174, 176, 17s 
à 182, 184, 186, 189, 193, 200. 
207,214,219,233 à 237, 243 à 
249, 253, 254, 259, 260, 262. 
277, 278, 284, 286, 287, 289, 
292, 294, 295, 312 à 314,319, 



DES NOMS CITÉS. 



595 



324, 325, 332, 333, 335, 339 à 
341, 346, 347, 349, 350, 352, 
354, 356 à 360, 383, 387, 388, 
420, 424, 425, 432, 433, 445, 
448, 477, 484, 488, 515, 523, 
531,542,566,569,571,582. 

Lowe (lady), 161, 288,290,291, 
293, 295, 310, 341, 456, 457, 
477, 561, 574. 

Lowther (lord), 51. 

Lucchesini, 127, 399. 

Lucien (archidiacre), 473. 

Lyster, 106, 160, 175. 



Mabille (de), 228. 
Macdonald, 396,397. 
Machiavel, 295. 
Mac-Kay, 100. 194. 
Mac-Kiney, 388. 
Macougney, 262, 263. 
Mahomet, 441, 454. 
Maignet, 465. 
Mailly (de), 224. 
Maingaud, 44. 
Maison, 141. 
Maitland, 40, 42 à 48, 50. 
Malcolm, 184,203,207,212,216, 

223, 271, 274, 275, 350, 383, 

405, 436, 443, 538, 564. 
Mafcolra (lady), 216, 279, 330, 

354, 357, 382. 
Malouel, 399. 

Mansel, 293, 337, 354, 339, 543. 
Mant, 233. 

Marat, 328, 346, 364, 417. 
Marchand (général), 136-, 377, 

378, 493, 526. 



Marchand (comte), 45, 97, 153, 

162, 189, 224, 225,228, 254, 
* 275, 288, 292, 295, 314, 317, 

342, 426, 434, 453, 463, 477, 

487,538,539,550,559. 
Marchand mère (M°"), 254, 539, 

540. 
Marguerite de Valois, 231. 
Marie-Antoinette, 197, 257, 364, 

371,398,407. 
Marie-Louise, 183, 196, 202, 231, 

"260, 313, 317, 338, 408,415, 

437, 438, 451, 460. 
Marmier (M"" de), 505. 
Marmont, 163,316,447,511,576. 
Mars (M»0, 225,309. 
Martin, 135. 
Masque de fer (le), 218. 
Mason(miss), 113, 115, 117, 123, 

201, 271, 281, 286, 336, 353, 

463, 544, 575, 580. 
Masséna, 136, 485, 492, 493. 
Méhée,560. 
Melville(lord),47, 179,310, 317, 

318. 
Ménevai, 531, 566. 
Menou, 348. 
Merlin, 468. 
Merlin (M-), 468. 
Mesmer, 228. 

Metternich, 151,382, 448,408; 
Meuler, 446. 
Milowski, 144. 
Milton, 434. 

Miot de Mélilo, 216, 257. 
Mithridate, 175. 
Moïra (lord), 179, 180. 
Moïra (lady), 176, 178,179. 
Moïse, 441. 



596 



INDEX ALPIIABË HOUE 



Molière, 421. 

Molitor, 571. 

MoJlien, 472, 482. 

Monaco (prince de), 512. 

Monaco (docteur), 509. 

Moncey (fils), 381. 

Monge, 309, 440, 540. 

Monlalivet, 578. 

Monichenu (marquis de), 205, 
207, 208, 210 à 212, 218,219, 
221, 243, 264, 265,345, 359, 
360, 388, 389, 406, 413, 510, 
518, 524, 542, 582 à 584. 

Montebello (duchesse de), 81, 
182, 224, 329, 337, 401, 438. 

Montesquieu, 432. 

Montesquieu (abbé de), 229. 

Montesquieu (officier d'ordon- 
nance), 197, 351, 503. 

Montesquieu (M"^ de), 182, 438. 

Montholon (général de), 29, 33, 
48 à 50, 52,53, 65,69,71,72, 
74, 75, 77, 79, 80, 82, 83, 84, 
85, 88 à 92, 94, 96 à 98, 100 
à 102, 104, 105, 107,108,112, 
113, 119, 121 à 124, 129, 138 
à 140, 147, 150, 156, 158, 159, 
161, 162, 166 à 168, 171, 177, 
178, 183, 184, 186. 189, 193, 
195,196,201,202,210,213,215 
à217,219,222à226,228,233 
à 236, 238, 240 à 242, 245, 247, 
248, 251, 253, 255, 257, 258, 
260 à 262, 265 à 270, 275, 276, 
279, 280, 282 à 284, 286, 287, 
289,291, 293, 294, 301, 302, 
304, 308, 310, 314, 315, 317, 
318, 321 à 323, 330 à 333, 340, 
344 à 346, 352, 355, 366 à 368, 



373, 383, 388, 420, 424, 42o, 
427, 429 à 431, 433,442, 444, 
446, 449, 450, 452, 453, 455, 
456, 462, 463, 476, 479, 484, 
486, 488, 489, 496, 497, 501, 
509, 510, 511, 515,516, 520, 
527 à 530, 534, 539 à 542, 54 1. 
547, 549, 551 à 558, 565, 569, 
571, 574, 581,582,584. 

Monlholon (M""= de), 28, 39, 45, 
50, 56, 69, 72, 80, 84, 87, 95, 
100,. 107, 111, 118, 119, 141, 
153, 156, 169, 183, 195, 205, 
206, 208, 210, 220, 221, 223, 
225, 226, 228, 232, 233, 236, 
244, 247, 250, 258, 260, 262, 
264, 269, 270, 274, 279, 280, 
283, 286 à 289, 291,293, 296, 
308, 314, 318, 321, 3^2, 332, 
339, 346, 351, 360, 368, 369, 
384, 389, 411,412, 414, 416, 
418, 420 à 427, 429, 430, 436, 
444, 450, 452, 456, 457, 463, 
472, 476, 477, 486 à 489, 496, 
501, 509, 511, 521, 5^2, 526, 
528, 529, 534, 536, 539, 541, 
544, 545, 549 à 551, 555, 560, 
564, 569, 571, 574, 581. 582. 

Montholon (Tristan de), 357. 

Montholon (Napoléon de), 367, 
476. 

Montmorency (M°" de), 329. 

Montmorin (de), 198, 326. 

Montrond, 480. 

Moreau, 190 à 192, 229, 392 à 
398, 519, 543. . 

Moreau (M™"), 191, 391 à 393 
395. 

Morlemart (M"" de), 329. 



DES NOMS CITÉS. 



597 



Mortier, 347, 502. 

Moulin, 471. 

Mouton, 502, 555. 

Muiron, 363. 

Murât, 59, 122, 126, 134 à 136, 

299, 363, 373, 408, 480, 498, 

499, 501,541,585. 



Naples (reine Caroline de), 372. 

Napoléon II, 43, 135, 142, 166, 
198, 235, 254, 330, 372, 438, 
445, 574, 575, 579. 

Narbonne, 199. 

Neal; 295. 

Neal (M"'), 92, 104, 250. 

Necker, 128, 267. 

Nelson, 299, 436. 

Neuilly (de), 228. 

Newton, 441, 451, 546. 

Ney, 77, 80, 130, 136, 141, 156, 
197, 200, 225, 299, 335, 381, 
489 à 492, 497, 498, 500, 502, 
523, 539, 544, 583, 585. 

Noailles (de), 257, 402. 

Noverraz, 78, 109, 159, 160,453, 
462, 521. 



O'Meara (docteur), 79, 82, 84, 85, 
104, 105, 106, 125, 134, 140, 
157, 178, 187, 204, 205, 209, 
210, 219, 220, 228, 239, 244, 
261, 262, 266, 277,278,281, 
284, 287 à 290,303,304,312, 
313, 318, 333, 346, 370, 383, 



384, 412, 416, 420, 422, 425, 
431, 432, 444, 445, 448, 455. 
456, 475, 477, 479, 484, 488, 
511,522, 545, 559, 560,569, 
576, 579, 582. 

Ordener, 191. 

Orléans (famille d'j, 445, 575. 

Orléans (duc d'), 192, 283, 326, 
346, 386. 

Ornano (d'), 422. 

Otley, 436, 443. 

Oudinot, 150. 

Ouvrard, 480. 

Ozier (d'), 190. 



Pajol, 197. 

Paoli, 188. 

Pascal, 441. 

Pastoret (de), 511. 

Palrault (père), 362. 

Paul 1", 567. 

Pellaprat (M"'), 81. 

Pellier, 478. 

Péri (M""), 415. 

Pey, 115. 

Philibert, 29 à 31, 38, 544. 

Pichegru,64, 190 à 192, 229,255, 
258, 362, 393 à 396, 398, 523, 
558. 

Pie YII, 473, 521, 546. 

Pierron, 139, 224. 

Pillet, 432, 435. 

Pionlkowski, 108, 110, 111, 113, 
115, 119 à 121, 124, 134, 144, 
145, 154, 169, 171 à 173, 1S8, 
193, 195, 204, 236, 241, 214, 
250 à 254, 273 à 275, 323, 335 



598 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



à 337, 345,369,421,474,549, 
556, 557. 

Pitt, 179, 485. 

PJanat de la Fay, 28, 32, 44, 45, 
110. 

Platon, 409, 441, 546. 

Polignac (de), 138, 558. 

Pompadour (M™* de), 406. 

Ponée, 29, 30, 38, 

Pons de l'Hérault, 35, 97, 130, 
493. 

Popham, 184. 

Poppleton (capitaine), 106, 111 
à 113, 115àl22, 125, 126, 129, 
138, 140, 142, 143, 157, 158, 
185,207, 224, 250, 251, 256, 
275, 278 à 281, 284,286,287, 
294, 296, 297, 302, 303, 311, 
315, 320, 350, 354 à 357, 359, 
412, 415, 420, 443, 448, 455, 
484, 522, 545, 566, 569, 576, 
581, 582, 584. 

Porta], 308, 309. 

Porteus, 110, 118, 119,207, 212, 
219, 226, 359, 433, 582. 

Porteus (miss), 110. 

Pradt(abbé de), 235, 401. 

Praslin (de), 505. 

Pritchard, 117. 

Prony, 459. 



Raffles, 179, 182. 
Rainsford, 209. 
Ramsay (M"'"), 580. 
Rapp, 174, 585. 
Raucourt (M"«), 399, 400. 
Real, 190, 395, 396, 469, 578. 



Reade (Thomas), 160, 175, 188, 

212, 244, 275, 276, 320, 335, 

357, 476, 477, 488, 511, 574, 

576, 579, 580. 
Regnault de Saint-Jean d'An- 

gély, 28, 135, 197, 292, 513, 

578. 
Régnier, 396. 
Résigny, 28*, 110. 
Restout, 457. 
Rey, 378, 503. 

Richelieu (maréchal de), 570. 
Richelieu (duc de), 108, 525. 
Rivière (de), 558. 
• Robespierre, 257, 328,384 à 386, 

403, 406, 417. 
Robespierre jeune, 466. 
Robinson (miss), 113, 115, 116 

366, 369. 
Rœderer, 364, 371, 469. 
Roguet, 298. 
Rolland, 396. 
Ross, 51,68, 69, 77, 86, 89, 125, 

176, 184. 
Rostopchine, 372. 
Rousseau (l'argentier), 252, 253. 
Roustan, 386. 
Rovigo (duc de), 28, 30, 32 à 35, 

46, 47, 50, 240, 442. 
Rovigo (duchesse de), 81. 



S 



Saint-Aubin (M»'), 60. 
Saint-Jacques, 28. 
Saint-Vincent (lord), 178. 
Saint-Yon, 28, 378. 
Sainte-Catherine, 28. 
Salomon, 463. 



DES NOMS CITÉS. 



599 



Sanlini,251 à 253,323, 327, 345. 

Sartorius, 40 à 43. 

Schmidt, 84, 208. 

Schorter, 182. 

Çchwartzemberg, 518, 5,19. 

Sémonville, 328. 

§énarmont, 128. 

Sévigné (M"" de;, 457. 

Shakespeare, 73. 

Sieyès, 329, 363, 469 à 471. 

Simon, 133. 

Sismondi, 297. 

Skellon, 70, 86, 87, 92, 99, 102 

111,129,131,133,145,155,171. 
Skelton(M""=), 119,138, 155,177. 
Skellon (miss), 126, 
Slaven, 137 143, 194, 224, 243. 
Socrate, 441, 546. 
Sommerset, 258. 
Sophocle, 260. 
Soprani, 307. 
Sorbier, 128. 
Solin, 433. 
Souham, 576. 
Soult, 95, 141, 148,196, 197, 379, 

484,485,490,502,505, 555. 
Sourdeau(M-"'^), 201. 
Staël iM""=), 127, 397. 
Stanley, 51. 
Staps, 407. 

Stéphanie de Beauharnais, 254. 
Strange, 179, 317, 318. 
Stûrmer, 205, 229, 246, 254, 382, 

406, 412. 
Stûrmer (M-" de), 207, 208, 216, 

229, 405, 412, 581. 
Suchet, 492, 502. 
Suffren, 582. 
Sugny, 466. 



Tacite, 165. 

Talbot, 577. 

Talleyrand, 127, 128, 136, 191, 
192, 328, 391, 399, 400, 447, 
448, 471, 480, 482, 485, 486, 
524, 525, 527. 

Tallien, 328, 369. 

Tallien (M""'), 473. 

Taylor, 121, 122. 

Tell (du), 228. 

Tencin (M"- de), 432. 

Thénard, 465. 

Thureau, 230. 

Tillieure,532. 

Tinck, 107, 108. 

Touche (de la), 497. 

Traisnel, 190. 

Trêves (Électeur de), 439. 



Valence (de), 327. 
Valence (M""' de), 347. 
Vandamme, 200, 502. 
Vanderberg, 562. 
Vantini (M "), 130. 
Vaubois, 447. 
Vaudricourt (de), 230. 
Vendôme, 271. 
Vernon, 221, 496. 
Victor, 150. 
Vilhe, 194. 
Villars, 271, 570. 
Villeneuve, 436. 
Vincent (colonel), 403. 
Vioménil (de), 495. 
Viry (de), 306. 



GOO 



INDEX ALPHABETIQUE DES NOMS CITÉS 



Yisconti(M'"''), 132, 133,306,307. 
Vitrolles (de), 577. 
Voltaire, 146, 187, 570. 



W 



Wailly (de), 457. 

Walewska (M"^), 119, 136, 422, 

430. 
Wallis, 134. 
Warden, 148, 182, 204, 484, 522 

à 530, 532 à 534, 540 à 542, 

544, 545, 571, 575. 
Wartham, 160. 
Welle, 254, 509. 
Wellington, 149, 179, 214, 480, 

502, 577, 579, 585. 
Westrop, 140, 206. 
Wilch, 55. 

W^ilks,67, 77,99,101,157,162. 
WilksClady), 87,88,457. 



Wilks (miss), 87, 92, 104, 124, 

126,129,131, 137, 162,166. 
Wilson, 483, 486. 
Wiltgenslein, 150. 
Wright, 51, 134, 543, 557, 558. 
Wurtemberg (le roi de), 97. 
Wygniard, 222, 239, 240, 259, 

337, 357, 383, 455, 456, 566 à 

569. 
Wygniard (M""^), 222, 434, 564, 

566. 



Young-Husband, 162, 206, 252, 

292, 295. 
Young-Husl^and (M-»), 162, 295. 



Zaionczek. COI. 



TABLE DES MATIERES 

• DU PREMIER VOLUME 



Pages 
Préface ; 1 

CHAPITRE PREMIER 

Arrivée de l'Empereur à Rochefort. — La suite de Napoléon. — A l'île 
d'Aix. — Incertitudes sur le parti à prendre, — Gourgaud voudrait que 
Napoléon se rendît à l'Angleterre. — Résistance de Napoléon. — 11 
consulte les augures. — J^a fameuse lettre au Prince-Régent. — Mission 
de Gourgaud sur le Slnney. — A bord du Bellcrophon. — Premières 
désillusions. — Duplicité des Anglais. — A Torbay. — Affluence de 
curieux. — L'annonce de Sainte-Hélène. — Scène de l'Empereur. — 
Commencement des vexations. — Sur le Northumberiand. — Le 15 août 
en mer. — Madère. — L'orage. — Longueur de la route. — L'Empe- 
reur fait des mathématiques. — Il parle de Desaix. — Commencement 
des dictées. — En vue de Sainte-Hélène 27 

CHAPITRE II 

Arrivée à Sainte-Hélène. — Les Briars. — Installation chez la famille 
Balcombc. — Premières plaintes de l'Empereur. — Dictées de Napo- 
léon sur le siège de Toulon et sur le 18 brumaire — Les compagnons 
de Napoléon invités chez l'amiral. — Conversations de l'Empereur 
sur Waterloo; — sur la faute qu'il a commise d'appeler les Chambres 
en 1815; — sur Clausel, le prince Eugène, Soult. — Nouvelles de 
France. — Titre que doit porter l'Empereur. — Comte de Lyon? — 
Marchand. — Installation à Longwood. — Nouvelles de France. — 
Arrivée de Pionlowski. — Discussion de l'Empereur avec l'amiral. — 
On rend les fusils 01 

UINTE-HÊLÈNE. — T. I, ol 



602 TABLE DES MATIÈRES 

CHAPITRE III 

Pages 
1'' janvier 1816. — La nymphe de la vallée et Mis3 Mason. —■ Les ran- 
données de IJapoîéon. — Terreur de Poppleton. — Napoléon p.'-rle de la 
Corse. — Nouvelles de France. — Sur. le retour de l'île d'Elbe. — 
Sur le cabinet noir. — Mme de Staël. — Drouot. — Berthier et 
Mme Visconti. — On apprend la mort de Murât : paroles de l'Empe- 
reur. — Napoléon raconte le divorce. — Le procès de Ney. — L'Em- 
pereur raconte le retour de l'île d'Elbe. — Maladie de Gourgaud. — 
Arrivée d'Hudson Lowe. — Première visite. — Sur l'Orient et sur 
l'avenir de la politique russe. — La campagne de 1812 112 

CHAPITRE IV 

L'Empereur parle de la Chine. — Il revient sur Waterloo et la cam- 
pagne de 1815. — La flotte des Indes arrive. — Nombreuses visites à 
Longwood. — Lady Moïra, comtesse de London. — Des dames 
d'honneur. — Naissance du roi de Rome. — Les vexations d'Hudson 
Lowe. — Plaintes. — Les projets de Napoléon sur l'Inde. — Souve- 
nirs de Corse. — La femme de Piontowski. — Madame Mère veut 
venir à Sainte-Hélène. — La conspiration de Moreau, Pichcgru et 
Cadoudal. — L'affaire du duc d'Enghien. — Napoléon parle des Bour- 
bons et de la Sainte-Alliance. — Il se reproche la guerre d'Espagne 
et la campagne de Russie. — La reine de Prusse à Tilsitt. — L'Empe- 
reur parle des divers rois de France; de Mlle de la Vallière 171 

CHAPITRE V 

L'Amiral et lady Malcolm. — On discute les dépenses de l'Empereur. 

— Les restrictions. — Un nouveau récit de la bataille de' Waterloo. 

— L'Empereur parle du Masque de fer. — Scène terrible à Hudson 
Lowe. — Premiers dissentiments entre les compagnons de captivité. 

— Napoléon donne à Gourgaud une leçon pratique de méfiance. — 
L'Empereur parle de sa jeunesse à Auxonne. — Joséphine royaliste, 
au service des Bourbons. — Ses intrigues. — L'Empereur et le canal 
de Suez. — Les infamies d'H. Lowe qui refuse la nourriture à l'Empe- 
reur. — Napoléon ira au camp anglais où on l'accueillera. — Les res- 
trictions. — Piontowski, Santini, Archambault jeune et Rousseau 
sont obligés de quitter Sainte-Hélène, — L'affaire du botaniste Philippe 
Welle. — Napoléon p^rle de Dumouriez . . . , 212 



TABLE DES MATIÈRES 603 

CHAPITRE M 

Pages 
Comment Napoléon n'aurait pu entraver la Révolution. — Ce qu'ii pensait 
de Necker. — Sur Mithridate, Bajazet et Iphigénie. — Vues mili- 
taires de l'Empereur. — De l'arlillerie de campagne. — De l'utilisa- 
tion des mulets militaires. —Las Cases expulsé de Longwood. — 
L'Empereur voudrait que Paris soit fortifié. — Opinion de Napoléon 
sur Bessières, Murât, Ney, Lefebvre, Cambacérès, Lebrun, Portai, 
Corvisart. — Des faiblesses de Berlhier. — M"° Mars, M"" Grassii^i. 

— Circonstances qui accompagnent le départ de Las Cases. — L'affaire 
des papiers. — L'Empereur signale les inconvénients du régime par- 
lementaire. — Le duc d'Orléans roi après Varennes. — Des massacres 
de Septembre. — Indulgence de Napoléon pour Danton. — La vieille 
noblesse à la cour impériale. — Premières scènes entre Napoléon et 
Gourgaud. — Souvenirs de la campagne d'Egypte. — Adieux de 
Las Cases et de Gourgaud. — Réconciliation. — Embarquement de 
Las Cases. — Aventures de deux Minimes de Brienne. — Le 13 Ven- 
démiaire , . 264 

CHAPITRE VII 

Le 1 janvier 1817. —Les cadeaux de l'Empereur. — Napoléon raconte le 
procès de Marie-Antoinette. — 11 préconise l'alliance russe. — Récit 
détaillé, par l'Empereur, du retour de l'île d'Elbe. — Lady Malcolm. 

— Le gâteau des rois à Longwood. — Sur Robespierre, CoUot d'Her- 
hns, Carrier. — Napoléon et le féminisme. — Le général Moreau et 
sa femme. — Napoléon raconte la conspiration de Moreau, Pichegru et 
Georges Cadoudal. — L'affaire du collier. — Sur la police et le cabi- 
net noir. — Saint-Domingue : comment Napoléon juge l'expédition. — 
Des maîtresses des rois. — La Dubarry. — Sur la religion chrétienne. 

— Sur Figaro de Beaumarchais. — Le comte de Balmain. — Sur 
Carrier, Marat, Fréron, Barras. — Sur la dignité maternelle. — Ana- 
lyse complète de la Mère coupable de Beaumarchais. — Naissance 
d'Arthur Bertrand. — Nouvelles de France 366 

CHAllTRE VIII 

Discussions entre Gourgaud et Montholon. — L'Empereur cherche à 
tout arranger. — Napoléon parle de Montesquieu et de M"* de Tencin. 

— 11 raconte la naissance du roi de Rome, — et parle de ses mala- 
dies. — Son opinion sur la médecine. — L'Empereur matérialiste. 

— 11 se réfute lui-mèiiie — La religion catholique supérieure à toutes 



604 TAU LE DES MATIÈRES 

Pages 
les autres. — Sur Marmont. — Napoléon parle des couvents. — Il 
est oppose au mariage des prêtres. — L'Empereur raconte qu'il eut 
le projet de modifier l'orthographe. — Sur le siège de Toulon. — 
Opinion de Napoléon sur Barras. — Les préliminaires du 18 bru- 
maire. — Rôle de chacun. — Napoléon admirateur de la confession. 

— Son dédain pour Thumanité. — Le Journal V Ambigu. — La scène 
du divorce racontée par Napoléon, à propos du rôle de Fouché. — Ce 
que l'Empereur pense de Louis XVIIL — Jugement sévère sur Tal- 
leyrand. — Nouveaux détails sur le retour de l'île d'Elbe 426 

CHAPITRE IX 

Opinion de l'Empereur sur le duel. — Un duel de Napoléon. — Le pro- 
cès de Ney. — Discussion critique de la bataille de Waterloo. — 
Récit du départ de l'île d'Elbe. — Vente de l'argenterie. — Ce que 
Napoléon pense des rêves. — « Schwartzemberg a purgé la Fatalité. » 

— Projets de l'Empereur pour Paris. — L'ouvrage de Warden sur 
Sainte-Hélène fait l'objet de toutes les conversations. — M""" de Mon- 
tholon prédit la République. — Comment Gourgaud sauva la vie de 
l'Empereur en 1814. — Longue conversation sur la religion. — Sur 
le suicide. — A propos de Clarisse Harloice. — Sur Louis Bonaparte. 

— Idées économiques et commerciales de l'Empereur, — Napoléon parlr, 
de ses secrétaires Bourrienne, Méneval et Fain. — Les progrès de la 
Russie. — Divers partis à prendre en 1815. — Les demoiselles Chur- 
chiU. — Du devoir d'un général eu chef 49.^ 

Index alphabétique des noms cités 587 



FIN DE LA TADLE DES MATIÈUES. 



41782 -Pans, imprimerie Lahure, 9, rue de Fleuras. 



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